Portrait de Marie-Antoinette au Temple.--État de son âme.--Les
dévouements dans le Temple et autour du Temple: Turgy, Cléry, les
commissaires du Temple.--M. de Jarjayes.--Toulan.--Projet d'évasion de
la Reine.--Billets de la Reine.--Le baron de Batz. Sa tentative au
Temple.--Marie-Antoinette séparée de son fils.
Le lendemain de la mort de Louis XVI, il y a, sur le registre des
arrêtés du Temple, ces lignes:
«_Marie-Antoinette demande pour elle un habillement complet de deuil, et
pour sa famille, le plus simple_»[567].
Un habillement de deuil! la Révolution l'accordera-t-elle? Elle
délibère. Le 23, la Commune se risque à arrêter qu'il sera fait droit à
la demande de Marie-Antoinette: le deuil du mari, du père, du frère,
sera permis à la veuve, aux enfants, à la sœur.
La veuve est dans les habits de deuil dus aux générosités de la
République. Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les
tuyaux pleurent et tombent sur ses épaules. Entre les tuyaux et la
coiffe court un voile noir. Un grand fichu blanc est croisé sur son cou
avec une méchante épingle. Un petit châle noir, liséré de blanc, se noue
à la naissance de sa robe noire.
Sur son front, le long de ses tempes, courent, échappées du bonnet, des
mèches de cheveux d'un blond qui grisonne et s'en va blanchissant. Son
front est fier encore, et ses sourcils n'ont pas baissé leur arc
impérial. Les larmes ont rougi ses paupières, les larmes ont gonflé ses
yeux; son regard a perdu son rayon; il est fixe. Le bleu de ses yeux n'a
plus d'éclairs, plus de caresses; il est vitrifié, froid, presque aigu.
La belle ligne aquiline du nez est devenue une arête décharnée, sèche et
dure; et l'on croirait que l'agonie a pincé ces narines qui frémissaient
de jeunesse. Les lèvres ne s'épanouissent plus, et le sourire a pour
jamais quitté cette bouche décolorée qui plisse et rentre. L'animation
et le sang ont abandonné ce masque immobile; et, à voir celle qui fut la
Reine de France, il semble qu'il vous apparaisse une de ces grandes et
pâles figures de macération et de mortification, une de ces saintes de
Port-Royal, dont les pinceaux jansénistes de Philippe de Champagne nous
ont transmis la face rigide et crucifiée.
Le malheur a fait l'âme de la Reine semblable à son visage. Il n'est
plus de sourire, il n'est plus de rayon non plus au dedans d'elle. Tout
s'y est éteint, mais tout s'y est pacifié; tout y est désolé, mais tout
aussi y est recueilli dans une sérénité morne. De la princesse, de la
femme, il ne reste plus qu'une veuve. Les amertumes ne la touchent plus,
les outrages passent au-dessous d'elle, les cruautés n'atteignent que sa
pitié. Pour elle l'avenir est sans terreur: il n'est plus que promesse;
et Marie-Antoinette s'approche de la mort, ainsi que d'une patrie et
d'un rendez-vous, avec un tranquille et pieux désir.
Elle prie et s'abîme dans la prière; elle se plonge et s'absorbe dans la
_Journée du Chrétien;_ elle immole son cœur devant cette image du cœur
de Marie sanglant et traversé de glaives[568]. Son âme ne prête plus
l'oreille à la terre; son âme va s'élevant, se dégageant chaque jour, et
comme essayant ses ailes... Mais Dieu permit que Marie-Antoinette fût
encore tentée par l'espérance, comme s'il eût voulu montrer que les
mères ne sont jamais prêtes à mourir.
Pendant que la Reine, enfoncée dans sa douleur, s'enfermait dans sa
prison et ne voulait plus descendre au jardin, pour ne pas passer devant
la porte par laquelle était sorti Louis XVI[569], de nobles dévouements
veillaient autour de la prison de la Reine.
Des femmes ne craignaient pas d'entretenir des correspondances avec le
Temple, de pousser aux plans de salut de la famille royale, d'accueillir
chez elles, à toute heure du jour et de la nuit, tous les dévouements et
tous les courages, s'obstinant à rester à leur poste malgré les prières
et les ordres du Temple. Il était des femmes, comme cette marquise de
Sérent, qui, interrogée par les comités, répondait «qu'en qualité de
dame d'une princesse prisonnière, son devoir était de veiller à tout ce
qui pouvait lui être nécessaire, et que la mort l'empêcherait seule de
remplir un devoir aussi sacré»[570].
Il était des hommes guettant le Temple et l'occasion, briguant de se
risquer, prêts à mourir. Un gentilhomme du Dauphiné, M. de Jarjayes,
était de ceux-là. Nommé maréchal de camp par le Roi, chargé en 1791 de
la direction du dépôt de la guerre, bientôt sans fonctions, il n'avait
pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, madame de
Jarjayes, était femme de la Reine, sa première femme en survivance.
Après Varennes, elle avait obtenu de rester aux Tuileries. M. de
Jarjayes, à qui cela faciliterait l'entrée habituelle du château, mérita
de la Reine l'honneur de missions secrètes au dedans et au dehors,
auprès de Monsieur, en Piémont, et auprès de Barnave, auquel il portait
les lettres de la Reine. Au 10 août, M. de Jarjayes avait accompagné la
famille royale dans la loge du _Logotachygraphe._ Le Roi mort, la Reine
au Temple, il resta: il attendait[571].
Dans la prison même, le dévouement était auprès de la Reine. Un officier
de bouche de l'ancienne cour, l'homme qui avait déjà sauvé la vie à la
Reine aux journées d'octobre, en lui ouvrant la porte secrète des petits
appartements, Turgy avait trouvé la grille du Temple ouverte quelques
jours après le 10 août, et, de sa pleine autorité, avec la bonne fortune
de l'audace, s'était installé au service de la famille royale. Ce fut le
premier qui donna aux hôtes du Temple, non les nouvelles du dehors, mais
quelques lambeaux de ces nouvelles. Aidé de Chrétien et de Marchand,
employés comme lui à l'office du Temple, et comme lui jouant obscurément
leur tête, il avait une adresse merveilleuse pour substituer, dans un
tournant d'escalier, dans un passage noir, au bouchon d'une carafe de
lait d'amande vérifié par les municipaux, un autre bouchon couvert
d'avis écrits avec du jus de citron ou un extrait de noix de galle. Puis
il transmettait au dehors, sur le même bouchon, la réponse de la Reine
ou de Madame Élisabeth. Il avait encore concerté avec les prisonniers
une correspondance muette par signes et par gestes. Avec le mouvement de
ses doigts, le port de sa tête, le jeu de sa serviette, il entreprit de
leur dire les batailles, la marche des armées, l'Autriche, l'Angleterre,
la Sardaigne, et la Convention. Mais cette langue mimée prêtait à trop
de contre-sens. Turgy, qui était homme d'expédients, imagina alors des
pelotes de fil ou de coton cachées dans les bouches de chaleur du poêle
ou dans le panier aux ordures. Autorisé à sortir du Temple deux ou trois
fois par semaine pour les approvisionnements, Turgy voyait Hüe; il
voyait la duchesse de Sérent; il était le lien des correspondances entre
la tour et le dehors, et, confirmé dans son zèle par le témoignage que
le Roi lui rendait le 21 janvier, il bravait les murmures des
dénonciations[572].
Mais Turgy n'était qu'un serviteur fidèle au malheur de ses maîtres;
d'autres vont le lui disputer en courage, qui n'ont servi que la
Révolution.
Seul honneur de ces temps, cette séduction des hommes de la Révolution
par la pitié! seule consolation de cette abominable histoire, qu'il se
soit fait autour de la Reine, dans la plus dure des prisons, sous la
plus impitoyable des terreurs, une contagion de respect qui s'enhardit
jusqu'aux bons offices et jusqu'aux dangers mortels de la sensibilité!
Ces hommes à qui la Révolution a donné le mandat d'être aveugles, d'être
sourds, d'être muets sous peine de mort, bravent la mort dès qu'ils sont
entrés dans la familiarité de cette infortune. Ceux-là qui avaient
l'insulte à la bouche et le chapeau sur la tête, se taisent, se
découvrent et s'inclinent devant ces larmes de Marie-Antoinette, devant
ces larmes de la Reine! C'avait été Manuel; ce sont tant de
commissaires, tout à coup touchés, dont l'air, la tenue, la parole, les
caresses aux enfants, les yeux mouillés, plaignent et courtisent les
chagrins de la Reine. «Maman, crie joyeusement le Dauphin dès qu'il
reconnaît une de ces figures qui lui ont souri, c'est Monsieur un tel!»
Et la Reine est sûre d'avoir quarante-huit heures de respect, de
compassion, peut-être même de cette rare flatterie qui s'incline plus
bas devant la royauté sans couronne. Elle aura dans sa chambre ce
commissaire qui reprend le Dauphin de placer en Asie Lunéville, «cette
ville,--lui dit-il,--où ont régné vos ancêtres;» ou Lebœuf, qui voudrait
lui faire accorder les _Aventures de Télémaque_; ou Moille, qui ne
consent pas à se couvrir devant la famille royale; ou Lepitre, qui
apporte à la Reine l'hommage de ses romances et la pièce de l'_Ami des
lois_; ou l'épicier Dangé, qui embrasse le Dauphin en le promenant sur
la plate-forme de la Tour; ou l'administrateur de la police de Paris,
Jobert; ou le maître maçon Vincent, ou l'architecte Bugneau, ou
Michonis[573], un de ces commissaires enfin qui trahissent leur mission
pour ne pas trahir l'humanité.
Il savait comment vont les cœurs de la pitié à l'intérêt, de l'intérêt
au dévouement, ce commissaire si effrayé, à sa première visite, du
charme de la Reine, qu'il donna sa démission, n'osant retourner au
Temple. Bientôt des commissaires se rendaient comme Manuel, et de
l'attendrissement passaient aux imprudences et aux complicités; bientôt
même de plus aventureux osaient concevoir de sauver la famille royale,
et semblaient prendre pour devise cette devise donnée par la Reine pour
la bague d'un commissaire: _Poco ama ch'il morir teme_[574].
Le 2 février 1793, un homme se présente chez M. de Jarjayes, et lui
demande un entretien secret. Voix, costume, façons, tout chez cet homme
sent la Révolution. M. de Jarjayes le regarde et s'inquiète, quand
l'homme se jette à ses pieds. Ce qu'il veut, c'est l'indulgence, la
confiance de M. de Jarjayes; ce qu'il est venu offrir, c'est son
repentir; ce qu'il est venu chercher, c'est l'aide de M. de Jarjayes
pour sauver les prisonniers du Temple. M. de Jarjayes se défie et
repousse l'offre. L'homme alors tire de sa poche un chiffon de papier et
M. de Jarjayes lit ces mots, en huit petites lignes, de la main de la
Reine:
«_Vous pouvez prendre confiance en l'homme qui vous parlera de ma part,
en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus; depuis cinq
mois il n'a pas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme[575] de l'homme
qui est enfermé ici avec nous: je ne me fie ni à elle ni à son mari._»
L'homme était Toulan.
Il se rencontre parfois, dans les révolutions, de ces individus qui
puisent comme une insolence de courage dans l'insolence des évènements.
Enhardis, égayés presque par la grandeur du péril, la folie de
l'entreprise, l'invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils
cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la
vie, au roman qu'à l'histoire. Né à Toulouse vers 1761, établi à Paris,
en 1787, libraire et marchand de musique, nommé membre de la Commune du
10 août, continué dans la municipalité dite provisoire, et devenu chef
de bureau de l'administration des biens des émigrés[576], Toulan, «ce
petit jeune homme,» est un de ces cœurs sans peur et sans surprise, qui
trompent longtemps la mort en se jouant d'elle. Cervelle de Gascon, tête
chaude, une fécondité inventive et que rien ne décourageait le faisait
inépuisable en ruses, en inventions, en stratagèmes. Puis la nature
l'avait armé d'une gaieté de si bon aloi et de si belle venue, si
franche, si épanouie, qu'elle désarmait tous les soupçons en leur riant
au nez; grand comédien par là-dessus, qui, gardant le rôle de ses
anciennes opinions auprès des comités et des conseils de la Révolution,
rudoyait les tièdes avec la langue salée et les grosses plaisanteries du
sans-culottisme. De sang-froid, et maître de lui, sous cette verve,
cette vivacité et cet entrain de son caractère, prêt à tout et sachant
attendre, ardent et patient, obstiné et madré, Toulan avait tous ces
dons et toutes ces vertus qui mènent un complot au succès. Mais il était
plus qu'un conspirateur hardi et habile: il était un de ces beaux et
purs dévouements sur lesquels aime à se reposer et dans lesquels se
réjouit le souvenir des hommes; un de ces dévouements au-dessus de l'or,
au-dessus de la récompense, au-dessus même de l'espoir de la
rémunération, et que paye un mot, ce nom de _Fidèle_ que les
prisonnières du Temple ont donné à Toulan[577]. Et dans la
reconnaissance de la Reine pour Toulan, quel étonnement, quel respect,
si j'ose dire, quand elle compte jusqu'à Toulan, tous ces dévouements
dans la garde nationale, tous ces dévouements dans l'Assemblée qui
mendiaient la liste civile[578], quand elle reconnaît de combien est
moins grand un homme de génie qui se vend qu'un homme de cœur qui se
donne!
Toulan s'est voué à sauver les prisonniers du Temple; il croit pouvoir
les sauver, et il apporte son plan à M. de Jarjayes. M. de Jarjayes put
bientôt juger l'homme. La Reine avait témoigné à Toulan le désir d'avoir
les souvenirs que Louis XVI lui avait légués, et que le conseil du
Temple avait retirés des mains de Cléry pour les mettre sous scellés.
C'était un anneau nuptial, un cachet et un paquet de cheveux. Presque
aussitôt ce désir exprimé, Toulan apportait à la Reine ce paquet de
cheveux, l'anneau d'alliance portant _M. A. A. A. 19 aprilis 1770_, et
ce cachet montrant à côté des armes de France la tête du Dauphin
casquée. Toulan avait brisé les scellés, substitué des objets à peu près
pareils, reposé les scellés. Jamais un désir de Reine de France,
commandant l'impossible, n'avait été plus vite et mieux servi. Ces
reliques devaient parvenir plus tard, par des mains amies, à Monsieur et
au comte d'Artois, avec ces deux billets de la Reine, le premier à
Monsieur, le second au comte d'Artois:
«_Ayant un etre fidèle, sur lequel nous pouvons compter, j'en profite,
pour envoyer a mon frère et ami, ce dépot qui ne peut etre confie
qu'entre ses mains, le porteur vous dira par quel miracle nous avons pu
avoir ces précieux gages, je me réserve de vous dire moi-même un jour le
nom de celui qui nous est si utile, l'impossibilité ou nous avons été
jusqu'a présent de pouvoir nous donner de nos nouvelles, et l'exces de
nos malheurs nous fait sentir encore plus vivement notre cruelle
separation puisse-t-elle n'etre pas longue, je vous embrasse en
attendant comme je vous aime et vous savez que c'est de tout mon cœur.
M:A:_»
«_Ayant trouve enfin un moyen de confier à notre frère un des seul gage
qui nous reste de l'etre que nous chérissons et pleurons tous j'ai cru
que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui vient de lui,
gardez-le, en signe de l'amitié la plus tendre avec laquelle je vous
embrasse de tout mon cœur. M:A:_[579].»
Le billet de la Reine lu, M. de Jarjayes, voulant agir avec certitude,
avait demandé à Toulan s'il pouvait le faire entrer au Temple et parler
un instant à la Reine. Toulan déclarait la démarche difficile, non
impossible, et rapportait bientôt à M. de Jarjaye ce billet de la Reine.
«_Maintenant si vous êtes décidé à venir ici il seroit mieux que ce fut
bientôt; mais, mon dieu, prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la
femme qui est enfermée ici avec nous._»
M. de Jarjayes, déguisé, est introduit au Temple par Toulan. Il voit la
Reine, il lui parle. La Reine lui dit d'examiner les plans de Toulan;
puis, s'oubliant, et ne pensant qu'aux autres, elle recommande à M. de
Jarjayes de lui donner des nouvelles de tous ceux qui sont restés
fidèles; et, M. de Jarjayes à peine sorti du Temple, la Reine lui écrit,
tremblant encore d'émotion et de peur:
«_Prenez garde a mde archi, elle me paroit bien liée avec l'homme et la
femme dont je vous parle dans l'autre billet.
«Tachez de voir mde th., on vous expliquera pourquoi. Comment est votre
femme? elle a le cœur trop bon pour n'etre pas bien malade._»
À quelques jours de là, M. de Jarjayes recevait cette lettre de la
Reine:
«_Votre billet m'a fait bien du bien je n'avois aucun doute sur le
Nivernois, mais j'étois au desespoir qu'on put seulement en penser du
mal. Écoutez bien les idées qu'on vous proposera: examinez les bien,
dans votre prudence; pour nous, nous nous livrons avec une confiance
entière. Mon dieu, que je serois heureuse, et surtout de pouvoir vous
compter au nombre de ceux qui peuvent nous être utile! Vous verrez le
nouveau personnage, son exterieur ne previent pas, mais il est
absolument necessaire et il faut l'avoir. t... [oulan] vous dira ce
qu'il faut faire pour cela. Tachez de vous le procurer et de finir avec
lui avant qu'il revienne ici. Si vous ne le pouvez pas voyez mr de la
borde de ma part, si vous n'y trouvez pas de l'inconvénient, vous savez
qu'il a de l'argent à moi._»
Le nouveau personnage dont parlait la Reine était un commissaire que
Toulan voulait qu'on gagnât à prix d'argent. M. de Jarjayes, répugnant à
répandre le secret, ne s'adressait pas à M. de Laborde, et offrait à la
Reine de faire lui-même la somme.
«_En effet_,--répondait la Reine à M. de Jarjayes,--_je crois qu'il est
impossible de faire aucune demarche en ce moment près de M. de la b...
toutes auroient de l'inconvénient: il vaut mieux que ce soit vous qui
finissiez cette affaire par vous même, si vous pouvez. J'avois pensé a
lui pour vous éviter l'avance d'une somme si forte pour vous._»
Le commissaire était acheté, payé.
«_T... m'a dit ce matin que vous aviez fini avec le comm... combien un
ami tel que vous m'est précieux!_» écrivait la Reine, qui se laissait
aller à l'illusion; et, tout aussitôt, craignant d'être ingrate, elle
mandait à M. de Jarjayes:
«_Je serois bien aise que vous puissiez aussi faire quelque chose pour
t... il se conduit trop bien avec nous pour ne pas le reconnoître_[580].
Mais Toulan ne voulut rien accepter, rien qu'une boîte d'or dont la
Reine se servait: boîte fatale qui devait le perdre! Sa femme la montra;
et Toulan monta à l'échafaud, où déjà était montée la Reine[581].
Voici quel était le plan de Toulan:
Des habits d'homme étaient préparés pour la Reine et Madame Élisabeth,
et apportés, à diverses reprise, sous leurs pelisses, dans leurs poches,
par Toulan et Lepitre. Deux douillettes devaient achever de tromper sur
la taille et la démarche des prisonnières. Ajoutez des écharpes et des
cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Pour Madame Royale
et le Dauphin, on les eût sortis du Temple ainsi: un allumeur de
réverbères entrait tous les jours, à cinq heures et demie, au Temple,
accompagné de deux enfants qui l'aidaient à allumer dans la tour, et
sortait avant sept heures. Un costume pareil à celui de ces enfants, une
carmagnole, une vieille perruque, de gros souliers, un sale pantalon, un
mauvais chapeau, déguisaient le Dauphin et Madame Royale, déshabillés et
rhabillés dans la tourelle voisine de la chambre de la Reine où Tison et
sa femme n'entraient jamais. Vers six heures trois quarts, le tabac
d'Espagne, prodigué par Toulan, aux époux Tison, et renfermant ce
jour-là un narcotique, plongeait l'homme et la femme dans un sommeil de
huit heures. La Reine, vêtue en homme, montrant de loin sa carte à la
sentinelle rassurée par la vue de son écharpe, sortait du Temple avec
Lepitre, et se rendait rue de la Corderie, où M. de Jarjayes devait
l'attendre. Quelques minutes après sept heures, les sentinelles relevées
dans la tour, un commis du bureau de Toulan, dévoué comme lui, du nom de
Ricard, arrivait à la porte de la Reine, costumé en allumeur, sa boîte
de fer-blanc au bras, frappait, et recevait le Dauphin et Madame Royale
des mains de Toulan, qui le grondait tout haut de n'être pas venu
lui-même arranger les quinquets; et les enfants allaient rejoindre leur
mère. Madame Élisabeth, sous le même déguisement que la Reine, sortait
la dernière avec Toulan.
Les fugitifs avaient au moins cinq heures devant eux. La Reine eût
demandé le matin qu'on ne servit qu'à neuf heures et demie son souper,
servi d'ordinaire à neuf heures; on eût frappé, refrappé, interrogé la
sentinelle, qui, relevée à neuf heures, n'eût rien su; on serait
descendu à la salle du conseil; on serait remonté avec les deux autres
commissaires; on eût frappé de nouveau, appelé les sentinelles
précédentes, enfin envoyé chercher un serrurier. Le serrurier eût trouvé
les portes fermées en dedans; et, avant qu'on eût enfoncé les deux
portes, l'une de chêne à gros clous, l'autre de fer; avant que les
commissaires eussent visité les appartements, les tourelles, eussent
réveillé Tison et sa femme; avant qu'un procès-verbal eût été rédigé;
avant que le conseil de la Commune l'eût examiné; avant que la police,
les maires, les comités de la Convention eussent résolu des mesures, la
famille royale eût été loin avec des passe-ports bien en règle.
Il n'y avait eu, dans ce plan, de discussion que sur un point. Toulan
avait proposé pour la fuite une berline attelée de six chevaux, devant
laquelle il eût couru à franc étrier; mais la Reine tenait pour trois
cabriolets: dans le premier, le Dauphin, M. de Jarjayes et elle; dans le
second, Madame Élisabeth avec Toulan; dans le troisième, l'autre
commissaire et Madame Royale. La Reine se rappelait Varennes. Elle
craignait la curiosité sur la route, l'indiscrétion des postillons;
trois voitures légères n'exigeaient chacune qu'un cheval; il était
possible de relayer sans recourir à la poste, de se réunir en cas
d'accident dans deux voitures. L'avis de la Reine prévalut. Où irait-on?
On n'était pas encore fixé à la fin de février. On pensa un moment à la
Vendée, qui commençait à se soulever; mais la Vendée était loin. On se
rejeta sur la Normandie, d'où l'on pouvait gagner la mer et
l'Angleterre[582].
Des restrictions apportées à la délivrance des passeports, le bruit de
la fermeture des barrières, arrêtaient toute tentative dans les premiers
jours de mars. Puis, si bien gardé que soit le secret d'un complot, il
s'en répand toujours quelque chose; et Toulan, malgré son sang-froid,
restait assez sot à cette brusque apostrophe d'une tricoteuse avec
laquelle il plaisantait: «Toi, tu es un traître, tu seras guillotiné!»
Une défiance mal dissimulée de la Commune écartait Toulan et Lepitre de
la surveillance du Temple jusqu'au 18 mars. Cette fois les dernières
mesures étaient arrêtées à l'exécution du projet fixée au prochain jour
de garde de Toulan. Le 26, comme on nommait à la Commune les
commissaires pour le Temple, le fabricant de papiers peints Arthur monte
à la tribune et dénonce Toulan et Lepitre comme «entretenant avec les
prisonnières du Temple des conversations à voix basse et comme
s'abaissant à exciter la gaieté de Marie-Antoinette.» Toulan répond
aussitôt, et se justifie par des plaisanteries. Hébert, sans appuyer sur
la dénonciation, demande le scrutin épuratoire et la radiation de
Lepitre et de Toulan sur la liste des commissaires. Arrivent les fêtes
de Pâques; les municipaux ne se soucient guère d'aller les passer dans
une prison. Toulan se fait proposer avec Lepitre par un de ses
collègues, et leurs deux noms sont écrits, quand Lechénard les fait
rayer. Une municipalité nouvelle s'organise; Toulan et Lepitre ne sont
pas réélus[583]. Toulan ne se décourage pas, quand un coup imprévu
menace ses projets.
La République avait logé auprès des prisonnières, dans leur appartement,
derrière un vitrage, un couple d'espions: l'homme et la femme Tison. Ces
malheureux, qui essayaient de s'approcher de la confiance de la Reine et
de Madame Élisabeth, avec le patelinage et l'hypocrisie, pour les livrer
et les vendre, passant leur vie à épier et faisant soupçon de tout
derrière de faux semblants de pitié, les Tison avaient au fond d'eux
comme une espèce de cœur: ils avaient une fille et l'aimaient[584].
C'était avec cela que la Révolution les maniait et les tenait; c'était
en leur montrant et en leur retirant cette fille que la Commune jouait
d'eux comme d'animaux affamés ou repus. Privés de la voir, exaspérés,
ils déclaraient le 20 avril, sans qu'il fût besoin de les pousser, «que
la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers
municipaux, qu'elles étaient instruites par eux de tous les évènements,
qu'elles en recevaient les papiers publics, et que par leur moyen elles
entretenaient des correspondances.» Et la femme Tison montrait d'un air
de triomphe la goutte de cire que Madame Élisabeth avait laissée par
mégarde tomber sur son chandelier en cachetant une lettre de l'abbé
Edgeworth. Rien pourtant n'était encore désespéré. Les nouveaux
commissaires, remplaçant les commissaires suspects, étaient à la
dévotion de Toulan; Follope jetait au feu la dénonciation de la femme
Tison contre Turgy[585], et du dehors Toulan pouvait encore conduire la
tentative... Qu'arriva-t-il? De quelles mesures nouvelles de
surveillance le Dauphin et Madame furent-ils entourés? L'allumeur de
quinquets cessa-t-il d'amener au Temple ces deux enfants qui montraient
comme une conspiration de la Providence pour le salut des enfants de la
Reine? Nul des témoins de ce temps ne nous l'apprend; un seul fait est
constant: la Reine peut fuir encore, ses enfants ne peuvent plus la
suivre.
C'est alors que la Reine écrit à M. de Jarjayes ce dernier billet:
«_Nous avons fait un beau rêve, voilà tout; mais nous y avons beaucoup
gagné, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de
votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes;
vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du
courage; mais l'interet de mon fils est le seul qui me guide, et quelque
bonheur que j'eusse éprouvé a être hors d'ici je ne peux pas consentir a
me séparer de lui. Au reste, je reconnois bien votre attachement dans
tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos
raison pour mon propre interet, mais je ne pourrois jouir de rien en
laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de
regret_[586].»
Le grand cœur qui si vite et avec si peu d'effort se détache d'un espoir
où ne sont pas ses enfants! D'une mère romaine vous n'auriez une autre
lettre; et que de grâces en ce dernier cri, en ce dernier chant de la
tendresse maternelle! L'héroïsme y est doux comme une caresse, le
sacrifice comme un sourire.
En dépit de la fatalité, Toulan se dévouera et luttera jusqu'au bout.
Lors de la dénonciation de Tison il n'est pas absent comme Lepitre,
Moille, Brunot; il fait face à l'accusation, il fait face à Hébert, et
il réclame avec une effronterie magnifique l'apposition immédiate des
scellés chez lui. Un mandat d'arrêt est lancé contre lui; il ne s'en
soucie pas. On l'arrête; il prie ceux qui l'arrêtent de le mener chez
lui pour prendre quelques effets: ils poseront du même coup les scellés.
En chemin il rencontre son ami Ricard, et l'engage à venir prendre
quelques papiers lui appartenant qui se trouvent sur son bureau. Ricard
a compris Toulan. Arrivés chez Toulan, une discussion s'engage, à propos
des papiers, entre Ricard et les commissaires. Toulan, qui est passé
dans un cabinet voisin pour se laver les mains, lâche une fontaine; le
bruit de l'eau qui coule, le bruit de la voix de Ricard qui récrimine
avec fracas, empêchent les commissaires d'entendre une porte dérobée
s'ouvrir doucement: Toulan est libre[587]; mais, libre, il ne se sauve
pas de Paris. Il court louer une chambre dans une maison voisine du
Temple, où Turgy a de fréquents rendez-vous avec lui, d'où il rapporte
au Temple les nouvelles du dehors. La Reine à la Conciergerie, Toulan
avertira et renseignera Madame Élisabeth en sonnant du cor à la fenêtre,
et si hautement que Madame Élisabeth sera obligée de le rappeler à la
prudence[588].
La Reine appréciait dignement cet homme, quand, pour le remercier de
tout ce qu'il avait tenté, de tout ce qu'il osait encore, elle ne
trouvait rien de mieux que de le faire entrer dans ses bonheurs de mère:
«_Dites à Fidèle_, écrivait-elle, _que je vois mon fils tous les
jours_[589].»
Il ne restait plus à la Reine que Dieu et le baron de Batz.
Un royaliste est à Paris, une main sur Paris, une main sur la France,
enveloppant la Révolution. Dénoncé, recherché, poursuivi, traqué, il
embrasse la Vendée, Lyon, Bordeaux, Toulon, Marseille, et son nom fait
pâlir Robespierre. Cet homme est un Protée, Catilina et Casanova
brouillés dans un seul homme pour l'épouvante d'une tyrannie. La tête et
la plume aux intrigues, le bras aux coups de main, il est un diplomate
et un aventurier. Cet homme est partout, et, où il n'est pas, il menace.
Il a des agents dans les sections, dans les municipalités, dans les
administrations, dans les prisons, dans les ports de mer, dans les
places frontières. Il est ici et là, hier une ombre, aujourd'hui un
éclair, trouant les lois comme des toiles d'araignée, passant à travers
les réglements, les consignes, les barrières, avec de faux passe-ports,
de faux certificats de résidence, de fausses cartes civiques. Il surgit
et disparaît tout à coup dans les foules, stupéfaites de l'avoir vu. Il
passe dans la rue, dans les maisons d'arrêt, dans les cafés, dans les
orgies des conventionnels, semant les paroles ou l'or, entraînant les
dévouements, racolant les vénalités, achetant les individus, achetant
des bureaux en masse, achetant le département de Paris, achetant la
police, marchandant la Révolution; imprenable, insaisissable, glissant
des mains, échappant, en plein boulevard, à un peuple en armes; servi
par des miracles, sauvé par des amis, confidents de tous ses plans, qui
préfèrent mourir que de le trahir[590].
Cet homme allait bientôt arracher ce cri à la Terreur qui a peur, cette
lettre du comité de surveillance de la Convention à l'accusateur public:
«Le comité t'enjoint de redoubler d'efforts pour découvrir l'infâme
_Batz_... Ne néglige dans tes interrogatoires aucun indice; n'épargne
aucune promesse pécuniaire ou autre; demande-nous la liberté de tout
détenu qui promettra de le découvrir ou de le livrer mort ou vif: répète
qu'il est hors la loi, que sa tête est mise à prix; que son signalement
est partout; qu'il ne peut échapper; que tout sera découvert, et qu'il
n'y aura pas de grâce pour ceux qui, ayant pu l'indiquer, ne l'auront
pas fait. C'est te dire que nous voulons à tout prix ce scélérat.» La
Révolution ira jusqu'à promettre 300,000 livres de la tête de M. de
Batz. La Révolution recommandera à l'accusateur public de supprimer,
dans le réquisitoire contre ses coaccusés, les détails des grands
projets de Batz, et d'en dire seulement le fond sans en indiquer les
moyens[591], craignant de révéler comment un homme avait lutté avec elle
et l'avait mise en péril.
Rien cependant, aux premiers jours de la Révolution, n'annonçait un
pareil homme dans ce grand sénéchal d'Albret, député aux états généraux
par la noblesse de sa province. Il ne s'était fait remarquer que par ses
connaissances en matière de finances, son opposition à la création des
assignats, ses importants rapports sur la dette, en qualité de président
de la section du comité de liquidation. Le 12 et le 15 septembre 1791,
il protestait contre les opérations de l'Assemblée nationale. Puis sa
trace se perd. «Retour et parfaite conduite de M. Batz, à qui je redois
512,000 livres,» il n'est que cette phrase d'un journal de Louis XVI, à
la date du 1er juillet 1792, pour nous dire que l'oblation de la fortune
et de la vie de M. de Batz à la cause royale est commencée. Après le 10
août, M. de Batz rejoint les princes. Le procès du Roi le rappelle à
Paris. Il ne peut enlever le Roi du Temple; mais, le 21 janvier, c'est
M. de Batz qui, sur le passage du Roi, s'élance avec trois amis criant:
«À nous, ceux qui veulent sauver le Roi!» Désolé de n'avoir point eu le
bonheur de sauver Louis XVI, comme un de ses aïeux avait sauvé Henri IV,
M. de Batz reportait son cœur et sa pensée sur la famille du Roi[592].
M. de Batz, qui avait à sa disposition la fortune, sous ses ordres le
dévouement des plus grands noms de France; M. de Batz, avec sa petite
armée, les Rochefort, les Saint-Maurice, les Marsan, les Montmorency,
les Pons, les Sombreuil, avec cet autre lui-même, son aide de camp, le
marquis de la Guiche, si bien caché et si hardi sous le nom de Sévignon;
avec l'aide et le courage des Roussel, des Devaux, des Cortey, des
Michonis, M. de Batz reprenait après Toulan l'œuvre de délivrance.
Cortey, l'épicier de la rue de la Loi, le logeur ordinaire du baron de
Batz, était capitaine de la force armée de la section Lepelletier. Il
s'était fait, sans doute par les conseils et pour les plans de M. de
Batz, l'ami intime de Chrétien, le juré au tribunal révolutionnaire, qui
avait placé Cortey dans le petit nombre de commandants à qui l'on
confiait la garde de la tour, lorsque leur compagnie faisait partie du
détachement de service au Temple. Le municipal était choisi d'avance:
c'était Michonis, qui, plus heureux que Toulan, avait échappé aux
dénonciations. La coïncidence d'une garde de Michonis avec une garde de
Cortey fut la base du plan de M. de Batz, dont le succès devait être
assuré par le concours d'une trentaine d'hommes de la section dont les
sympathies et la vigueur n'étaient point douteuses.
Le jour arrive où Cortey et Michonis sont en fonction tous les deux au
Temple. Batz est entré dans la prison au milieu du détachement de
Cortey. Le service est distribué de façon que les trente hommes doivent
être en faction aux postes de la tour et de l'escalier, ou bien en
patrouille de minuit à deux heures du matin. Michonis s'est assuré du
service de la garde de nuit dans l'appartement de la Reine. De minuit à
deux heures, dans ces deux heures où les postes les plus importants
seront occupés par les hommes de Batz, les princesses, cachées dans de
longues redingotes, et placées l'arme au bras dans une patrouille qui
enveloppera le Dauphin, sortiront du Temple, conduites par Cortey, qui
seul peut, en sa qualité de commandant du poste de la tour, faire ouvrir
la grande porte pendant la nuit.
Il est onze heures. Le moment approche. L'émotion vient aux plus braves,
lorsque tout à coup Simon accourt, essoufflé et inquiet: «Si je ne te
voyais pas ici, dit-il à Cortey qu'il a reconnu, je ne serais pas
tranquille.» Ce mot éclaire M. de Batz; une tentation soudaine le prend
de tuer Simon, et de risquer l'évasion à force ouverte. Mais le bruit
d'une arme à feu causera un mouvement général. Il n'est point le maître
des postes de la tour et de l'escalier; et, s'il échoue, que fera-t-on
de la famille royale? Michonis a remis ses fonctions à Simon avec un
calme imperturbable. Il se prépare à se rendre à la Commune, qui le
mande. Mais déjà, sous le prétexte d'un bruit entendu au dehors, Batz, à
la tête d'une patrouille, s'est lancé dans la rue, en se promettant une
revanche[593].
Simon avait gardé la Reine à la Révolution contre M. de Batz; la Tison
l'avait gardée contre Toulan, et voilà que déjà sur celle-ci la main de
Dieu s'est appesantie, avec des signes éclatants et terribles.
Un jour, la Tison se mit à parler toute seule. Cela fit rire Madame; et
sa mère la regardait complaisamment, tout heureuse d'entendre le rire de
sa fille. Pauvre enfant! c'était d'une aliénée qu'elle riait! La Tison
depuis longtemps languissait et ne voulait plus sortir. La maladie qui
s'emparait tout à coup du Dauphin l'inquiétait et la troublait comme un
reproche. Aujourd'hui elle est folle. Elle parle tout haut de ses
fautes, de ses dénonciations, d'échafaud, de prison, de la Reine. Elle
s'accuse, elle s'injurie. Elle croit morts ceux qu'elle a dénoncés. Tous
les jours elle attend les municipaux accusés par elle, et, ne les voyant
pas revenir, elle se couche dans les larmes. Ses nuits sont remplies
d'épouvante; et elle réveille les prisonnières avec les cris que lui
arrachent d'affreux rêves. Elle se traîne tout le jour aux genoux de la
Reine, pleurant et suppliant: «Je suis une malheureuse... Je demande
pardon à Votre Majesté... Je suis la cause de votre mort!» Sa fille, la
Tison ne la reconnaît plus! D'horribles convulsions la prennent: huit
hommes peuvent à peine la contenir et l'emporter dans une chambre du
palais du Temple. Deux jours après, on la transporta à l'Hôtel-Dieu, où
elle mourut, n'ayant plus rien d'humain que le remords!
La Reine avait relevé la repentie; elle l'avait entourée de soins et de
consolations. Elle avait pardonné à cette _fouilleuse_, à cette femme,
qui la nuit du 21 janvier, l'entendant pleurer avec Madame Élisabeth,
était venue pieds nus écouter couler ses larmes! et cette malheureuse
sortie du Temple: «_Est-elle bien soignée?_» demandait la Reine à Turgy
dans un billet[594].
Les projets, les tentatives d'enlèvement, Batz vivant et libre, les
informations du comité de sûreté générale, les bruits et les craintes de
la rue, les prédictions du _Mirabilis liber_ «de la restauration de la
couronne des lis, et de la destruction de fils de Brutus par le jeune
captif;» l'intérêt du parti girondin pour la tour du Temple, et les
subites miséricordes de son éloquence[595], avaient exaspéré la
Convention. Toutes les douleurs de la Reine allaient être couronnées par
une suprême douleur. Dans ce cœur, où tout est plaie, la République a
trouvé la place d'une blessure nouvelle, et plus profonde que toutes.
Le 3 juillet, à dix heures du soir, les municipaux entrent chez la
Reine. La Reine, Madame Élisabeth, Madame, se sont levées au bruit des
guichets. Le Dauphin s'éveille. Les municipaux viennent signifier à la
Reine l'arrêté du Comité de salut public sanctionné par la Convention:
«Le Comité de salut public arrête que le fils de Capet sera séparé de sa
mère.»
La Reine a couru au lit de son fils, qui crie et se réfugie dans ses
bras. Elle le couvre, elle le défend de tout son corps: elle se dresse
contre les mains qui s'avancent, et les municipaux voient que cette mère
ne veut pas livrer son fils! Ils la menacent d'employer la force, de
faire monter la garde...«_Tuez-moi donc d'abord!_» dit la Reine...
Une heure, une heure! ce débat dura entre les larmes et les menaces,
entre la colère et la défense, entre ces hommes qui donnaient l'assaut à
cette mère, et cette femme qui les défiait de lui arracher son enfant! À
la fin, les municipaux, las de leur honte, menacent la Reine de tuer son
fils: à ce mot, le lit est libre. Madame Élisabeth et Madame habillent
l'enfant: il ne restait plus à la Reine assez de force pour cela! Puis,
couvert des pleurs et des baisers de sa mère, de sa tante et de sa sœur,
le pauvre petit, fondant en larmes, suit les municipaux: il va de sa
mère à Simon!
Au moins la Commune accorda à la Reine de pleurer en paix. Il n'y eut
plus de municipaux chez elle. Les prisonnières furent nuit et jour
enfermées sous les verroux. Trois fois par jour, des gardes apportaient
les repas et éprouvaient les barreaux des fenêtres. Madame Élisabeth et
Madame faisaient les lits et servaient la Reine, si accablée qu'elle se
laissait servir.
La Reine ne vivait plus que quelques heures par jour, les heures où elle
guettait son fils par un jour de souffrance, au faîte d'un petit
escalier tournant montant de la garde-robe aux combles. Au bout de
quelques jours, elle avait découvert bien mieux: une petite fente dans
les cloisons de la plate-forme de la tour, où l'enfant montait se
promener. Le temps et le monde n'étaient plus que cela pour la Reine:
cette cloison et ce moment qui lui montraient son _petit_.
Quelquefois des commissaires lui donnaient des nouvelles du pauvre
enfant; quelquefois Tison: car ce Tison a hérité des remords de sa
femme; il cherche à réparer son passé par les attentions et les
services, et il semble à la Reine lavé de tout le mal qu'il lui a fait,
quand il accourt lui apprendre que son fils est en bonne santé et qu'il
joue au ballon... Hélas! bientôt Madame Élisabeth priait Tison et les
municipaux de ne plus dire à la Reine ce qu'ils apprenaient du martyre
de l'éducation de son fils: «Ma mère, dit Madame, en savait ou en
soupçonnait bien assez...[596].»