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L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
RACONTÉE PAR TOUS LES MEMBRES DE L'EXPÉDITION
OUVRAGE COMPOSÉ
Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882
TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS
PAR
JULES GESLIN
TOME PREMIER
[Logo]
PARIS
MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13
Tous droits réservés.
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
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OUVRAGE COMPOSÉ
Des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882
TRADUITS, CLASSÉS, JUXTAPOSÉS
PAR
JULES GESLIN
TOME PREMIER
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MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13
Tous droits réservés.
A
JAMES GORDON BENNETT
Propriétaire et Directeur du "NEW-YORK HERALD"
PAR AUTORISATION
CE LIVRE EST DÉDIÉ
MONSIEUR,
_De tous les noms que les États-Unis envoient à la France, le plus
sympathique et le plus populaire est certes le vôtre. En le mettant à
la première page de ce récit, où vivent et meurent tant d'hommes que
chacun va apprendre à aimer, à respecter, à admirer, nous ne faisons
que devancer le vœu du public français._
_Il lui semblerait pénible, en effet, qu'à l'entrée de ce livre, dont
vous êtes l'âme, de ce livre qui est votre œuvre et où vous êtes
chez vous, il ne vous rencontrât point tout d'abord, comme un ami,
pour vous serrer la main et pour vous remercier._
L'AUTEUR L'ÉDITEUR
Décembre 1882.
PREMIÈRE PARTIE
LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»
L'EXPÉDITION
DE
LA JEANNETTE
AU POLE NORD
PREMIÈRE PARTIE
LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE.
Le baptême de «la Jeannette».
M. James Gordon Bennett.--Son caractère dépeint par le
_Figaro_.--Après l'exploration de l'Afrique centrale, la
découverte du pôle nord.--Plan général de cette dernière
expédition.--De Long.--Baptême de _la Jeannette_.
Bien que nous ne devions commencer la relation du voyage au pôle
nord, entrepris par le lieutenant de Long, qu'au moment où celui-ci
quittera le port de San Francisco, il est cependant un épisode
antérieur à la date du départ, et se rattachant à l'expédition, que
nous croyons ne pouvoir passer sous silence. Cet épisode est celui du
baptême de _la Jeannette_. Il ne sera pas indifférent, en effet, pour
nos lecteurs, de savoir que c'est dans un de nos ports, au Havre, que
la _Pandora_ échangea, le 4 juillet 1878, son nom contre celui si
éminemment français de _Jeannette_.
Mais avant d'arriver aux détails de la cérémonie du baptême, avant
également d'exposer, en quelques mots, l'idée qui a présidé à
l'organisation de l'expédition arctique à laquelle était destinée _la
Jeannette_, nous ne pouvons nous dispenser de parler du promoteur
de cette entreprise, car, connaissant l'homme, on s'expliquera plus
facilement la hardiesse du projet. L'expédition de _la Jeannette_, en
effet, n'a point, comme toutes les expéditions du même genre qu'on
avait vues jusqu'alors, été équipée aux frais d'un gouvernement, ou
à l'aide de souscriptions publiques, comme celle que projetait notre
infortuné compatriote M. Lambert, lorsqu'éclata la guerre de 1870,
pendant laquelle il périt victime de son dévouement à la patrie, mais
elle est entièrement due à l'initiative d'un simple journaliste; ce
journaliste est, il est vrai, M. James Gordon Bennett, qui, dit-on,
possède une fortune de quarante millions. Mais, comme nous n'avons
point l'honneur de connaître personnellement M. Bennett, nous
laisserons à d'autres le soin de peindre le caractère de cet homme
aux idées grandes et généreuses.
«Ce James Gordon Bennett est une figure singulièrement originale
et sympathique, dit le rédacteur du _Figaro_, envoyé au Havre pour
assister au baptême de _la Jeannette_. A vingt-trois ou vingt-quatre
ans, il était déjà à la tête du plus grand journal du monde entier,
fondé par le premier Bennett, son frère. Celui-ci, en mourant,
laissait au jeune homme une fortune de quarante millions, avec la
propriété d'une feuille qui rapportait environ trois millions par
an. Cela n'aura rien d'étonnant quand j'aurai dit qu'un jour j'ai
compté, dans un seul numéro du _New-York Herald_, jusqu'à trois
mille six cents annonces. La direction de cette feuille est un
véritable gouvernement. M. Bennett le mène à grandes guides, soit
à New-York, soit à Londres, soit à Paris, avec une audace et une
énergie surprenantes. Il passe sa journée à recevoir et à envoyer
des dépêches. Si M. Bennett était obligé de vivre loin d'un bureau
de télégraphe, cela équivaudrait pour lui à la prison. Avec cela,
chasseur, cavalier, sportman infatigable, grâce à une constitution
physique résistante comme l'acier.»
Voici un côté du caractère de cet homme riche et entreprenant; mais
l'esquisse serait bien incomplète si nous nous bornions à reproduire
ce qu'a dit de lui le _Figaro_. Nous ne connaissons point M. Bennett
personnellement, nous l'avons déjà dit, mais nous connaissons au
moins une de ses entreprises, et cette entreprise suffirait, à elle
seule, pour exciter notre admiration. Tout le monde connaît, en
effet, les suites de sa fameuse question: «Où est Livingstone?»
Mais il ne pouvait suffire à M. Bennett que Stanley, envoyé par lui,
eût retrouvé Livingstone, et qu'après la mort de ce dernier, il eût
repris son œuvre inachevée et l'eût menée à bonne fin en traversant
l'Afrique de part en part. Il est un autre problème qui, depuis
des siècles, préoccupe l'humanité: la découverte du pôle ou, du
moins, de ce passage à travers les mers polaires qui, s'il existe,
mettrait en communication l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique.
Entrevoyant quelles seraient, non-seulement au point de vue de la
science géographique, mais aussi au point de vue des relations
commerciales des deux mondes, les conséquences de la découverte
de ce passage, s'il venait à s'ouvrir, M. Bennett, confiant dans
son heureuse étoile, s'est demandé pourquoi il n'essaierait pas de
résoudre ce problème comme il avait résolu, grâce à Stanley, celui de
l'exploration de l'Afrique centrale.
Pour lui, se poser la question, c'était la résoudre. Il commença donc
par acheter, de ses propres deniers, un joli petit navire à vapeur de
construction anglaise, la _Pandora_, qui avait déjà tâté des glaces
du pôle sous le commandement de son ancien propriétaire, le capitaine
Allan Young. Ce navire lui coûta deux cent mille francs, plus une
centaine de mille francs de réparations en Angleterre. Il le fit
venir au Havre pour l'expédier ensuite à San Francisco, se proposant
de dire au gouvernement des États-Unis: «Je vous fais cadeau de
ce navire et je me charge de toutes les dépenses qu'entraînera
son voyage au pôle nord, quelle qu'en soit la durée; vous n'avez
plus qu'à choisir dans votre marine les hommes qui composeront son
équipage.»
Suivant les prévisions d'alors, le séjour du navire dans les mers
arctiques devait être de deux ans, et on estimait les dépenses de
l'expédition à cinq ou six cent mille francs. Avec le prix d'achat
c'était donc un million de francs que M. Bennett se préparait à tirer
de sa poche pour rendre un service à la science et augmenter le
prestige du nom américain. Mais lorsque le navire fut arrivé à San
Francisco, de nouvelles réparations furent jugées nécessaires, et il
fut envoyé à Mare Island sur les chantiers de constructions navales
de l'État. M. Bennett, alors, donna carte blanche aux ingénieurs du
gouvernement pour faire à _la Jeannette_ toutes les réparations et
toutes les améliorations qu'ils jugeraient nécessaires, s'engageant
à payer toutes les dépenses, de sorte qu'au moment où ce navire
sortit des docks de la marine de l'État on put dire «que les ouvriers
s'étaient arrêtés faute de réparations ou d'améliorations à faire.»
Ensuite le navire fut approvisionné pour trois ans au lieu de deux.
Mais, d'après l'estimation d'un journal américain, M. Bennett avait
dépensé environ deux millions de francs.
Toutefois, chez M. Bennett, l'audace n'exclut point l'esprit
pratique. Avant de commencer cette entreprise, il avait longuement
étudié la question du pôle nord, que tant de hardis navigateurs
ont vainement tenté de résoudre. Après avoir examiné la cause
des désastres qui ont coûté tant d'argent et tant de vies à
l'Angleterre et à l'Amérique en particulier, il s'est dit: Il y
a deux façons d'aborder le pôle nord, l'une en venant de l'Océan
Atlantique, l'autre en remontant le Pacifique. Jusqu'à présent les
expéditions--et elles ont toutes échoué--ont pris le chemin de
l'Atlantique; arrivées dans la région des glaces, elles ont eu à
lutter contre un courant venant évidemment du côté du Pacifique; il
nous faut donc prendre l'autre voie.
Au reste, laissons M. Bennett expliquer lui-même son plan, comme il
l'a fait devant quelques-uns de ses invités, le jour du baptême de
_la Jeannette_.
--Notre idée à nous, dit-il, est d'aller au rebours de nos
prédécesseurs; nous arriverons du Pacifique au détroit de Behring, et
là, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous
l'aurons avec nous, et nous tâcherons de sortir de ce côté-ci de
l'Océan Atlantique.
--Cette méthode, ajoutait-il philosophiquement, a un avantage: c'est
que _la Jeannette_, une fois engagée dans le courant, ne pourra
revenir sur ses pas.
--Et si elle n'avance pas, lui interjeta-t-on?
--Eh bien! elle y restera. C'est là ce qu'il s'agit précisément de
savoir. Tout naturellement, le commandant de _la Jeannette_ est fixé
sur ce point... aussi bien que moi!
Paroles tristement prophétiques, qui malheureusement ne devaient que
trop se réaliser. Mais n'anticipons pas et revenons à la cérémonie du
baptême.
Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indépendance
américaine, que choisit M. Bennett pour le baptême de _la Jeannette_.
Ce fut une fête intime, à laquelle assistaient une vingtaine
d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau
du _New-York Herald_ à Paris, sept ou huit journalistes anglais ou
français, et, parmi ces derniers, un rédacteur du _Figaro_ et M.
Charles Bigot, du _XIXe Siècle_.
C'est à ces derniers que nous avons emprunté la plus grande partie
des détails qui précèdent et ceux qui vont suivre.
Un train spécial emmena de Paris au Havre tous ces invités. Parmi
eux se trouvaient une douzaine de misses américaines jolies et
distinguées; car pour les américains il n'est point de fête si la
plus belle moitié de l'humanité ne vient l'embellir. On y voyait
aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, était venu à Paris
recevoir la grande médaille de la Société de géographie qu'il a si
bien méritée.
Grâce à cette heureuse coïncidence, ces deux hommes, Stanley et de
Long, dont les noms sont destinés à passer à la postérité, ont pu se
trouver réunis.
«Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'étonne plus
de son succès. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'âge, mais le
corps est toujours d'une santé et d'une vigueur admirables. A voir
ses larges épaules en cette taille plus petite que grande et ses
jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait résisté
où tant d'autres explorateurs ont succombé. L'œil verdâtre est d'une
énergie et d'une clairvoyance singulière. J'imagine bien qu'il sait à
part lui ce qu'il vaut; mais je vous défierais de trouver soit dans
son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanité: il
revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir,
revenait du Havre, aussi simple que s'il eût fait la chose la plus
naturelle du monde et la plus aisée. Ce Yankee eût fait plaisir à
voir aux vieux Romains.»
Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter,
d'après le _Figaro_, une petite anecdote racontée par lui-même et
qui, nous en sommes sûr, fera plaisir à tous les cœurs français.
Comme on le sait M. Stanley était parti, pour son grand voyage en
Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta
sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un
désert, au campement, il était avec Livingstone, qu'il avait déjà
retrouvé, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres
une dépêche venue par le télégraphe jusqu'à Zanzibar, laquelle
lui annonçait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz,
l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck à Versailles,
c'est-à-dire l'effondrement de la France tout entière.
Stanley et Livingstone se regardèrent sans se dire un mot, puis ils
se mirent à pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la
France.
Nous ne nous arrêterons point à noter tous les incidents du voyage
et de la journée, nous arriverons tout de suite à la cérémonie du
baptême, qui, au reste, fut des plus simples.
«Après le déjeuner, dit le rédacteur du _Figaro_, nous traversons
le pont pour nous rendre sur _la Jeannette_.--La rade est en fête,
joyeusement illuminée par le soleil, et pavoisée de drapeaux, comme
une rue de Paris à la fête du 30 juin. (1878).
»Nous grimpons sur le pont du navire, qui paraît bien petit à côté
de trois frégates américaines qui l'avoisinent. Une heure se passe
à regarder les régates organisées par les équipages de ces trois
frégates.--Car c'était jeudi, 4 juillet, fête nationale pour les
États-Unis, anniversaire de la proclamation de leur indépendance.
Les matelots, tous en blanc, veste et béret, poussent des hurrahs
frénétiques pour saluer les vainqueurs de chaque course.
»Enfin, à cinq heures, a lieu la cérémonie du baptême. Elle est aussi
courte que peu compliquée.
»Une dame de la société s'avance, et brise, sur le mât de beaupré,
une bouteille de champagne ornée de rubans multicolores.
»Et voilà l'ancienne _Pandora_ baptisée du gracieux nom de
_Jeannette_.»
Cette cérémonie fut suivie d'un lunch auquel assistèrent tous les
invités de M. Bennett. Plusieurs toasts furent portés. M. Bennett but
d'abord à M. Stanley, qui, à son tour, porta un toast à son émule
M. de Long, futur commandant de l'expédition au pôle Nord. Celui-ci
blond, grand, teint délicat, aux yeux doux mais spirituels et pleins
de malice abrités derrière un lorgnon, forme avec M. Stanley un
véritable contraste. On ne se douterait guère rencontrer dans cet
homme le loup de mer sur lequel on compte pour une expédition aussi
hardie. On s'étonnerait aussi en voyant la gaieté et l'entrain tout
français de ce futur héros de trente-trois ans, si l'on n'ignorait
qu'il a du sang français dans les veines et que son aïeul quitta
Bordeaux au temps de la révocation de l'édit de Nantes. Cette gaieté
et cet entrain s'allient cependant chez M. de Long à la simplicité et
au calme, qui sont comme le fond du tempérament américain. Sa réponse
à M. Stanley fut d'une simplicité noble que chacun sentait sincère.
«Vous êtes, Monsieur, lui dit-il, l'homme qui a fait ses preuves; je
suis l'homme qui a ses preuves à faire.»
«Il les fera, n'en doutez pas, ajoute M. Bigot; celui qui l'a choisi
se connaît en hommes. Il sait que le lieutenant de Long est à trente
ans un marin éprouvé, un homme d'un caractère résolu et patient,
capable de garder son sang-froid au milieu des plus redoutables
périls et de s'arrêter là seulement où l'énergie humaine aura donné
son suprême effort. Bonne chance au lieutenant de Long et hurrah
pour _la Jeannette_. Puisse la fortune, cette maîtresse jalouse des
destinées humaines, leur sourire à tous deux!
«Il va quitter, ce brave marin, quitter pour deux longues années
entières, sa jeune et charmante femme, sa petite fille qui a six
ans à peine. Elle était là avant-hier, cette femme, tandis que
l'on baptisait _la Jeannette_; elle était là cette fillette, avec
ses grands cheveux blonds lui tombant sur le cou, avec son chapeau
de paille sur lequel était écrit le nom de _la Jeannette_; je
n'oublierai pas de longtemps comme elle souriait de toutes ses dents
au bruit des bouchons de champagne, croquant de beaux abricots. Elle
ne voyait qu'une fête, l'heureuse innocente, dans cette compagnie
assemblée, dans ces discours et ces bravos où le nom de son père
était à chaque instant répété. Elle ne sait rien des rigueurs du
pôle, des îles de glaces flottantes, des dangers que son père va
courir. Mais sa mère!... elle ne les ignore pas, celle-là, et la
séparation va être pour elle une terrible épreuve. Elle gardait
pourtant son calme et sa sérénité, son regard aimable. Elle trouvait
la force de sourire, elle aussi. Elle sait que l'homme est ici-bas
non pour se contenter du bonheur, mais pour agir, pour exécuter
résolûment les grands desseins qu'il est capable de former. Ses
yeux, pendant deux années, verseront plus d'une larme; plus d'une
inquiétude poignante déchirera son cœur; mais elle a confiance dans
un courage qui lui est connu; elle aussi a pris un cœur viril; elle
admire l'homme qu'elle a préféré, d'être prêt à tout affronter pour
illustrer un nom dont elle a fait le sien.»
CHAPITRE II.[1]
«La Jeannette».--Son équipage
Portrait de _la Jeannette_.--Réparations qu'elle
subit avant d'entreprendre son voyage.--De
Long.--Chipp.--Danenhower.--Ambler.--Collins.--
Newcomb.--Dunbar.--Les hommes de l'équipage.
[1] Extrait de divers articles du _New-York Herald_.
Le navire.
Avant de présenter au lecteur les différents membres de l'expédition
arctique projetée par M. Bennett, nous devons lui faire faire
connaissance avec le navire destiné à leur servir de demeure pendant
les longs mois qu'ils seront sans doute condamnés à passer au milieu
des glaces polaires.
_La Jeannette_ est un navire mixte, gréé en barque. C'est un navire
bas et élancé, qui a été construit pour le compte du gouvernement
anglais. Il était primitivement destiné à servir d'aviso et de
transport pour l'escadre de la Méditerranée. Mais quand il fut
achevé, la marine de Sa Majesté britannique n'en ayant plus besoin,
le fit mettre en vente. Il fut acheté par le capitaine Allan Young,
yachtman anglais distingué qui avait déjà pris part à l'heureuse
expédition de sir Léopold Mac Clinctock, à la recherche des restes
de Franklin. Son nouveau propriétaire, après un court voyage dans
les mers arctiques, le vendit à M. Bennett, qui le destinait à
l'usage que nous savons. C'est ce qu'on appelle un navire haut sur
quille,--c'est-à-dire dont la quille s'en va en forme de coin,--de
sorte qu'on peut espérer, s'il vient à être pris dans les glaces,
qu'il sera soulevé par leur pression, au lieu d'être écrasé,
comme il arrive d'ordinaire aux navires à fond aplati ou à flancs
perpendiculaires.
Après la cérémonie du baptême, _la Jeannette_ ne tarda pas à prendre
le chemin de l'Amérique, emportant à son bord le capitaine de Long
et sa famille. Nous ne nous arrêterons point aux quelques petits
incidents qui purent survenir pendant la traversée du Havre à San
Francisco; d'ailleurs, aucun de ces incidents ne mérite de fixer
notre attention. Nous dirons seulement que le voyage dura cinq mois
et demie et que le capitaine de Long choisit la route du détroit de
Magellan au lieu de celle du cap Horn.
Comme nous l'avons dit, M. Bennett avait acheté _la Jeannette_ afin
de l'offrir au gouvernement des États-Unis, pour une expédition au
pôle nord.
Par acte du 27 février 1879, le Congrès accepta cette offre et
autorisa le secrétaire de la marine à se charger de l'armement du
navire. Ce dernier avait, à la vérité, fait ses preuves dans les mers
arctiques, pendant le voyage exécuté par le capitaine Allan Young;
néanmoins on crut nécessaire de le remettre au dock pour le réparer.
_La Jeannette_ fut donc, dès son arrivée à San Francisco, envoyée
à Mare Island, où le secrétaire de la marine était autorisé à
prendre, dans les arsenaux de l'État, tous les matériaux nécessaires
pour la mettre en état d'affronter les périls de l'expédition à
laquelle on la destinait. La seule restriction apportée à cette
autorisation était qu'aucune des dépenses pour les réparations ou
les améliorations faites au navire ne devait rester à la charge du
département de la marine. Il était, en outre, enjoint au secrétaire,
par l'acte du Congrès, de faire vérifier, avant d'en prendre charge,
si le navire était réellement approprié à un voyage d'exploration
dans les mers polaires. A Mare Island, _la Jeannette_ subit donc une
inspection minutieuse, après laquelle les ingénieurs déclarèrent
que, vu les dangers du voyage qu'elle allait entreprendre, il était
prudent de la renforcer, pour qu'elle pût supporter plus facilement
la pression des glaces. Ce n'était là, toutefois, qu'une mesure de
précaution, puisque ce navire était d'une excellente construction et
possédait la force ordinaire des navires de ce tonnage. De grands
travaux furent néanmoins entrepris pour satisfaire au desideratum
des ingénieurs, et M. Bennett en paya tous les frais. On changea
les anciennes chaudières de _la Jeannette_, qu'on remplaça par
des neuves, et on mit tout en œuvre pour qu'elle fût dans les
meilleures conditions possibles au moment de son départ: des barreaux
de fer furent placés à l'avant et à l'arrière des chaudières pour
soutenir les flancs du navire. Son extrême-avant fut, jusqu'à une
dizaine de pieds du faux-pont, rempli de solides madriers bien
calfatés. Des hiloires additionnelles et des madriers de six pouces
d'épaisseur furent ajoutés à la charpente ordinaire pour renforcer
son petit-fond. En outre, le fond fut réparé partout où il en avait
besoin. Toutes ces réparations et améliorations furent faites avec
tant de soin, qu'on pouvait raisonnablement croire que _la Jeannette_
était en état de surmonter tous les périls ordinaires qu'on est
accoutumé à rencontrer dans la navigation des mers polaires.
Après avoir donné à nos lecteurs la description de l'instrument, il
nous reste à leur présenter ceux qui étaient destinés à s'en servir.
Le lieutenant de Long, commandant de l'expédition.
De Long est né à New-York, dans le courant de l'année 1844, d'une
famille d'origine française, comme nous l'avons déjà dit, et comme
son nom, au reste, le ferait deviner. Nous avons fort peu de détails
sur sa famille, de même que sur les années de son enfance, jusqu'à
l'âge de seize ans, époque où il fut admis à l'Académie navale, sur
la présentation d'un membre du Congrès, M. Benjamin Wood. Grâce à ses
facultés naturelles et à son assiduité, il s'y distingua bientôt,
et en sortit le dixième sur cinquante, avec le grade d'aspirant de
marine. Le 1er décembre 1866, il était promu à celui d'enseigne et
devenait successivement maître en mars 1868, et lieutenant en mars
1869.
Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre
américaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la
connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long.
Le père de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre,
où il était à la tête de l'agence de la _Compagnie des Paquebots
du Havre à New-York_. Le capitaine Wotton tenait généreusement sa
maison ouverte à tous ses compatriotes, et particulièrement aux
officiers de la flotte. Ce fut grâce à cette circonstance que les
deux jeunes gens se rencontrèrent et s'éprirent l'un de l'autre.
De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de
l'obtenir, il fut rappelé à New-York. Peu de temps après, M. Wotton
étant allé lui-même faire un voyage en Amérique, de Long réitéra ses
instances auprès de lui et en obtint cette réponse: «Partez pour
votre croisière dans les mers du sud de l'Amérique, et si, quand
vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma
fille, n'ont changé, elle sera votre femme.» Joyeux de cette réponse,
de Long partit rejoindre son navire, le _Lancaster_, qui l'attendait
à Norfolk. Un peu avant son départ, de Long reçut la nouvelle de la
mort de sa mère, avec laquelle il vivait à Williamsbourg; son père
était mort quelques années auparavant. Il dut donc revenir pour les
obsèques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec
lui. Immédiatement après cette triste cérémonie, de Long repartit
pour le sud. Mais comme deux des côtés les plus saillants de son
caractère étaient l'énergie et la persévérance, il revint à New-York
aussitôt sa croisière terminée, et se rendit directement chez le
frère de sa fiancée, à qui il se présenta en lui adressant gaiement
ces paroles: «Eh bien, Jack, me voici; le temps est passé, je m'en
vais la chercher.» A la vérité, l'année fixée par M. Wotton n'était
pas encore complétement écoulée, quand de Long arriva au Havre et
se présenta dans les bureaux de l'agence des _Paquebots du Havre
à New-York_; néanmoins le capitaine donna son consentement, et le
mariage fut célébré à bord du navire de guerre _Shanenhoah_, car on
était alors au milieu de l'hiver 1870-71, époque pendant laquelle, on
se le rappelle, tout mariage célébré en France était déclaré nul.
En 1873, de Long prit part, en qualité de second à bord de
la _Juniata_, qui était commandée par le capitaine Braine, à
l'expédition envoyée à la recherche du _Polaris_. Ce voyage lui
fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus
hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'être choisi
pour commander _la Jeannette_. La _Juniata_ se trouvant bloquée par
les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la côte occidentale du
Groënland, il obtint de son commandant l'autorisation d'équiper une
petite chaloupe à vapeur pour tenter de continuer les recherches plus
au nord. Il surveilla lui-même l'armement de ce petit bâtiment, qui
n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reçut le nom de _Petite
Juniata_, et partit, avec un équipage d'élite, à la recherche du
navire disparu et de l'équipage du capitaine Buddington. Il essaya
d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la côte, pour
traverser cette baie à la hauteur du cap York, qui était le but de
son expédition; mais craignant d'être pris dans les glaces, il dut
renoncer à ce plan et chercher à trouver un passage au milieu des
îles de glaces flottantes. Ces premières tentatives furent inutiles;
plusieurs fois même il fut obligé de rétrograder. Enfin, ayant eu la
bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avança droit dans
la direction du cap York. Cinq jours après son départ, la _Petite
Juniata_ fut assaillie par une épouvantable tempête, à un moment où,
pour économiser le combustible, toutes ses voiles étaient dehors.
Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempête
arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes:
à chaque instant, elle était menacée d'être écrasée au milieu des
centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'être ensevelie sous les
débris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre
les autres, s'abîmaient en projetant au loin leurs éclats. Enfin, la
tempête s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York était
en vue, à huit milles environ. De Long désirait ardemment y parvenir,
mais il était inabordable par terre à cause des glaces qui bordaient
le rivage. D'un autre côté, la _Petite Juniata_ ne pouvait prolonger
son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donné
l'ordre formel à de Long de regagner le port d'Upernavick dès qu'il
aurait épuisé la moitié de sa provision de charbon. L'ordre de virer
de bord fut donc donné, malgré le regret de de Long d'abandonner
l'entreprise au moment où il touchait le but qu'il s'était proposé
d'atteindre, et après tant de dangers courus. De retour à Upernavick,
il trouva dans le port de cette station le navire la _Tigress_, qui,
lui aussi, venait dans ces parages pour participer à la recherche
du _Polaris_ et de son équipage. De Long, désireux de poursuivre
l'œuvre qu'il avait commencée, demanda au capitaine Grœr, qui
commandait le navire, de l'accepter à son bord avec les gens qui
l'avaient accompagné dans sa première tentative; mais celui-ci,
voulant se réserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa.
Ce refus, toutefois, ne découragea point le jeune lieutenant; il
essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa
chaloupe, et ne fut arrêté que par le manque de charbon.
D'après un dicton du sud: «Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y
reviendra avant de mourir», mais on pourrait dire, avec non moins
de raison, pour le nord: «Quiconque a vu les glaces éternelles de
l'Arctique voudra les revoir.» De Long n'avait point échappé à
l'influence fascinatrice de ces régions: le premier voyage dont
nous venons de retracer un des épisodes avait fait naître en lui un
véritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux régions polaires:
de retour dans sa patrie, il se mit à étudier avec ardeur tous les
ouvrages écrits sur le pôle nord, et à lire les relations des hardis
marins qui, au péril de leur vie, se sont aventurés dans ces régions
mystérieuses. Le tableau de leurs misères et de leurs infortunes,
loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme
l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les
propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui
ne déploya de persévérance et de réflexion dans les préparatifs de
l'expédition de _la Jeannette_.
De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution
vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes véritablement
athlétiques. Ceux qui ont vécu dans son intimité le dépeignent
comme un homme d'excellentes manières; conteur agréable et
spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes
comme des choses, à qui ses voyages ont fourni un fond sérieux de
connaissances. Il aime sa profession avec fierté.
Charles W. Chipp, premier lieutenant.
Le lieutenant Chipp, qui part en qualité d'officier exécutif à
bord de _la Jeannette_, n'en est pas non plus à ses débuts dans
la navigation des mers arctiques: lui aussi était à bord de la
_Juniata_, dans son voyage à la recherche du _Polaris_, pendant
lequel il fut toujours le premier à s'offrir comme volontaire dès
qu'une mission périlleuse se présenta. C'est ainsi qu'il accompagnait
de Long dans sa dangereuse expédition à bord de la _Petite Juniata_.
Le lieutenant Chipp est né à Kingston, dans l'état de New-York,
en 1848. Il entra à l'Académie navale en 1863. Il passa ses
premières années de service maritime en qualité d'aspirant à bord
du _Contocook_, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du
_Franklin_, dans l'escadre d'Europe, et du _Guard_. Il s'embarqua
ensuite, comme enseigne, à bord de l'_Alaska_, de l'escadre d'Asie,
à laquelle il resta attaché pendant trois ans, avec le même grade.
Cette croisière, tout en lui fournissant l'occasion d'acquérir de
l'expérience, lui permit aussi d'étudier les sujets les plus variés
et les plus intéressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade
de master et envoyé ensuite en Corée, où il prit part à l'attaque des
forts de la rivière Sallé. Étant à bord du _Monocacy_, il participa
aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le
commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut
tué à l'assaut du fort du Condi.
Plus tard, il assista avec ses collègues à une grande fête donnée en
leur honneur par la cour de Siam à Bankok. Ce fut au mois de février
1873, qu'il se rendit à bord de la _Juniata_. Après son retour, il
fut envoyé à Santiago de Cuba pour arrêter le massacre des derniers
prisonniers du _Virginius_, et ramener ceux-ci aux États-Unis. En
1874, il retourna à bord de la _Juniata_ qui se rendait à Key-West,
rendez-vous d'où elle fut envoyée rejoindre l'escadre d'Europe, et
croisa depuis les côtes de Norwège jusqu'à celles du Levant. Attaché
au mois de mai 1876 au service des torpilles à Newport, il passait,
au mois de septembre de la même année, à bord de l'_Ashuelot_, qui
faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879,
époque où il reçut l'ordre de rejoindre _la Jeannette_. Il a donc eu
neuf ans et huit mois de service effectif à la mer. Sous tous les
rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reçu
l'approbation de tous les marins.
John Wilson Danenhower, deuxième lieutenant.
Maître Danenhower, qui occupe le troisième rang hiérarchique à bord
de _la Jeannette_, est né à Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre
1849. Il est entré à l'Académie de marine en 1866. En 1870, il était
à bord du _Plymouth_ en qualité d'aspirant, qu'il conserva pendant
deux ans soit à bord de ce navire, soit à bord de la _Juniata_, qui,
tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite
promu au grade d'enseigne après un examen au concours et servit sur
le _Portsmouth_ pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie
faits par ce navire de 1871 à 1874. Il fut alors invité à passer
l'examen de master, à la suite duquel il reçut sa commission. En
1874, il fut attaché à l'observatoire naval de Washington, d'où
il passa au service des signaux, dirigé par le commodore Parker.
Il s'embarqua plus tard sur le _Vandalia_, où il resta jusqu'en
juillet 1878, époque où il reçut l'ordre d'aller au Havre rejoindre
_la Jeannette_. Maître Danenhower est un jeune homme d'un mérite
supérieur à celui de la moyenne des officiers distingués de la marine
des États-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualités
professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entré dans la
marine, il a des états de service effectif plus chargés qu'aucun des
officiers de sa promotion. Pendant l'expédition de _la Jeannette_, il
remplira le rôle d'hydrographe en même temps que celui de lieutenant
en second.
Georges W. Melville, sous-ingénieur de la marine.
Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au
sous-ingénieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingénieur
en chef à bord de la _Tigress_, pendant le voyage de celle-ci, dont
nous avons parlé. Ses services furent tellement appréciés, pendant
le cours de cette expédition, que le commandant de la _Tigress_ en
fit l'éloge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, après son
retour, au secrétaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possède
la confiance entière de son commandant actuel, le lieutenant de Long.
A bord de _la Jeannette_, outre son service professionnel, il sera
chargé de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent
entreprendre les membres de l'expédition, probablement de la partie
minéralogique et de la partie zoologique.
L'ingénieur Melville est né à New-York, le 19 janvier 1841, et
suivit les cours d'une école publique de cette ville. Après avoir
fait tout son stage d'ingénieur, il entra dans la marine en 1861,
avec le grade de sous-ingénieur de 3e classe. Pendant la guerre
de sécession, il servit à bord des navires de guerre _Michigan_,
_Dakota_ et _Wachusett_; il passa ensuite dans le service des
torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, où il
fut élevé au grade de sous-ingénieur de 2e classe en 1862. Après
la guerre, il fut nommé sous-ingénieur de 1re classe et s'embarqua
sur le _Chattonoaga_. Il fut ensuite envoyé successivement à bord
du _Tacony_, du _Penobscot_, du _Lancaster_ et du _Portsmouth_.
Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine à
Boston, puis à New-York et enfin à Philadelphie. Appelé de nouveau à
la mer en 1873, il s'embarqua sur la _Tigress_ qu'il quitta pour le
_Tennessee_. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingénieur
en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand
il fut appelé à bord de _la Jeannette_. M. Melville a douze ans et
neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la
force de l'âge.
Le docteur James Markam Marshal Ambler, chirurgien de «la Jeannette».
Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est né dans le
comté de Fauquier, État de Virginie, le 30 décembre 1848. Il a fait
ses premières études à Washington et à Lee College, dans son pays
natal. Il se rendit ensuite à l'Université du Maryland, où il prit
ses différents grades. Après l'obtention de son diplôme de docteur,
il pratiqua la médecine, pendant trois ans, à Baltimore. Il quitta
ensuite la médecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en
qualité d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attaché à l'Académie de
marine, d'où il passa à bord de la corvette _Kansas_, et fit, avec
celle-ci, une croisière dans les Antilles. Il fut ensuite envoyé
à bord du vaisseau amiral _Minnesota_, qui resta pendant deux ans
stationné dans le port de New-York. De là, il entra à l'hôpital de la
marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.
C'est un homme de six pieds, fortement constitué et d'un physique
agréable. Comme médecin, il est entièrement dévoué à son art, et
fera, nous en sommes sûrs, tout ce qui sera en son pouvoir pour
remplir noblement sa mission humanitaire.
Jérôme J. Collins, météorologiste, correspondant du _New-York Herald_.
Jérôme J. Collins est né à Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son
frère était négociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans,
c'est-à-dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le
jeune Jérôme Collins fit ses études à l'école de Mansion-House, qui
était dirigée par les frères de saint Vincent. De très bonne heure,
son goût pour les sciences exactes se dessina. A l'âge de seize ans
à peine, il devenait l'élève de sir John Benson, ingénieur du port
de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce maître, le jeune
élève fit de rapides progrès dans son art, et fut bientôt nommé
sous-ingénieur de la ville. En cette qualité il fut chargé d'un grand
nombre de travaux importants, sur la rivière ou dans le port; mais
celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de
North-Gate, sur lequel son nom a été gravé, et qui lui valut les
félicitations de ses concitoyens.
Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour
son activité, il se rendit en Angleterre. La crise financière de 1866
étant survenue, il se décida à passer dans le Nouveau-Monde, où il ne
tarda pas à se créer une place honorable par les travaux remarquables
dont il dirigea l'exécution.
Toutefois ce n'est point comme ingénieur, mais comme météorologiste,
que M. Collins a surtout sa renommée, car ce n'est point par un
novice que les variations atmosphériques doivent être observées à
bord de _la Jeannette_; M. Collins a, en effet, droit à l'éternelle
reconnaissance de ses contemporains et des générations à venir,
pour sa belle découverte des lois qui président au développement et
à la transmission des tempêtes à travers l'Océan Atlantique, lois
qui permettent de prédire plusieurs jours à l'avance l'arrivée des
tempêtes sur les côtes d'Europe. Cette seule découverte le place
certainement au rang des premiers savants de notre époque.
Mais, à côté du savant, existe l'homme honnête, courageux,
affectionné, gai et tendre qui laisse derrière lui un souvenir cher à
tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux
qui l'entourent.
Raymond L. Newcomb, naturaliste taxidermiste de l'expédition.
M. Raymond L. Newcomb est né à Salem, dans le Massachusetts,
en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se
distinguèrent pendant la Révolution de 1776. Son grand-père prit part
à la bataille de Lexington et servit, pendant toute la durée de la
guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son père est encore dans le
commerce à Salem.
Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime
des sociétés savantes. D'ailleurs, c'est à la recommandation du
professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il
occupe à bord de _la Jeannette_. En 1878, il avait déjà été envoyé,
par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir
des spécimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux
qu'il accomplira à bord de _la Jeannette_, lorsqu'ils viendront au
jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde
savant, dont il sera le seul représentant dans cette exploration des
mers polaires[2].
[2] M. Newcomb a été assez heureux pour sauver les notes et
les croquis pris par lui dans l'Océan arctique, de sorte qu'il
n'a point à regretter, en ce qui concerne ses travaux, la
perte des rapports officiels de l'expédition. Ces notes et ces
croquis au crayon sont très complets. Les premières sont écrites
très fin, mais lisiblement néanmoins; tandis que les secondes
portent le cachet d'un ouvrage sérieux et d'un talent artistique
incontestable.
En outre des études pour lesquelles il avait été spécialement
attaché à l'expédition, il a trouvé le temps de recueillir
des notes sur maints incidents intéressants, survenus pendant
le voyage, que nous aurons, au reste, l'occasion de mettre à
contribution un peu plus tard. Jeune et enthousiaste, il a
rapporté une description vivante des scènes qui se sont passées
sous ses yeux pendant le voyage et raconté maintes particularités
de la vie à bord d'un navire explorateur qui sont dignes d'être
conservées. Sa description des îles Jeannette, Henrietta et
Bennett sont intéressantes et les croquis qu'il a faits de ces
îles peuvent, quand à présent, tenir lieu de cartes. (Extrait
d'une des lettres de M. Jackson.)
Le capitaine Dunbar, pilote des glaces.
Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue
expérience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi à
beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste
important à bord de _la Jeannette_, un homme qui fréquente les mers
glaciales depuis trente-cinq années.
Le capitaine Dunbar est né en 1834 à New-London, dans le Connecticut.
Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre années qui viennent de
s'écouler, pendant lesquelles il a été engagé à la chasse du phoque
et de l'éléphant de mer, il a toujours navigué à bord de navires
baleiniers. Pendant sa longue carrière de marin, il a fait la pêche
dans l'Océan Atlantique aussi bien que dans l'Océan Pacifique, et
dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un
esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments
difficiles, il peut rendre les plus grands services à une expédition
dans les mers polaires, où il faut toujours compter avec l'imprévu.
M. Dunbar termine la liste des membres de l'expédition que nous
pouvons considérer comme formant l'état-major. Il nous reste donc
maintenant à donner la liste des hommes d'élite choisis par le
lieutenant de Long pour composer l'équipage de _la Jeannette_.
Nombre d'entre eux mériteraient certes, une mention spéciale pour
leurs états de services et leur conduite héroïque dans certaines
circonstances de cette terrible expédition; mais la suite du récit
mettra en lumière, nous l'espérons, les mérites respectifs de chacun.
Au reste, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux.
LISTE DES HOMMES DE L'ÉQUIPAGE.
Jack COLE, maître d'équipage.
Alfred SWEETMAN, maître charpentier.
William NINDERMAN, charpentier.
George-Washington BOYD, charpentier.
Walter LEE, machiniste.
George LANDERTACK, chauffeur.
Louis-Philipp NOROS, matelot.
Herbert-Wood LEACH, matelot.
James H. BARTLETT, matelot.
Henri-David WARREN, matelot.
George-Stephenson MANSON, matelot.
Adolf DRESSLER, matelot.
Carl-August GORTZ, matelot.
Peter-Edward JOHNSON, matelot.
Henry WILSON, matelot.
Edward STAR, matelot.
Hans ERICKSON, matelot.
Henry-Hansen KNACK, matelot.
Nelse IVERSON, matelot.
Albert-George KUEHNE, matelot.
Ah SAM, cuisinier, (chinois).
Long SING, boulanger, (chinois).
ALEXIS, chasseur indien.
ANEQUIN, chasseur indien.
CHAPITRE III.
Départ de San Francisco[3].
Triste état de l'atmosphère pendant les jours qui précèdent le
départ de _la Jeannette_.--Baie de San Francisco.--Aspect
du port et des jetées au moment du départ.--Ce qui se passe
à bord du navire.--Adieux du capitaine de Long et de sa
femme.--Courage de cette dernière.
[3] Lettre de M. Collins.
Depuis plusieurs jours le temps est inconstant et désagréable.
Dimanche les vents fixés à l'ouest soufflaient avec une extrême
violence: des nuages d'une poussière aveuglante rendaient presque
impossible toute promenade, au dehors aussi bien que dans les rues
de San Francisco, et les habiles prédisaient une période de mauvais
temps. Hier, cependant, le vent s'est modéré, mais vers le soir, un
gros nuage sombre s'est élevé de la mer et une pluie fine s'est mise
à tomber. «_La Jeannette_ aura vilain temps pour partir demain»,
se répétaient les flâneurs autour de la Bourse des marchandises;
«quelles ténèbres du diable elle aura pour quitter la côte!»
ajoutaient d'autres augures de malheur. Ce matin, le ciel était
encore très chargé; cependant quelques changements favorables se sont
opérés peu à peu, et vers midi, le soleil se hasarda à se montrer de
temps en temps entre de gros nuages. D'un autre côté les embarcations
qui rentraient au port, rapportaient qu'au dehors une brise légère
soufflait du sud-ouest, c'est-à-dire dans une direction favorable
à _la Jeannette_. Or, comme le désir est le père de la pensée, on
prétendait que la nature s'était apaisée et avait imposé silence aux
éléments pour favoriser le départ de l'expédition.
La baie de San Francisco, si belle dans ses proportions, n'a pas
d'égale parmi tous les ports de l'univers sous le rapport de la
hardiesse et du pittoresque des collines qui forment son enceinte; et
celui qui, du sommet des collines étagées qui forment Telegraph-Hill,
(nom si cher aux premiers Californiens), eût plongé ses regards dans
la baie qui s'étend à ses pieds eût joui d'un de ces spectacles qu'on
n'oublie jamais.
_La Jeannette_ reposait sur ses ancres à moité chemin, entre la
terre ferme et l'île Yerba Buena. On voyait les matelots se promener
nonchalamment et avec insouciance sur le pont ou accoudés sur la
lisse, portant leurs regards du côté de la ville de la richesse et
du plaisir dont peut-être ils ne parcourront plus jamais les rues.
Ils étaient presque muets. Le silence qui précède ordinairement le
bruit et l'agitation du moment des adieux régnait alors sur le pont
du navire. Tout était prêt pour le départ et on n'attendait plus
que le capitaine. Tous les bateaux de plaisance de la flottille du
Yacht-Club de San Francisco étaient là autour de _la Jeannette_
silencieuse, allant et venant au milieu d'une multitude d'autres
embarcations de tous genres et de toutes dimensions, depuis le
schooner coquet avec toutes ses voiles dehors jusqu'à l'impertinent
petit you-you.
A la vérité je m'attendais à traverser une foule nombreuse,
rassemblée le long des jetées pour assister au départ de _la
Jeannette_, mais je ne pensais pas rencontrer une foule si
enthousiaste et si avide de voir le capitaine de Long au moment où il
quitterait la rive. Le moment du départ est fixé pour trois heures,
et si le capitaine n'était pas encore à bord, du moins il arrivait
sur le port.