Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par

le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

L'EXPÉDITION

DE

LA JEANNETTE

AU POLE NORD

RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION

OUVRAGE COMPOSÉ

Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882

TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS

PAR

JULES GESLIN

TOME PREMIER

[Logo]

PARIS

MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR

13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13

Tous droits réservés.

L'EXPÉDITION

DE

LA JEANNETTE

AU POLE NORD

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DE

LA JEANNETTE

AU POLE NORD

RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION

OUVRAGE COMPOSÉ

Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882

TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS

PAR

JULES GESLIN

TOME PREMIER

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PARIS

MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR

13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13

Tous droits réservés.

A

JAMES GORDON BENNETT

Propriétaire et Directeur du "NEW-YORK HERALD"

PAR AUTORISATION

CE LIVRE EST DÉDIÉ

MONSIEUR,

_De tous les noms que les États-Unis envoient à la France, le plus

sympathique et le plus populaire est certes le vôtre. En le mettant à

la première page de ce récit, où vivent et meurent tant d'hommes que

chacun va apprendre à aimer, à respecter, à admirer, nous ne faisons

que devancer le vœu du public français._

_Il lui semblerait pénible, en effet, qu'à l'entrée de ce livre, dont

vous êtes l'âme, de ce livre qui est votre œuvre et où vous êtes

chez vous, il ne vous rencontrât point tout d'abord, comme un ami,

pour vous serrer la main et pour vous remercier._

L'AUTEUR L'ÉDITEUR

Décembre 1882.

PREMIÈRE PARTIE

LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»

L'EXPÉDITION

DE

LA JEANNETTE

AU POLE NORD

PREMIÈRE PARTIE

LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE.

Le baptême de «la Jeannette».

M. James Gordon Bennett.--Son caractère dépeint par le

_Figaro_.--Après l'exploration de l'Afrique centrale, la

découverte du pôle nord.--Plan général de cette dernière

expédition.--De Long.--Baptême de _la Jeannette_.

Bien que nous ne devions commencer la relation du voyage au pôle

nord, entrepris par le lieutenant de Long, qu'au moment où celui-ci

quittera le port de San Francisco, il est cependant un épisode

antérieur à la date du départ, et se rattachant à l'expédition, que

nous croyons ne pouvoir passer sous silence. Cet épisode est celui du

baptême de _la Jeannette_. Il ne sera pas indifférent, en effet, pour

nos lecteurs, de savoir que c'est dans un de nos ports, au Havre, que

la _Pandora_ échangea, le 4 juillet 1878, son nom contre celui si

éminemment français de _Jeannette_.

Mais avant d'arriver aux détails de la cérémonie du baptême, avant

également d'exposer, en quelques mots, l'idée qui a présidé à

l'organisation de l'expédition arctique à laquelle était destinée _la

Jeannette_, nous ne pouvons nous dispenser de parler du promoteur

de cette entreprise, car, connaissant l'homme, on s'expliquera plus

facilement la hardiesse du projet. L'expédition de _la Jeannette_, en

effet, n'a point, comme toutes les expéditions du même genre qu'on

avait vues jusqu'alors, été équipée aux frais d'un gouvernement, ou

à l'aide de souscriptions publiques, comme celle que projetait notre

infortuné compatriote M. Lambert, lorsqu'éclata la guerre de 1870,

pendant laquelle il périt victime de son dévouement à la patrie, mais

elle est entièrement due à l'initiative d'un simple journaliste; ce

journaliste est, il est vrai, M. James Gordon Bennett, qui, dit-on,

possède une fortune de quarante millions. Mais, comme nous n'avons

point l'honneur de connaître personnellement M. Bennett, nous

laisserons à d'autres le soin de peindre le caractère de cet homme

aux idées grandes et généreuses.

«Ce James Gordon Bennett est une figure singulièrement originale

et sympathique, dit le rédacteur du _Figaro_, envoyé au Havre pour

assister au baptême de _la Jeannette_. A vingt-trois ou vingt-quatre

ans, il était déjà à la tête du plus grand journal du monde entier,

fondé par le premier Bennett, son frère. Celui-ci, en mourant,

laissait au jeune homme une fortune de quarante millions, avec la

propriété d'une feuille qui rapportait environ trois millions par

an. Cela n'aura rien d'étonnant quand j'aurai dit qu'un jour j'ai

compté, dans un seul numéro du _New-York Herald_, jusqu'à trois

mille six cents annonces. La direction de cette feuille est un

véritable gouvernement. M. Bennett le mène à grandes guides, soit

à New-York, soit à Londres, soit à Paris, avec une audace et une

énergie surprenantes. Il passe sa journée à recevoir et à envoyer

des dépêches. Si M. Bennett était obligé de vivre loin d'un bureau

de télégraphe, cela équivaudrait pour lui à la prison. Avec cela,

chasseur, cavalier, sportman infatigable, grâce à une constitution

physique résistante comme l'acier.»

Voici un côté du caractère de cet homme riche et entreprenant; mais

l'esquisse serait bien incomplète si nous nous bornions à reproduire

ce qu'a dit de lui le _Figaro_. Nous ne connaissons point M. Bennett

personnellement, nous l'avons déjà dit, mais nous connaissons au

moins une de ses entreprises, et cette entreprise suffirait, à elle

seule, pour exciter notre admiration. Tout le monde connaît, en

effet, les suites de sa fameuse question: «Où est Livingstone?»

Mais il ne pouvait suffire à M. Bennett que Stanley, envoyé par lui,

eût retrouvé Livingstone, et qu'après la mort de ce dernier, il eût

repris son œuvre inachevée et l'eût menée à bonne fin en traversant

l'Afrique de part en part. Il est un autre problème qui, depuis

des siècles, préoccupe l'humanité: la découverte du pôle ou, du

moins, de ce passage à travers les mers polaires qui, s'il existe,

mettrait en communication l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique.

Entrevoyant quelles seraient, non-seulement au point de vue de la

science géographique, mais aussi au point de vue des relations

commerciales des deux mondes, les conséquences de la découverte

de ce passage, s'il venait à s'ouvrir, M. Bennett, confiant dans

son heureuse étoile, s'est demandé pourquoi il n'essaierait pas de

résoudre ce problème comme il avait résolu, grâce à Stanley, celui de

l'exploration de l'Afrique centrale.

Pour lui, se poser la question, c'était la résoudre. Il commença donc

par acheter, de ses propres deniers, un joli petit navire à vapeur de

construction anglaise, la _Pandora_, qui avait déjà tâté des glaces

du pôle sous le commandement de son ancien propriétaire, le capitaine

Allan Young. Ce navire lui coûta deux cent mille francs, plus une

centaine de mille francs de réparations en Angleterre. Il le fit

venir au Havre pour l'expédier ensuite à San Francisco, se proposant

de dire au gouvernement des États-Unis: «Je vous fais cadeau de

ce navire et je me charge de toutes les dépenses qu'entraînera

son voyage au pôle nord, quelle qu'en soit la durée; vous n'avez

plus qu'à choisir dans votre marine les hommes qui composeront son

équipage.»

Suivant les prévisions d'alors, le séjour du navire dans les mers

arctiques devait être de deux ans, et on estimait les dépenses de

l'expédition à cinq ou six cent mille francs. Avec le prix d'achat

c'était donc un million de francs que M. Bennett se préparait à tirer

de sa poche pour rendre un service à la science et augmenter le

prestige du nom américain. Mais lorsque le navire fut arrivé à San

Francisco, de nouvelles réparations furent jugées nécessaires, et il

fut envoyé à Mare Island sur les chantiers de constructions navales

de l'État. M. Bennett, alors, donna carte blanche aux ingénieurs du

gouvernement pour faire à _la Jeannette_ toutes les réparations et

toutes les améliorations qu'ils jugeraient nécessaires, s'engageant

à payer toutes les dépenses, de sorte qu'au moment où ce navire

sortit des docks de la marine de l'État on put dire «que les ouvriers

s'étaient arrêtés faute de réparations ou d'améliorations à faire.»

Ensuite le navire fut approvisionné pour trois ans au lieu de deux.

Mais, d'après l'estimation d'un journal américain, M. Bennett avait

dépensé environ deux millions de francs.

Toutefois, chez M. Bennett, l'audace n'exclut point l'esprit

pratique. Avant de commencer cette entreprise, il avait longuement

étudié la question du pôle nord, que tant de hardis navigateurs

ont vainement tenté de résoudre. Après avoir examiné la cause

des désastres qui ont coûté tant d'argent et tant de vies à

l'Angleterre et à l'Amérique en particulier, il s'est dit: Il y

a deux façons d'aborder le pôle nord, l'une en venant de l'Océan

Atlantique, l'autre en remontant le Pacifique. Jusqu'à présent les

expéditions--et elles ont toutes échoué--ont pris le chemin de

l'Atlantique; arrivées dans la région des glaces, elles ont eu à

lutter contre un courant venant évidemment du côté du Pacifique; il

nous faut donc prendre l'autre voie.

Au reste, laissons M. Bennett expliquer lui-même son plan, comme il

l'a fait devant quelques-uns de ses invités, le jour du baptême de

_la Jeannette_.

--Notre idée à nous, dit-il, est d'aller au rebours de nos

prédécesseurs; nous arriverons du Pacifique au détroit de Behring, et

là, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous

l'aurons avec nous, et nous tâcherons de sortir de ce côté-ci de

l'Océan Atlantique.

--Cette méthode, ajoutait-il philosophiquement, a un avantage: c'est

que _la Jeannette_, une fois engagée dans le courant, ne pourra

revenir sur ses pas.

--Et si elle n'avance pas, lui interjeta-t-on?

--Eh bien! elle y restera. C'est là ce qu'il s'agit précisément de

savoir. Tout naturellement, le commandant de _la Jeannette_ est fixé

sur ce point... aussi bien que moi!

Paroles tristement prophétiques, qui malheureusement ne devaient que

trop se réaliser. Mais n'anticipons pas et revenons à la cérémonie du

baptême.

Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indépendance

américaine, que choisit M. Bennett pour le baptême de _la Jeannette_.

Ce fut une fête intime, à laquelle assistaient une vingtaine

d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau

du _New-York Herald_ à Paris, sept ou huit journalistes anglais ou

français, et, parmi ces derniers, un rédacteur du _Figaro_ et M.

Charles Bigot, du _XIXe Siècle_.

C'est à ces derniers que nous avons emprunté la plus grande partie

des détails qui précèdent et ceux qui vont suivre.

Un train spécial emmena de Paris au Havre tous ces invités. Parmi

eux se trouvaient une douzaine de misses américaines jolies et

distinguées; car pour les américains il n'est point de fête si la

plus belle moitié de l'humanité ne vient l'embellir. On y voyait

aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, était venu à Paris

recevoir la grande médaille de la Société de géographie qu'il a si

bien méritée.

Grâce à cette heureuse coïncidence, ces deux hommes, Stanley et de

Long, dont les noms sont destinés à passer à la postérité, ont pu se

trouver réunis.

«Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'étonne plus

de son succès. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'âge, mais le

corps est toujours d'une santé et d'une vigueur admirables. A voir

ses larges épaules en cette taille plus petite que grande et ses

jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait résisté

où tant d'autres explorateurs ont succombé. L'œil verdâtre est d'une

énergie et d'une clairvoyance singulière. J'imagine bien qu'il sait à

part lui ce qu'il vaut; mais je vous défierais de trouver soit dans

son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanité: il

revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir,

revenait du Havre, aussi simple que s'il eût fait la chose la plus

naturelle du monde et la plus aisée. Ce Yankee eût fait plaisir à

voir aux vieux Romains.»

Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter,

d'après le _Figaro_, une petite anecdote racontée par lui-même et

qui, nous en sommes sûr, fera plaisir à tous les cœurs français.

Comme on le sait M. Stanley était parti, pour son grand voyage en

Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta

sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un

désert, au campement, il était avec Livingstone, qu'il avait déjà

retrouvé, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres

une dépêche venue par le télégraphe jusqu'à Zanzibar, laquelle

lui annonçait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz,

l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck à Versailles,

c'est-à-dire l'effondrement de la France tout entière.

Stanley et Livingstone se regardèrent sans se dire un mot, puis ils

se mirent à pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la

France.

Nous ne nous arrêterons point à noter tous les incidents du voyage

et de la journée, nous arriverons tout de suite à la cérémonie du

baptême, qui, au reste, fut des plus simples.

«Après le déjeuner, dit le rédacteur du _Figaro_, nous traversons

le pont pour nous rendre sur _la Jeannette_.--La rade est en fête,

joyeusement illuminée par le soleil, et pavoisée de drapeaux, comme

une rue de Paris à la fête du 30 juin. (1878).

»Nous grimpons sur le pont du navire, qui paraît bien petit à côté

de trois frégates américaines qui l'avoisinent. Une heure se passe

à regarder les régates organisées par les équipages de ces trois

frégates.--Car c'était jeudi, 4 juillet, fête nationale pour les

États-Unis, anniversaire de la proclamation de leur indépendance.

Les matelots, tous en blanc, veste et béret, poussent des hurrahs

frénétiques pour saluer les vainqueurs de chaque course.

»Enfin, à cinq heures, a lieu la cérémonie du baptême. Elle est aussi

courte que peu compliquée.

»Une dame de la société s'avance, et brise, sur le mât de beaupré,

une bouteille de champagne ornée de rubans multicolores.

»Et voilà l'ancienne _Pandora_ baptisée du gracieux nom de

_Jeannette_.»

Cette cérémonie fut suivie d'un lunch auquel assistèrent tous les

invités de M. Bennett. Plusieurs toasts furent portés. M. Bennett but

d'abord à M. Stanley, qui, à son tour, porta un toast à son émule

M. de Long, futur commandant de l'expédition au pôle Nord. Celui-ci

blond, grand, teint délicat, aux yeux doux mais spirituels et pleins

de malice abrités derrière un lorgnon, forme avec M. Stanley un

véritable contraste. On ne se douterait guère rencontrer dans cet

homme le loup de mer sur lequel on compte pour une expédition aussi

hardie. On s'étonnerait aussi en voyant la gaieté et l'entrain tout

français de ce futur héros de trente-trois ans, si l'on n'ignorait

qu'il a du sang français dans les veines et que son aïeul quitta

Bordeaux au temps de la révocation de l'édit de Nantes. Cette gaieté

et cet entrain s'allient cependant chez M. de Long à la simplicité et

au calme, qui sont comme le fond du tempérament américain. Sa réponse

à M. Stanley fut d'une simplicité noble que chacun sentait sincère.

«Vous êtes, Monsieur, lui dit-il, l'homme qui a fait ses preuves; je

suis l'homme qui a ses preuves à faire.»

«Il les fera, n'en doutez pas, ajoute M. Bigot; celui qui l'a choisi

se connaît en hommes. Il sait que le lieutenant de Long est à trente

ans un marin éprouvé, un homme d'un caractère résolu et patient,

capable de garder son sang-froid au milieu des plus redoutables

périls et de s'arrêter là seulement où l'énergie humaine aura donné

son suprême effort. Bonne chance au lieutenant de Long et hurrah

pour _la Jeannette_. Puisse la fortune, cette maîtresse jalouse des

destinées humaines, leur sourire à tous deux!

«Il va quitter, ce brave marin, quitter pour deux longues années

entières, sa jeune et charmante femme, sa petite fille qui a six

ans à peine. Elle était là avant-hier, cette femme, tandis que

l'on baptisait _la Jeannette_; elle était là cette fillette, avec

ses grands cheveux blonds lui tombant sur le cou, avec son chapeau

de paille sur lequel était écrit le nom de _la Jeannette_; je

n'oublierai pas de longtemps comme elle souriait de toutes ses dents

au bruit des bouchons de champagne, croquant de beaux abricots. Elle

ne voyait qu'une fête, l'heureuse innocente, dans cette compagnie

assemblée, dans ces discours et ces bravos où le nom de son père

était à chaque instant répété. Elle ne sait rien des rigueurs du

pôle, des îles de glaces flottantes, des dangers que son père va

courir. Mais sa mère!... elle ne les ignore pas, celle-là, et la

séparation va être pour elle une terrible épreuve. Elle gardait

pourtant son calme et sa sérénité, son regard aimable. Elle trouvait

la force de sourire, elle aussi. Elle sait que l'homme est ici-bas

non pour se contenter du bonheur, mais pour agir, pour exécuter

résolûment les grands desseins qu'il est capable de former. Ses

yeux, pendant deux années, verseront plus d'une larme; plus d'une

inquiétude poignante déchirera son cœur; mais elle a confiance dans

un courage qui lui est connu; elle aussi a pris un cœur viril; elle

admire l'homme qu'elle a préféré, d'être prêt à tout affronter pour

illustrer un nom dont elle a fait le sien.»

CHAPITRE II.[1]

«La Jeannette».--Son équipage

Portrait de _la Jeannette_.--Réparations qu'elle

subit avant d'entreprendre son voyage.--De

Long.--Chipp.--Danenhower.--Ambler.--Collins.--

Newcomb.--Dunbar.--Les hommes de l'équipage.

[1] Extrait de divers articles du _New-York Herald_.

Le navire.

Avant de présenter au lecteur les différents membres de l'expédition

arctique projetée par M. Bennett, nous devons lui faire faire

connaissance avec le navire destiné à leur servir de demeure pendant

les longs mois qu'ils seront sans doute condamnés à passer au milieu

des glaces polaires.

_La Jeannette_ est un navire mixte, gréé en barque. C'est un navire

bas et élancé, qui a été construit pour le compte du gouvernement

anglais. Il était primitivement destiné à servir d'aviso et de

transport pour l'escadre de la Méditerranée. Mais quand il fut

achevé, la marine de Sa Majesté britannique n'en ayant plus besoin,

le fit mettre en vente. Il fut acheté par le capitaine Allan Young,

yachtman anglais distingué qui avait déjà pris part à l'heureuse

expédition de sir Léopold Mac Clinctock, à la recherche des restes

de Franklin. Son nouveau propriétaire, après un court voyage dans

les mers arctiques, le vendit à M. Bennett, qui le destinait à

l'usage que nous savons. C'est ce qu'on appelle un navire haut sur

quille,--c'est-à-dire dont la quille s'en va en forme de coin,--de

sorte qu'on peut espérer, s'il vient à être pris dans les glaces,

qu'il sera soulevé par leur pression, au lieu d'être écrasé,

comme il arrive d'ordinaire aux navires à fond aplati ou à flancs

perpendiculaires.

Après la cérémonie du baptême, _la Jeannette_ ne tarda pas à prendre

le chemin de l'Amérique, emportant à son bord le capitaine de Long

et sa famille. Nous ne nous arrêterons point aux quelques petits

incidents qui purent survenir pendant la traversée du Havre à San

Francisco; d'ailleurs, aucun de ces incidents ne mérite de fixer

notre attention. Nous dirons seulement que le voyage dura cinq mois

et demie et que le capitaine de Long choisit la route du détroit de

Magellan au lieu de celle du cap Horn.

Comme nous l'avons dit, M. Bennett avait acheté _la Jeannette_ afin

de l'offrir au gouvernement des États-Unis, pour une expédition au

pôle nord.

Par acte du 27 février 1879, le Congrès accepta cette offre et

autorisa le secrétaire de la marine à se charger de l'armement du

navire. Ce dernier avait, à la vérité, fait ses preuves dans les mers

arctiques, pendant le voyage exécuté par le capitaine Allan Young;

néanmoins on crut nécessaire de le remettre au dock pour le réparer.

_La Jeannette_ fut donc, dès son arrivée à San Francisco, envoyée

à Mare Island, où le secrétaire de la marine était autorisé à

prendre, dans les arsenaux de l'État, tous les matériaux nécessaires

pour la mettre en état d'affronter les périls de l'expédition à

laquelle on la destinait. La seule restriction apportée à cette

autorisation était qu'aucune des dépenses pour les réparations ou

les améliorations faites au navire ne devait rester à la charge du

département de la marine. Il était, en outre, enjoint au secrétaire,

par l'acte du Congrès, de faire vérifier, avant d'en prendre charge,

si le navire était réellement approprié à un voyage d'exploration

dans les mers polaires. A Mare Island, _la Jeannette_ subit donc une

inspection minutieuse, après laquelle les ingénieurs déclarèrent

que, vu les dangers du voyage qu'elle allait entreprendre, il était

prudent de la renforcer, pour qu'elle pût supporter plus facilement

la pression des glaces. Ce n'était là, toutefois, qu'une mesure de

précaution, puisque ce navire était d'une excellente construction et

possédait la force ordinaire des navires de ce tonnage. De grands

travaux furent néanmoins entrepris pour satisfaire au desideratum

des ingénieurs, et M. Bennett en paya tous les frais. On changea

les anciennes chaudières de _la Jeannette_, qu'on remplaça par

des neuves, et on mit tout en œuvre pour qu'elle fût dans les

meilleures conditions possibles au moment de son départ: des barreaux

de fer furent placés à l'avant et à l'arrière des chaudières pour

soutenir les flancs du navire. Son extrême-avant fut, jusqu'à une

dizaine de pieds du faux-pont, rempli de solides madriers bien

calfatés. Des hiloires additionnelles et des madriers de six pouces

d'épaisseur furent ajoutés à la charpente ordinaire pour renforcer

son petit-fond. En outre, le fond fut réparé partout où il en avait

besoin. Toutes ces réparations et améliorations furent faites avec

tant de soin, qu'on pouvait raisonnablement croire que _la Jeannette_

était en état de surmonter tous les périls ordinaires qu'on est

accoutumé à rencontrer dans la navigation des mers polaires.

Après avoir donné à nos lecteurs la description de l'instrument, il

nous reste à leur présenter ceux qui étaient destinés à s'en servir.

Le lieutenant de Long, commandant de l'expédition.

De Long est né à New-York, dans le courant de l'année 1844, d'une

famille d'origine française, comme nous l'avons déjà dit, et comme

son nom, au reste, le ferait deviner. Nous avons fort peu de détails

sur sa famille, de même que sur les années de son enfance, jusqu'à

l'âge de seize ans, époque où il fut admis à l'Académie navale, sur

la présentation d'un membre du Congrès, M. Benjamin Wood. Grâce à ses

facultés naturelles et à son assiduité, il s'y distingua bientôt,

et en sortit le dixième sur cinquante, avec le grade d'aspirant de

marine. Le 1er décembre 1866, il était promu à celui d'enseigne et

devenait successivement maître en mars 1868, et lieutenant en mars

1869.

Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre

américaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la

connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long.

Le père de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre,

où il était à la tête de l'agence de la _Compagnie des Paquebots

du Havre à New-York_. Le capitaine Wotton tenait généreusement sa

maison ouverte à tous ses compatriotes, et particulièrement aux

officiers de la flotte. Ce fut grâce à cette circonstance que les

deux jeunes gens se rencontrèrent et s'éprirent l'un de l'autre.

De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de

l'obtenir, il fut rappelé à New-York. Peu de temps après, M. Wotton

étant allé lui-même faire un voyage en Amérique, de Long réitéra ses

instances auprès de lui et en obtint cette réponse: «Partez pour

votre croisière dans les mers du sud de l'Amérique, et si, quand

vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma

fille, n'ont changé, elle sera votre femme.» Joyeux de cette réponse,

de Long partit rejoindre son navire, le _Lancaster_, qui l'attendait

à Norfolk. Un peu avant son départ, de Long reçut la nouvelle de la

mort de sa mère, avec laquelle il vivait à Williamsbourg; son père

était mort quelques années auparavant. Il dut donc revenir pour les

obsèques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec

lui. Immédiatement après cette triste cérémonie, de Long repartit

pour le sud. Mais comme deux des côtés les plus saillants de son

caractère étaient l'énergie et la persévérance, il revint à New-York

aussitôt sa croisière terminée, et se rendit directement chez le

frère de sa fiancée, à qui il se présenta en lui adressant gaiement

ces paroles: «Eh bien, Jack, me voici; le temps est passé, je m'en

vais la chercher.» A la vérité, l'année fixée par M. Wotton n'était

pas encore complétement écoulée, quand de Long arriva au Havre et

se présenta dans les bureaux de l'agence des _Paquebots du Havre

à New-York_; néanmoins le capitaine donna son consentement, et le

mariage fut célébré à bord du navire de guerre _Shanenhoah_, car on

était alors au milieu de l'hiver 1870-71, époque pendant laquelle, on

se le rappelle, tout mariage célébré en France était déclaré nul.

En 1873, de Long prit part, en qualité de second à bord de

la _Juniata_, qui était commandée par le capitaine Braine, à

l'expédition envoyée à la recherche du _Polaris_. Ce voyage lui

fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus

hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'être choisi

pour commander _la Jeannette_. La _Juniata_ se trouvant bloquée par

les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la côte occidentale du

Groënland, il obtint de son commandant l'autorisation d'équiper une

petite chaloupe à vapeur pour tenter de continuer les recherches plus

au nord. Il surveilla lui-même l'armement de ce petit bâtiment, qui

n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reçut le nom de _Petite

Juniata_, et partit, avec un équipage d'élite, à la recherche du

navire disparu et de l'équipage du capitaine Buddington. Il essaya

d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la côte, pour

traverser cette baie à la hauteur du cap York, qui était le but de

son expédition; mais craignant d'être pris dans les glaces, il dut

renoncer à ce plan et chercher à trouver un passage au milieu des

îles de glaces flottantes. Ces premières tentatives furent inutiles;

plusieurs fois même il fut obligé de rétrograder. Enfin, ayant eu la

bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avança droit dans

la direction du cap York. Cinq jours après son départ, la _Petite

Juniata_ fut assaillie par une épouvantable tempête, à un moment où,

pour économiser le combustible, toutes ses voiles étaient dehors.

Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempête

arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes:

à chaque instant, elle était menacée d'être écrasée au milieu des

centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'être ensevelie sous les

débris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre

les autres, s'abîmaient en projetant au loin leurs éclats. Enfin, la

tempête s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York était

en vue, à huit milles environ. De Long désirait ardemment y parvenir,

mais il était inabordable par terre à cause des glaces qui bordaient

le rivage. D'un autre côté, la _Petite Juniata_ ne pouvait prolonger

son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donné

l'ordre formel à de Long de regagner le port d'Upernavick dès qu'il

aurait épuisé la moitié de sa provision de charbon. L'ordre de virer

de bord fut donc donné, malgré le regret de de Long d'abandonner

l'entreprise au moment où il touchait le but qu'il s'était proposé

d'atteindre, et après tant de dangers courus. De retour à Upernavick,

il trouva dans le port de cette station le navire la _Tigress_, qui,

lui aussi, venait dans ces parages pour participer à la recherche

du _Polaris_ et de son équipage. De Long, désireux de poursuivre

l'œuvre qu'il avait commencée, demanda au capitaine Grœr, qui

commandait le navire, de l'accepter à son bord avec les gens qui

l'avaient accompagné dans sa première tentative; mais celui-ci,

voulant se réserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa.

Ce refus, toutefois, ne découragea point le jeune lieutenant; il

essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa

chaloupe, et ne fut arrêté que par le manque de charbon.

D'après un dicton du sud: «Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y

reviendra avant de mourir», mais on pourrait dire, avec non moins

de raison, pour le nord: «Quiconque a vu les glaces éternelles de

l'Arctique voudra les revoir.» De Long n'avait point échappé à

l'influence fascinatrice de ces régions: le premier voyage dont

nous venons de retracer un des épisodes avait fait naître en lui un

véritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux régions polaires:

de retour dans sa patrie, il se mit à étudier avec ardeur tous les

ouvrages écrits sur le pôle nord, et à lire les relations des hardis

marins qui, au péril de leur vie, se sont aventurés dans ces régions

mystérieuses. Le tableau de leurs misères et de leurs infortunes,

loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme

l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les

propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui

ne déploya de persévérance et de réflexion dans les préparatifs de

l'expédition de _la Jeannette_.

De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution

vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes véritablement

athlétiques. Ceux qui ont vécu dans son intimité le dépeignent

comme un homme d'excellentes manières; conteur agréable et

spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes

comme des choses, à qui ses voyages ont fourni un fond sérieux de

connaissances. Il aime sa profession avec fierté.

Charles W. Chipp, premier lieutenant.

Le lieutenant Chipp, qui part en qualité d'officier exécutif à

bord de _la Jeannette_, n'en est pas non plus à ses débuts dans

la navigation des mers arctiques: lui aussi était à bord de la

_Juniata_, dans son voyage à la recherche du _Polaris_, pendant

lequel il fut toujours le premier à s'offrir comme volontaire dès

qu'une mission périlleuse se présenta. C'est ainsi qu'il accompagnait

de Long dans sa dangereuse expédition à bord de la _Petite Juniata_.

Le lieutenant Chipp est né à Kingston, dans l'état de New-York,

en 1848. Il entra à l'Académie navale en 1863. Il passa ses

premières années de service maritime en qualité d'aspirant à bord

du _Contocook_, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du

_Franklin_, dans l'escadre d'Europe, et du _Guard_. Il s'embarqua

ensuite, comme enseigne, à bord de l'_Alaska_, de l'escadre d'Asie,

à laquelle il resta attaché pendant trois ans, avec le même grade.

Cette croisière, tout en lui fournissant l'occasion d'acquérir de

l'expérience, lui permit aussi d'étudier les sujets les plus variés

et les plus intéressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade

de master et envoyé ensuite en Corée, où il prit part à l'attaque des

forts de la rivière Sallé. Étant à bord du _Monocacy_, il participa

aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le

commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut

tué à l'assaut du fort du Condi.

Plus tard, il assista avec ses collègues à une grande fête donnée en

leur honneur par la cour de Siam à Bankok. Ce fut au mois de février

1873, qu'il se rendit à bord de la _Juniata_. Après son retour, il

fut envoyé à Santiago de Cuba pour arrêter le massacre des derniers

prisonniers du _Virginius_, et ramener ceux-ci aux États-Unis. En

1874, il retourna à bord de la _Juniata_ qui se rendait à Key-West,

rendez-vous d'où elle fut envoyée rejoindre l'escadre d'Europe, et

croisa depuis les côtes de Norwège jusqu'à celles du Levant. Attaché

au mois de mai 1876 au service des torpilles à Newport, il passait,

au mois de septembre de la même année, à bord de l'_Ashuelot_, qui

faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879,

époque où il reçut l'ordre de rejoindre _la Jeannette_. Il a donc eu

neuf ans et huit mois de service effectif à la mer. Sous tous les

rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reçu

l'approbation de tous les marins.

John Wilson Danenhower, deuxième lieutenant.

Maître Danenhower, qui occupe le troisième rang hiérarchique à bord

de _la Jeannette_, est né à Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre

1849. Il est entré à l'Académie de marine en 1866. En 1870, il était

à bord du _Plymouth_ en qualité d'aspirant, qu'il conserva pendant

deux ans soit à bord de ce navire, soit à bord de la _Juniata_, qui,

tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite

promu au grade d'enseigne après un examen au concours et servit sur

le _Portsmouth_ pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie

faits par ce navire de 1871 à 1874. Il fut alors invité à passer

l'examen de master, à la suite duquel il reçut sa commission. En

1874, il fut attaché à l'observatoire naval de Washington, d'où

il passa au service des signaux, dirigé par le commodore Parker.

Il s'embarqua plus tard sur le _Vandalia_, où il resta jusqu'en

juillet 1878, époque où il reçut l'ordre d'aller au Havre rejoindre

_la Jeannette_. Maître Danenhower est un jeune homme d'un mérite

supérieur à celui de la moyenne des officiers distingués de la marine

des États-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualités

professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entré dans la

marine, il a des états de service effectif plus chargés qu'aucun des

officiers de sa promotion. Pendant l'expédition de _la Jeannette_, il

remplira le rôle d'hydrographe en même temps que celui de lieutenant

en second.

Georges W. Melville, sous-ingénieur de la marine.

Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au

sous-ingénieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingénieur

en chef à bord de la _Tigress_, pendant le voyage de celle-ci, dont

nous avons parlé. Ses services furent tellement appréciés, pendant

le cours de cette expédition, que le commandant de la _Tigress_ en

fit l'éloge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, après son

retour, au secrétaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possède

la confiance entière de son commandant actuel, le lieutenant de Long.

A bord de _la Jeannette_, outre son service professionnel, il sera

chargé de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent

entreprendre les membres de l'expédition, probablement de la partie

minéralogique et de la partie zoologique.

L'ingénieur Melville est né à New-York, le 19 janvier 1841, et

suivit les cours d'une école publique de cette ville. Après avoir

fait tout son stage d'ingénieur, il entra dans la marine en 1861,

avec le grade de sous-ingénieur de 3e classe. Pendant la guerre

de sécession, il servit à bord des navires de guerre _Michigan_,

_Dakota_ et _Wachusett_; il passa ensuite dans le service des

torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, où il

fut élevé au grade de sous-ingénieur de 2e classe en 1862. Après

la guerre, il fut nommé sous-ingénieur de 1re classe et s'embarqua

sur le _Chattonoaga_. Il fut ensuite envoyé successivement à bord

du _Tacony_, du _Penobscot_, du _Lancaster_ et du _Portsmouth_.

Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine à

Boston, puis à New-York et enfin à Philadelphie. Appelé de nouveau à

la mer en 1873, il s'embarqua sur la _Tigress_ qu'il quitta pour le

_Tennessee_. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingénieur

en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand

il fut appelé à bord de _la Jeannette_. M. Melville a douze ans et

neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la

force de l'âge.

Le docteur James Markam Marshal Ambler, chirurgien de «la Jeannette».

Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est né dans le

comté de Fauquier, État de Virginie, le 30 décembre 1848. Il a fait

ses premières études à Washington et à Lee College, dans son pays

natal. Il se rendit ensuite à l'Université du Maryland, où il prit

ses différents grades. Après l'obtention de son diplôme de docteur,

il pratiqua la médecine, pendant trois ans, à Baltimore. Il quitta

ensuite la médecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en

qualité d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attaché à l'Académie de

marine, d'où il passa à bord de la corvette _Kansas_, et fit, avec

celle-ci, une croisière dans les Antilles. Il fut ensuite envoyé

à bord du vaisseau amiral _Minnesota_, qui resta pendant deux ans

stationné dans le port de New-York. De là, il entra à l'hôpital de la

marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.

C'est un homme de six pieds, fortement constitué et d'un physique

agréable. Comme médecin, il est entièrement dévoué à son art, et

fera, nous en sommes sûrs, tout ce qui sera en son pouvoir pour

remplir noblement sa mission humanitaire.

Jérôme J. Collins, météorologiste, correspondant du _New-York Herald_.

Jérôme J. Collins est né à Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son

frère était négociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans,

c'est-à-dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le

jeune Jérôme Collins fit ses études à l'école de Mansion-House, qui

était dirigée par les frères de saint Vincent. De très bonne heure,

son goût pour les sciences exactes se dessina. A l'âge de seize ans

à peine, il devenait l'élève de sir John Benson, ingénieur du port

de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce maître, le jeune

élève fit de rapides progrès dans son art, et fut bientôt nommé

sous-ingénieur de la ville. En cette qualité il fut chargé d'un grand

nombre de travaux importants, sur la rivière ou dans le port; mais

celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de

North-Gate, sur lequel son nom a été gravé, et qui lui valut les

félicitations de ses concitoyens.

Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour

son activité, il se rendit en Angleterre. La crise financière de 1866

étant survenue, il se décida à passer dans le Nouveau-Monde, où il ne

tarda pas à se créer une place honorable par les travaux remarquables

dont il dirigea l'exécution.

Toutefois ce n'est point comme ingénieur, mais comme météorologiste,

que M. Collins a surtout sa renommée, car ce n'est point par un

novice que les variations atmosphériques doivent être observées à

bord de _la Jeannette_; M. Collins a, en effet, droit à l'éternelle

reconnaissance de ses contemporains et des générations à venir,

pour sa belle découverte des lois qui président au développement et

à la transmission des tempêtes à travers l'Océan Atlantique, lois

qui permettent de prédire plusieurs jours à l'avance l'arrivée des

tempêtes sur les côtes d'Europe. Cette seule découverte le place

certainement au rang des premiers savants de notre époque.

Mais, à côté du savant, existe l'homme honnête, courageux,

affectionné, gai et tendre qui laisse derrière lui un souvenir cher à

tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux

qui l'entourent.

Raymond L. Newcomb, naturaliste taxidermiste de l'expédition.

M. Raymond L. Newcomb est né à Salem, dans le Massachusetts,

en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se

distinguèrent pendant la Révolution de 1776. Son grand-père prit part

à la bataille de Lexington et servit, pendant toute la durée de la

guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son père est encore dans le

commerce à Salem.

Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime

des sociétés savantes. D'ailleurs, c'est à la recommandation du

professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il

occupe à bord de _la Jeannette_. En 1878, il avait déjà été envoyé,

par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir

des spécimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux

qu'il accomplira à bord de _la Jeannette_, lorsqu'ils viendront au

jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde

savant, dont il sera le seul représentant dans cette exploration des

mers polaires[2].

[2] M. Newcomb a été assez heureux pour sauver les notes et

les croquis pris par lui dans l'Océan arctique, de sorte qu'il

n'a point à regretter, en ce qui concerne ses travaux, la

perte des rapports officiels de l'expédition. Ces notes et ces

croquis au crayon sont très complets. Les premières sont écrites

très fin, mais lisiblement néanmoins; tandis que les secondes

portent le cachet d'un ouvrage sérieux et d'un talent artistique

incontestable.

En outre des études pour lesquelles il avait été spécialement

attaché à l'expédition, il a trouvé le temps de recueillir

des notes sur maints incidents intéressants, survenus pendant

le voyage, que nous aurons, au reste, l'occasion de mettre à

contribution un peu plus tard. Jeune et enthousiaste, il a

rapporté une description vivante des scènes qui se sont passées

sous ses yeux pendant le voyage et raconté maintes particularités

de la vie à bord d'un navire explorateur qui sont dignes d'être

conservées. Sa description des îles Jeannette, Henrietta et

Bennett sont intéressantes et les croquis qu'il a faits de ces

îles peuvent, quand à présent, tenir lieu de cartes. (Extrait

d'une des lettres de M. Jackson.)

Le capitaine Dunbar, pilote des glaces.

Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue

expérience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi à

beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste

important à bord de _la Jeannette_, un homme qui fréquente les mers

glaciales depuis trente-cinq années.

Le capitaine Dunbar est né en 1834 à New-London, dans le Connecticut.

Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre années qui viennent de

s'écouler, pendant lesquelles il a été engagé à la chasse du phoque

et de l'éléphant de mer, il a toujours navigué à bord de navires

baleiniers. Pendant sa longue carrière de marin, il a fait la pêche

dans l'Océan Atlantique aussi bien que dans l'Océan Pacifique, et

dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un

esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments

difficiles, il peut rendre les plus grands services à une expédition

dans les mers polaires, où il faut toujours compter avec l'imprévu.

M. Dunbar termine la liste des membres de l'expédition que nous

pouvons considérer comme formant l'état-major. Il nous reste donc

maintenant à donner la liste des hommes d'élite choisis par le

lieutenant de Long pour composer l'équipage de _la Jeannette_.

Nombre d'entre eux mériteraient certes, une mention spéciale pour

leurs états de services et leur conduite héroïque dans certaines

circonstances de cette terrible expédition; mais la suite du récit

mettra en lumière, nous l'espérons, les mérites respectifs de chacun.

Au reste, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux.

LISTE DES HOMMES DE L'ÉQUIPAGE.

Jack COLE, maître d'équipage.

Alfred SWEETMAN, maître charpentier.

William NINDERMAN, charpentier.

George-Washington BOYD, charpentier.

Walter LEE, machiniste.

George LANDERTACK, chauffeur.

Louis-Philipp NOROS, matelot.

Herbert-Wood LEACH, matelot.

James H. BARTLETT, matelot.

Henri-David WARREN, matelot.

George-Stephenson MANSON, matelot.

Adolf DRESSLER, matelot.

Carl-August GORTZ, matelot.

Peter-Edward JOHNSON, matelot.

Henry WILSON, matelot.

Edward STAR, matelot.

Hans ERICKSON, matelot.

Henry-Hansen KNACK, matelot.

Nelse IVERSON, matelot.

Albert-George KUEHNE, matelot.

Ah SAM, cuisinier, (chinois).

Long SING, boulanger, (chinois).

ALEXIS, chasseur indien.

ANEQUIN, chasseur indien.

CHAPITRE III.

Départ de San Francisco[3].

Triste état de l'atmosphère pendant les jours qui précèdent le

départ de _la Jeannette_.--Baie de San Francisco.--Aspect

du port et des jetées au moment du départ.--Ce qui se passe

à bord du navire.--Adieux du capitaine de Long et de sa

femme.--Courage de cette dernière.

[3] Lettre de M. Collins.

Depuis plusieurs jours le temps est inconstant et désagréable.

Dimanche les vents fixés à l'ouest soufflaient avec une extrême

violence: des nuages d'une poussière aveuglante rendaient presque

impossible toute promenade, au dehors aussi bien que dans les rues

de San Francisco, et les habiles prédisaient une période de mauvais

temps. Hier, cependant, le vent s'est modéré, mais vers le soir, un

gros nuage sombre s'est élevé de la mer et une pluie fine s'est mise

à tomber. «_La Jeannette_ aura vilain temps pour partir demain»,

se répétaient les flâneurs autour de la Bourse des marchandises;

«quelles ténèbres du diable elle aura pour quitter la côte!»

ajoutaient d'autres augures de malheur. Ce matin, le ciel était

encore très chargé; cependant quelques changements favorables se sont

opérés peu à peu, et vers midi, le soleil se hasarda à se montrer de

temps en temps entre de gros nuages. D'un autre côté les embarcations

qui rentraient au port, rapportaient qu'au dehors une brise légère

soufflait du sud-ouest, c'est-à-dire dans une direction favorable

à _la Jeannette_. Or, comme le désir est le père de la pensée, on

prétendait que la nature s'était apaisée et avait imposé silence aux

éléments pour favoriser le départ de l'expédition.

La baie de San Francisco, si belle dans ses proportions, n'a pas

d'égale parmi tous les ports de l'univers sous le rapport de la

hardiesse et du pittoresque des collines qui forment son enceinte; et

celui qui, du sommet des collines étagées qui forment Telegraph-Hill,

(nom si cher aux premiers Californiens), eût plongé ses regards dans

la baie qui s'étend à ses pieds eût joui d'un de ces spectacles qu'on

n'oublie jamais.

_La Jeannette_ reposait sur ses ancres à moité chemin, entre la

terre ferme et l'île Yerba Buena. On voyait les matelots se promener

nonchalamment et avec insouciance sur le pont ou accoudés sur la

lisse, portant leurs regards du côté de la ville de la richesse et

du plaisir dont peut-être ils ne parcourront plus jamais les rues.

Ils étaient presque muets. Le silence qui précède ordinairement le

bruit et l'agitation du moment des adieux régnait alors sur le pont

du navire. Tout était prêt pour le départ et on n'attendait plus

que le capitaine. Tous les bateaux de plaisance de la flottille du

Yacht-Club de San Francisco étaient là autour de _la Jeannette_

silencieuse, allant et venant au milieu d'une multitude d'autres

embarcations de tous genres et de toutes dimensions, depuis le

schooner coquet avec toutes ses voiles dehors jusqu'à l'impertinent

petit you-you.

A la vérité je m'attendais à traverser une foule nombreuse,

rassemblée le long des jetées pour assister au départ de _la

Jeannette_, mais je ne pensais pas rencontrer une foule si

enthousiaste et si avide de voir le capitaine de Long au moment où il

quitterait la rive. Le moment du départ est fixé pour trois heures,

et si le capitaine n'était pas encore à bord, du moins il arrivait

sur le port.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 1 / 22 段