VI

Le 20 juin.--La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi.--La seconde

fédération.--Démarches de M. de la Fayette, démarches du général

Dumouriez auprès de la Reine.--Outrages et insultes aux Tuileries--La

nuit du 9 au 10 août.--La Reine au 10 août.--La Reine au

_Logotachygraphe_ aux Feuillants.--Départ pour le Temple.

Quelques jours avant que le Roi n'opposât son _veto_ à la déportation

des prêtres et à la formation d'un camp de 20 000 hommes; quelques jours

avant le 20 juin, la députation de la colonie de Saint-Domingue, ravagée

par les nègres, disait à la Reine par la bouche de son président:

«Madame, dans un grand malheur nous avons besoin d'un grand exemple;

nous venons chercher celui du courage près de Votre Majesté.»

Le 20 juin était venu. La moitié de la journée s'était passée au château

comme les autres journées: à attendre. Il était quatre heures et demie

quand une clameur annonce le peuple: c'est Octobre qui revient! Le Roi

fait ouvrir la porte royale. Cours, escalier, en un instant, tout est

inondé d'une foule qui se précipite et monte. Le Roi, la Reine, la

famille royale, sont dans la chambre du Roi, serrés, résignés, écoutant

les coups de hache dans la porte d'entrée des appartements. Les deux

enfants pleurent[460]. La Reine est à essuyer leurs larmes. Le chef de

la deuxième légion de la garde nationale, Aclocque, saisissant le Roi à

bras le corps, le conjure de se montrer au peuple[461]. Louis XVI sort.

Madame Élisabeth, qui le veillait de l'œil, le suit. La Reine, ses

enfants un peu consolés et pleurant moins haut, se retourne. Le Roi

n'est plus là. Refoulant aussitôt son cœur de mère, Marie-Antoinette

veut suivre son mari. «_N'importe!_ dit-elle d'une voix frémissante, _ma

place est auprès du Roi!_» et, se dégageant des prières qui l'entourent,

elle s'avance vers la mort d'un pas de Reine. Un gentilhomme l'arrête

par le bras, un autre lui barre le passage. Quelques gardes nationaux

accourent. Ils assurent la Reine de la sûreté du Roi. Cependant le

palais mugit: des cris de mort arrivent, comme par bouffées, à l'oreille

de la Reine. De la salle des gardes, le fracas sourd, le cliquetis, la

victoire, marchent et s'avancent. Les gardes nationaux n'ont que le

temps d'entraîner la Reine dans la salle du Conseil. Vite, ils poussent

devant elle la grande table[462]. Ainsi, entre la Reine et le fer qui la

cherche, il n'y a plus que ce morceau de bois où se sont agités les

destins de la monarchie! Une poignée de gardes nationaux défend la

table. Tout autour de la salle, la foule roule. Ce sont des armoires

qu'on enfonce, des meubles qu'on brise, des rires: «Ah! le lit de M.

Véto! Il a un plus beau lit que nous, M. Véto[463]!» Bientôt les rires

sont des éclats. Les portes de la salle du Conseil, brisées, vomissent

le peuple... La Reine est debout, Madame est à sa droite, se pressant

contre elle. Le Dauphin, ouvrant de grands yeux comme les enfants, est à

sa gauche[464]. Madame de Lamballe, madame de Tarente, mesdames de la

Roche-Aymon, de Tourzel et de Mackau[465] sont çà et là, autour de la

Reine, sans place, sans rang, comme le dévouement. Les hommes, les

femmes, les piques et les couteaux, les cris et les injures, tout se rue

contre la Reine. De ces cannibales, l'un lui montre une poignée de

verges avec l'écriteau: _Pour Marie-Antoinette_; l'autre lui présente

une guillotine; l'autre, une potence et une poupée de femme; l'autre,

sous les yeux de la Reine, qui ne baissent point leur regard, avance un

morceau de viande en forme de cœur qui saigne sur une planche. «Vive

Santerre!» crie soudain la foule. «Tenez! les voilà!» dit d'une voix

rauque le gros homme, poussant son troupeau devant lui, et montrant la

Reine et le Dauphin. Une femme, l'ordure à la bouche, tend, avec un

geste de mort, deux bonnets rouges à la Reine. Le général Wittingthoff

en pose un sur la tête de la mère, un sur la tête du fils, et tombe

évanoui[466]. La foule grossissante presse les gardes nationaux contre

la table. Les hommes poussent les femmes auprès de la Reine pour lui

cracher des injures au visage: «_M'avez-vous jamais vue? Vous ai-je fait

quelque mal?_ leur dit la Reine. _On vous a trompées.. je suis

Française... j'étais heureuse quand vous m'aimiez_[467]! Et voilà qu'à

cette voix si douce et si triste, le tumulte s'est tu pour écouter. Tout

à coup touchées, ces femmes s'apprivoisent et rentrent dans leur sexe.

La fureur tombe, la bouche se ferme sur l'outrage commencé. L'émotion,

la pitié rouvrent les cœurs. L'humanité reconquiert cette populace:

elles pleurent, ces femmes! «Elles sont saoules!» dit Santerre en

haussant les épaules[468], et lui-même approche, s'accoude familièrement

à la table... Mais quand il fut face à face avec cette majesté de la

douleur, lui aussi il redevint un homme. Il vit que le Dauphin suait

sous son bonnet rouge, et d'un ton brusque: «Otez le bonnet à cet

enfant: voyez comme il a chaud[469]!» Pauvre enfant! qui demain, à une

prise d'armes au château, dira à sa mère: «_Maman, est-ce qu'hier n'est

pas fini?_[470]»

Le lendemain du 20 juin, le Roi eut une conversation avec Pétion; et

comme il se plaignait de l'insuffisance des mesures prises, et demandait

que la conduite de la municipalité fût connue par toute la France: «Elle

le sera, répondit Pétion, et sans les mesures prudentes que la

municipalité a prises, il aurait pu arriver des évènements beaucoup plus

fâcheux, _non pas pour votre personne_, parce que vous devez bien savoir

qu'elle sera toujours respectée, mais...» Pétion s'arrêta: la Reine

était là; il n'avait osé dire: la Reine[471].

Quelques temps après le 20 juin, la Reine laissait échapper: _Ils

m'assassineront! Que deviendront nos pauvres enfants?_ et elle fondait

en pleurs. Madame Campan, voulant lui donner une potion antispasmodique,

la Reine la refusait en lui disant que les maladies de nerfs étaient la

maladie des femmes heureuses[472].

La Reine disait vrai: elle n'avait plus de ces maladies. Le malheur l'en

avait guérie. Les maux de sa vie, de cette vie de larmes, de luttes,

d'inquiétudes, semblaient l'avoir dérobée aux maux de son corps. Sa

santé s'affermissait dans ces épreuves, dans cette fièvre et cette

activité douloureuse de sa tête et de son cœur; et elle s'étonnait de

cette force que Dieu donne aux faibles pour souffrir.

Elle avait repris sa vie; mais ses jours n'étaient plus qu'alarmes, ses

nuits n'étaient plus qu'alertes. Tout bruit menaçait; toute heure

craignait les faubourgs. Un homme d'ailleurs dans le château et un

couteau suffisaient... Il fallait changer les serrures de la Reine, puis

faire quitter à la Reine son appartement du rez-de-chaussée; et la

Reine, en prêtant l'oreille, eût pu entendre rôder l'assassinat dans les

corridors. Tout le mois de juillet, les femmes de la Reine, malgré ses

ordres, n'osaient dormir, n'osaient se coucher[473].

Par moments, il y avait encore chez la Reine des révoltes, des

espérances, des projets; mais ces mouvements, ces élans, ces lueurs,

étaient sans suite et sans durée. Le Roi était à côté de la Reine; il

lui ôtait toute illusion, et jusqu'au courage de penser à l'avenir.

Comment espérer, pourquoi tenter seulement de décider à un coup hardi, à

une grande entreprise, à l'audace de la défense, ce Roi dont la patience

était le seul héroïsme? Et la Reine retombait bientôt des agitations et

des rêves de sa volonté dans une résignation désolée. Enchaînée par la

faiblesse, mais jalouse de l'autorité et de la dignité de la personne

royale, elle repoussait l'idée de montrer ce que peuvent «une femme et

un enfant à cheval.» Elle refusait de rien tenter, de rien oser par

elle-même, de peur de cacher le Roi, de le voiler, de le diminuer; et,

se formant aux vertus de Louis XVI, elle attendait, répétant «que les

devoirs d'une Reine qui n'est pas régente sont de rester dans l'inaction

et de _se préparer à mourir_[474].»

Arrivait la seconde fédération. La Reine partait pour le Champs-de-Mars,

ne croyant pas revoir les Tuileries[475]. On tremblait au château; mais

la Reine revenait le soir, et son retour inespéré était salué par ces

mots: «Dieu soit loué! la journée du 14 est passée[476].»

Une démarche tentée auprès de la Reine, pour son salut, par un de ses

ennemis, allait être plus fatale à la Reine que tout ce que cet ennemi

avait tenté contre elle. La Fayette, tremblant pour la fortune de ses

idées, voyant sa charte constitutionnelle compromise, voyant les périls

de ce gouvernement impossible qui met le Roi au-dessous des lois et le

fait responsable des actes de ministres imposés, inquiet et affligé de

tout ce qui a lieu et de tout ce qui se prépare, blessé dans

l'amour-propre de ses théories par la journée du 20 juin, étonné aussi

et honteux, il faut le dire, des complicité où les révolutions

entraînent un honnête homme, la Fayette quitte l'armée, se présente à

l'Assemblée, rappelle le 20 juin, déclare que la Constitution a été

violée aux yeux de la nation tout entière, demande que les auteurs et

fauteurs d'un pareil crime soient recherchés et punis, et, sortant de

l'Assemblée, sollicite une entrevue de la Reine[477].

La Révolution, le malheur, une expérience des hommes et des choses

chèrement achetées, avaient fini par commander à la Reine la prudence,

la défiance même. En repassant sa vie, l'histoire de ses dernières

années, Marie-Antoinette avait appris à redouter les piéges et les

trahisons. Puis, si Marie-Antoinette, renonçant à ses antipathies,

oubliant de misérables griefs dans de telles catastrophes, pardonnait

sans efforts à ses ennemis personnels, elle ne surmontait que

difficilement ses préventions contre les hommes qu'elle jugeait avoir

trahi la royauté. Elle doutait de ces remords qui venaient si tard, et

l'heure lui semblait passée où le salut du trône pouvait être encore à

la disposition des révolutionnaires arrêtant la Révolution au point où

s'arrêtaient leurs ambitions, leurs vœux, leurs idées, leurs

consciences. Pouvait-elle voir le dévouement dans ces services offerts

sous condition à la royauté, dans ce retour des hommes de 1789, de 1790,

de 1791, dépassés par les circonstances, et se rapprochant du Roi bien

moins pour le sauver que pour sauver leurs systèmes? Un seul l'avait

touché; c'avait été Barnave. Mais Barnave s'était donné, son dévouement

avait été gratuit; et ce n'avait point été le triomphe de ses principes

qu'il avait cherché dans le sacrifice de sa personne.

Avant M. de la Fayette, le général Dumouriez, effrayé de cette

Révolution tombée «jusqu'à la canaille des désorganisateurs,» avait

demandé une entrevue à la Reine; et la Reine l'avait laissé se traîner à

ses pieds. C'est en vain que, baisant le bas de sa robe, humilié,

prosterné devant la Reine, il l'avait suppliée de se laisser

sauver[478]: Marie-Antoinette avait refusé de se confier au général de

la Révolution. Mais contre M. de la Fayette, quelles répugnances plus

grandes encore chez la Reine! C'était le volontaire d'Amérique, oublieux

des applaudissements qu'elle avait donnés à son courage; c'était

l'ancien noble, tourné contre la monarchie; c'était cet homme, aux

ordres de sa popularité, toujours présent aux plus mauvais jours de la

vie de la Reine, la Fayette qui dormait au 6 octobre! la Fayette, ce

complice de l'arrestation de Varennes, qui avait consenti à se faire le

geôlier de la Reine! la Fayette, que la Reine avait toujours rencontré,

et qui avait partout poursuivi la Reine, à Versailles, à Paris, dans ses

malheurs, dans sa vie, dans sa chambre!... Marie-Antoinette avait dit

«_qu'il valait mieux périr que de devoir son salut à l'homme qui leur

avait fait le plus de mal_,» et elle se refusait à être sauvée par M. de

la Fayette[479].

Alors les choses se précipitaient. L'insulte autour du palais n'avait

plus de pudeur, et la menace perdait toute honte. Sous ces fenêtres de

la Reine où l'on avait tiré des fusées et chanté la mort de Marlborough

le jour de la nouvelle de la mort de son frère Léopold[480], la _Vie de

Marie-Antoinette_ était criée, des estampes infâmes étaient montrées aux

passants. Le jardin des Tuileries fermé, la terrasse des Feuillants

était donnée au peuple par l'Assemblée, et de là, ce que vomissaient

contre la Reine les hommes et les femmes était si monstrueux, que la

Reine était par deux fois obligée de se retirer. Elle ne pouvait plus

sortir avec ses enfants... Souvent précipitant son pas, la voix

frémissante, elle effrayait ses femmes, en voulant descendre au jardin

pour haranguer l'outrage: «_Oui_,--s'écriait-elle en parcourant sa

chambre,--_je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader

que je n'aimais pas la France... moi mère d'un Dauphin! moi_!...» Puis

bien vite l'illusion de toucher un peuple d'insulteurs

l'abandonnait[481].

Ce supplice dura sept mois. Lisez cette lettre déchirante de la Reine à

madame de Polignac, le 7 janvier 1792, alors que ce supplice commence:

«_Je ne peu résister au plaisir de vous embrasser, mon cher cœur, mais

ce sera en courant, car l'occasion qui se présente est subite, mais elle

est sûre et elle jettera ce mot à la poste dans un gros paquet qui est

pour vous; nous sommes surveillés comme des criminels, et, en vérité,

cette contrainte est horrible à supporter; avoir sans cesse à craindre

pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvée

d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants, sans exposer

ces chers innocents aux vociférations; quelle position, mon cher cœur!

Encore, si l'on avoit que ses propres peines, mais trembler pour le Roi,

pour tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amies présentes,

pour les amies absentes, c'est un poid trop fort à endurer: mais, je

vous l'ai déjà dit, vous autres me soutenez. Adieu, mon cher cœur,

espérons en Dieu qui voit nos consciences et qui sait si nous ne sommes

pas animé de l'amour le plus vrai pour ce pays. Je vous embrasse_.

«MARIE-ANTOINETTE.»

«Le 7 janvier[482].»

La Reine arrivait à ne plus pouvoir porter ses douleurs; elle arrivait à

désirer la fin de cette épouvantable existence.

* * * * *

Le 9 août, entre onze heures et minuit, la Reine entend le tocsin de

l'Hôtel de ville.

La Reine sait tout; elle a lu les rapports, elle a interrogé les

émissaires; elle sait le complot des fédérés, les rassemblements secrets

dans un cabaret de la Rapée, la convocation extraordinaire des sociétés,

la convocation de quarante-huit sections, la Commune de Paris réunie en

assemblée générale, Pétion, Danton, Manuel commandant à la Commune; les

commissaires nommés pour mettre les faubourgs sur pied. Elle sait que la

moitié de la garde nationale est du parti des Jacobins[483]; elle sait

que la Pipe et la fille Audu attendent leur monde, et que Nicolas est

allé prendre son costume du 20 juin...[484]. La Reine attendait. Le jour

suprême est enfin venu: la Reine est prête.

La Reine descend chez le Dauphin: il dort. Un coup de fusil part dans la

cour des Tuileries: «_Voilà le premier coup de feu_, dit-elle,

_malheureusement ce ne sera pas le dernier..._[485].» Et elle monte chez

le Roi avec Madame Élisabeth. Pétion entre: «Monsieur, lui dit Louis

XVI, vous êtes le maire de la capitale, et le tocsin sonne de toutes

parts! Veut-on recommencer le 20 juin?--Sire, répond Pétion, le tocsin

retentit malgré ma volonté; mais je me rends de ce pas à l'Hôtel de

ville, et tout ce désordre va cesser.» Et Pétion va pour sortir:

«_Monsieur Pétion_, dit aussitôt la Reine, _le nouveau danger qui nous

menace a été organisé sous vos yeux, nous ne pouvons pas en douter. Dès

lors vous devez au Roi la preuve que cet attentat vous répugne. Vous

allez signer, vous allez signer comme maire l'ordre à la garde nationale

parisienne de repousser la force par la force; et_, ajoute la Reine,

_vous resterez auprès de la personne du Roi_.» Pétion devient rouge,

s'incline devant le regard de la Reine, et signe l'ordre[486]. La Reine

a sauvé l'honneur du Roi: il pourra du moins mourir, la loi d'une main,

l'épée de l'autre!

Au point du jour, le commandant général des gardes nationales, Mandat,

vient informer le Roi qu'il est appelé à l'Hôtel de ville, par les

représentants de la Commune, pour entrer en négociations. La Reine

supplie Mandat de ne pas quitter le Roi; mais le Roi demande à Mandat de

se rendre à l'invitation de la Commune. Mandat part en disant: «Je ne

reviendrai pas[487].» Dans une heure sa tête sera promenée sur une

pique!

Un décret de l'Assemblée arrive au château, qui mande Pétion auprès

d'elle. La Reine conjure le Roi d'annuler ce décret attentatoire. Elle

lui représente qu'en perdant cette garantie, il ne lui reste plus qu'à

transiger. Louis XVI obéit à l'Assemblée, et laisse partir Pétion.

À quatre heures, la Reine sort de la chambre du Roi et dit à ses femmes

«_qu'elle n'espère plus rien_.» Cependant elle presse les ordres

secrets, elle hâte l'arrivée des bonnes sections, elle songe à tout, et

jusqu'à faire garnir par les officiers de bouche les buffets de la

galerie de Diane. Elle veut montrer, et elle montre à ceux qui

l'entourent un visage serein, et sa parole chappe à ses angoisses:

«_Quel temps magnifique_! dit-elle à M. de Lorry en s'approchant d'une

croisée du Carrousel, _quel beau jour nous allions avoir sans tout ce

tumulte_[489]!»

À cinq heures et demie, la Reine parcourait, avec le Roi et les enfants,

les salons et les galeries où, depuis le soir, trois cents

gentilshommes, dont beaucoup étaient des vieillards et d'autres des

enfants, attendaient l'heure de donner leur sang: «Vive la Reine! vive

le Roi!» un seul cri partait de tous les cœurs. La Reine alors

déterminait le Roi à descendre au jardin, et à parcourir les rangs des

sections de la garde nationale. «_Tout est perdu_!» disait la Reine à la

rentrée du Roi[490]; mais, en voyant des grenadiers des

Filles-Saint-Thomas venir prendre place dans les appartements au milieu

des rangs de la noblesse, elle recouvrait un moment son courage et

l'énergie de sa parole. Comme un commandant de la garde nationale osait

demander l'éloignement des gentilshommes armés: _Ce sont nos meilleurs

amis_, s'écrie la Reine avec chaleur, _notre meilleur appui. Mettez-les

à l'embouchure d'un canon, et ils vous montreront comme on meurt pour

son roi_!» Et, se tournant vers les grenadiers des Filles-Saint-Thomas:

_N'ayez point d'inquiétudes sur ces braves gens, ils sont vos amis comme

les nôtres; nos intérêts sont communs; ce que vous avez de plus cher,

femmes, enfants, propriétés, dépend de cette journée[490]!_»

La grande et solennelle minute dans l'histoire! Le cœur battait à ces

courtisans impatients de mourir. Le peuple approchait... Une députation

du Directoire du département est annoncée. Le procureur général syndic

de la Commune, Rœderer, demande à parler au Roi sans autres témoins que

sa famille: «Sire, dit-il, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre;

il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale!» Et, en

quelques mots émus, il peint la situation, la défense impossible, la

garde nationale mal disposée, les canonniers déchargeant leurs canons.

Le marchand de dentelles de la Reine, administrateur du département,

prenant la parole pour appuyer Rœderer: »_Taisez-vous, monsieur

Gerdret_, dit la Reine; _il ne vous appartient pas d'élever ici la voix:

taisez-vous, Monsieur... laissez parler monsieur le procureur général

syndic..._» Et, se tournant vivement vers Rœderer: «_Mais, Monsieur,

nous avons des forces..._--Madame, tout Paris marche[491].» Mais la

Reine n'écoute plus Rœderer. Elle parle au Roi, elle parle au père du

Dauphin, elle parle à l'héritier du trône de Henri IV et de Louis XIV,

elle parle à l'honneur de Louis XVI, elle parle à son cœur... Le Roi

reste muet. Rœderer insiste auprès de lui sur le péril de toute sa

famille. La Reine combat vainement Rœderer avec ce qui lui reste de voix

et de forces. «Il n'y a plus rien à faire ici,» murmure le Roi; et,

élevant la voix: «Je veux que sans plus tarder on nous conduise à

l'Assemblée législative. Je le veux.--_Vous ordonnerez, avant tout,

Monsieur, que je sois clouée aux murs de ce palais!_» s'écrie la Reine

d'un ton de révolte...[492]. Mais les femmes qui l'entourent, la

princesse de Tarente, madame de Lamballe, Madame Élisabeth, la supplient

avec des pleurs; et la Reine fait au Roi le sacrifice de sa dernière

volonté. «_Monsieur Rœderer, Messieurs_, fait-elle en se retournant vers

la députation, _vous répondez de la personne du Roi, de celle de mon

fils!_--Madame, répond Rœderer, nous répondons de mourir à vos

côtés.»--«_Nous reviendrons_,» dit la Reine, en essayant de consoler ses

femmes désolées; et, accompagnée de madame de Lamballe et de madame de

Tourzel, elle suit le Roi.

Dans le trajet à pas lents du palais aux Feuillants, elle pleure, elle

essuie ses larmes, et pleure encore. À travers la haie des grenadiers

suisses et des grenadiers de la garde nationale, la populace l'entoure

et la presse de si près que sa montre et sa bourse lui sont volées[493].

Arrivée vis-à-vis du café de la Terrasse, c'est à peine si la Reine

s'aperçoit qu'elle enfonce dans des tas de feuilles. «Voilà bien des

feuilles, dit le Roi; elles tombent de bonne heure cette année!» Au bas

de l'escalier de la Terrasse, hommes et femmes, brandissant des bâtons,

barrent le passage à la famille royale. «Non!--exclame la foule,--ils

n'entreront pas à l'Assemblée! ils sont la cause de tous nos malheurs;

il faut que cela finisse! À bas! à bas!» La famille royale passe

enfin[494]. À l'entrée du corridor des Feuillants, plein de peuple, un

homme enlève à la Reine le Dauphin qu'elle tenait à la main, et le prend

dans ses bras. La Reine pousse un cri. «N'ayez pas peur; je ne veux pas

lui faire de mal,» et l'homme rend l'enfant à sa mère aux portes de la

salle. Entrés dans l'Assemblée, la Reine et la famille royale s'asseyent

sur les siéges des ministres. «Je suis venu ici pour épargner un grand

crime,» dit le Roi, monté au fauteuil à la gauche du président. La Reine

a fait asseoir le Dauphin auprès d'elle. «Qu'on le porte à côté du

président!--crie une voix,--il appartient à la nation! L'Autrichienne

est indigne de sa confiance!» Un huissier vient prendre l'enfant,

pleurant d'effroi et s'attachant à sa mère[495]. Mais la Constitution

défend à l'Assemblée de délibérer devant le Roi: la famille royale est

menée dans la loge grillée de fer, derrière le fauteuil du président, la

loge du _Logotachygraphe_. Un roi, une reine, leurs enfants, leur

famille, leurs derniers ministres, leurs derniers serviteurs,

s'entassent dans dix pieds brûlés de soleil. Au dehors, ce sont les

hurlements de joie des promeneurs de têtes; puis un feu roulant de

mousqueterie, puis le canon... Dans l'Assemblée, à quelques pas, sous

les yeux de cette Reine qui eût voulu mourir en roi, ce sont les

députations de la Commune, les orateurs des faubourgs, les motions de

déchéance, les égorgeurs sanglants vidant leurs poches sur le bureau, et

bientôt le décret lu par Vergniaud. «Le peuple français est invité à

former une Convention nationale... Le chef du pouvoir exécutif est

suspendu...»

Le soir, à sept heures, enfoncée dans l'ombre de cette prison

étouffante, soutenue depuis le matin seulement par quelques gouttes

d'eau de groseille, abîmée dans les larmes, trempée de sueur, son fichu

mouillé, son mouchoir en eau, il y avait, portant sur ses genoux la tête

de son fils endormi, une malheureuse femme qui avait été la reine de

France... Elle demandait un mouchoir; nul de ceux qui l'avaient suivie

jusque-là ne pouvait lui en donner un qui n'eût pas étanché le sang de

ses derniers défenseurs[496]!

Le tourment de cette séance ne finissait qu'à deux heures du matin. La

Reine était conduite aux cellules, préparées et meublées à la hâte, dans

l'ancien couvent des Feuillants, au-dessus des bureaux de l'Assemblée. À

la lueur des chandelles fichées dans les canons de fusil et montrant le

sang des piques, elle passait dans ce peuple qui savait déjà le refrain:

«Madame Véto avait promis

De faire égorger tout Paris...»

Tremblant pour son fils effrayé, la Reine le prenait des mains de M.

d'Aubier, et lui parlait à l'oreille; et l'enfant montait l'escalier en

sautant de joie. «Maman,--disait le pauvre enfant,--m'a promis de me

coucher dans sa chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains

homme.»

La famille royale couchée, les cris demandant la mort de la Reine, les

cris: «Jetez-nous sa tête!» arrivaient jusqu'aux oreilles du Roi[497].

Le lendemain matin, la Reine, désespérée, tendait les bras à

quelques-unes de ses femmes qui accouraient lui offrir leurs services:

«_Nous sommes perdus_, leur disait-elle, _tout le monde a contribué à

notre perte..._» Et comme le Dauphin entrait dans sa chambre avec

Madame: «_Pauvres enfants! qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un

si bel héritage, et de dire: Il finit avec nous!_» Puis la Reine parlait

des Tuileries, demandait les morts, s'inquiétait des personnes qu'elle

aimait, de la princesse de Tarente, de la duchesse de Luynes, de madame

de Mailly, de madame de la Roche-Aymon et de sa fille[498].

Linge, vêtements, tout manquait à la Reine, tout manquait aux siens.

Elle était obligée d'accepter pour le Dauphin les vêtements du fils de

l'ambassadrice d'Angleterre, la comtesse de Sutherland[499], elle

faisait la grâce à M. d'Aubier d'accepter un rouleau de 50 louis.

Le lendemain du 10 août et les deux jours qui suivaient, la Reine était

obligée de subir le spectacle de l'Assemblée, d'entendre les pétitions

_demandant les têtes des Suisses!..._

Un matin qu'elle était ramenée au _Logotachygraphe_, voyant dans le

jardin des curieux dont la mise était propre et la figure humaine, la

Reine fit un salut. Un des hommes lui cria: «Ce n'est pas la peine de

prendre tes airs de tête gracieux; tu n'en auras pas longtemps[500].»

L'Assemblée se lassait enfin de l'humiliation des vaincus. Elle les

rendait à la prison, et la Reine partait pour le Temple avec un soulier

brisé dont son pied sortait: «_Vous ne croyiez pas_», disait-elle en

souriant, _que la Reine de France manquerait de souliers_[501]!»

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 31 / 55 题