IV

Le parti des exclusifs.--Varennes.--Le départ.--Le retour.--La

surveillance aux Tuileries.--Barnave et la Reine.--La Reine au

spectacle.--Tumulte à la Comédie italienne.--Insultes de l'_Orateur du

peuple_.--La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle

Constitution.--Paroles de la Reine.--Illusions de Barnave.--Le parti des

assassins de la Reine.--La Reine séparée de madame de

Lamballe.--Correspondance de la Reine avec madame de Lamballe.

Au mois de décembre 1790 la famille royale revenait de Saint-Cloud, et

la Reine retrouvait à Paris la Révolution, aux portes des Tuileries les

complots et les menaces, aux portes de sa chambre la trahison et

l'espionnage. L'hiver se passait ainsi, et Mirabeau mourait, emportant

au tombeau plus que ses promesses, plus que les espérances de

Marie-Antoinette: Mirabeau emportait la popularité royaliste de la

Reine.

Les hommes extrêmes du parti de la royauté, les exclusifs, avaient

montré, dès le principe, leur mécontentement de cette politique nouvelle

de la cour, qui voulait employer les tribuns à reconstituer l'autorité.

Ils avaient fait parvenir à la Reine leurs remontrances, leurs

avertissements, leurs moqueries, leurs menaces. Ils prenaient plaisir à

railler les premières armes de M. de Mirabeau auprès du trône. Ils

annonçaient le jour où le comte de Mirabeau devait être de garde chez la

Reine, et ils parlaient de leur espérance de voir ce jour-là beaucoup de

chevaliers français se réunir chez la souveraine. Puis, découragés, et

abandonnant la Reine à sa confiance et au dévouement de Mirabeau, ils ne

rappelaient plus ses devoirs à l'épouse de Louis XVI que par des

reproches. Lors de la discussion de la garde du Roi mineur, ils

gourmandaient ainsi le cœur de Marie-Antoinette: «Si vous n'avez plus le

courage des reines, ayez au moins celui des mères!» Mirabeau mort, le

mécontentement des royalistes purs contre la Reine prenait une voix plus

haute et plus impérieuse: Qu'est devenue, disaient-ils, cette autre

Marguerite d'Anjou, l'héroïne du 6 octobre? Où est donc cette Reine sans

peur qui servait de bouclier à son époux et cachait son fils dans son

sein, «comme le pontife cache dans le sanctuaire l'hostie consacrée?»

Combien faut-il qu'elle soit devenue différente d'elle-même pour qu'on

ait osé la calomnier jusqu'à dire, il y a quelques mois, qu'elle était

entrée en négociation avec un factieux célèbre? pour publier depuis la

mort de ce rebelle, qu'elle traitait avec les chefs du parti jacobite?

Depuis la soirée du 28 février, ajoutaient-ils en interpellant

directement la Reine, qu'avez-vous fait pour les chevaliers français,

pour votre fils, pour votre époux, pour vous-même? Quel compte

pourriez-vous rendre à l'Europe de son admiration; à la nature, de ses

dons; à la mémoire de votre mère, des devoirs qu'elle vous impose? Si

vous n'êtes qu'une femme ordinaire, disaient d'autres, il ne fallait pas

serrer sur votre sein l'héritier du trône dans la journée du 6 octobre:

il fallait le remettre au brave de Guiche, au loyal Saint-Aulaire, à

tout chevalier digne d'un tel dépôt, et leur dire: «Je ne me sens pas le

courage de lutter contre de pareilles adversités; portez mon fils soit à

Léopold, soit à Victor-Amédée...» Les plus ardents accusaient hautement

la Reine de traiter avec ses assassins, de suivre lâchement le système

imaginé par de lâches politiques, de sacrifier les deux premiers ordres

de l'État, le clergé et la noblesse, au salut personnel de la royauté,

de les livrer à la Révolution contre une promesse de restitution de la

plénitude du pouvoir exécutif...[406]. Tels étaient, au commencement de

l'année 1791, les sentiments publics des royalistes ardents et

exaspérés, pour cette Reine que tout abandonnait jour à jour, les hommes

comme les choses, l'occasion et la fortune, ses derniers courtisans et

ses dernières illusions.

Quelques promenades à cheval dans le _triste bois_ de Boulogne, où la

Reine accompagnait le Roi[407], étaient le seul exercice permis au Roi,

que le défaut de mouvement finissait par rendre malade. Au commencement

d'avril, la Reine obtenait du Roi de repartir pour Saint-Cloud. Le Roi,

la Reine et la famille royale montaient en voiture. La garde nationale

fermait les grilles en jetant à la Reine les insultes de la rue[408], et

les prisonniers d'Octobre étaient ramenés aux Tuileries. Dès lors ce fut

l'unique pensée et l'unique effort de la Reine d'emporter la volonté du

Roi et de faire sortir la royauté de prison.

Le 20 juin, dans une promenade que la Reine faisait avec sa fille à

Tivoli, chez M. Boutin, la Reine, prenant sa fille à part, lui disait

«de ne pas s'inquiéter de ce qu'elle verrait, qu'elles ne seraient

jamais séparées pour longtemps, qu'elles se retrouveraient bien vite».

Et la Reine embrassait tendrement l'enfant toute émue et qui ne

comprenait pas. Le soir, Marie-Thérèse-Charlotte, descendue à l'entresol

de l'appartement de sa mère, trouvait son frère qu'on habillait en

petite fille, tombant de sommeil et charmant ainsi. Il disait à sa sœur

qu'il croyait «qu'ils allaient jouer la comédie parce qu'on les

déguisait». La Reine venait de temps en temps surveiller la toilette du

Dauphin. Les enfants prêts, elle les menait par l'appartement du duc de

Villequier à la voiture attendant au milieu de la cour, et les y faisait

entrer avec madame de Tourzel. Au bout d'une heure, arrivait Madame

Élisabeth; vers les onze heures, le Roi; enfin la Reine, qui avait été

obligée de se ranger contre la muraille pour laisser passer la voiture

de la Fayette, et s'était un moment perdue[409].

* * * * *

Ils revenaient de Varennes!... Marie-Antoinette, en descendant de

voiture, trouvait, pour l'aider à descendre, la main du vicomte de

Noailles; d'un regard elle repoussait cette main[410], et, fière encore

et le front haut, elle rentrait dans sa prison. Quelques jours après,

elle écrivait: «_Je ne puis rien dire sur l'état de mon âme. Nous

existons; voilà tout[411]!...»_

Alors autour de la Reine commençait l'inquisition qui devait la torturer

jusqu'au dernier de ses jours. La Reine était mise sous la surveillance

de la femme de garde-robe qui l'avait trahie. Nulle autre femme ne

devait la servir que cette femme, dont M. de Gouvion, aide de camp de M.

de la Fayette, avait fait placer le portrait au bas de l'escalier de la

Reine. Les plaintes énergiques du Roi auprès de M. de la Fayette purent

seules délivrer Marie-Antoinette de la présence et du service de cette

malheureuse; mais ce renvoi ne changea rien à la surveillance, qui resta

une surveillance de geôliers. Les commandants de bataillon de la garde

nationale, placés dans le salon, appelé grand cabinet, qui précédait la

chambre à coucher de la Reine, avaient l'ordre d'en tenir toujours la

porte ouverte et de ne point quitter des yeux la famille royale. La nuit

même, la Reine au lit, cette porte restait ouverte, et l'officier se

plaçait dans un fauteuil, la tête tournée du côté de la Reine, guettant

ce lit qui avait servi d'étal, pendant la fuite de Varennes, aux cerises

d'une fruitière[412]. La Reine n'obtint qu'une grâce: ce fut que la

porte intérieure serait fermée quand elle se lèverait et s'habillerait;

et dans cette captivité, déjà si persécutée, les seuls jours de liberté

étaient les jours où l'acteur Saint-Prix, tout dévoué à la famille

royale, obtenait de monter la garde dans le corridor noir, le corridor

de communication de la Reine et du Roi, et permettait l'épanchement de

leurs entretiens, la confidence à leurs paroles[413].

De longs jours s'écoulèrent, après ce retour, où l'esprit de la Reine

demeura comme anéanti. Son courage était las, sa volonté désespérée. Et

que vouloir, qu'imaginer, que tenter encore contre une fatalité si

inexorable, devant de tels jeux de la mauvaise fortune? La Reine

repassait tout ce voyage sans pouvoir en attribuer le malheur à des

fautes humaines; elle le revoyait sans pouvoir en détacher sa pensée;

elle le revivait pour ainsi dire: cette nuit, cette route, ce ressort de

la berline cassé à douze lieues de Paris, cette côte que le Roi avait

voulu monter à pied, ces retards, cette voix qui passe: _Vous êtes

reconnus!_ Bientôt Varennes, le tocsin, la générale... et ce dernier

moment d'espérance où, assise sur les ballots de chandelles de l'épicier

Sauce, elle avait failli décider la femme de l'épicier à sauver le Roi;

puis ce retour!...

Dans ces souvenirs, dans ces récits de Marie-Antoinette à ses familiers,

un homme, un nom revenait souvent qui désarmait sa voix et semblait

consoler sa mémoire. Elle se plaisait à parler de ce jeune commissaire

de l'Assemblée, Barnave; à dire le respect de son air, la convenance de

ses paroles, la délicatesse de sa pitié, cette noble tenue d'une âme

généreuse devant les misères d'une famille royale. Ces soins, cet

attendrissement de Barnave, la Reine les opposait au cynisme et à la

brutalité de leur autre compagnon de route, de ce Pétion, sur les genoux

duquel elle n'avait pu laisser son fils! Elle excusait ce jeune député

du tiers, égaré par l'ambition d'un beau talent; elle ne se souvenait

plus du tribun, qui s'était calomnié lui-même; elle ne voyait plus que

ce jeune homme, le corps élancé hors de la portière, Madame Élisabeth le

retenant par les basques de son habit, ce jeune homme qui sauvait avec

l'éloquence de l'indignation un malheureux prêtre qu'on voulait

massacrer devant la famille royale; et elle disait que, si jamais elle

redevenait Reine, «le pardon de Barnave était d'avance écrit dans son

cœur[414]». Mais quel changement aussi ce seul jour a fait dans Barnave!

Le voilà, le lendemain, qui livre à la Reine sa popularité, qui lui

offre sa vie, sans demander de conseil qu'à son cœur ni de salaire qu'à

sa conscience!

La Reine acceptait les plans de Barnave. L'affaire du 17 juillet, où la

proclamation de la loi martiale au Champ-de-Mars arrêtait la

proclamation de la déchéance du Roi, ramenait une fraction du parti

constitutionnel aux plans de Barnave, acceptés par la Reine. Cependant

la Reine ne pouvait se faire illusion: «_on démolissait la monarchie

pierre à pierre_». À l'acceptation de l'acte constitutionnel, elle avait

vu le Roi debout et tête nue en face de l'Assemblée assise, et elle

revenait silencieuse, accablée du pressentiment d'une déchéance. Deux

jours avant cette humiliation et ce présage, le 12 septembre, écoutez

Madame Élisabeth plaindre la Reine: «Mon Dieu, qu'elle (la Reine) doit

être malheureuse! Je n'ose lui parler des chagrins qu'elle éprouve,

primo parce que je craindrais de lui faire de la peine, et puis de lui

apprendre des choses qu'elle ne sait peut-être pas. Elle est bien

heureuse d'avoir autant de religion qu'elle en a; cela la soutient, et

vraiment il n'y a que cette ressource. Elle est fort contente de ...

(son confesseur), et me mande s'y attacher tous les jours[415]».

Quels jours, quelles nuits, dont une seule a fait les cheveux de la

Reine blancs comme les cheveux d'une femme de soixante-dix ans[416]!

C'est avec ces cheveux, dernière coquetterie, qu'elle veut se faire

peindre pour la princesse de Lamballe, mettant de sa main au bas du

portrait: _Ses malheurs l'ont blanchie._ Jeunesse, sourire, les grâces

augustes de la douleur ont tout voilé: il ne reste plus à la Reine que

ses larmes pour être belle. C'est à peine si ceux qui l'ont vue jadis la

reconnaissent; et il va arriver cette scène douloureuse où mademoiselle

du Buquoy, contemplant les ravages du chagrin sur la figure de la Reine,

portera son mouchoir à ses yeux. «_Ne cachez pas vos larmes,

Mademoiselle,_--lui dira Marie-Antoinette;--_vous êtes bien plus

heureuse que moi: les miennes coulent en secret depuis deux ans, et je

suis forcée de les dévorer_[417].»

La Reine pensait encore à fuir, mais l'apparence des choses la trompait

en s'apaisant; les rigueurs s'adoucissaient autour d'elle; les esprits

effrayés semblaient revenir aux lois, au Roi; la Reine restait et

reprenait sa vie monotone. Elle allait à la messe à midi, dînait à une

heure et demie, se retirait chez elle, et soupait à neuf heures et

demie, jouant, après dîner et après souper, de longues parties de

billard avec le Roi, pour le forcer à l'activité et à l'exercice: puis,

à onze heures, tout le château se couchait[418].

Des amis conseillaient à la Reine de tâcher de reprendre sa popularité,

d'essayer de parler à ce cœur des foules qui échappe aux factions, de se

montrer aux théâtres, de faire chanter encore: «Chantons, célébrons

notre Reine!» La Reine paraissait à la Comédie-Française, à l'Opéra, aux

Italiens; elle retrouvait les bravos et les acclamations de ses heureux

jours. Mais la guerre civile entrait au théâtre avec la Reine. Les

Jacobins défendaient à Clairval de chanter:

«Reine infortunée, ah! que ton cœur

Ne soit plus navré de douleur!

Il te reste encore des amis[419].»

Madame Dugazon, qui s'était inclinée vers la loge de la Reine en

chantant: «Ah! comme j'aime ma maîtresse!» était huée; les cris: «Pas de

Reine! pas de maîtresse!» couvraient les cris de: Vive la Reine! et le

lendemain, le journal qui, à propos de la fête des soldats de

Châteauvieux, imprimera qu'il _faut couler du plomb fondu dans les

mamelles de Marie-Antoinette_[420], l'Orateur du peuple imprimait: «La

Reine aura le fouet dans sa loge au spectacle; la Reine fait la

gourgandine...» Ce qui suit ne peut être cité[421].

La nouvelle Constitution imposée au Roi ne désolait point seulement la

Reine, elle la tourmentait encore dans son intérieur et tracassait

misérablement ses amitiés et ses habitudes. Cette formation d'une maison

constitutionnelle de la Reine, décrétée par la nouvelle constitution,

qu'était-ce, sinon l'intrusion des personnes ennemies dans la vie intime

de la Reine? Déjà le général la Fayette, qui voyait le salut de la

monarchie dans les petites choses, avait eu une longue conférence avec

M. de la Porte, où il avait développé la nécessité pour la Reine de

recevoir les femmes des fonctionnaires publics élus par le peuple[422].

Aux premières années de la Révolution, n'avait-on point intrigué et

travaillé auprès de madame de Lamballe pour qu'elle admît aux thés

qu'elle donnait trois fois la semaine, et où la Reine venait, les

patronnes de la démocratie pure? N'avait-on point voulu un moment

refuser à la Reine le choix et la désignation des dames pour ses parties

de loto du jeudi et du dimanche[423]? À cette nouvelle démarche, le roi,

si facile qu'il fût aux concessions, trouvait presque inouï que le

nouveau régime de liberté ne permît pas à la Reine de fermer la porte de

son salon, presque exorbitant qu'on voulût exiger d'elle qu'elle fît sa

société de madame Pétion. Le projet seul de cette nouvelle maison, qui

eût assis les ennemis de la Reine à son foyer, décidait et excusait

l'abandon et la désertion chez les personnes plus attachées à leurs

titres qu'à la personne de la Reine[424]. La Constitution de 1791 ne

reconnaissant plus les honneurs et les prérogatives attachés aux charges

de l'ancienne maison de la Reine, la duchesse de Duras donnait sa

démission de dame du palais, ne voulant pas perdre à la cour son droit

de tabouret. D'autres l'imitèrent. Le parti constitutionnel, qui

conseillait à la Reine de former une maison civile, s'étonnait et

s'affligeait de ne lui voir former qu'une maison militaire; il ne

voulait pas voir les difficultés de la situation de la Reine. «_Si cette

maison constitutionnelle était formée_,--disait la Reine,--_il ne

resterait pas un noble près de nous, et, quand les choses changeraient,

il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place...

Peut-être_,--ajoutait-elle,--_peut-être un jour aurais-je sauvé la

noblesse, si j'avais eu quelque temps le courage de l'affliger; je ne

l'ai point. Quand on obtient de nous une démarche qui la blesse, je suis

boudée, personne ne vient à mon jeu, le coucher du Roi est solitaire. On

ne veut pas juger les nécessités politiques, on nous punit de nos

malheurs_[425].»

Qu'une telle position torturait Marie-Antoinette et son cœur! Quel

supplice journalier, et auquel elle ne pouvait s'habituer, de céder à la

nécessité et de taire ses sympathies! Quelles luttes, quels combats,

quels poignants regrets, quelles hontes secrètes, quand elle ne pouvait

témoigner toute sa reconnaissance à son sauveur, M. de Miomandre,

miraculeusement guéri de ses blessures; quand, le fils de l'infortuné

Favras amené à son couvert, elle rentrait en armes dans ses

appartements, et se plaignait amèrement de n'avoir pu faire asseoir à

table entre elle et le Roi le fils d'un homme mort pour la royauté[426]!

Barnave était de ceux qui s'étonnaient de ne point voir former à la

Reine de maison civile. Il s'étonnait encore et s'inquiétait de n'être

écouté qu'à demi par la cour, et de la diriger à peine dans le détail de

sa conduite. Il ne comprenait point que la métamorphose ne peut se faire

en un jour d'une monarchie en un pouvoir exécutif. Quelque renoncement

qu'ils apportassent au sacrifice, quelque bonne foi qu'ils missent à

l'exécution d'un pacte qui n'était qu'une trêve pour leurs ennemis, les

derniers représentants de la monarchie française ne pouvaient renier la

royauté, la religion de ses traditions, de ses espérances, de ses

reconnaissances; et c'était demander à Marie-Antoinette une abnégation

surhumaine qu'une abdication semblable. Et, d'ailleurs, la cour même

docile aux plans de Barnave, que pouvait Barnave pour le salut du Roi?

Dans ses notes, où son zèle cherchait les illusions, il parlait de sa

force, de son influence personnelle: et la Révolution ne l'écoutait

plus! il appuyait sur les ressources et la vigueur de son parti: et son

parti n'était plus qu'une société débandée d'honnêtes gens effrayés et

d'ambitieux démasqués! Il se vantait à la Reine d'apporter, avec son

dévouement, le dévouement de ses amis: et ces amis qu'il groupait autour

du Roi et de la Reine pour leur défense, ces ministres qu'il plaçait

près de leur trône, appartenaient aux haines des Jacobins. Séparant les

intérêts du Roi du salut de la Reine, ces ministres servaient dans

l'ombre le parti qui voulait à tout prix débarrasser la Révolution de

Marie-Antoinette.

Ce parti veille depuis quatre ans. Il n'a reculé devant aucun crime,

devant aucun remords. Des dénonciations d'empoisonnement, des avis de la

police ont forcé la Reine à ne manger que le pain acheté par Thierry et

à garder toujours à sa portée un flacon d'huile d'amandes douces[427].

Le coup d'Octobre manqué, une affiche placardée dans Paris au mois

d'août 1790 disait «qu'il n'y avait point un crime de lèse-nation, mais

un crime de lèse-majesté, à avoir voulu tuer la Reine[428].» Une

nouvelle tentative d'assassinat avait lieu dans les jardins de

Saint-Cloud; elle échouait encore. Les assassins découragés, se

tournaient vers un autre assassinat. Le nom de madame de la Motte

revenait dans la bouche du peuple: elle était à Paris, disait-on, logée

chez madame de Sillery[429]. Puis, à ce moment, reparaissait en France

le libelle infâme de cette femme, que Louis XVI était forcé de racheter

et faisait brûler à Sèvres. Bientôt un odieux complot s'ébruitait: la

femme la Motte aurait paru à l'Assemblée et protesté de son innocence.

Un membre devait prendre la parole, représenter la suppliante comme une

victime sacrifiée à la vengeance de la vraie coupable, de la Reine; et

il eût fini en demandant la révision du procès du collier. De cette

façon, la Reine, appelée devant les nouveaux tribunaux organisées par la

Révolution, aurait été jugée, ainsi que l'entendait un des ministres du

Roi, son garde des sceaux, Duport du Tertre. M. de Montmorin, le seul

ministre royaliste laissé à Louis XVI, défendant un jour la Reine dans

le Conseil, et se plaignant timidement d'abord à Duport des menaces

dirigées contre elle, du plan hautement avoué par tout un parti de

l'assassiner, puis s'animant et finissant par demander à son collègue

s'il laisserait consommer un tel forfait, Duport répondait froidement à

M. de Montmorin qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu'il

n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire le procès à la Reine.

«Quoi! s'écrie M. de Montmorin, vous, ministre du Roi, vous consentiriez

à une pareille infamie?--Mais, dit le garde des sceaux, _s'il n'y a pas

d'autre moyen_[430].»

* * * * *

Il restait à la Reine une amie qui prenait une part de ses périls, de

ses épreuves, de ses douleurs. Abandonnée des uns, séparée des autres,

privée de tous ses appuis, de madame de Polignac, de l'abbé de Vermond,

qui avait suivi madame de Polignac, la Reine n'avait plus auprès d'elle

que madame de Lamballe; et voici qu'il lui fallait s'en séparer. La loi

des circonstances, le besoin de la politique obligeaient la Reine à

envoyer en Angleterre cette dernière amie comme la seule personne

capable de décider Pitt à prendre d'autres engagements qu'une vaine

promesse «de ne pas laisser périr la monarchie française[431].»

Dans sa vie d'affaires, au milieu des notes diplomatiques, des

correspondances, des conseils, des mille occupations de sa pensée et de

sa main, la Reine trouve des loisirs et des répits pour se rapprocher de

madame de Lamballe, pour l'entretenir de sa tendre amitié et lui confier

l'état de son âme et la mesure de ses craintes.

«_Le Roi vient de m'envoyer cette lettre, mon cher cœur, pour que je la

continue; sa santé est très bien rétablie, grâce à sa forte

constitution. Le calme avec lequel il prend les choses a quelque chose

de providentiel, et la bonne Élisabeth est touchée de cela comme d'une

inspiration qui vient d'en haut. Le dérangement qu'il vient d'éprouver a

à peine été connu du public. Vous avez su sans doute l'étrange avanture

qui s'est passée à la comédie le mois dernier, le tapage et les

applaudissements à mon apparution avec mes enfants: on a battu ceux qui

vouloient faire du train et contrarier l'enthousiasme du moment; mais

les méchants ont bien vite le moyen de prendre leur revanche; on peut

voir cependant par-là ce que seroit le bon peuple et le bon bourgeois,

s'il étoit laissé à lui-même; mais tout cet enthousiasme n'est qu'une

lueur, qu'un cri de la conscience que la faiblesse vient bien vite

étouffer; on auroit pu espérer d'abord que le temps raméneroit les

esprits, mais je ne rencontre que de bonnes intentions; mais pas un

courage pour aller plus loin que l'intention et les projets. Je ne me

fais donc aucune illusion, ma chère Lamballe, et j'attens tout de Dieu.

Croyez à ma tendre amitié, et, si vous voulez me donner une preuve de la

vôtre, mon cher cœur, soignez votre santé et ne revenez pas que vous ne

soyez pas bien parfaitement rétablie.

«Adieu, je vous embrasse_.

«MARIE-ANTOINETTE.»

«Jamais, Madame, vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre

que

«ÉLISABETH-MARIE[432].»

Aux approches de la Constitution, la Reine, effrayée de l'agitation des

esprits, rappelle auprès d'elle cette amitié qui lui manque, et dont

elle a besoin:

«_Ma chère Lamballe, vous ne sauriez vous faire une idée de l'état de

l'esprit où je me trouve depuis votre départ. La première base de la vie

est la tranquillité; il m'est bien pénible de la chercher en vain.

Depuis quelques jours que la Constitution remue le peuple, on ne sait à

qui entendre; autour de nous il se passe des choses pénibles... Nous

avons cependant fait quelque bien. Ah! si le bon peuple le savoit!

Revenez, mon cher cœur, j'ai besoin de votre amitié. Élisabeth entre et

demande a ajouter un mot; adieu, adieu, je vous embrasse de toute mon

âme_.

«MARIE-ANTOINETTE[433].»

«La Reine veut bien me permettre de vous dire combien je vous aime. Elle

ne vous attend pas avec plus d'affection que moi.

«Élisabeth-Marie.»

Puis, se ravisant, se reprochant comme un mouvement d'égoïsme d'avoir

voulu faire partager ses dangers à son amie, la Reine imposait silence à

l'appel de son cœur, et écrivait à madame de Lamballe, en septembre

1791:

«_Ne revenez pas dans l'état où sont les affaires, vous auriez trop à

pleurer sur nous.

Que vous êtes bonne et une vraie amie, je le sens bien, je vous assure,

et je vous défends de toute mon amitié de retourner ici.

Attendez l'effet de l'acceptation de la Constitution.

Adieu, ma chère Lamballe, croyez que ma tendre amitié pour vous ne

cessera qu'avec ma vie_[434].»

Et lorsque madame de Lamballe repasse en France, la Reine, tremblante,

lui renouvelle encore cette prière, à laquelle madame de Lamballe

n'obéira pas:

«_Non, je vous le repette, ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce

moment; mon amitié pour vous est trop alarmée, les affaires ne

paroissent pas prendre une meilleure tournure malgré l'acceptation de la

Constitution sur laquelle je comptois. Restez auprès du bon monsieur de

Penthièvre qui a tant besoin de vos soins; si ce n'étoit pour lui il me

seroit impossible de faire un pareil sacrifice, car je sens chaque jour

augmenter mon amitié pour vous avec mes malheures; Dieu veuille que le

temps ramenne les esprits; mais les méchants répandent tant de calomnies

atroces, que je compte plus sur mon courage que sur les évènements.

Adieu donc, ma chère Lamballe, sachez bien que de près comme de loin, je

vous aime, et que je suis sûre de votre amitié._

«MARIE-ANTOINETTE[435].»

Et ce sont lettres sur lettres, d'un ton et d'un cœur pareils, où la

Reine supplie madame de Lamballe de ne pas revenir, de ne pas venir se

jeter dans la _gueule du tigre_. Souvent, elle lui écrit, ayant sur ses

genoux son fils, le _chou d'amour_, comme elle l'appelle avec un mot de

mère; et, conduisant la petite main du Dauphin, elle lui fait écrire son

nom au bas de sa lettre, comme elle lui ferait envoyer un baiser[436].

V

Marie-Antoinette homme d'État.--Sa correspondance avec son frère Léopold

II.--Son plan, ses espérances, ses illusions.--Sa correspondance avec le

comte d'Artois. Son opposition aux plans de l'émigration.--Caractère de

Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte d'Artois. Sa correspondance.

Sa politique.--Préoccupation de Marie-Antoinette du salut du royaume par

le Roi.

La Reine passait alors toutes ses journées à écrire. La nuit, la Reine

avait entièrement perdu le sommeil, elle lisait. Elle recevait les

rapports de M. de la Porte, de Talon, de Bertrand de Molleville. Elle

correspondait avec l'étranger au moyen d'un chiffre d'une extrême

difficulté, indiquant les lettres par une lettre d'une page et d'une

ligne d'une édition de _Paul et Virginie_ possédée par tous ses

correspondants. Qui la reconnaîtrait, cette femme, cette Reine si jeune

hier, hier la reine de la mode et du plaisir; cette bergère de Trianon,

occupée de badinages et d'élégances? Imaginez-la enlevée tout à coup à

ces jeux de la pensée, à ces divertissements du goût, à la pastorale,

aux rubans, à sa vie, presque à son sexe! Adieu le spectre léger de la

grâce! Du gouvernement de ces riens charmants, elle monte, grandie

soudain, au plus grand et au plus sévère des affaires humaines. Ces

plumes, taillées pour les causeries et les caresses de l'amitié, se

plieront du premier coup au style des chancelleries, et toucheront à

l'État! Cette Dauphine rieuse, cette Reine qui se sauvait de son trône,

des affaires étrangères, les restes d'un trône, le dernier espoir d'un

droit!

Le malheur a de ces coups de foudre, de ces éducations subites, de ces

illuminations miraculeuses de l'âme et de la tête, du caractère et du

génie. L'exemple en est là, dans cette correspondance de

Marie-Antoinette avec Léopold II[437], les titres d'homme d'État de la

Reine, le témoignage écrit qu'elle a laissé à la postérité de sa pensée

politique, de son haut jugement, de sa mâle intelligence et de ses

illusions. C'est au lendemain du retour de Varennes, c'est le 31 juillet

1791 que la Reine, se relevant sur sa chute, discute, prévoit, combat.

La Reine disait à son frère les influences du jour réunies et conjurées

pour le salut de la monarchie; les séditieux repoussés, leurs efforts

vains; l'Assemblée gagnant en consistance et en autorité dans le

royaume. Elle disait la fatigue des agitations dans les agitateurs

mêmes, la Révolution reprenant haleine, les fortunes demandant sûreté;

la halte momentanée des événements, des passions, du désordre, les lois

osant parler, la possibilité et la raison d'une pacification entre la

dignité de la couronne et les intérêts de la nation; enfin les espoirs

de reconstruction de l'autorité par le temps, par le retour des esprits,

par l'expérience des nouvelles institutions. À ce tableau de juillet

1791 la Reine opposait la France avant le départ pour Varennes, la

multitude et le tumulte des partis, la loi désarmée, le Roi sans sujets,

l'Assemblée dépouillée de force et de respect; bref, la désespérance,

même dans le plus lointain avenir, de toute recréation de pouvoir.

Appuyée sur cette opposition de situation, sur ce ralentissement des

excès, sur ce refroidissement des âmes, elle s'arrêtait et repoussait

les offres de son frère, éloignant ce secours armé dont ne voulait pas

son cœur français, et qu'il n'appellera, qu'il ne subira qu'au dernier

moment et comme au dernier soupir de la royauté. Pour mieux retenir son

frère et ses armées, la Reine glisse d'abord légèrement sur les dangers

qu'une agression, une tentative violente de libération et de

restauration peut faire courir à son mari, à son fils, à elle-même,

accusée d'être l'âme de ce complot; puis, Reine de France, qui sait ce

que peut la France menacée, et qui en a tout ensemble comme une terreur

et comme une fierté, elle entretient longuement l'Empereur de

l'incertitude de la victoire sur un peuple en armes, électrisé et

furieux d'héroïsme. Pour mieux enchaîner encore l'impatience de son

frère, pour mieux le défendre de l'impatience de ses entours, elle fait

appel à ses intérêts de souverain, à ses intérêts de prince autrichien.

Elle lui représente la certitude de l'alliance de la France avec le

premier empire qui reconnaîtra la Constitution. Cette alliance, elle la

promet à Léopold II, s'il laisse Louis XVI consolider les lois, assurer

la paix, et réconcilier la France avec elle-même.

Que l'histoire cherche, que les partis supposent, que la calomnie

invente: voilà toute la politique de Marie-Antoinette, la confession de

tout ce qu'elle attend, de tout ce qu'elle prépare, de tout ce qu'elle

empêche. Elle ne veut rien de l'étranger, rien même de son frère, que la

soumission aux idées de concession et de temporisation de Louis XVI, une

conduite conforme «au vœu manifesté par la nation,» une espérance sans

impatience d'une reconstitution sans secousse. Surmontant ses

répugnances et les débats de son orgueil, elle tient parole aux

Girondins auprès de son frère; elle reste fidèle à leurs conseils

d'expectative tant que l'expectative ne devient pas une lâcheté et une

désertion. Vainement Mercy-Argenteau répandait ses doutes et ses

inquiétudes sur la franchise des intentions du parti girondin;

maltraitait auprès du prince de Kaunitz la foi crédule de la Reine dans

le dévouement des Barnave, des Lameth, des Duport; répétait que les amis

de la Reine ne seraient jamais que «des déterminés antiroyalistes et des

scélérats dangereux;» vainement il montrait, sur le plan de la Reine, la

fausse et dangereuse position de l'Europe, ouverte et désarmée devant la

menace et la contagion des idées françaises, troublée de perpétuelles

alarmes, obligée à une surveillance permanente de cette tranquillité

grosse de catastrophes qu'il appelait «le repos de la mort[438];» ces

avertissements, ces injures de Mercy-Argenteau ne détachaient pas la

Reine des avis de la Gironde et de la modération.

Ce n'est que lors de l'établissement de la République dans les esprits

que Marie-Antoinette, voyant les événements emporter les promesses des

Girondins, se retourne vers son frère, mais en le retenant encore; elle

défend à Vienne la précipitation et la violence, en même temps qu'elle

combat aux Tuileries le refus de la Constitution, auquel l'encourageait

Burke[439]; elle cherche encore à dénouer pour ne pas trancher, elle

veut vaincre avec cette arme des habiles, la diplomatie, honneur de tant

de grands hommes, dont on a fait le crime et la condamnation de cette

pauvre mère essayant de garder la vie et le patrimoine de son fils; de

cette pauvre Reine qui croyait conspirer avec Dieu en défendant une

institution relevant de sa grâce, et cependant tentait d'éloigner la

guerre de la Révolution, espérant l'épargner à la France!

«_Pouvons-nous risquer de refuser la Constitution_?--écrit la Reine dans

sa lettre du 10 août 1791 à Mercy-Argenteau, un an jour pour jour avant

le 10 août.--_Je ne parle pas des dangers personnels_...» Et dans un

post-scriptum: «_Il est impossible, vu la position ici, que le Roi

refuse son acceptation; croyez que la chose doit être vraie, puisque je

le dis. Vous connoissez assez mon caractère pour croire qu'il me

porteroit plutôt à une chose noble et pleine de courage[440]...» Le Roi

ne peut donc pas risquer de refuser la Constitution: Pour cela je crois

qu'il est nécessaire, quand on aura présenté l'acte au Roi, qu'il le

garde d'abord quelques jours, car il n'est censé le connoître que quand

on le lui aura présenté légalement, et qu'alors il fasse appeler les

commissaires pour leur faire non pas des observations ni des demandes de

changement qu'il n'obtiendra peut-être pas, et qui prouveroient qu'il

approuve le fond de la chose, mais qu'il déclare que ses opinions ne

sont point changées; qu'il montroit, dans sa déclaration du 20 de juin,

l'impossibilité où il étoit de gouverner avec le nouvel ordre de choses;

qu'il pense encore de même, mais que pour la tranquillité de son pays il

se sacrifie, et que pourvu que son peuple et la nation trouvent le

bonheur dans son acceptation, il n'hésite pas à la donner; et la vue de

ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les peines cruelles et amères

qu'on a fait éprouver à lui et aux siens; mais si l'on prend ce parti il

faut y tenir, éviter surtout tout ce qui pourroit donner de la méfiance

et marcher en quelque sorte toujours la loi a la main; je vous promets

que c'est la meilleure manière de les en dégoûter tout de suite. Le

malheur c'est qu'il faudroit pour cela un ministre adroit et sûr, et

qui, en même temps, eut le courage de se laisser abîmer par la cour et

les aristocrates pour les mieux servir après; car il est certain qu'ils

ne reviendront jamais ce qu'ils ont été, surtout par eux-mêmes_[441].»

Puis au bout de sa lettre, emportée par le pressentiment de la vanité de

toutes ces tentatives, aux abois dans le dédale des ressources et des

moyens de salut, épouvantée du sommeil du Roi, de ce roi _incapable de

régner_, au jugement du comte de la Marck[442], la mère arrache à la

Reine un cri, un douloureux appel aux puissances étrangères.

«_En tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous

sauver: l'armée est perdue, l'argent n'existe plus; aucun lien, aucun

frein ne peut retenir la populace armée de toute part; les chefs même de

la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre, ne sont plus écoutés.

Voilà l'état déplorable où nous nous trouvons; ajoutez à cela que nous

n'avons pas un ami, que tout le monde nous trahit: les uns par haine,

les autres par faiblesse ou ambition; enfin je suis réduite à craindre

le jour où on aura l'air de nous donner une sorte de liberté; au moins

dans l'état de nullité où nous sommes nous n'avons rien à nous

reprocher. Vous voyez mon âme tout entière dans cette lettre; je peux me

tromper, mais c'est le seul moyen que je voie encore pour aller. J'ai

écouté, autant que je l'ai pu, des gens des deux côtés, et c'est de tous

leurs avis que je me suis formé le mien: je ne sais pas s'il sera suivi.

Vous connoissez la personne[443] à laquelle j'ai affaire; au moment où

on la croit persuadée, un mot, un raisonnement la fait changer sans

qu'elle s'en doute; c'est aussi pour cela que mille choses ne sont point

à entreprendre. Enfin, quoiqu'il arrive, conservez-moi votre amitié et

votre attachement, j'en ai bien besoin; et croyez que, quelque soit le

malheur qui me poursuit, je peux céder aux circonstances, mais jamais je

ne consentirai à rien d'indigne de moi: c'est dans le malheur qu'on sent

davantage ce qu'on est. Mon sang coule dans les veines de mon fils, et

j'espère qu'un jour il se montrera digne petit-fils de Marie-Thérèse.

Adieu_[444].»

Et pourtant cela même, cet appel désespéré, n'est point un appel à

l'invasion de la patrie. Marie-Antoinette ne sollicite et ne veut qu'un

manifeste, un manifeste pesant sur la France du poids des

représentations de toutes les têtes couronnées, une mise en demeure de

la paix appuyée par de grandes forces; une imposante menace, mais une

menace seulement, étendue sur tout l'horizon de la France. Sans doute ce

pouvait être une illusion chez la Reine de croire reconquérir la France

en montrant et en arrêtant à ses frontières une armée d'observation

l'arme au bras; mais l'illusion était sincère, et c'est un beau

spectacle de voir cette femme abreuvée de fiel, chargée d'outrages,

développer généreusement et sans passion ce plan de retenue et d'attente

qui défend d'un bout à l'autre la France contre les armes de l'étranger

et contre les armes de ses enfants, deux guerres, deux malheurs que le

Roi, disait Marie-Antoinette dans le Mémoire qui suit, _devait épargner

au risque de sa couronne et de sa vie_.

Mais, avant le Mémoire de la Reine envoyé par elle à son frère, donnons

une lettre qui le précéda:

«Ce 31 d'août 1791.

«_Voici mon cher frère un nouveau mémoire, j'ai cherché a vous prouver

dans le dernier qu'il dépend de vous de mettre un terme aux révoltes qui

subversent la France. On m'a fort approuvé de vous l'avoir envoyé et

l'on me charge de vous envoyer celui-ci. Les objets qui y sont discutés

étant de la plus haute importance et les déterminations qui pourront

être prises étant de nature si elles sont fausses à jetter un désordre

affreux non-seulement en France mais dans toute l'Europe, le mémoire

contient des réflections générales qui feront juger sainement de l'état

des choses. On recommande particulièrement à votre attention le passage

suivant.

«Si l'Empereur soutenoit les émigrants on cesseroit de croire a la bonne

foi du roi qu'on ne supposera jamais disposé à faire la guerre à son

beau-frère; si l'Empereur soutenoit les émigrants, cet équilibre de

force engageroit à une guerre horrible et atroce ou la dévastation et le

carnage seroit sans bornes, ou l'on chercheroit, l'on parviendroit

peut-être à débaucher de part et d'autre les soldats, ou l'on pourroit

essayer à rallier tous les peuples à une cause commune contre les nobles

et les rois; si l'Empereur soutenoit les émigrés, si seulement il

pouvoit l'espérer, ils se livreroient aux plus folles et aux plus

coupables espérances, car ils sont moins attachés au roi qu'à leur cause

propre.

«Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et je vous aime du plus profond

de mon cœur et jamais je ne peu changer_.

«MARIE-ANTOINETTE[445].»

Ajoutons à cette lettre la lettre accompagnant le Mémoire:

«Ce 8 septembre.

«_Qu'il y a longtemps, mon cher frère, que je n'ai pu vous écrire, et

cependant mon cœur en avoit bien besoin; je sais toutes les marques

d'amitié et d'intérêt que vous ne cessé de nous donner, mais je vous

conjure par cette même amitié de ne pas vous laisser compromettre en

rien pour nous; il est certain que nous n'avons de ressource et de

confiance qu'en vous. Voici un Mémoire qui pourra vous montrer notre

position au vrai, et ce que nous pouvons et devons espérer de vous. Je

connois très bien l'âme des deux frères du Roi, il n'y a pas meilleurs

parents qu'eux (je dirois presque de frère si je n'avois pas le bonheur

d'être votre sœur). Ils désirent tous deux le bonheur, la gloire du roi

uniquement, mais ce qui les entourent est bien différent, ils ont tous

fait des calcules particuliers pour leur fortune et leur ambition. Il

est donc bien intéressant que vous puissiez les contenir et surtout

comme M. de Mercy doit déjà vous l'avoir mandé de ma part d'exiger des

princes et des François en général de se tenir en arrière dans tout ce

qui pourra arriver soit en négociations, soit que vous et les autres

puissances, faisiez avancer des troupes. Cette mesure devient d'autant

plus nécessaire, que le roi allant accepter la Constitution, ne pouvant

faire autrement, les François en dehors se montrant contre cette

acceptation, seroit regardé comme coupable par cette race de tigre qui

inonde ce royaume, et bientôt il nous soupçonneroit d'accord avec eux;

hors il est de notre plus grand intérêt, faisant avec eux tant que

d'accepter, d'inspirer la plus grande confiance, c'est le seul moyen

pour que le peuple revenant de son ivresse, soit par les malheurs qu'il

éprouvera dans l'intérieur, soit par la crainte du dehors, reviennent à

nous en détestant tous les auteurs de nos maux.

«Je vous remercie, mon cher frère, de la lettre que vous m'avez écrite,

elle étoit parfaitement dans le sens que je pouvois désirer, et elle a

fait un bon effet, car ceux même à qui je me suis cru obligée de la

faire voir, on paru ou on crû devoir paroître content, mais qu'il m'en a

coûté pour vous écrire une lettre de ce genre. Aujourd'hui qu'au moins

ma porte est fermée, et que je suis maîtresse dans ma chambre, je puis

vous assurer, mon cher frère de la tendre et inviolable amitié, avec

laquelle je vous embrasse et qui ne cessera qu'avec ma vie[436].»_

Le Mémoire de la Reine, daté du 3 septembre 1791, commence:

«_Il dépend de l'Empereur de mettre un terme aux troubles de la

Révolution françoise.

«La force armée a tout détruit, il n'y a que la force armée qui puisse

tout réparer.

«Le Roi a tout fait pour éviter la guerre civile, et il est encore bien

persuadé que la guerre civile ne peut rien réparer et doit achever de

tout détruire._»

Or, continue le Mémoire, les princes entrant en France, c'est la guerre

civile.

Les princes entrant en France, entrent «avec la soif d'une autre

vengeance que celle des lois;» il faut qu'ils reviennent «avec la paix

et la confiance dans la seule autorité qui puisse dissiper tous les

partis».

Les princes entrant en France, c'est une régence. Le Roi s'oppose à

cette régence: d'abord, comme pouvant diviser les provinces, les villes,

l'armée, par la nomination à des emplois émanée de deux pouvoirs: l'un,

l'Assemblée autorisée par le Roi, l'autre, le régent; ensuite, comme

pouvant «perdre la puissance du Roi par la même entreprise qui doit la

lui rendre.»

Les princes entrant en France, c'est la convocation des Parlements à

laquelle le Roi se refuse: 1° comme pouvant compromettre dans une guerre

d'arrêts une autorité légale appelée dans l'avenir à rétablir l'ordre

dans la paix; 2° comme établissant une opposition entre les princes et

le nom du Roi; 3° comme pouvant autoriser le peuple à croire au

rétablissement entier de l'ancien régime.

Les princes entrant, c'est accoutumer la nation à voir s'élever dans

l'État une autre puissance que celle du Roi; c'est jeter en dehors de la

puissance légitime les bases d'un gouvernement au hasard, «dans un

moment où l'homme le plus habile ne peut pas savoir quelle est la forme

qui peut lui convenir.»

Puis, combattant les impatiences du parti des princes:

«_Comment,_--disait la Reine avec un grand sens et une justesse d'esprit

remarquable,--_comment peut-on connoître ce qui peut convenir à l'état

d'une nation dont la plus faible partie commande dans le délire et que

la peur a subjuguée tout entière!

«On n'a pas conservé le sentiment des choses accoutumées et journalières

qui sembloient former, non pas seulement la constitution de l'État, mais

celle de chaque classe, de chaque profession, de chaque famille.

«On a tout arraché, tout détruit, sans exciter dans le grand nombre la

surprise et l'indignation.

«Il n'y a point d'opinion publique et réelle dans une nation qui n'a pas

de sentiment.

«Que sont devenues toutes les habitudes?... Quel est le droit habituel

qui n'ait pas été proscrit ou l'obligation habituelle qui n'ait été

rompue?

«On s'est servi des insurrections et des émeutes populaires pour

détruire toutes les formes établies. On ne pouvoit pas s'en servir pour

donner des habitudes nouvelles à la nation entière, et ce n'est pas en

deux ans de temps employés à tout détruire qu'on peut créer, entretenir

et consolider des habitudes.

«Il faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et

d'agitations; il faut lui laisser reprendre ses habitudes et ses mœurs

avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou souffrir._»

La Reine reprenait:

Les princes entrant en France, c'est la guerre civile; les étrangers

entrant, c'est la guerre civile et la guerre étrangère.

Le Roi ne veut pas la guerre civile; le Roi ne veut pas la guerre

étrangère.

Il est, en dehors de la guerre, un moyen, un seul, de sauver le Roi et

le trône: une déclaration collective des puissances unies. Les

puissances unies déclareront qu'il n'est pas indifférent à l'Europe, vu

la position et l'importance de la France dans le continent, que la

France soit une monarchie ou une république; qu'il importe au contraire

aux monarchies de l'Europe que la couronne de France soit héréditaire de

mâle en mâle, que la personne du Roi soit inviolable, que le Roi ne

puisse être suspendu ou déchu de sa puissance; qu'elles ne peuvent

souffrir que les anciens traités conclus avec la France, devenus partie

intégrante du droit européen, «soient le jouet de l'influence réelle ou

présumée d'une force armée ou d'une émeute populaire;» qu'en cas de

révocation de quelque traité par le roi de France, révocation

involontaire et forcée, elles sont en droit de déclarer la guerre à la

France; que, par une convention tacite, il a existé de tout temps un

rapport de force armée entre les puissances de l'Europe; qu'une armée de

quatre millions d'hommes levée tout à coup par la France, indépendamment

des troupes de ligne, une élévation aussi prodigieuse de la force armée

qui tient le Roi prisonnier, sont une violation de cette convention

tacite, en même temps qu'un danger de guerre permanent pour les

puissances étrangères.

Tels étaient les raisons et les prétextes de cette intervention de

l'Europe où la Reine voyait le salut. Elle espérait de cette déclaration

l'intimidation des uns, l'encouragement des autres, un soulèvement

spontané de la majorité craintive des mécontents contre la tyrannie

locale des départements, des municipalités, des clubs; un soulèvement

qui serait si brusque, si général, si unanime, qu'il n'y aurait point de

défense, point de sang. Elle espérait une révolution pacifique éclatant

à la fois «dans toutes les bonnes villes de France,» et elle terminait

son Mémoire par cette assurance,--hélas! ce n'était qu'un vœu--: «_La

révolution se fera pas l'approche de la guerre et non par la guerre

elle-même_[447].»

La Reine poursuivait encore, le 4 octobre 1791, auprès de son frère

convaincu et rallié à ce projet[448], la réalisation de son plan et de

ses espérances:

«_Je n'ai de consolation qu'à vous écrire, mon cher frère, je suis

entourée de tant d'atrocités que j'ai besoin de toute votre amitié pour

reposer mon esprit; j'ai pu par un bonheur inouï voir la personne de

confiance du comte de M...[449], mais je n'y suis parvenû qu'une fois

sûrement; elle m'a exposé des pensées du comte qui se rencontre avec

beaucoup de ce que je vous ai déjà dit ces jours derniers; depuis

l'acceptation de la Constitution le peuple semble nous avoir rendu sa

confiance, mais cet événement n'a pas étouffer les mauvais desseins dans

le cœur des méchants; il seroit impossible qu'on ne revienne pas à nous

si l'on connoissait notre véritable manière de penser, mais malgré cette

sécurité du moment, je suis loins de me livrer à une confiance aveugle;

je pense qu'au fond le bon bourgeois et le bon peuple ont toujours été

bien pour nous, mais il n'y a entre eux nul accord, et il n'en faut pas

attendre; le peuple, la multitude sent par instinct et par intérêt le

besoin de s'attacher à un chef unique, mais ils n'ont pas la force de se

débarrasser de tous les tirans de populace qui les opprime, n'ayant

point d'unité, et ayant à lutter contre des scélérats bien d'accord qui

se donnent d'heure en heure le mot d'ordre dans les clubs; et puis on

les travaille sans cesse, on leur glisse avec perfidie des soupçons

contre la bonne foi du Roi, et l'on viendra ainsi à bout de soulever de

nouveaux orages; si cela arrive comme je le crains, car, encore une

fois, je ne me laisse pas prendre à cette ivresse du moment, les

malheures seront encore plus grands, car il sera alors plus difficile de

reconquérir la confiance perdue et le peuple qui se croiroit trompé

tourneroit contre nous._

«_C'est un motif de plus de redoubler de soins pour profiter du moment

s'il est possible: il le faut puisque l'autorité royale échappe et que

la confiance publique est le frein a opposé aux envahissements du corps

législatif. Mais comment profiter de la confiance du moment? là est la

difficulté; je pense qu'un premier point essentiel est de régler la

conduite des émigrants. Je puis répondre des frères du Roi, mais non de

M. de Condé. Les émigrants rentrant en armes en France tout est perdu,

et il seroit impossible de persuader que nous ne sommes pas de

connivence avec eux. L'existence d'une armée d'émigrants, sur la

frontière, suffit même pour entretenire le feu et fournir aliment aux

accusations contre nous; il me semble qu'un congrès faciliteroit le

moyen de les contenir. J'en ai fait dire ma pensée à M. de M---- pour

qu'il vous en parlât, mon cher frère; cette idée d'un congrès me sourit

beaucoup, et seconderoit les efforts que nous faisons pour maintenir la

confiance: cela d'abord, je le répète, contiendroit les émigrants, et,

d'un autre côté, feroit icy une impression dont j'attends du bien; je

remets cela à vos lumières supérieures; on est de cet avis auprès de

moi, et je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce point, ayant tout fait

expliquer à M. de M----._

«_Adieu, mon cher frère; nous vous aimons, et ma fille m'a chargé

particulièrement d'embrasser son bon oncle._

«MARIE-ANTOINETTE[450].»

Tels sont les plans, tels sont les vœux de la Reine dans leur révélation

la plus intime, dans leur confession la plus entière. C'est là toute la

pensée, tout le cœur de cette Reine qui a porté si longtemps dans

l'histoire la peine de l'émigration! Mais quel historien osera désormais

l'accuser contre tous les faits, contre toutes les preuves? Qui

l'accusera encore après ces deux lettres, documents inconnus et

précieux, où se voit l'abîme qui a toujours séparé la politique de la

Reine de la politique de Coblentz?

«Ce 14 mai 1791.

«_Ma chère sœur, j'ai déchiffrée la lettre du comte d'Art.; elle

m'afflige beaucoup; je vais vous la transcrire ici, et vous verrez

combien le meilleur cœur veut s'égarer. Les mouvements des émigrants sur

la frontière sont une calamité, je suis désespérée qu'il prenne à

contrepied nos avis et nos prières. Le Roi va lui écrire; vous feriez

sagement, vous pour qu'il a tant d'amitié, de lui écrire aussi pour nous

aider à prévenir de nouveaux malheurs, et l'éloigner de M. de Condé.

Voici sa lettre_:

Et Marie-Antoinette transcrit de sa main la lettre suivante du comte

d'Artois:

«J'ai reçu votre lettre du 20 mars, ma chère sœur; le peu d'habitude que

j'ai de cette manière d'écrire, m'obligeant à estre fort laconique, je

vous laisse deviner combien je suis sensible aux marques de votre

amitié, mais en même temps combien je suis affligé de voir que vous

différiez de jour en jour à me procurer votre confiance, surtout quand

les circonstances sont si pressantes. Je mérite peut-être moins de

réticence de votre part, mais ce dont je suis certain, c'est que votre

intérêt exigeroit que je fusse mieux instruit.

«Tout porte à me prouver que vous avez un plan. Je crois même connoître

à fond les détails de ce qu'on vous propose, et les personnes qu'on

employe. Eh! ma sœur, le Roi se défie-t-il de moi? Je n'ajoute qu'un mot

sur cet article, il peut estre permis de se servir de ses propres

ennemis pour sortir de captivité, mais on doit se refuser à tout marché,

à toute convention avec les scélérats, et surtout on doit calculer si

les vrais serviteurs, les vrais amis surtout, pourront consentir aux

conditions qu'on auroit acceptées. Au nom de tout ce qui vous est cher,

souvenez-vous de ce peut de mots, et croyez que je suis bien instruit.

Vous paroissez vous plaindre de mon silence et de l'ignorance où vous

estes de mes projets, mes reproches seroient mieux fondés que les

vôtres, mais je sais ce que je dois à mon roi, et je me regarderais

comme coupable si, sans l'en instruire, j'avois changé mes vues et mes

projets. Au surplus je ne crains pas de répéter ce que je regarde comme

ma profession de foi; je vivrai et mourrai s'il le faut, pour défendre

les droits de l'autel et du trône, et pour rendre au roi sa liberté et

sa juste autorité. La déclaration du 23 juin ou la teneur des cahiers

sont des bases dont je ne m'écarterai jamais. J'employerai tous les

moyens qui sont en mon pouvoir pour décider enfin nos alliés à nous

secourir avec des forces assez imposantes pour attérer nos ennemis, et

pour prévenir tous les projets criminels. Je combinerai les ressources

de l'intérieur avec les appuis du dehors, et mes efforts et mes soins se

porteront également d'un bout du roiaume à l'autre, et je préparerai

toutes les provinces suivant leurs moyens à seconder une explosion

générale. J'arresterai, je contiendrai tout éclat factice, mais je

seconderai avec autant d'ardeur que de dévouement les entreprises qui me

paroîtront assez solides pour en imposer à nos ennemis et pour me donner

la juste espérance d'un vrai succès. Enfin, je servirai également mon

roi, et ma patrie, en agissant avec prudence, suite et fermeté.»

Ici, Marie-Antoinette reprend:

«_Voici la partie de la lettre que vous ne connoissez pas, ma chère

sœur; je vous embrasse. Quand revenez-vous?_

«MARIE-ANTOINETTE[451].»

Et, cette lettre envoyée à Madame Élisabeth, la Reine écrit aussitôt au

comte d'Artois:

«Ce 14 mai 1791.

«_J'ai vu avec beaucoup de peine, mon cher frère, ce que vous me dites

de mon prétendu manque de confiance; j'aime à penser que vous changerez

d'opinion après la lettre que le Roi vous a écrite, et qu'il vous fera

tenire avec celle-ci. Non, mon cher frère, nous sommes loins d'avoir

cessés de vous regarder comme le meilleur des parents. Vous dittes que

notre intérêt exigeroit que vous fussiez plus instruit; mais à quoi bon

nos confidences; si vous vous refusez à complaire aux désirs que nous

vous avons si vivement exprimés, et qui sont si confidentiels? Je vous

repette qu'il est tout à fait dans l'intérêt du salut de votre frère que

vous vous sépariez de M. Condé. Les armements des émigrans sont ce qui

irrite le plus autoure de nous, et tant qu'il en sera ainsi, les

affaires ne pourront pas prendre meilleure tournure; les plus honnêtes

gens ont horreur de la guerre civile, et les méchants qui ont un si

grand intérêt à tout envenimer, poussent des cris affreux qui menacent

d'une catastrophe. Je vous en conjure mon cher frère, réfléchissez à ce

que je vous écris, à ce que vous a écrit le Roi. Ce que vous ferez de

contraire nous causera un véritable désespoir. Mes enfants se portent

assez bien, et la bonne Élisabeth, qui est pour nous comme un ange, doit

vous écrire par la même occasion.

«Adieu, je vous aime de tout mon cœur._

«MARIE-ANTOINETTE[452].»

La lourde responsabilité, l'énorme tâche, l'écrasant labeur pour une

femme: porter, dans la tempête, la fortune du Roi, et disputer au destin

ces lambeaux d'une monarchie, l'héritage d'un fils! Vaincue, rester

debout; désespérée, vouloir encore se refuser aux larmes, et se forcer à

la pensée; calculer, combiner, proposer, résoudre, émouvoir, persuader,

combattre sans repos, combattre devant soi et autour de soi, combattre

la versatilité du Roi toujours prête à s'échapper, combattre la voix de

l'émigration[453] dans la voix de la sœur du Roi qui se penche à son

oreille, reconquérir chaque jour Louis XVI sur lui-même et sur Madame

Élisabeth!

Madame Élisabeth était un homme aussi, mais non un homme d'État comme la

Reine. Il y avait du guerrier dans cette jeune femme qui devait mourir

en héros. Dans cette douce fille de Dieu, égarée sur les marches d'un

trône, dans cette vierge de charité, toute aux autres, toute au bonheur

de ses amis, dont la pitié semble une tendresse, dont la vie est une

bonne œuvre, il semble qu'il coure ce jeune sang du duc de Bourgogne, ce

sang auquel il a fallu un Fénelon pour le vaincre. Madame Élisabeth est

l'homme des Tuileries, qui conseille les partis violents, les risques

extrêmes. Sous l'outrage des événements, la révolte de sa conscience a

entraîné son cœur à ces sévérités sans merci dont le Jéhovah de

l'Écriture frappe les peuples rebelles. Trêve, accommodement, diplomatie

avec le nouveau pouvoir, Madame Élisabeth les repousse dès le

commencement de la Révolution, prête au martyre, mais prête au combat,

priant le Dieu des armées, et se demandant s'il n'est pas imposé aux

Rois de mourir pour la royauté. Il y a longtemps que, bravant l'horreur

des mots, Madame Élisabeth déclarait nettement:

«Je regarde la guerre civile comme nécessaire. Premièrement je crois

qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est divisé en

deux partis, toutes les fois que le parti le plus faible n'obtient la

vie sauve qu'en se laissant dépouiller, il est impossible de ne pas

appeler cela une guerre civile. De plus l'anarchie ne pourra jamais

finir sans cela: plus on retardera, plus il y aura de sang répandu.

Voilà mon principe; si j'étois roi, il seroit mon guide[454].»

Oui, la guerre, le jeu des épées, le jugement de Dieu, l'ensevelissement

d'une monarchie dans son drapeau, ou sa victoire au soleil, une victoire

qui la ramène en triomphe à tous ses droits d'hier, Madame Élisabeth ne

sait pas d'autre issue ni d'autre salut; et il faut lire dans son style

garçonnier et dans ses _grogneries_ de bonne humeur le mépris qu'elle

fait des espérances de la cour trompées par la mort de Mirabeau:

«3 avril 1791.

«Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la

Révolution y était approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien!...

Depuis trois mois il s'étoit montré pour le bon parti; on espéroit en

ses talens. Pour moi, quoique très-aristocrate, je ne puis regarder sa

mort que comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne crois pas

que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille

nous sauver. Je garde pour moi cette opinion parce qu'elle n'est pas

politique[455].»

Madame Élisabeth n'a pas varié. Confirmée, fortifiée par la marche des

événements dans la logique de ses instincts, elle n'attend plus rien

aujourd'hui pour la France et le Roi que de la France étrangère, de

l'épée des princes, du comte d'Artois. En cela, ses amitiés et ses

sympathies conspirent avec ses idées. Le comte d'Artois a pour Madame

Élisabeth ces grâces d'un cœur étourdi et d'une jeunesse un peu vive

dont les femmes les plus pieuses ne laissent pas que d'être touchées.

Ignorante des intrigues, moins éclairée que la Reine sur le secret et le

fond des hommes et des choses, il lui sourit de voir le restaurateur de

la liberté et du trône de Louis XVI en ce frère dont le nom revient si

souvent sous sa plume, en ce frère qu'elle aurait suivi s'il n'avait pas

fallu, pour le suivre, abandonner le Roi. Effrayée dans ses croyances

monarchiques par _les gens d'affaires_ de la Reine, par ce _vieux

renard_ de Mercy, tous ses efforts et toute son habileté se tournent

sans bruit et dans l'ombre à amener un rapprochement entre la Reine et

Coblentz:

«Pour parler plus clairement, rappelle-toi la position où s'est trouvé

ce malheureux père[456]: l'accident qui le mit dans le cas de ne pouvoir

plus régir son bien, le jeta dans les bras de son fils[457]. Le fils a

eu, comme tu sais, des procédés parfaits pour ce pauvre homme, malgré

tout ce que l'on a fait pour le brouiller avec sa belle-mère[458]. Il a

toujours résisté; mais il ne l'aime pas (elle). Je ne le crois pas

aigri, parce qu'il en est incapable; mais je crains que ceux qui sont

liés avec lui ne lui donnent de mauvais conseils. Le père est presque

guéri; ses affaires sont remontées, mais comme sa tête est revenue, dans

peu il voudra reprendre la gestion de son bien; et c'est là le moment

que je crains. Le fils qui voit des avantages à les laisser dans les

mains où elles sont, y tiendra: la belle-mère ne le souffrira pas; et

c'est ce qu'il faudroit éviter, en faisant sentir au jeune homme que,

même pour son intérêt personnel, il doit ne pas prononcer son opinion

sur cela, pour éviter de se trouver dans une position très fâcheuse. Je

voudrois donc que tu causasses de cela à la personne dont je t'ai parlé;

que tu la fisses entrer dans mon sens, sans lui dire que je t'en ai

parlé, afin qu'elle pût croire cette idée la sienne et la communiquer

plus facilement. Il doit mieux sentir qu'un autre les droits qu'un père

a sur ses enfants, puisque pendant longtemps il l'a expérimenté. Je

voudrois aussi qu'il persuadât au jeune homme de mettre un peu plus de

grâce vis-à-vis de sa belle-mère, seulement de ce charme qu'un homme

sait employer quand il veut et avec lequel il lui persuadera qu'il a le

désir de la voir ce qu'elle a toujours été. Par ce moyen, il s'évitera

beaucoup de chagrin et jouira paisiblement de l'amitié et de la

confiance de son père. Mais tu sais bien que ce n'est qu'en causant

paisiblement avec cette personne, sans fermer les yeux et allonger ton

visage que tu lui feras sentir ce que je dis. Pour cela, il faut que tu

sois convaincue toi-même. Relis donc ma lettre, tâche de la bien

comprendre, et pars de là pour faire ma commission. On te dira du mal de

la belle-mère: je le crois exagéré[459].»

Sans doute, il y a longtemps que la Reine a triomphé dans le cœur de

Madame Élisabeth de l'influence de madame de Marsan; il y a longtemps

que Madame Élisabeth s'est rendue à la bonté de sa belle-sœur, à tant de

vertus devenues sérieuses dans le malheur. La communion des périls a

jeté les deux femmes dans les bras l'une de l'autre; elles s'aiment, et

la vie de chacune est à l'autre. Mais ici il s'agit de plus que de

l'affection et du dévouement; il s'agit pour Madame Élisabeth d'un dogme

et d'une foi de son esprit: la restauration de la maison de Bourbon par

un Bourbon, cette contre-révolution par un prince français, qui était

précisément, dans la pensée plus libre et plus étendue de la Reine, la

ruine des princes eux-mêmes, et la ruine du Roi.

Le Roi! la Reine ne voit que lui pour le salut. Elle le met en avant

toujours, et seul, non tant pour les intérêts personnels du Roi que pour

la garde et la dignité de la royauté. La crainte d'un amoindrissement du

Roi est la crainte permanente de Marie-Antoinette, et, parmi tant

d'inquiétudes, celle de ses inquiétudes qui ne cesse de veiller. Elle

n'est préoccupée que de sauver le Roi de la reconnaissance d'une

délivrance, que de sauver d'une servitude l'avenir de la monarchie. La

déclaration d'une régence en faveur de Monsieur, d'une lieutenance

générale en faveur du comte d'Artois, la victoire de l'émigration enfin,

telles sont les alarmes de cette Reine, dont le désir éclate à chaque

phrase que le Roi _fasse quelque chose de grand_.

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 30 / 55 题