VII

La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.--Séparation de

madame de Lamballe.--Le procureur de la Commune du 10 août,

Manuel.--L'espionnage autour de la Reine.--Souffrances de la Reine.--Le

3 septembre au Temple.--La vie de la Reine au Temple.--Outrages

honteux.--La Reine séparée de son mari.--La Reine dans sa grosse

tour.--Drouet et la Reine.--Délibération de la Commune sur les demandes

de la Reine.--Procès du Roi.--Dernière entrevue de la Reine et du

Roi.--Nuit du 20 au 21 janvier 1793.

Le 13 août, au soir, des lampions s'allument au Temple et l'illuminent

toute la nuit en signe de réjouissance: la Révolution a écroué la

monarchie[502].

Au deuxième étage de la petite tour, la Reine est couchée, Madame Royale

auprès d'elle, dans l'ancien appartement du garde des archives de

l'ordre de Malte. Madame de Lamballe est à côté de la Reine dans

l'espèce d'antichambre qui sépare la chambre de la Reine de la chambre

où sont logés le Dauphin, madame de Tourzel et la dame Saint-Brice

[503]. La longue nuit, cette première nuit au Temple, courte seulement

pour les enfants lassés!

Cinq jours se passent. Le 18 août, comme la famille royale dînait dans

la chambre du Roi, deux officiers municipaux notifient au Roi qu'en

vertu d'un arrêté de la Commune, toutes les personnes de service entrées

au Temple avec lui vont sortir sous bonne et sûre garde. À cinq heures,

Manuel vient au Temple. La Reine parle à Manuel, Manuel promet de faire

suspendre l'arrêté. Tout à coup, dans la nuit du 19, deux commissaires

de la municipalité viennent procéder à l'enlèvement de toutes les

personnes qui ne sont pas membres de la famille Capet. MM. Hüe et

Chamilly descendent de chez le Roi dans la chambre de madame de

Lamballe: ils trouvent la Reine et ses enfants, Madame Élisabeth, madame

de Lamballe, madame et mademoiselle de Tourzel, enlacés et confondant

leurs pleurs[504]...

Derniers embrassements! premières larmes de séparation de la Reine, qui

déjà conquièrent la pitié autour d'elle! Oui, déjà dans ces geôliers que

la Révolution a triés parmi les fils de sa fortune et de son génie,

parmi les plus purs et les plus durs, il en est d'ébranlés, il en est de

touchés. Ils avaient juré le stoïcisme en entrant au Temple: ils

oublient leur serment, le seuil du Temple franchi. À cette séduction de

la grâce, que la Reine exerçait hier, il s'est joint la dignité d'une

grande douleur; et la Reine est encore la Reine dans la tour du Temple:

elle pleure, et les geôliers se dévouent.

Le procureur général de la Commune du 20 août, ce républicain avant la

République qui avait écrit au Roi: _Sire, je n'aime pas les rois_; cet

ennemi de la Reine, qui s'était fait le porte-voix des préventions de la

Révolution contre la Reine dans sa fameuse _Lettre à la Reine_, Manuel

craint et fuit le regard de la Reine, lorsqu'il lui apprend qu'elle va

être enlevée à l'amitié de madame de Lamballe, aux soins de madame de

Tourzel; Manuel se surprend à promettre à la Reine un sursis... Je le

sais, Manuel résistera; il rougira de cette défaite de lui-même; il

voudra briser cet enchantement qui l'enveloppe; il se retrempera dans

les plaisanteries de la Révolution; il fera rire la Commune avec des

risées sur l'_attirail embarrassant que traîne une famille royale, et

qu'il faut balayer_. Il parlera, avec la joie et le ressentiment d'un

homme qui a son orgueil à venger, il parlera des pleurs de la Reine, des

pleurs de _cette femme altière que rien ne pouvait fléchir_; et il

ajoutera, comme pour s'arracher aux tentations, en mettant l'insulte

entre la Reine et lui: «J'ai dit, entre autres choses, à la femme du

Roi, que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma

connaissance; elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, qu'elle et

sa sœur sauraient se servir réciproquement. Et moi de répondre: Fort

bien, Madame, puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes

pour votre service, vous n'avez qu'à vous servir vous-même, vous ne

serez pas embarrassée sur le choix[505]...» Ce fut la dernière révolte

et la dernière fanfaronnade de Manuel. Il ne lui arriva plus de se

calomnier: il s'abandonna, et se donna tout entier à ces pleurs de «la

femme du Roi.»

Manuel était une de ces natures tendres et sensibles dont la pente est

vers les faibles, vers les opprimés, vers les vaincus. C'était une de

ces âmes d'enfant, que les révolutions enivrent de théories et

d'utopies; un de ces hommes qui, loin des émotions, dans le cabinet, se

roidissent et s'exaltent, se commandent un caractère, se fabriquent un

cœur romain, et, se poussant et s'entraînant à la barbarie sereine des

idées, à l'impitoyable rigueur des principes, prêchent, avec une plume

sans merci, une justice et une morale de marbre. Mais ce n'est

qu'échafaudage: tout croule, et il se trouve que cet homme, tout à coup

rendu à ses faiblesses et à ses miséricordes, a les entrailles les plus

humaines, la sensibilité la plus facile et la plus ouverte au prestige

d'une grande infortune. Manuel est enchaîné, il est soumis; Manuel, qui

l'eût prévu? sera le correspondant de la Reine! Manuel sera l'homme qui

subira, tête baissée, les éclats de l'indignation de la Reine aux

massacres de Septembre et d'Orléans[506]; Manuel sera le noble cœur qui,

pendant le procès de la Reine, seul et dans un coin du greffe de la

Conciergerie, enfoncé dans d'infinies tristesses, et las de la vie,

dédaignera de cacher aux bourreaux la protestation et le deuil de sa

douleur[507]!

Après l'enlèvement, «nous restâmes, tous quatre sans dormir,» dit

simplement Madame[508]. Hélas! d'autres séparations attendaient la

famille royale, dont celle-ci n'était que le commencement.

La Reine n'a plus de femmes; la Reine se sert elle-même; la Reine

habille le Dauphin, qu'elle a pris dans sa chambre[509], et elle sera

trop heureuse d'avoir, à la fin d'août, Cléry pour la peigner[510].

Mais le supplice de sa vie nouvelle n'est pas là. Ces misères ne la

touchent pas, parmi tant de misères. Il est un autre tourment de chacune

de ses heures: avec Hüe entre dans sa chambre, pour tout le jour, les

municipaux de service auprès d'elle; le dévouement ouvre au soupçon et à

l'espionnage. La femme n'est seule, la mère n'est libre qu'en ces

moments, pris sur son sommeil, qui précèdent huit heures. Tout le reste

des longues heures du jour, l'oreille de Denys et les yeux de la Commune

sont dans la chambre de Marie-Antoinette. Pas un geste, pas une parole,

pas un coup d'œil, pas une caresse, rien qui n'ait ses témoins et ses

délateurs! pas une seconde où Marie-Antoinette se possède, où

Marie-Antoinette possède sa famille; toujours ces hommes épiant ses

yeux, ses lèvres, son silence! Toujours ces hommes la poursuivant jusque

dans la chambre où elle se sauve pour changer de robe! C'est là le

supplice, le supplice qui sans cesse recommence sans finir. La nuit, la

nuit même, dans l'antichambre où couchait tout à l'heure madame de

Lamballe, les municipaux veillent, et la Reine est espionnée dans le

sommeil même[511].

Hüe parvient à déjouer cette surveillance; et, redescendu du grenier de

la tour, après le passage des colporteurs, il apprend à la dérobée la

criée du jour à la Reine: un jour le supplice de l'intendant de la liste

civile, Laporte; un jour le supplice du journaliste royaliste

Durosoy[512]...

La Reine n'est pas désespérée encore. Elle croit encore à la France et à

la Providence. Son imagination travaille dans l'insomnie et la fièvre;

ses illusions tressaillent au moindre bruit. Elle écoute, elle attend,

et il lui semble que l'épreuve de ce mauvais rêve va tout à coup finir.

Marie-Antoinette n'a point eu les préparations, elle n'aura que plus

tard les détachements de sa compagne de captivité, Madame Élisabeth, qui

au retour de Varennes habituait déjà son courage à l'avenir, en lisant

des _Pensées sur la Mort_[513]. Marie-Antoinette sera longue à accepter

le malheur, et à se familiariser, comme Madame Élisabeth, avec la

résignation. Plus rapprochée qu'elle de l'humanité, elle n'échappera

qu'avec effort aux faiblesses et aux révoltes de son sexe. Sensible et

vulnérable, par les tendresses et les délicatesses de sa nature, aux

moindres blessures, elle épuisera toutes les amertumes du martyre. Moins

maîtresse de son sang et de son caractère que cette Madame Élisabeth,

qui ne désarme les injures que par ce mot chrétien: «_Bonté

divine_[514]»! la Reine frémira, elle s'indignera; et, repoussant

l'outrage, elle le boira jusqu'à la lie. Dans son corps même, la Reine

sera plus torturée: les émotions déchirantes seront, pour son

tempérament nerveux, de plus mortelles secousses.

Longtemps l'espérance alla et vint dans la pauvre femme mobile et

changeante, essuyant tout à coup ses larmes, tout à coup replongée dans

son chagrin; parfois revenant à la jeunesse de son esprit, et s'oubliant

à baptiser _la Pagode_ un commissaire craintif qui ne répondait à ses

questions que par un signe de tête[515]; puis retombant et s'affaissant.

Marie-Antoinette espérait encore, le jour où M. de Malesherbes s'offrit

pour défendre le Roi; et, les lendemains de ce jour, elle n'avait pas

encore la force de renoncer au tourment de l'espoir[516].

La Reine appartenait encore à la terre. Elle y était liée par son mari,

par son fils; et il faudra la mort de son mari, l'enlèvement de son

fils, pour que, du haut de toutes les douleurs humaines,

Marie-Antoinette s'élève à ces visions du ciel, à ces communications de

Dieu qui agenouillent tout à coup, dans la journée, Madame Élisabeth au

pied de son lit, à côté des commissaires qu'elle ne voit pas, loin du

monde qu'elle n'entend plus!

La famille royale dînait chez le Roi, le 3 septembre. La Reine avait

oublié l'embarras et la rougeur de Manuel lorsqu'elle lui avait demandé

où était madame de Lamballe, et qu'il lui avait répondu en balbutiant:

«_À l'Hôtel de la Force_[517].» Tout à coup, ces bruits, ce sont les

tambours; ces cris, c'est le peuple. La famille royale sort

précipitamment de table, et descend dans la chambre de la Reine. Cléry

entre si pâle, que la Reine lui dit: «_Pourquoi n allez vous pas

dîner?_--Madame, je suis indisposé.» Les municipaux parlent bas dans un

coin de la chambre. Au dehors les cris grandissent; les injures contre

la Reine montent et arrivent distinctes à l'oreille. Un municipal et

quatre hommes du peuple débouchent dans la chambre: le peuple veut les

prisonniers à la fenêtre... Les malheureux! ils y allaient!... Le

municipal Mennessier se jette sur la fenêtre, tire les rideaux, repousse

la Reine... Le Roi demande, il interroge: «Eh bien! dit un des hommes,

puisque vous voulez le savoir, c'est la tête de madame de Lamballe qu'on

veut vous montrer[518]!»

La Reine n'a pas un cri; elle ne s'évanouit pas. Morte d'horreur, elle

demeure debout, pétrifiée, immobile, semblable à une statue. Elle

n'entend plus le peuple, elle ne voit plus ses enfants[519]. De tout le

jour, elle n'a ni une parole ni un regard, comme si derrière les rideaux

cette tête aux blonds cheveux sanglants était toujours à la regarder!

Puis la vie monotone et lente de la prison recommença.

À huit heures, le service du Roi fait, hier Hüe, aujourd'hui Cléry

descendait chez la Reine, et la trouvait levée, ainsi que le Dauphin.

Les municipaux entrés, le Dauphin montait chez le Roi; et pendant

qu'au-dessus d'elle le Roi donnait des leçons de latin et de géographie

à son fils, la Reine faisait l'éducation religieuse de sa fille. Elle

lui apprenait ensuite à chanter; ou bien, elle guidait son crayon sur

les modèles de tête envoyés au Temple par M. Van Blaremberg[520].

La Reine, jusqu'à midi, avait un bonnet de linon et une robe de basin

blanc. À midi elle mettait une robe de toile fond brun à petites fleurs,

son unique parure de la journée jusqu'à la mort du Roi[521].

À deux heures, on dînait tous ensemble chez le Roi, et comme le Roi

essayait quelquefois de s'échapper après le dîner pour aller lire et

travailler, la Reine le retenait à une partie de trictrac ou de cartes.

Mais le jeu même, souvent quel rappel et quelle menace! et que de fois

la Reine en sortait tremblante et effrayée de présages! Comme ce jour

où, dans un piquet à écrire, elle avait conduit le Roi à ses deux

dernières cartes, deux as, du choix desquels dépendait un capot. Le Roi,

après avoir hésité, jeta la bonne carte. Des larmes vinrent aux yeux de

la Reine. Le Roi comprit, et répondit à sa femme par un sourire de

résignation[522].

Le Roi sorti, la Reine prenait l'aiguille avec Madame Élisabeth. Une

grande tapisserie occupa d'abord la Reine, dont toutes les heures de

royauté dérobées à la représentation avaient été données à de grands

ouvrages de femme, à une énorme quantité de meubles, à des tapis, à des

tricots de laine[523].

Le Roi rentré, la Reine faisait quelque lecture à haute voix. Mais quel

livre ne lui apportait pas la blessure et la douleur soudaine de

rapprochements imprévus? La Reine se rejeta sur les pièces de

théâtre[524]; mais là, que de réveils du passé! C'est la gaieté, c'est

le plaisir de ses belles années, c'est sa salle de spectacle, c'est sa

jeunesse! Il est partout, ce supplice du souvenir. Dans le peu de

musique laissé sur le mauvais clavecin qui sert aux leçons de sa fille,

il est un morceau intitulé: «La Reine de France.» _Que les temps sont

changés!_ murmure la Reine en le feuilletant[525].

À huit heures, le Dauphin soupait dans la chambre de Madame Élisabeth.

La Reine venait présider au souper de son fils. Lorsque les municipaux

s'éloignaient un peu, et ne pouvaient entendre l'enfant, elle lui

faisait réciter une petite prière. Le Dauphin couché, la mère, ou Madame

Élisabeth, cette autre mère, le veillait à tour de rôle. À neuf heures,

Cléry servait le souper chez le Roi, et portait à manger à celle des

deux princesses qui restait auprès du Dauphin. Le Roi descendait auprès

du lit de son fils, pressait, après quelques moments, la main de sa

femme et la main de sa sœur, embrassait sa fille, et remontait. Les

princesses se couchaient[526]; et la Reine avait encore vécu un jour.

Ainsi les jours succédaient aux jours. La veille était le lendemain, le

lendemain était la veille. Hors une prière pour madame de Lamballe, que

la Reine ajoute aux prières de son fils[527], Septembre ne change rien

dans la tour. Le temps n'y change qu'une chose; la Reine quitte sa

tapisserie pour ravauder; car la misère du linge est venue à la famille

royale. Le Dauphin couche dans des draps troués[528], et la Reine

veille, avec Madame Élisabeth, pour raccommoder l'un des deux habits du

Roi pendant qu'il est couché[529]; ou bien sa redingote, cette redingote

couleur de ses beaux cheveux, couleur _cheveux de la Reine_[530].

Dans les premiers temps, la Reine descendait au jardinet faisait jouer

ses enfants dans l'allée des marronniers. Mais, au bas de la tour, les

deux geôliers, Risbey, et ce Rocher, l'insulteur de la famille royale au

10 août, dans le trajet des Tuileries à l'Assemblée, lui lançaient au

visage la fumée de leurs pipes[531]; autour d'eux, à cheval sur les

chaises apportées du corps de garde, les gardes nationaux

applaudissaient, riaient et faisaient au passage de la Reine une haie de

risées et d'insolences. Dans le jardin où Santerre et les commissaires

promenaient la famille royale, les soldats s'asseyaient et se couvraient

devant la Reine. Les canonniers, dansant en ronde, la poursuivaient avec

le _Ça ira_ et les chants de la Révolution[532]. Les ouvriers qui

remplissaient le jardin se vantaient tout haut d'abattre, avec leur

outil, la tête de la Reine...[533].

Quand la Reine remontait, les Marseillais chantaient sur l'air qui berça

son fils:

«Madame à sa tour monte,

«Ne sait qu'en descendra...[534].»

La Reine resta quelques jours sans descendre; mais les enfants avaient

besoin d'air, d'espace, de jeux. Ils souffraient, ils étouffaient. La

Reine s'arma de son courage de mère, traversa les mauvaises paroles et

redescendit au jardin.

Aussi bien, là-haut comme en bas, l'outrage et la menace entourent la

Reine. Si le jardin a ses hommes, la tour a ses murs. Les charbonnages

et les inscriptions y répètent comme un refrain: _Madame Véto la

dansera_[535]!

L'écho même y apporte l'injure et le rire des stupidités immondes et des

pamphlets cannibales, les ordures des Boussemard, le _Ménage royal en

déroute_, la _Tentation d'Antoine et de son cochon_... Mais ne faisons

pas à cette fange l'honneur de la remuer.

Il est au-dessous de tous ces outrages à la Reine un outrage honteux,

que nul peuple, nul temps n'avait encore osé contre la pudeur d'une

femme: il n'y a de garde-robe pour les princesses que la garde-robe des

municipaux et des soldats[536]!

* * * * *

Dix-huit jours après le 3 septembre, la rue se remplit encore de cris.

Les prisonniers se souviennent et tressaillent: mais non; aujourd'hui ce

n'est point une tête au bout d'une pique: c'est la République.

Pendant que le municipal Lubin proclamait sous la tour, d'une voix de

stentor, l'abolition de la royauté, Hébert et Destournelles, de garde

dans la chambre de la Reine, épiaient ces fronts d'où tombait une

couronne; ils n'y purent rien lire. La Reine imita l'indifférence du Roi

qui ne leva pas les yeux du livre qu'il lisait.

Que dis-je encore! le Roi, la Reine. Il n'y a plus de Roi, il n'y a plus

de Reine, il n'y a plus de famille royale au Temple: il y a Louis Capet,

il y a Marie-Antoinette. Madame Élisabeth, c'est Élisabeth; Madame

Royale, c'est Marie-Thérèse; le Dauphin, c'est Louis-Charles; et quand

le linge enfin accordé aux prisonniers arrive au Temple, la République

prend la main de la Reine, et la force à démarquer cette couronne dont

les ouvrières avaient surmonté ses chiffres[537].

Plus donc sur eux tous que la couronne de leur Dieu, la couronne

d'épines! Mais, pour la porter, ils sont une famille, ils ne sont qu'un

cœur. Ils passent le jour ensemble, ils souffrent côte à côte, ils

retiennent leurs larmes d'un même effort; la sœur vit dans le frère, le

mari dans la femme, la mère dans ses enfants. Leur force et leur

patience sont là dans ce rapprochement et dans cette communion, dans ce

partage journalier de tout leur courage et de toute leur âme. Et

qu'importe l'espionnage assis à leur côté! Ils se voient; en une telle

situation, c'est se parler.

Une fois, c'était aux premiers jours de la captivité, un colporteur qui

passait avait crié un décret ordonnant de séparer le Roi de sa famille.

Au cri du colporteur, la Reine avait éprouvé un saisissement dont elle

avait eu peine à se remettre[538]. Ce n'était alors qu'une menace. Le 29

septembre, c'est un arrêt. La Commune a résolu: «Louis et Antoinette

seront séparés. Chaque prisonnier aura un cachot particulier.» Et les

municipaux emmènent coucher le Roi dans la grosse tour du Temple,

adossée à la petite tour[540].

Le lendemain à dix heures, Cléry entre avec les municipaux chez la

Reine. La Reine pleurait, entourée de ses enfants et de Madame Élisabeth

en pleurs. Elle se précipite vers Cléry, et ce sont mille questions sur

le Roi. Elle va aux municipaux, les supplie d'une voix entrecoupée:

«_Être avec le Roi au moins pendant quelques instants du jour... à

l'heure des repas..._» Elle les implore avec ses larmes, avec ses

sanglots, avec des cris, si belle, si furieuse de passion, qu'elle

arrache à un municipal: «Eh bien! ils dîneront ensemble aujourd'hui,

demain...»; si douloureuse et si désespérée que Simon se croit un moment

des larmes, et bougonne assez haut: «Je crois que ces b... de femmes me

feraient pleurer[541]»!

Les jours suivants, la Commune toléra que la Reine prît ses repas avec

le Roi, à la condition que pas une de ses paroles ne serait dite assez

bas pour échapper à l'oreille des commissaires[542].

La Reine attendit trois semaines la consolation d'habiter la grosse

tour, la tour qu'habitait son mari. Elle se flattait de le quitter

moins, le sachant, même absent, à quelques pieds au-dessous d'elle. Elle

ne savait pas encore la torture d'être si loin de ceux qu'on aime,

lorsqu'on est si près! Le 26 octobre enfin, les municipaux procèdent au

transfèrement des femmes dans la grosse tour. La Reine monte l'escalier

d'une des tourelles. Elle passe devant le corps de garde du premier

étage; elle passe devant la porte du logement de son mari. Elle a

franchi sept guichets, elle est au troisième étage: une porte de chêne

s'ouvre, puis une porte de fer: c'est sa nouvelle prison, trente pieds

carrés divisés en quatre pièces par des cloisons en planches; d'abord

une antichambre dont le papier,--des pierres de taille grossièrement

ombrées,--fait un cachot[542]; à droite la chambre des Tison; à gauche

la chambre de Madame Élisabeth; et en face la Reine, sa chambre. Un jour

sombre et sans soleil descend, de la fenêtre grillée et masquée par un

soufflet, sur le carrelage à petits carreaux, et sur le papier vert à

grands dessins fond blanc[543]. Un lit à colonnes et une couchette à

deux dossiers s'adossent aux angles des cloisons. Une commode en acajou

fait face au lit. Un canapé est de côté dans l'embrasure de la fenêtre.

Sur la cheminée, il y a une glace de quarante-cinq pouces et une

pendule: cette pendule, qui devait mesurer le temps à la veuve de Louis

XVI, représentait la Fortune et sa roue[544]!

Le soir même de l'entrée de la Reine dans la grosse tour, son fils lui

est enlevé pour la nuit. De ce jour, il couchera auprès du Roi[545]. La

Reine ne va plus avoir ces soins familiers, cette charge bien-aimée du

lever et du coucher d'une petite créature, tout ce petit service

adorable qui distrayait et occupait son chagrin. La Reine n'aura plus

auprès d'elle, dans ses nuits sans sommeil, le gentil sommeil de son

fils, et ce sourire des beaux rêves d'un enfant qui fait oublier aux

mères qu'elles ne dorment pas.

* * * * *

La Reine vit plus séparée des siens dans ce nouveau logis. Elle vit plus

éloignée du bruit de la rue, et le silence de la nuit ne lui apporte

plus cet air de _Pauvre Jacques_ chanté autour du Temple par des voix

amies. Les courtes promenades au jardin ne lui donnent plus ces joies,

la joie de tout un jour, le bonheur de croire reconnaître une figure

aimée qu'elle n'espérait plus revoir, un dévouement qu'elle croyait

n'avoir point échappé à Septembre[546]. Aujourd'hui, plus une seule

fenêtre ouverte sur tout l'enclos du Temple: la terreur semble avoir

muré les maisons.

La Reine vit dans les tracas d'une suspicion incessante et stupide, qui

lui retire encre, plume, papier; qui voit dans des modèles de dessin les

portraits des souverains coalisés, dans les lectures de l'Histoire de

France qu'elle fait à ses enfants une incitation à la haine de la

France[547]. L'insulte se taisant, la Reine est insultée par les

perquisitions et les inquisitions. L'ignorance, la défiance, la sottise

blessent, à tous les moments du jour, ce grand esprit étonné d'être

blessé de si bas. Elle vit, essuyant les défiances et les familiarités

de tailleurs de pierres et de savetiers montés pour la première fois

dans l'histoire au rôle de tourmenteurs de reine. Échappe-t-elle aux

municipaux, elle retombe, elle le sait, sous ce ménage, le patelinage et

la délation, les Tison, ces Tison au masque de pitié, que la Commune a

placés le 15 octobre entre elle et les demandes des prisonnières, pour

les approcher plus près de la confiance qu'ils ont mission de

trahir[548]!

Le 1er novembre, la famille était rassemblée chez le Roi. Drouet, le

maître de poste de Sainte-Menehould, entre et va s'asseoir auprès de la

Reine. Un mouvement d'horreur échappe à la Reine. Drouet venait avec

deux autres membres de la Convention, Chabot et Duprat, demander à la

famille royale si elle se trouvait bien, si elle ne manquait de rien. Au

moment du départ, Drouet remonta seul au troisième étage. Il demanda à

la Reine par deux fois, et en insistant d'une voix émue, si elle avait à

formuler quelque plainte. La Reine lui jeta pour toute réponse un regard

froid, et, muette, alla s'asseoir avec sa fille sur le canapé. Drouet

attendit, puis salua[549]. Quand il fut sorti: «_Pourquoi donc, ma

sœur_,--dit la Reine à Madame Élisabeth,--_l'homme de Varennes est-il

remonté? Est-ce parce que c'est demain le jour des morts...[550]?_»

Le jour des Morts! triste jour qui est le jour de votre naissance,

Marie-Antoinette!... Sinistre pronostic, qui jetait son inquiétude à vos

plus riantes pensées, à vos plus jeunes années[551]!

Le Roi tombait malade vers la mi-novembre: après le Roi, le Dauphin. La

mère n'avait pu obtenir que le lit de son fils fût transporté dans sa

chambre pendant la maladie de Louis XVI. Elle demandait de descendre

passer la nuit auprès de son fils malade. Sa demande était repoussée; et

déjà une barbarie hypocrite commençait à mettre entre la maladie des

prisonniers et l'appel d'un médecin, entre l'ordonnance des médicaments

et leur délivrance, entre la demande et l'accord des nécessités de la

vie et de la santé, les formalités, les apostilles, les considérants,

les notes de Tison au conseil du Temple, les délibérations du conseil,

les renvois au conseil général de la Commune, les délibérations et les

arrêtés de la Commune. Tous besoins de la Reine, toutes choses, les

choses de l'habillement, du boire, du manger, et cette eau de

Ville-d'Avray, la seule eau que son estomac peut supporter, et jusqu'au

plus intime de la toilette d'une femme[552], tout passe sous ce

contrôle; et le corps tout entier de la Reine est soumis à ce conseil, à

cette Commune, qui lui refuseront un jour, contre le froid de l'hiver,

une couverture piquée[553]!

Au commencement de décembre, la tristesse de la Reine était devenue plus

sombre, plus inquiète, plus tremblante. Elle s'agitait sous le

pressentiment, sous les secrètes alarmes de l'avenir: l'ombre d'un grand

malheur était devant elle. Autour d'elle, tout était menace: menace, le

visage contraint de Cléry; menace, l'insolence et la gaieté des

commissaires; menace, la surveillance resserrée; menace, la défense à

Turgy, à Chrétien, à Marchand, de communiquer avec le valet de chambre

du Roi, et bientôt de sortir du Temple; menace, le doublement des

commissaires par la nouvelle Commune, héritière de la Commune du 10

août.

Le 7 décembre, pendant le déjeuner, le Roi apprenait à la Reine, en

quelques mots dérobés à l'attention des commissaires, que le mardi il

serait conduit à la Convention; que le mardi son procès commencerait, et

qu'il aurait un conseil. C'est Cléry qui, la veille, profitant du moment

où il déshabillait son maître, lui avait jeté furtivement ces nouvelles

à l'oreille. Et, comme si la République voulait annoncer d'avance à la

famille du Roi l'issue de son procès, une députation de la Commune, à

peine l'affreuse nouvelle apprise par le Roi à la Reine, venait enlever

aux prisonniers «toute espèce d'instruments tranchants ou autres armes

offensives et défensives, en général tout ce dont on prive les autres

prisonniers présumés criminels.» Tout fut enlevé, de ce qui peut dérober

au bourreau, tout, même les ciseaux de la Reine; et l'on vit une Reine,

qui reprisait son linge, cassant son fil avec ses dents[554]...

Quelles paroles pour dire l'agonie de la Reine pendant le procès du Roi?

Comme dans la Convention, «la mort!» dans la tour répond à «la mort!» La

mort! disent les visages à la Reine; la mort! disent les murs; la mort!

dit l'écho; la mort! dit le papier; la mort! disent les journaux de la

Révolution, oubliés par la Révolution sur la commode de la Reine[555].

Toute consolation, toute espérances, toute illusions, lui sont

défendues; le peu qui lui restait de force lui a été retiré: elle n'a

pas vu le Roi depuis qu'il a été ramené de la Convention! Et, pour que

nulle angoisse ne manque aux angoisses de Marie-Antoinette, la maladie

va de son fils à sa fille, et dans son cœur d'épouse déchire son cœur de

mère.

Il y avait des jours où la Reine n'avait plus de paroles et où elle

regardait ses enfants avec un air de pitié qui les faisait tressaillir;

il y avait des nuits où elle n'avait plus de sommeil et où elle restait

sans se coucher, berçant son insomnie avec son désespoir[556]. Il se

trouva des hommes pour ajouter à ces douleurs, et pendant ces jours il

fallut à la Reine subir les grossièretés d'un Mercereau, la nuit les

chansons d'un Jacques Roux[557].

Et la torture d'ignorer, de ne pouvoir suivre de la pensée un accusé si

cher, l'accusation, les débats, les incidents; la torture de ne rien

savoir d'une telle cause que ce que lui en apprennent les papiers montés

de la fenêtre du Roi, ou bien la façon des plis du linge du

Dauphin[558].

Parfois, brisée et frémissante, la Reine se réveillait et entrait en des

révoltes où éclatait la majesté de ses infortunes. L'âme et le sang de

Marie-Thérèse lui montaient à la face; et le regard en feu, bravant tous

les regards, furieuse de ce courroux suprême qui saisit les grands cœurs

poussés à bout par le destin, elle interrogeait la Commune sur la loi,

sur le code qui permet d'arracher le mari à sa femme, et elle commandait

qu'on la réunît à Louis XVI[559]

La Convention avait refusé au Roi qu'elle jugeait de voir sa famille, et

n'osa refuser au condamné d'embrasser sa femme, ses enfants et sa sœur

la veille de sa mort.

C'est dans la salle à manger du Roi que l'entrevue aura lieu: le

ministre de la justice l'a décidé. La salle est prête; la table rangée,

les chaises au fond; sur la table une carafe et un verre; Louis XVI a

songé à tout: la Reine peut s'évanouir. À huit heures la porte s'ouvre.

La Reine tenant son fils par la main, Madame et Madame Élisabeth se

précipitent dans les bras du Roi. La Reine veut entraîner le Roi vers sa

chambre: «Non, dit le Roi, je ne puis vous voir que là». Ils passent

dans la salle à manger. Les municipaux sont à leur poste derrière la

porte vitrée et la cloison en vitrage; ils ne peuvent entendre, mais ils

espionnent de l'œil cette douleur, la plus grande peut-être dont Dieu

ait infligé le spectacle à des hommes! D'abord des sanglots. La Reine

est assise à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à sa droite, Madame

Royale presque en face, le Dauphin debout entre ses jambes. Le Roi

parle. Après chaque phrase du Roi, la Reine, Madame Élisabeth, les

enfants fondent en sanglots. Au bout de quelques minutes la voix du Roi

reprend; au bout de quelques minutes les sanglots recommencent. Tous se

penchent: c'est le Roi qui bénit sa femme, sa sœur, ses enfants. La

petite main du Dauphin se lève: c'est le Roi qui fait jurer à son fils

de pardonner à ceux qui font mourir son père[560]. Puis plus de paroles:

rien qu'un sanglot de toute cette famille...[561]

Un quart d'heure après, il était dix heures un quart, le Roi se lève.

D'une main la Reine lui saisit le bras, et de l'autre prend la main du

Dauphin. Madame Élisabeth, Madame s'attachent au Roi, et l'on fait ainsi

quelques pas, enchaînés les uns aux autres. À la porte les femmes

retrouvent de nouvelles larmes et de nouveaux gémissements: «Je vous

assure, dit le Roi, que je vous verrai demain à huit heures.--_Pourquoi

pas à sept heures?_ fait la Reine en suffoquant.--Eh bien! oui, à sept

heures... Adieu!» Ils s'embrassent et ne peuvent finir... «Adieu!» et le

Roi s'arrache des bras de la Reine, «adieu!»[562] Madame se trouve mal

dans l'escalier; et la Reine, soutenant sa fille, tout à coup se

retourne vers les municipaux, et d'une voix terrible: «_Vous êtes tous

des scélérats!_»[563]

La nuit du 20 au 21 janvier, toute la nuit, Madame entendit sa mère, qui

ne s'était pas déshabillée, trembler, sur son lit, de douleur et de

froid[564]. Marie-Antoinette appelle à chaque heure cette heure de sept

heures, l'heure promise aux embrassements suprêmes. Elle est inquiète de

ce bruit, mais c'est le bruit de Paris qui s'éveille. La porte

s'ouvre... ce n'est encore qu'un livre qu'on vient chercher pour la

messe du Roi. Quels siècles, les minutes! quelle éternité, cette heure,

jusqu'à ces fanfares de trompettes... Le Roi est parti![565]

Alors, au troisième étage de la tour, trois femmes pleurent et prient,

tandis qu'un pauvre enfant, échappé de leurs bras, mouillé de leurs

larmes, crie aux commissaires: «Laissez-moi passer! je vais demander au

peuple qu'il ne fasse pas mourir papa roi!»[566]

Quelques heures après, des salves d'artillerie apprennent à

Marie-Antoinette que ses enfants n'ont plus de père...

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 32 / 55 题