La famille royale aux Tuileries.--Les Tuileries.--La Reine et ses
enfants.--Instruction de la Reine pour l'éducation du Dauphin.--La Reine
prenant part aux affaires.--Mirabeau.--Négociations de M. de la Marck
auprès de la Reine.--Entrevue de la Reine et de Mirabeau à Saint-Cloud.
Le peuple emmenait la famille royale. Deux têtes de gardes du corps sur
des piques précédaient son triomphe. Les chansons, les ordures
accompagnaient la voiture qui traînait lentement le _boulanger_, la
_boulangère_ et le _petit mitron_. Sur le siège même, le comédien
Beaulieu insultait de mille pasquinades la famille royale[384]. La
Reine, les yeux secs, muette, immobile, défiait l'insulte comme elle
avait défié la mort. «J'ai faim!» dit le Dauphin qu'elle tenait sur ses
genoux; la Reine alors pleura.
Au bout de sept heures, le cortège arrivait enfin à l'Hôtel de ville; et
comme, en répétant aux Parisiens la phrase de Louis XVI: «C'est toujours
avec plaisir et avec confiance que je me vois au milieu des habitants de
ma bonne ville de Paris,» Bailly oubliait le mot: confiance, _Répétez
avec confiance_, lui disait la Reine avec la présence d'esprit d'un
roi[385].
Les Tuileries devaient être la nouvelle résidence de la famille royale.
Rien n'était prêt pour des hôtes dans ce palais sans meubles, abandonné
depuis trois règnes. Les dames de la Reine passaient la première nuit
sur des chaises, Madame et la Dauphine sur des lits de camps. Le
lendemain, la Reine s'excusait auprès des visiteurs du dénûment des
lieux: _Vous savez que je ne m'attendais pas à venir ici!_ disait-elle
avec un regard et d'un ton qui ne pouvait s'oublier[386].
Des meubles arrivaient de Versailles, et l'installation se faisait. Le
Roi prenait trois pièces au rez-de-chaussée sur le jardin; la Reine
avait ses appartements près des appartements du Roi. En bas était son
cabinet de toilette, sa chambre à coucher, le salon de compagnie; à
l'entresol, sa bibliothèque garnie de ses livres de Versailles;
au-dessus, l'appartement de Madame, séparé de la chambre à coucher du
Roi par la chambre où couchait le Dauphin. Après le salon de compagnie
venait le billard, puis des antichambres. La gouvernante des enfants de
France, madame de Lamballe, MM. de Chastellux, d'Hervilly, de
Roquelaure, habitaient le rez-de-chaussée, au pavillon de Flore; Madame
Élisabeth, le premier étage; mesdames de Mackau, de Grammont, d'Ossun,
et d'autres personnes de la maison ou du service, les étages supérieurs.
Au premier étage du palais se trouvaient la salle des gardes, le lit de
parade, et des appartements ayant la même destination et le même usage
que la galerie de Versailles[387].
Aux premiers jours de son séjour aux Tuileries, la Reine se trouva sans
force contre la douleur; son énergie pliait sous l'humiliation de la
royauté. Le lendemain de son arrivée, à la réception du corps
diplomatique, essayant de parler, elle suffoquait de sanglots[388]. Les
livres, la lecture, ne pouvaient la distraire du souvenir et de
l'horreur des journées d'Octobre. Pour échapper au temps, pour occuper
au moins son activité physique, elle recourait à son aiguille; elle se
jetait à de grands travaux de tapisserie et les avançait avec fureur.
Mais elle ne pouvait fuir sa pensée, cette pensée, dont ce fragment
d'une lettre à la duchesse de Polignac nous confie les angoisses et le
découragement:
«... _Vous parlez de mon courage; il en faut moins pour soutenir les
moments affreux oh je me suis trouvée que pour supporter journellement
notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous
ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon
cœur ne tenoit par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes
amis, je désirerois succomber; mais vous autres me soutenez; je dois
encore ce sentiment à votre amitié. Mais moi, je vous porte à tous
malheur, et vos peines sont pour moi et par moi_[389].»
Ses amis, son mari, ses enfants surtout la soutenaient et l'aidaient à
revenir au courage.
Où est l'âme de Marie-Antoinette, aux premiers jours de la Révolution?
Où est son esprit, où est son cœur, pendant que la Bastille croule, que
les hommes s'agitent, que les choses conspirent, que la fatalité
commence? Esprit, cœur, son âme tout entière est à ses enfants[390]; et
les tendresses inquiètes, et les chers soucis d'une mère penchée sur un
fils menacé d'une couronne, emplissent toute cette Reine de leurs seules
alarmes. Il semble que la Révolution ne soit pour elle qu'un
avertissement providentiel qui révèle à ses indulgences maternelles la
gravité et la responsabilité des grands devoirs d'une maternité royale.
C'est quelques jours après le 14 juillet, dans les colères, dans les
ivresses du peuple et de la cour, que Marie-Antoinette trouve le courage
et le sang-froid de tracer pour madame de Tourzel ce long portrait moral
du Dauphin, cette instruction où elle a la force d'être impartiale, de
ne rien voiler et de tout dire, pour donner à sa gouvernante toutes ces
lumières, toutes ces armes: la seconde vue d'une mère qui aime assez son
fils pour le juger.
«24 juillet 1789.
«_Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jours. Je ne parle pas ni
de sa taille, ni de son extérieur, il n'y a qu'à le voir. Sa santé a
toujours été bonne, mais, même au berceau, on s'est apperçu que ses
nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire
faisoit effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents, mais
elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux dernières,
et je crois que c'étoit à la sixième, qu'à Fontainebleau il a eu une
convulsion. Depuis il en a eu deux, une dans l'hiver de 87 à 88, et
l'autre à son inoculation; mais cette dernière a été très-petite. La
délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé
lui fait toujours peur; il a peur, par exemple, des chiens parce qu'il
en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai jamais forcé à en voir,
parce que je crois qu'à mesure que sa raison viendra, ses craintes
passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très
étourdi, très léger, et violent dans ses colères; mais il est bon
enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas.
Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner
un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise avec
quelqu'un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses impatiences et
colères, pour paroître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité
quand il a promis une chose; mais il est très indiscret, il répète
aisément ce qu'il a entendu dire, et souvent sans vouloir mentir il
ajoute ce que son imagination lui a fait vois. C'est son plus grand
défaut, et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète,
il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la
fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on voudra.
Mais la sévérité le révolteroit, parce qu'il a beaucoup de caractère
pour son âge; et, pour donner un exemple, dès sa plus petite enfance le
mot pardon l'a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu'on voudra
quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera qu'avec des
larmes et des peines infinies. On a toujours accoutumé mes enfants à
avoir grande confiance en moi, et quand ils ont eu des torts, à me les
dire eux-mêmes. Cela fait qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et
affligée de ce qu'ils ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à
ce que oui, ou non, prononcé par moi, est irrévocable, mais je leur
donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne
puissent pas croire que c'est l'humeur de ma part. Mon fils ne sait pas
lire, et apprend fort mal; mais il est trop étourdi pour s'appliquer. Il
n'a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela
continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont. Il
aime sa sœur beaucoup, et a bon cœur. Toutes les fois qu'une chose lui
fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque
chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de
même. Il est né gai. Il a besoin pour sa santé d'être beaucoup à l'air,
et je crois qu'il vaut mieux pour sa santé le laisser jouer et
travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin.
L'exercice que les petits enfants prennent en courant, en jouant à l'air
est plus sain que d'être forcés à marcher, ce qui souvent leur fatigue
les reins.
Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois sous-gouvernantes,
mesdames de Soucy, belle-mère et belle-fille, et madame de Villefort.
Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte, mais
mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà
quelques années qu'elle n'est plus avec ma fille; mais avec le petit
garçon il n'y a pas d'inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et
même un peu sévère, avec l'enfant: Madame de Villefort est tout le
contraire, car elle le gâte; elle a au moins aussi mauvais ton, et plus
même, mais à l'extérieur. Toutes sont bien ensemble.
Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l'enfant. Mais
madame Lemoine, une caillette et bavarde insoutenable, contant tout ce
qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal.
Madame Nouville a un extérieur agréable, de l'esprit, de l'honnêteté;
mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante.
Brunier le médecin a ma grande confiance toutes les fois que les enfants
sont malades, mais hors de là il faut le tenir à sa place; il est
familier, humoriste et clabaudeur.
L'abbé d'Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils,
mais du reste il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour être
auprès de mes enfans. C'est ce qui m'a décidée dans ce moment à lui
retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s'établisse hors
les heures des leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a donné le
plus de peine à madame de Polignac, et encore n'en venoit-elle toujours
à bout, car c'étoit la société des sous-gouvernantes. Depuis dix jours
j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé qui m'ont fort déplu.
Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle; mais je
ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il
s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre, mais je ne
saurois pas dire exactement par qui; il y a cependant une madame
Belliard qui ne se cache pas de ses sentiments: sans soupçonner personne
on peut s'en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et
tranquille.
Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre.
Madame Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, la
sert avec zèle; mais sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je ne
la chargerois jamais que de son service. Elle tient du caractère de son
mari. De plus, elle est avare, et avide de petits gains qu'il y a à
faire dans la chambre.
Sa fille, madame Tréminville, est une personne d'un vrai mérite.
Quoiqu'âgée seulement de vingt sept ans, elle a toutes les qualités d'un
âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance, et je ne l'ai pas
perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps qu'elle n'est pas avec ma
fille, elle l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites
filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c'est
elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de l'abbé
d'Avaux. Elle en est fort en état, et puis que j'ai le bonheur d'en être
sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma fille l'aime
beaucoup, et y a confiance.
Les sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est bien
plus tranquille que l'autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais
elles sont surveillées par leur mère l'une à ma fille, l'autre par
madame le Moine.
Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument
insignifiants; mais comme ils n'ont rient à faire que le service, et
qu'ils ne restent point dans sa chambre par de là, cela m'est assez
insignifiant_[391].»
Un billet confidentiel de Marie-Antoinette répète ce même jugement sans
faiblesse sur son fils. Il nous montre la mère dans l'exercice de son
autorité, s'efforçant de vaincre les rébellions de l'enfant, de gronder
ses colères, tremblant et cependant tâchant de ne pas faiblir dans ce
grand mandat d'élever un roi:
«Ce 31 août.
«_Il m'a été impossible, mon cher cœur, de revenir de Trianon, j'ai
beaucoup trop souffert de ma jambe. Ce qui vient d'arriver à Monsieur le
Dauphin ne m'étonne point. Le mot pardon l'irritoit dès sa plus tendre
enfance, et il faut s'y prendre avec de grandes précautions dans ses
colères. J'approuve entièrement ce que vous avez fait; mais qu'on
l'ammene et je lui ferai sentire combien toutes ses révoltes m'afflige.
Mon cher cœur, notre tendresse doit estre sévère pour cet enfant; il ne
faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons l'élever,
mais pour le pays. Les premières impressions sont si fortes dans
l'enfance que, en vérité, je suis effrayée quand je pense que nous
élevons un roi. Adieu, mon cher cœur, vous sçavez si je vous aime_[392].
«MARIE-ANTOINETTE.»
Plus tard, après Octobre, retirée aux Tuileries, ne paraissant plus en
public, la Reine se donnait encore mieux à ses enfants. Elle devenait
dans sa retraite l'institutrice et la gouvernante de sa fille, passant
ses matinées à surveiller leçons, les appuyant, les expliquant avec ce
sens et cette façon des mères qui font l'étude à leur image, douce,
familière et caressante. Puis elle donnait ses soins à son fils, trop
jeune pour apprendre, mais qu'elle formait déjà à plaire, cherchant à le
douer de cette amabilité, de cet accueil qui avaient gagné à sa mère le
cœur de la France; développant en lui toutes ces séductions de l'enfance
qui enchantent et désarment les passions d'un peuple. C'était la plus
grande consolation de ses chagrins que ce joli enfant, auquel il
suffisait de rire pour que la Révolution lui pardonnât; c'était le
meilleur de ses journées que le moment où, accompagnant le Dauphin sur
la terrasse au bord de l'eau, dans ce jardin alors appelé jardin du
Dauphin, elle s'oubliait à le regarder s'amusant avec sa sœur des
canards qui plongeaient dans le bassin, ou bien des oiseaux qui volaient
en chantant dans la grande volière[393]. Quelle douce émotion, puis
quels baisers de la Reine, quand, s'échappant de ses mains, le Dauphin
courait à M. Bailly qui entrait chez le Roi: «Monsieur Bailly, lui
disait l'enfant, que voulez-vous donc faire à papa et à maman? Tout le
monde pleure ici...[394].» Et plus tard, quel orgueil, quelles joies
d'une mère, des scènes pareilles à la scène charmante racontée par
Bertrand de Molleville: le Dauphin chantant, folâtrant et jouant dans la
chambre de la Reine avec un petit sabre de bois et un petit bouclier, on
vient le chercher pour souper; en deux sauts il est à la porte. «_Eh
bien! mon fils_, fait la Reine en le rappelant, _vous sortez sans faire
un petit salut à M. Bertrand?_--Oh! maman, répond l'enfant avec un
sourire et toujours sautant, c'est parce que je sais bien qu'il est de
nos amis, M. Bertrand... Bonsoir, monsieur Bertrand!» Le Dauphin parti:
_N'est-ce pas, qu'il est bien gentil, mon enfant, monsieur Bertrand?_
disait la Reine au ministre, _il est bien heureux d'être aussi jeune; il
ne sent pas ce que nous souffrons et sa gaieté nous fait du
bien_...[395].
Mais quelles terreurs traversaient les joies maternelles de
Marie-Antoinette, ses seules joies! Chaque semaine, chaque jour
apportait la menace et le détail de nouvelles journées d'Octobre. La
Reine tremblait sans cesse, non pour elle, mais pour ses enfants. La
nuit du 13 avril 1790, la nuit pour laquelle la Fayette a annoncé une
attaque du château, le Roi, accouru chez la Reine au bruit de deux coups
de fusil, ne la trouve pas. Il entre chez le Dauphin: la Reine le tenait
dans ses bras et pressé contre elle. «Madame, dit le Roi, je vous
cherchais et vous m'avez bien inquiété.--_Monsieur, j'étais à mon
poste_,» répond la mère en montrant son fils[396].
* * * * *
La Reine ne quittait plus ses enfants. Elle ne sortait des Tuileries que
pour des courses de charité dans Paris, emmenant son fils et sa fille au
faubourg Saint-Antoine, à la manufacture des glaces; les formant à
l'exemple de sa bienfaisance; leur apprenant à donner, comme elle, avec
de bonnes paroles. Une autre fois, elle les emmenait à la manufacture
des Gobelins, dans ce quartier de misère qui entendait dire à la Reine:
_Vous avez bien des malheureux, mais les moments où nous les soulageons
nous sont bien précieux_[397]. Elle menait encore ses enfants aux
Enfants trouvés, pour leur apprendre qu'il était des malheureux de leur
âge. Elle faisait le bien chaque jour, dégageant du Mont-de-Piété les
pauvres garde-robes et les paquets de linge[398], saisissant, pour
soulager le peuple, toute occasion heureuse, comme la première communion
de sa fille; semant autour d'elle les bonnes œuvres jusqu'au 9 août, où
la Reine de France empruntera un assignat de 200 livres pour faire une
aumône!
Mais si la mère avait son poste, la Reine aussi avait ses devoirs.
Dernier tourment de cette vie douloureuse! Marie-Antoinette ne peut se
donner à ses chagrins et se laisser aller, sans mouvement, au désespoir,
à la paresse, au repos des grandes douleurs. La Reine doit à toute heure
se posséder, se vaincre et se surmonter. Elle doit, telle est la
position que lui fait la faiblesse de Louis XVI, conseiller à tout
moment le Roi et le faire à tout moment vouloir. Il faut qu'elle assiste
au Conseil dans les délibérations importantes, qu'elle pèse les projets,
qu'elle estime les espérances; qu'elle lise les Mémoires des royalistes,
qu'elle en saisisse le point de vue et les moyens, qu'elle en expose au
Roi les chances et les dangers; qu'elle cherche et qu'elle discute avec
M. de Ségur, avec le comte de la Marck, avec M. de Fontanges, le salut
du Roi, des siens et du royaume; qu'elle perce et discerne les intérêts,
les vanités, les folies, qu'elle combatte les imprudences des uns, les
promesses des autres, les ambitions de tous; qu'elle aiguillonne le
dévouement et retienne le zèle; qu'elle enchaîne les dispositions
républicaines des ministres, qu'elle encourage le grand parti des
timides, qu'elle arrête les tentatives des émigrés, qu'elle interroge
l'Europe... Il lui faut enfin décider le Roi à agir, et, sinon à agir,
du moins à se retirer dans une place forte et à laisser agir.
Le séjour des Tuileries était insupportable l'été. La famille royale
obtenait la permission d'aller à Saint-Cloud. Ce voyage fut comme une
trêve aux ennuis de la Reine; et pourtant ce n'était plus l'ancien salon
de Saint-Cloud, tout peuplé d'amis: «_le triste salon que ce salon du
déjeûné, autrefois si gai!_[399]» mais c'était un peu de liberté, de
l'air, des jardins sans cris, sans peuple... La Reine reprenait avec
plus de courage et d'espérance l'œuvre commencée aux Tuileries. Elle
essayait de décider le Roi à partir. Le Roi cédait, promettait; puis,
les malles faites, il se dérobait à sa parole. Et la Reine le voyait
avec terreur attendre la République comme il avait attendu Octobre,
quand le génie de la Révolution demandait audience à la Reine.
Un matin, c'était au mois de septembre 1789, Mirabeau venait chez un
ami: «Mon ami, lui disait-il, il dépend de vous de me rendre un grand
service, je ne sais où donner de la tête. Je manque du premier écu.
Prêtez-moi quelque chose.» Et Mirabeau emportait un rouleau de cinquante
louis de chez M. de la Marck[400].
Aussitôt M. de la Marck courait aboucher la conscience de Mirabeau avec
la cour. Aux ouvertures que M. de la Marck faisait faire par madame
d'Ossun auprès de la Reine, à ces paroles qu'il lui faisait porter,
«qu'il s'était rapproché de Mirabeau pour le préparer à être utile au
Roi, lorsque les ministres se verraient forcés de se concerter avec
lui,» la Reine répondait elle-même à M. de la Marck: «_Nous ne serons
jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible
extrémité de recourir à Mirabeau._»
Mirabeau ne tardait pas à s'impatienter qu'on ne le marchandât pas
encore, et il laissait tomber dans l'oreille de M. de la Marck, pour
effrayer la cour: «À quoi donc pensent ces gens-là? Ne voient-ils pas
les abîmes qui se creusent sous leurs pas?...»--«Tout est perdu,
disait-il encore à la fin de septembre: le Roi et la Reine y périront,
et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres... oui, oui, on
battra leurs cadavres[401]!...» Bientôt il montait à la tribune, et là,
faisant tonner la menace, il appelait la colère populaire sur la Reine à
propos du repas des gardes du corps. Il avait déchaîné les journées
d'Octobre!
Au mois d'avril 1790, le lendemain du jour où Mirabeau avait eu une
entrevue secrète avec le compte de Mercy chez M. de la Marck, M. de la
Marck était mandé chez la Reine. La Reine lui disait que «depuis deux
mois elle avait, conjointement avec le Roi, pris la résolution de se
rapprocher du comte de Mirabeau»; et tout aussitôt, avec un accent
d'embarras, elle demandait à M. de la Marck s'il croyait que Mirabeau
n'avait point eu part aux horreurs des journées des 5 et 6 octobre.
L'ami de Mirabeau se hâtait d'affirmer qu'il avait passé ces deux
journées en partie avec lui, et qu'ils dînaient ensemble tête à tête
précisément lorsque l'on annonça l'arrivée de la populace de Paris à
Versailles: «_Vous me faites plaisir,_--disait la Reine, que le ton de
M. de la Marck rassurait et persuadait un moment;--_j'avais grand besoin
d'être détrompée sur ce point_.»
Mirabeau envoyait sa première note à la cour, et M. de la Marck venait
s'informer auprès de la Reine de l'effet de cette première note. La
Reine assurait M. de la Marck de la satisfaction du Roi. Elle lui
parlait de l'éloignement du Roi de vouloir recouvrer son autorité dans
toute l'étendue qu'elle avait eu autrefois; elle lui disait combien il
croyait peu que cela fût nécessaire et à son bonheur personnel et au
bonheur de ses peuples. Puis elle questionnait M. de la Marck sur ce
qu'il y aurait de mieux à faire pour que M. de Mirabeau fût content
d'elle et du Roi. M. de la Marck venait demander ses conditions à
Mirabeau. Ses dettes payées, Mirabeau ne demandait que cent louis par
mois pour arrêter la Révolution. Le jour où M. de la Marck retournait
auprès de la Reine, la Reine lui disait: «_En attendant que le Roi
vienne, je veux vous dire qu'il est décidé à payer les dettes du comte
de Mirabeau_.» Peu après, le Roi confirmait cette promesse, promettait
en sus 6,000 livres par mois, et donnait à M. de la Marck, devant la
Reine, quatre billets de sa main, chacun de 250,000 livres, qui ne
devaient être remis à Mirabeau qu'à la fin de la session «s'il me sert
bien,» disait le Roi[402]. Ainsi Mirabeau était acheté, et il
n'échappait même pas à la honte d'être acheté à forfait.
Pendant toute cette négociation, d'un jour à un autre jour, d'une heure
à l'heure suivante, que de variations dans la pensée de la Reine! Le
malheur ne l'avait point encore guérie de la mobilité d'esprit. Elle
flottait, elle errait de l'espérance à la crainte, de la foi au doute.
Elle s'abandonnait aux promesses de Mirabeau, puis elle en repoussait
les assurances. M. de la Marck, M. de Mercy venaient de la convaincre;
elle s'étonnait de désespérer. Hier, elle se disait qu'un homme si
puissant pour le mal serait tout-puissant pour le bien; aujourd'hui elle
se demandait si la royauté ne donnait pas un exemple de scandale en
descendant à payer un tribun, et elle se prenait à douter que Dieu bénît
de tels marchés. Tantôt, tout entière au présent, oubliant la Révolution
comme si la monarchie allait avoir un intendant pour s'occuper de cela,
elle retrouvait avec ses amis le passé, son rire, son confiant abandon,
sa malice et sa grâce; tantôt l'avenir s'emparait d'elle et agitait ses
nuits. Cependant, la négociation terminée, c'était l'espérance qui
triomphait en elle: elle espérait un moment follement comme le Roi.
Mirabeau s'était mis à l'œuvre. Mais, pendant que, pour gagner son
argent, il envoyait à la cour notes sur notes[403], vains conseils où
tout ce qui n'est pas menace n'est que ténèbres; pendant qu'il
bondissait à la tribune pour sauver son honneur; pendant que, mal à
l'aise et grondant dans ce rôle à deux faces, il s'agitait et se
précipitait de tous côtés, haletant, furieux et ne suffisant pas à son
génie, brûlant ses jours, brûlant ses nuits, parlant, écrivant, dictant,
vivant, sans pouvoir rassasier son âme de fatigues ni son corps de
débauches, un sentiment confus se faisait jour dans les orages de son
cœur. Un désir étrange, irrité chaque jour, le poussait à s'approcher de
la Reine. Sa parole changeait tout à coup pour elle; sa plume trouvait
en parlant d'elle l'admiration, l'enthousiasme. Mirabeau voulait voir
Marie-Antoinette. Et M. de Mercy obtenait de Marie-Antoinette qu'elle
vît Mirabeau à Saint-Cloud[404] le 3 juillet 1790.
Quel moment! quelle entrevue! Il est donc devant la Reine, l'homme de la
Révolution auquel il a fallu acheter le salut de la monarchie, l'homme
couvert de crimes et de gloire, l'homme qui a dit dédaigneusement de la
femme de son roi: «Eh bien! qu'elle vive!» l'homme d'Octobre, cet homme
que la Reine appelle «_le monstre!_» À son aspect, la Reine n'a pu
retenir un mouvement d'horreur: la voilà balbutiante, et se rappelant à
peine la flatterie qu'elle répétait en venant: _Quand on parle à un
Mirabeau_[405]... Lui pourtant, fier de cette terreur, enivré de tant
d'honneur que lui faisait le destin, ému, troublé auprès de cette Reine
suppliante qui commandait au sang de Marie-Thérèse et ne commandait plus
à ses larmes, ébloui de son aventure, transporté d'émotions et de pitiés
orgueilleuses, croyant un moment donner ce dévouement qu'il avait vendu,
il défiait l'histoire et la fatalité, il assurait Marie-Antoinette de la
providence de son génie, il jurait que Mirabeau lui apportait l'avenir!
Rêves, chimères, illusions! Fanfaron, qui, pour avoir mené le torrent où
le torrent voulait aller, croyait pouvoir le remonter! Les événements
n'étaient plus aux mains des hommes; et ce misérable enivré, qui
promettait un trône au fils de la Reine de France, était déjà promis à
la mort.