Dernière lettre de la Reine à Madame Élisabeth.--Le curé
Girard.--Sanson.--Paris le 16 octobre 1793.--La Reine sur la
charrette.--Le chemin de la Conciergerie à la place de la
Révolution.--Le Mémoire du fossoyeur Joly.--La mort de Marie-Antoinette
et la conscience humaine.
La Reine n'est point ramenée à sa chambre, mais au cabinet des
condamnés, pratiqué à l'un des angles de l'avant-greffe[659]. En
arrivant elle demande à Bault de quoi écrire[660], et elle écrit ses
adieux à Madame Élisabeth, à ses enfants, à la vie, ce testament royal
d'une reine chrétienne, prête à la mort, prête à Dieu, prête à la
postérité. Et si des larmes ont taché le papier, ce ne sont point des
larmes de femme, ce sont des larmes de mère sur ce pauvre enfant
qu'Hébert a fait parler contre l'honneur de sa mère, contre l'honneur de
Madame Élisabeth, son autre mère! De quel ton de prière Marie-Antoinette
supplie Madame Élisabeth de pardonner, de laisser son cœur à ce
malheureux enfant qui l'a fait rougir! Et depuis qu'il est des créatures
humaines attendant le bourreau, quel supplice a tourmenté leurs
dernières heures, pareil au supplice de cette dernière pensée d'une
mère?
La Reine écrivait:
«16 octobre, 4 h. 1/2 du matin.
«_C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois: je viens
d'être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les
criminels, mais à aller rejoindre votre frère: comme lui innocente,
j'espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. Je
suis calme comme on l'est quand la conscience ne reproche rien; j'ai un
profond regret d'abandonner mes pauvres enfants; vous savez que je
n'existois que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez
par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position
je vous laisse! J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma
fille étoit séparée de vous. Hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui
écrire; elle ne recevroit pas ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci
vous parviendra, recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J'espère
qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec
vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à
ce que je n'ai cessé de leur inspirer: que les principes et l'exécution
exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié
et leur confiance mutuelle en feront le bonheur; que ma fille sente qu'à
l'âge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que
l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui
inspirer. Que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les
services que l'amitié peut inspirer; qu'ils sentent enfin tous deux que,
dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment
heureux que par leur union. Qu'ils prennent exemple de nous. Combien,
dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations! et dans le
bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami; et où
en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille? Que
mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui
répète expressément: Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort. J'ai à
vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet
enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonnez-lui, ma chère sœur:
pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un
enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra,
j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre tendresse
pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées.
J'aurois voulu les écrire dès le commencement du procès; mais outre
qu'on ne me laissoit pas écrire, la marche en a été si rapide, que je
n'en aurois réellement pas eu le temps.
«Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans
celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée, et que j'ai toujours
professée; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant
pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le
lieu où je suis les exposeroit trop s'ils y entroient une fois, je
demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu
commettre depuis que j'existe. J'espère que dans sa bonté il voudra bien
recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps
pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa
bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur,
en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurois pu
vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je
dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avois des
amis: l'idée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des
plus grands regrets que j'emporte en mourant; qu'ils sachent, du moins,
que jusqu'à mon dernier moment j'ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et
tendre sœur, puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi; je
vous embrasse de tout cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants: mon
Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu, adieu! je
ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis
pas libre dans mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je
proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que je le traiterai
comme un être absolument étranger[661]._
La Reine remet sa lettre à Bault, à Bault qui dira dans la journée à sa
femme: «Ta pauvre Reine a écrit; elle m'a donné sa lettre; mais je n'ai
pu la remettre à son adresse, il a fallu la porter à Fouquier[662].»
Puis, la Reine songe au spectacle qu'il lui faudra donner dans quelques
heures. Elle craint que son corps, épuisé par la fatigue, affaibli par
la maladie, ne trahisse son âme, et, voulant avoir la force de son
courage, elle demande quelque nourriture: on lui sert un poulet, dont
elle mange une aile[663]. Elle demande ensuite à changer de chemise: la
femme du concierge lui en donne une; et, s'étant jetée toute vêtue sur
le lit, la Reine s'enveloppe les pieds avec une couverture et
s'endort[664].
Elle dormait. On entre. «Voilà, lui dit-on, un curé de Paris qui vient
vous demander si vous voulez vous confesser.--_Un curé de Paris?_...
murmure tout bas la Reine, _il n'y en a guère_...» Le prêtre s'avance.
Il dit à la Reine qu'il s'appelle Girard, qu'il est curé de
Saint-Landry, dans la Cité, et qu'il lui apporte les consolations de la
religion[665]. La Reine s'est confessée à Dieu seul[666]. Elle remercie
le prêtre assermenté, sans le renvoyer pourtant. Elle descend de son
lit; elle marche dans le cabinet pour se réchauffer, et se plaint de
souffrir aux pieds un froid mortel. Girard lui conseille de mettre son
oreiller sur ses pieds: la Reine le fait. «Voulez-vous que je vous
accompagne? dit le prêtre.--_Comme vous voudrez_,» répond la Reine[667].
À sept heures, Sanson se présente: «_Comme vous venez de bonne heure,
Monsieur_, lui dit la Reine, _ne pourriez-vous pas retarder?_--Non,
Madame, j'ai ordre de venir.» Cependant la Reine était toute prête: elle
avait elle-même coupé ses cheveux[668].
La Reine déjeune d'une tasse de chocolat apportée du café voisin de
l'entrée de la Conciergerie, et d'un de ces petits pains appelés alors
_mignonnettes_, si petit que le gendarme Léger n'ose l'éprouver en le
goûtant, de peur de le diminuer[669].
Vers 11 heures, la Reine est conduite au greffe, à travers une haie de
gendarmes rangée depuis la porte du cabinet où elle a couché jusqu'à la
porte du greffe: on lui lie les mains derrière le dos[670].
Dans Paris, à 5 heures du matin, le tambour bat; le rappel roule dans
toutes les sections. À 7 heures, trente mille hommes sont sur pied; des
canons aux extrémités des ponts, des places et des carrefours. À 10
heures, la circulation des voitures est interdite dans toutes les rues,
du Palais jusqu'à la place de la Révolution, et des patrouilles
sillonnent Paris[671].
Trois cent mille hommes ne se sont pas couchés[672]; le reste s'est
éveillé avant le tambour. La cour de la Conciergerie, les abords de la
Conciergerie, le grand perron du Parlement, le pavé, la fenêtre, le
parapet, la grille, la balustrade, le toit, le peuple a tout envahi; il
emplit tout, et il attend.
Onze heures sonnent dans le murmure de cette foule silencieuse. Toutes
les têtes, tous les regards, tous les yeux sont en arrêt et dévorent la
charrette acculée à quelques pieds des portes, ses roues crottées, sa
banquette faite d'une planche, son plancher sans paille ni foin, son
fort cheval blanc, et l'homme à la tête du cheval. Les minutes semblent
longues. Un bruit sourd court parmi la foule, un officier fait un
commandement, la grille s'ouvre: c'est la Reine en blanc.
Derrière la Reine, tenant les bouts d'une grosse ficelle qui lui retire
les coudes en arrière, marche Sanson. La reine fait quelques pas. Elle
est à la petite échelle qui monte au marchepied trop court. Sanson
s'avance pour la soutenir de la main. La Reine le remercie d'un signe,
monte seule, et veut enjamber la banquette pour se placer en face du
cheval, lorsque Sanson et son aide lui disent de se retourner. Le prêtre
Girard, en habit bourgeois, monte dans la charrette, et s'assied aux
côtés de la Reine. Sanson se place derrière, le tricorne à la main,
debout, appuyé contre les écalages de la charrette, laissant, avec un
soin visible, flotter les cordes qui tiennent les bras de la Reine.
L'aide de Sanson est au fond, debout comme lui et le tricorne à la
main[673]. Il ne devait y avoir en ce jour de décent que les bourreaux.
La charrette sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le peuple
se rue, et se tait d'abord. La charrette avance, au milieu des gendarmes
à pied et à cheval, dans la double haie des gardes nationaux.
La reine est vêtue d'un méchant manteau de lit de piqué blanc[674],
par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur noire aux
poignets, au cou un fichu de mousseline unie blanc[675]; elle a des bas
noirs, et des souliers de prunelle noire, le talon haut de deux pouces,
_à la Saint-Huberty_[676]. La Reine n'a pu obtenir d'aller à l'échafaud
tête nue: un bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé par elle le
matin, cache au peuple les cheveux que la Révolution lui a faits, des
cheveux tout blancs[677]. La Reine est pâle; le sang tache ses pommettes
et injecte ses yeux, ses cils sont roides et immobiles, sa tête est
droite[678], et son regard se promène, indifférent, sur les gardes
nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres, sur les flammes
tricolores, sur les inscriptions des maisons[679].
La charrette avance dans la rue Saint-Honoré. Le peuple fait retirer les
hommes des fenêtres[680]. Presque en face de l'Oratoire, un enfant,
soulevé par sa mère, envoie de sa petite main un baiser à la
Reine[681]... Ce fut le seul moment où la Reine craignit de pleurer.
Au Palais-Égalité le regard de la Reine s'allume un instant, et
l'inscription de la porte ne lui échappe pas[682].
Quelques-uns battent des mains sur le passage de la Reine; d'autres
crient[683].
Le cheval marche au pas. La charrette avance lentement. Il faut que la
Reine «boive longtemps la mort[684]».
Devant Saint-Roch, la charrette fait une station, au milieu des huées et
des hurlements. Mille injures se lèvent des degrés de l'église comme une
seule injure, saluant d'ordures cette Reine qui va mourir. Elle
pourtant, sereine et majestueuse[685], pardonnait aux injures en ne les
entendant pas.
La charrette enfin repart, accompagnée de clameurs qui courent devant
elle. La reine n'a pas encore parlé au curé Girard; de temps à autre
seulement elle lui indique, d'un mouvement, qu'elle souffre des nœuds de
corde qui la serrent; et Girard, pour la soulager, appuie la main sur
son bras gauche. Au passage des Jacobins, la Reine se penche vers lui et
semble l'interroger sur l'écriteau de la porte, qu'elle a mal lu:
_Atelier d'armes républicaines pour foudroyer les tyrans_. Pour réponse,
Girard élève un petit christ d'ivoire. Au même instant, le comédien
Crammont, qui caracole autour de la charrette, se dressant sur ses
étriers, lève son épée, la brandit, et, se retournant vers la Reine,
crie au peuple: «_La voilà, l'infâme Antoinette!... Elle est f..., mes
amis...!_[686]»
Il était midi. La guillotine et le peuple s'impatientaient d'attendre,
quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. La veuve de
Louis XVI descendit pour mourir où était mort son mari. La mère de Louis
XVII tourna un moment les yeux du côté des Tuileries, et devint plus
pâle qu'elle n'avait été jusqu'alors[687]. Puis la Reine de France monta
à l'échafaud, et se précipita à la mort...[688].
«_Vive la République!_» cria le peuple: c'était Sanson qui montrait au
peuple la tête de Marie-Antoinette, tandis qu'au-dessous de la
guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir dans le sang de la
martyre.
Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini, écrivait ce compte[689],
que les mains de l'Histoire ne touchent qu'en frissonnant:
«_Mémoire des frais et inhumations faits par Joly, fossoyeur de la
Madeleine de la Ville-l'Évêque, pour les personnes mis à mort par
jugement dudit Tribunal:_
_Sçavoir:_
_Du 1er mois_................................
Le 25, _idem_.
_La Ve Capet pour la bierre_ 6 livres
_Pour la fosse et les fossoyeurs_ 25 »
La mort de Marie-Antoinette a calomnié la France.
La mort de Marie-Antoinette a déshonoré la Révolution.
Mais il en est de pareils crimes comme de certaines gloires: celles-ci
n'ennoblissent, ceux-là ne compromettent pas seulement une génération et
une patrie. Gloires et crimes dépassent leur temps et leur théâtre.
L'humanité tout entière, associée à elle-même dans la durée et dans
l'espace, en revendique le bénéfice ou en porte le deuil; et il arrive
que la mort d'une femme désole cette âme universelle et cette justice
solidaire des siècles et des peuples, la conscience humaine; il arrive
que le remords d'une nation profite aux nations, et que l'horreur d'un
jour est la leçon de l'avenir.
Oui, ce jour, dont la postérité ne se consolera pas, demeurera dans la
mémoire des hommes l'immortel exemple de la Terreur. Le 16 octobre 1793
apprendra ce que les jeux d'une révolution font d'un peuple hier les
amours du monde. Il apprendra comment, en un moment, une cité, un
empire, deviennent semblables à cet ami de saint Augustin, entraîné aux
combats du cirque, tout à coup goûtant leur fureur et jouissant de leur
barbarie.
Le 16 octobre 1793 parlera aux philosophies humaines. Il s'élèvera
contre les cœurs trop jeunes, contre les esprits trop généreux, contre
l'armée de ces Condorcets qui meurent sans vouloir renier l'orgueil de
leurs illusions. Il avertira les systèmes de leur vanité, les rêves de
leur lendemain. Il montrera le fait à l'idée, les passions aux
doctrines, à Salente le bois des Furies, aux utopies l'homme.
Ce jour enfin rappellera l'Histoire à la modestie de ses devoirs. Il lui
conseillera un ton plus prudent, une raison plus humble. Il lui
enseignera qu'il ne lui appartient point de flatter l'humanité, de la
tenter, d'exaspérer ses présomptions, de solliciter ses impatiences, et
de l'appeler, en l'enivrant de mots, aux aventures d'un progrès continu
et d'une perfectibilité indéfinie.