II

Chagrins maternels de Marie-Antoinette.--Mort du Dauphin. Éloignement de

la Reine du salon de madame de Polignac.--La comtesse

d'Ossun.--Séparation de la Reine et des Polignac, après la prise de la

Bastille.--Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.--La

Révolution et la Reine.--Plan d'assassinat de la Reine.--Le 5

octobre.--Le 6 octobre.--MM. de Miomandre et du Repaire.--La Reine au

balcon de Versailles.--Réponses de la Reine au Comité des recherches et

au Châtelet.

Les fureurs d'un peuple, les haines de la France, les intérêts de

l'Europe conjurés contre Marie-Antoinette, le présent la tourmentant

d'alarmes, l'avenir l'inquiétant de menaces et de pressentiments,

Marie-Antoinette ne trouvait point même un refuge et une paix dans son

cœur. En ces dernières années, elle avait été abandonnée de ces joies

sereines de la maternité qui, avec des caresses d'enfant, consolent de

tout souci et font envoler tout chagrin. Il y avait un an qu'elle avait

perdu sa dernière fille, sa petite Sophie, et il semblait que cette mort

était le commencement de ses malheurs. Aujourd'hui, le Dauphin se meurt

lentement, à chaque jour, presque à chaque heure, torturant

d'inquiétudes et d'espérances, de retours de confiance et de retours

d'angoisses ce pauvre cœur de la Reine, poursuivi d'une certitude

horrible et qui veut douter encore. Le douloureux spectacle pour cette

mère éprouvée! Cet enfant tout à l'heure plein de vie, si beau de santé,

de vivacité, d'intelligence, pâlissant, maigrissant, perdant sa beauté,

disputant sa vie! Sous le mal et les souffrances, tout s'en va, et ses

belles couleurs, et sa joie active. Ses jambes deviennent trop faibles

pour porter cette petite taille hier si souple et si droite sous son

petit habit de matelot; il se courbe, il se voûte, et le voilà si

défiguré que la Reine, en qui saigne l'orgueil des mères, cache ce

pauvre enfant qui se traîne vers la mort et dont on rit.

Et la mère écrivait cette lettre désolée à son frère Joseph II, le 22

février:

«_Mon fils aîné me donne bien de l'inquiétude, mon cher frère. Quoiqu'il

ait été toujours faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise

qu'il éprouve. Sa taille s'est déraugée et pour une hanche qui est plus

haute que l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu

déplacées et en saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la

fièvre et est fort maigri et affaibli. Il est certain que le travail de

ses dents est la principale cause de ses souffrances. Depuis quelques

jours, elles ont fort avancé, il y en a une même entièrement percée, ce

qui donne un peu d'espérance. On en donne aussi pour le rétablissement

de sa taille à mesure que les forces reviendront. Le Roi a été

très-faible et maladif pendant son enfance, l'air de Meudon lui a été

très-salutaire, nous allons y établir mon fils. Pour le cadet, il a

exactement en force et en santé tout ce que son frère n'en a pas assez;

c'est un vrai enfant de paysan, grande, frais et gros_...[358].»

Puis ces pauvres petits êtres, disgraciés par la mort avant d'être pris

par elle, ont des impatiences, des caprices, des éloignements que la

maladie fait en eux, et qui déchirent les cœurs qui les entourent. Cette

dernière douleur ne manqua pas aux douleurs de la mère, qui le 4 juin

1789 n'avait plus qu'un fils.

* * * * *

C'était encore aux Polignac que la Reine devait ce peu de tendresse,

cette froideur des derniers baisers de son enfant mourant. Le petit

malade, obéissant aux haines du duc d'Harcourt, son gouverneur, avait

pris en aversion madame de Polignac jusqu'à détester les odeurs qu'elle

portait[359]. Il y avait comme une fatalité dans cette liaison de la

Reine avec les Polignac. Et que de mal déjà lui avait fait sa favorite!

Ce salon de madame de Polignac, où la Reine avait tenu sa cour de femme,

avait réuni, de moins en moins, avec les années, la société qu'il eût

convenu à la Reine d'y rencontrer. La négligence, les oublis de madame

de Polignac sur ce point étaient allés si loin que, quatre ans avant la

Révolution, en 1785, la Reine, avant d'aller chez madame de Polignac,

envoyait toujours un de ses valets de chambre s'informer des noms des

personnes présentes; et il n'était pas rare que la Reine s'abstint

d'après la réponse. La Reine s'étant hasardée une fois à parler à madame

de Polignac du peu de plaisir qu'elle avait à trouver chez elle

certaines figures, madame de Polignac, sortant de sa douceur, osait

répondre à la Reine: «Je pense que parce que Votre Majesté veut bien

venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en

exclure mes amis.»--_Je n'en veux pas pour cela à madame de Polignac_,

disait plus tard la Reine en rapportant cette réponse, _dans le fond

elle est bonne, et elle m'aime; mais ses alentours l'ont

subjuguée_[360].

C'est alors que la Reine avait pris peu à peu ses habitudes dans le

salon de la comtesse d'Ossun, sa dame d'atours, sœur du duc de Grammont,

nièce du duc de Choiseul. Madame d'Ossun n'avait rien de brillant dans

l'esprit ni dans les manières, mais elle était une personne parfaitement

vertueuse et parfaitement douce, sans intrigues, sans exigences, ne

demandant rien ni pour elle ni pour les siens, occupée seulement de

plaire à la Reine, empressée bientôt à se dévouer pour elle, et dénoncée

aux vengeances de la Révolution par l'_Orateur du peuple_. La Reine

venait donc et amenait ce qui lui restait d'amis dans l'appartement de

madame d'Ossun, très-rapproché du sien. Elle s'y trouvait libre, à

l'aise, sans crainte de conseil et de domination; et reprenant, avec sa

liberté, sa gaieté et sa jeunesse, elle arrangeait chez madame d'Ossun

de petits concerts, où elle faisait sa partie et où elle retrouvait un

plaisir qu'elle ne connaissait plus[361].

La Reine, en s'éloignant du salon de madame de Polignac, n'avait pas

gardé rancune à madame de Polignac; elle l'aimait encore, et restait

fidèle à son amitié. Mais la société de madame de Polignac, toute liée

de parenté qu'elle était avec madame d'Ossun, ne pouvait voir sans dépit

cette faveur nouvelle de la dame d'atours de la Reine. Les mots, les

couplets, la satire se glissèrent et s'enhardirent dans le salon de

l'ancienne favorite de la Reine, et l'ingratitude, à la fin, y faisait

asseoir la médisance[362].

La Bastille prise, la Révolution victorieuse, les cris de mort s'élevant

de toutes parts contre les Polignac, le danger de celle qui avait été

son amie, ôtaient à la Reine le ressentiment, le souvenir même de tous

ses griefs. Elle faisait appeler M. et madame de Polignac, le 16

juillet, à huit heures du soir, et leur demandait de partir dans la nuit

même. À ce mot, la fierté des Polignac se réveille avec leur

reconnaissance. Partir, laisser leur bienfaitrice, quand les jours de

malheur sont venus, fuir quand le péril commence, n'est-ce pas déserter?

La femme et le mari refusent de céder au vœu de la Reine.

Marie-Antoinette alors les prie, les supplie, les conjure, mêlant les

larmes aux prières; au nom de son intérêt même, elle leur ordonne de

partir: _Venez, Monsieur_,--dit-elle au Roi qui entre,--_venez m'aider à

persuader à ces honnêtes gens, à ces fidèles sujets, qu'ils doivent nous

quitter_. Et, aidée du Roi, elle obtient enfin que son amie l'abandonne.

En ces derniers embrassements, l'amitié de la Reine se retrouvait tout

entière et revenait à ses anciennes tendresses. À minuit, au moment où

elle allait quitter le château, madame de Polignac recevait ce mot de la

Reine: _Adieu, la plus tendre des amies! Que ce mot est affreux! mais il

est nécessaire. Adieu! je n'ai que la force de vous embrasser_[363]. Et

madame de Polignac partait, emportant pour M. Necker la lettre qui le

rappelait au ministère, la lettre où Louis XVI lui demandait de revenir

prendre sa place auprès de lui, «comme la plus grande preuve

d'attachement qu'il pouvait lui donner.»

Toute la pensée de la Reine appartient aux fugitifs, à leur voyage, à

leur fuite, à leur salut:

«_Un petit mot seulement, mon cher cœur, je ne peu résister au plesir de

vous embrasser encore. Je vous ai écrit, il y a trois jours, par M. de

M..., qui me fait voir toutes vos lettres et avec qui je ne cesse de

parler de vous. Si vous saviez avec quelle anxiété nous vous avons

suivie et quel joie nous avons éprouvé en vous sachant en sûreté; cette

fois je ne vous ai donc pas porté malheur. On est tranquille depuis que

je vous ai écrit, mais en vérité tout est bien sinistre. Je me console

en embrassant mes enfants, en pensant à vous, mon cher cœur_[364].»

La Reine court au-devant des nouvelles de son amie, que lui apporte le

baron de Staël; elle ne se lasse point de lui écrire, et, lui écrivant,

elle croit lui parler encore.

«Ce 29 juillet 1789.

«_Je ne peu laisser passer, mon cher cœur, l'occasion sure, sure, qui se

présente de vous écrire encore une fois aujourd'hui. C'est un plaisir si

grand pour moi que j'ai remercier cent fois mon mari de m'avoir envoyé

sa lettre. Vous savez si je vous aime et si je vous regrette, surtout

dans les circonstances présentes. Les affaires ne paroissent pas prendre

une bonne tournure. Vous avez sçu, sans doute, ce qui s'est passé le 14

juillet; le moment a été affreux et je ne peu me remettre encore de

l'horreur du sang répandu. Dieu veuille que le Roi puisse faire le bien

dont il est uniquement occupé! Le discours qu'il a prononcer à

l'Assemblée a déjà produit beaucoup d'effet. Les honnêtes gens nous

soutiennent; mais les affaires vont vite et entraînent on ne sait où.

Vous ne sauriez vous imaginer les intrigues qui s'agitent autour de

nous, et je fais tous les jours des découvertes singulières dans ma

propre maison. O mon amie! que je suis triste et affligée. M._ (Necker)

_arrive à l'instant; il vous a vue et m'a parlé de vous. Son retour a

été un vrai triomphe; puisse-t-il nous aider a prévenire les scènes

sanglantes qui désolent ce beau royaume! Adieu, adieu, mon cher cœur, je

vous embrasse de toute mon âme, vous et les vôtres_.

«MARIE-ANTOINETTE[365].»

Le 13 août, la Reine mandait à madame de Polignac:

«_Je vois que vous m'aimez toujours. J'en ai grand besoin, car je suis

bien triste et affligée. Depuis quelques jours, les affaires paroissent

prendre une meilleure tournure; mais on ne peu se flatter de rien, les

méchants ont un si grand intérêt, et tous les moyens de retourner et

empêcher les choses les plus justes; mais le nombre des mauvais esprits

est diminué, ou au moins tous les bons se réunissent ensemble, de toutes

les classes et de tous les ordres: c'est ce qui peut arriver de plus

heureux... Je ne vous dis point d'autre nouvelle, parce qu'en vérité

quand on est au point ou nous en sommes et surtout aussi éloigniez l'une

de l'autre, le moindre mot peut ou trop inquietter ou trop rassurer;

mais comptez toujours que les adversités n'ont pas diminué ma force et

mon courage_...[366].»

Un autre jour la reine écrit à son amie: «_Ma santé se soutient encore,

mais mon âme est accablée de peine, de chagrins et d'inquiétudes; tous

les jours j'apprends de nouveaux malheurs; un des plus grands pour moi

est d'être séparée de tous mes amis; je ne rencontre plus des cœurs qui

m'entendent_.» La reine mande encore à madame de Polignac: «_Toutes vos

lettres à M. de ... me font grand plaisir, je vois au moins de votre

écriture; je lis que vous m'aimez, cela me fait du bien_...[367].»

C'est en toutes ces lettres de la Reine, qui courent après les fugitifs,

le même langage, la même tendresse. Il semble que ces amis aient emporté

quelque chose de son cœur, tant le cœur de la Reine vit avec eux! Rien

de ce qui les touche, nul de ceux qu'ils aiment n'est oublié par elle.

Elle prend sa part de tous les intérêts, de tous leurs attachements. Aux

témoignages de son amitié la Reine associe les témoignages de ceux qui

l'entourent. Tantôt elle met à ses lettres le sceau de deux lignes du

roi; ou bien elle fait place au bon souvenir de Madame Élisabeth,

souvent même elle serre ses lignes pour introduire de l'écriture de ses

enfants, comme si la Reine voulait déjà les préparer à l'héritage des

amitiés de leur mère! À la troisième page d'une lettre de la Reine, il y

a trois lignes d'une écriture d'enfant: «Madame, j'ai été bien fâchée de

savoir que vous étiez partie, mais soyez bien sûre que je ne vous

oublierai jamais.» Marie-Antoinette a repris la plume des mains de sa

fille, et a ajouté au-dessous: «_C'est la simple nature qui lui a dictez

ces trois lignes; cette pauvre petite entroit pendant que j'écrivois; je

lui ai proposé d'écrire et je les laisséez toute seule; aussi ce n'est

pas arrangé, c'est son idée, et j'ai mieux aimé vous l'envoyer ainsi.

Adieu, mon cher cœur_[368].»

Cette correspondance de la Reine avec madame de Polignac, est l'honneur

de l'amitié; elle en est le chef-d'œuvre. «Ce n'est pas arrangé,» comme

dit la Reine du billet de sa fille, «c'est la simple nature...» Mais

quel inimitable épanchement! que de délicates choses, délicatement

dites! Et que de mots qui ne sont donnés qu'aux femmes, et dont un seul

fait lire tout un sentiment! La plainte aimable, la douce tristesse y

semblent le gémissement d'une grande âme, et le malheur en élève

l'accent jusqu'à cet héroïsme de larmes:

«Ce 14 septembre.

«_J'ai pleuré d'attendrissement, mon cher cœur, en lisant votre lettre.

Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amitié est écrite dans mon

cœur en traits effaçables, elle est ma consolation avec mes enfants que

je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de l'appui de ces

souvenirs et de toute mon courage, mais je me soutiendrai pour mon fils,

et je pousserai jusqu'au bout ma pénible carrière; c'est dans le malheur

surtout qu'on sent tout ce qu'on est; le sang qui coule dans mes veines

ne peut mentir. Je suis bien occupée de vous et des vôtres ma tendre

amie, c'est le moyen d'oublier les trahisons dont je suis entourée; nous

périrons plutôt par la faiblesse et les fautes de nos amis que par les

combinaisons des méchants, nos amis ne s'entendent pas entre eux et

prêtent le flanc aux mauvais esprits, et, d'un autre côté, les chefs de

la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre et de modération, ne

sont pas écoutés. Plaignez-moi, mon cher cœur, et surtout aimez-moi;

vous et les vôtres je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Je vous

embrasse de toute mon âme,_

«MARIE-ANTOINETTE[369].»

La Révolution a compris, dès les premiers jours, qu'il n'est qu'un

danger pour elle. Ce danger est la Reine. L'intelligence de la Reine, sa

fermeté, sa tête et son cœur, voilà l'ennemi et le péril. Du Roi, la

Révolution peut tout attendre, et espère tout. Elle a mesuré sa

faiblesse; elle sait jusqu'à quelles concessions, jusqu'à quelles

abdications elle peut mener le souverain, sans que le souverain se

défende, sans que l'homme se révolte, sans que le père comprenne qu'en

désarmant la royauté il livre le trône de son fils. Mais la femme de ce

roi, et son maître, la Reine, la Reine avec les frémissements et les

impatiences de sa nature, avec le commandement de sa volonté, avec ce

don viril, sur lequel l'injustice des partis ne s'aveugle pas: le

caractère; avec cette ardeur de mère qui combat pour son enfant; avec

tous ces dons d'initiative, toutes ces vertus apparentes et morales de

la royauté qui semblent réfugiées en elles; la Reine, qui maintenant

voit l'avenir et n'a plus d'illusion sur la Révolution; la Reine,

poussée à la lutte et à la défense vaillante des droits du trône par le

soin de la gloire du Roi, par l'éloignement et la mise hors la loi de

tous ceux qu'elle aime, par ses amitiés comme par ses devoirs, la Reine

est redoutable. Et quelles inquiétudes pour la Révolution cette

séduction de sa personne, cet accent de sa voix, cet air, ce geste qui

peuvent en un instant suprême arrêter les destins, entraîner une armée

et faire répéter à des Français devant le trône de Marie-Antoinette le

serment des Hongrois devant le trône de Marie-Thérèse! Demain la

Révolution n'entendra-t-elle pas, dans la chapelle des Tuileries, après

le _Domine salvum fac Regem_, la noblesse de France crier d'une seule

voix: et _Reginam!_[370]

Il est besoin de conjurer ce péril et cette séduction. Toute la presse

révolutionnaire pousse à la Reine: injures, colère, épigrammes, toutes

les méchancetés et toutes les infamies de la parole imprimée la

recherchent et la poursuivent. C'est la Reine, la Reine seule, contre

laquelle les coups sont dirigés et les populaces ameutées. Dans tout ce

papier qui flétrit ou menace la femme du Roi, le Roi, _l'honnête, le

vertueux, le mal conseillé_ Louis XVI, est toujours épargné ou absous.

Dans l'autre camp, dans la presse royaliste, ce souverain qui s'oublie,

Louis XVI est oublié de même; les journalistes combattent, ils

conspirent avec cette épouse et cette mère qui essaye vainement

d'arracher le Roi à son sommeil et de lui donner son âme: la Reine est

leur drapeau.

Puis d'autres ambitions encore que celles de la contre-révolution ne

s'agitaient-elles point autour de la Reine? Des modérés du tiers

n'avaient-ils point poussé la confiance en elle jusqu'à s'aviser de

penser à faire interdire le Roi, et à donner à la Reine la régence du

royaume avec un parlement composé de deux chambres, à l'imitation du

parlement anglais[371]?

Illusions, dévouements, espérances, partis, la Reine ralliait donc

autour d'elle trop de forces et trop de projets pour que la Révolution

n'en prît pas ombrage, comme du seul grand obstacle de son avenir. Il

était urgent que la Reine disparût pour que le chemin fût libre. «La

_grande dame_ devait s'en aller, si elle ne préférait pis,» tel était le

langage des membres de la Constituante dans les salons de Paris[372];

tel était l'avertissement officieux que lui faisaient donner les

constitutionnels par l'entremise de la duchesse de Luynes[373]. Mais la

Reine ne voulant pas se sauver, la Reine résolue à rester aux côtés du

Roi, à y mourir s'il le fallait, la Révolution songea à se débarrasser

d'elle avec le poignard de l'émeute. Les hommes étaient prêts. Il ne

fallait plus qu'un prétexte et un cri qui cachât le mot d'ordre.

Le prétexte fut le repas donné par les gardes du corps au régiment de

Flandres dans la salle de spectacle de Versailles, repas où l'orchestre

avait joué: _O Richard! ô mon roi!_ et où la Reine avait paru avec le

Roi et le Dauphin. Puis, le peuple échauffé de fables et de mensonges,

une disette factice, une distribution insuffisante de pain le matin du 5

octobre[374], mettait à la bouche des halles et des faubourgs ce cri:

_du Pain!_ et les lançait sur la route de Versailles.

Mais pendant que ce peuple s'ébranle avec ce cri, Mirabeau trahit le mot

d'ordre de la journée à la tribune de l'Assemblée: il demande

l'inviolabilité du Roi, _du Roi seul_[375].

Dans l'après-midi du 5 octobre, la Reine se promenait dans ses jardins

de Trianon. Elle était assise dans la grotte, seule avec sa tristesse,

quand un mot de M. de Saint-Priest la supplie de rentrer à Versailles:

Paris marche contre Versailles. La Reine part, et c'est la dernière fois

qu'elle s'est promenée à Trianon[376].

Que trouve-t-elle à Versailles? La peur: des gardes sans ordres, des

serviteurs effarés, des députés errants, des ministres qui délibèrent,

et le Roi qui attend! Elle se tient à la porte du conseil, écoutant,

espérant, implorant une mesure, un plan, une volonté, un salut, au moins

une belle mort: elle n'entend agiter que des projets de fuite; encore,

n'y a-t-il pas assez de résolution dans le Roi pour les suivre jusqu'au

bout! Les coups de fusil courent les rues de Versailles, le galop des

chevaux des gardes du corps désarçonnés résonne sur la place d'armes,

puis, au bout de l'avenue de Paris, c'est le nuage et le bruit que

pousse devant elle la marche d'une multitude: bientôt le premier flot du

peuple bat la grille des ministres; puis vient la garde nationale, qui

traîne la Fayette en triomphe, puis les cris et les piques, et les

poissardes vomissant l'outrage contre la Reine, et les coupe-têtes,

manches relevées, et ce peuple qui vient demander les «_boyaux de la

Reine_»[377]!

Au château, il n'est qu'anarchie et confusion. Les volontés flottent,

les conseils balbutient, les lâchetés ordonnent. Dans le trouble, le

vertige, l'épouvante, il n'est qu'un homme: c'est la Reine. Pendant

cette nuit qui prépare le lendemain, tandis que, dans l'Assemblée

envahie, les halles se répandent en menaces contre la Reine[378], tandis

que, dans les cabarets, aux portes du château, le meurtre attend, roulé

dans son manteau; la Reine demeure le visage assuré, l'âme sans trouble,

la contenance digne, la parole ferme, l'esprit libre et présent. Elle

reçoit ceux qui se présentent dans son grand cabinet, parle à chacun,

relève les courages, et communique à tous son grand cœur. «_Je sais_,

disait la fille de Marie-Thérèse, _qu'on vient de Pans pour demander ma

tête; mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je

l'attendrai avec fermeté_[379].»

Il est deux heures du matin. M. de la Fayette a répondu de son armée

pour la nuit. Le Roi a renvoyé les gardes du corps à Rambouillet. Il ne

reste au château que les gardes de service. La Reine se couche et

s'endort. Elle a ordonné à ses deux femmes de se mettre au lit; mais,

sorties de la chambre, celles-ci appellent leurs femmes de chambre, et

les quatre femmes demeurent assises contre la porte de la chambre à

coucher de la Reine. Au petit jour, des coups de fusil, des cris

d'hommes qu'on égorge montent jusqu'à elles. L'une des dames entre

aussitôt chez la Reine pour la faire lever; l'autre court vers le bruit:

elle ouvre la porte de l'antichambre, donnant dans la grand'salle des

gardes: _Madame, sauvez la Reine!_ crie, en tournant vers elle son

visage ensanglanté, un garde du corps qui barre la porte avec son fusil,

et arrête les piques avec son corps. À ce cri, la femme, abandonnant ce

héros à son devoir, ferme la porte sur M. Miomandre de Sainte-Marie,

pousse le grand verrou, vole à la chambre de la Reine: «Sortez du lit,

Madame! ne vous habillez pas: sauvez-vous chez le Roi!» La Reine saute à

bas du lit. Les deux femmes lui passent un jupon sans le nouer. Elles

l'entraînent par l'étroit et long balcon qui borde les fenêtres des

appartements intérieurs; elles arrivent à la porte du cabinet de

toilette de la Reine. Cette porte n'est jamais fermée que du côté de la

Reine. Elle est fermée de l'autre côté! et les cris et le bruit

approchent: Miomandre est tombé à côté de son camarade du Repaire, qui

est venu partager sa mort... C'est en vain que les femmes de la Reine

frappent à la porte et redoublent de coups; pendant cinq minutes rien ne

répond. Enfin un domestique d'un valet de chambre du Roi vient ouvrir.

La Reine se précipite dans la chambre du Roi: le Roi n'y est pas! Il a

couru chez la Reine par les escaliers et les corridors qui sont sous

l'Œil-de-Bœuf. Mais voilà Madame et le Dauphin qui se jettent dans les

bras de leur mère. Le Roi revient. Madame Élisabeth arrive. Quelles

larmes, quelle joie de cette famille qui se retrouve[380]!

Bientôt tout ce qu'il y a de terreur dans le château, tout ce qui reste

de fidélité dans Versailles, afflue et se presse dans cette chambre du

Roi, entourée de clameurs et de bruits, du cliquetis des armes, de la

voix du peuple. Les femmes se lamentent. Les ministres écoutent. Necker,

abîmé dans un coin, pleure sa popularité. Les députés de la noblesse

demandent les ordres du Roi. Le Roi se tait. La Reine seule console et

encourage les hommes qui pâlissent. Sous les fenêtres, les cris

augmentent: «À Paris! à Paris!» Le Roi se laisse décider par les

supplications et les larmes. Il promet au peuple de partir à midi. Mais

cela ne suffit pas au triomphe du peuple: il faut que la Reine aussi

paraisse. Des cris l'appellent. La Reine paraît à ce balcon de

l'appartement où Louis XIV a rendu le dernier soupir! Elle paraît, le

Dauphin et Madame royale à ses côtés. «Point d'enfants!» ordonnent vingt

mille voix. Marie-Antoinette, par un mouvement de ses bras en arrière,

repousse ses enfants, et attend. Le peuple n'a pas voulu de la mère, il

a demandé la Reine: la voilà! «Bravo! vive la Reine[381]!» crie d'une

seule bouche ce peuple d'assassins, à qui l'air magnifique et la

grandeur superbe de ce courage d'une femme arrachant l'admiration, et

rendent une conscience.

Au lendemain d'Octobre, quelle grandeur plus belle encore, quelle

magnanimité chrétienne dans ce pardon de la Reine qui ne veut pas se

souvenir de ses assassins! Marie-Antoinette écrivait le soir même à

l'empereur son frère: «_Mes malheurs vous sont peut être déjà connus;

j'existe, et je ne dois cette faveur qu'à la Providence et à l'audace

d'un de mes gardes qui s'est fait hacher pour me sauver. On a armé

contre moi le bras du peuple, on a soulevé la multitude contre son Roi,

et quel était le prétexte? Je voudrais vous l'apprendre et n'en ai pas

le courage..._[382]». Le Comité des recherches venait de l'interroger;

la Reine répondait: _Jamais je ne serai la délatrice des sujets du Roi._

Le châtelet lui demandait sa déposition; la Reine déposait: _J'ai tout

vu, tout su, tout oublié_[383].

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 28 / 55 题