LIVRE TROISIÈME

1789-1793

I

Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du

Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d'Artois, de

Mesdames tantes, de Monsieur, du comte d'Artois.--Les princes du sang:

le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de

la Marche.--Le duc d'Orléans.--La Reine et les salons; le Temple, le

Palais-Royal, etc.--La Reine et l'Europe.--L'Angleterre. --La

Prusse.--La Suède.--L'Espagne et Naples.--La Savoie, etc.--L'Autriche.

La Révolution commence.

Il convient de montrer d'abord la position de la Reine; de chercher ses

appuis, ou du moins ses consolations contre les passions déchaînées d'un

peuple; de dire sa situation vis-à-vis de son mari, de sa famille, des

salons, des puissances, de Versailles, de Paris, de l'Europe.

Louis XVI aimait la Reine. Il l'aimait d'un amour que les Bourbons

n'avaient accordé jusqu'alors qu'à leurs maîtresses; et c'est une

remarque fort juste d'un contemporain, qu'en héritant d'un pareil amour,

Marie-Antoinette avait aussi hérité des haines et des ennemis d'une

maîtresse de Roi[326]. La malveillance publique, qui avait si longtemps

consolé les reines de France des infidélités de leurs époux, s'était

attaquée à l'épouse dont le règne succédaient à l'influence des

Pompadour et des du Barry. Cependant, si dans ce ménage de deux esprits

dissemblables, la volonté et le caractère l'avaient emporté, si Louis

XVI s'était soumis, s'il recourait aux conseils de la Reine, c'était

avec le secret dépit et la défiance préconçue des natures faibles, qui

ne veulent que se débarrasser de la responsabilité de l'insuccès. Il

abandonnait les idées de la Reine, puis y revenait brusquement et

paraissait y retomber. À peine s'était-il confié, qu'il se reprenait

encore. C'étaient à tout moment des arrêts, des retours, des inerties

qui défaisaient en lui les résolutions de la Reine. Ainsi la faiblesse

même de Louis XVI le faisait incapable d'obéir et le dérobait à la

soumission, sans que son cœur, aujourd'hui tout entier à la Reine, eût

jamais part à son humeur.

Seule, parmi les femmes de sa famille, Madame Élisabeth, libre des

inimitiés qui avaient entouré son enfance, échappant à son éducation et

suivant sa belle âme, montrait son amitié, par son dévouement à la femme

de son frère, la facile victoire de tant de grâces, quand elles ne

rencontraient ni les préventions des intérêts, ni les haines des partis.

Les deux belles-sœurs de la Reine, Madame, femme de Monsieur, et la

comtesse d'Artois, jalouses toutes deux de la Reine, envieuses de cette

domination enchantée de sa bonté et de son esprit, étaient allées

grossir le parti de Mesdames tantes, et lui avaient apporté deux

hostilités qui empruntaient leurs nuances et leur gradation à la

tournure de leurs caractères et à l'hostilité de leurs maris. La passion

de la comtesse d'Artois était un peu retenue par l'attachement du comte

d'Artois pour sa belle-sœur. La passion de Madame, au contraire, était

excitée et encouragée par les propos et la guerre de méchancetés de

Monsieur contre la Reine. Mille chocs journaliers, les moindres

incidents, les plus petits prétextes à fâcherie, les affronts

imaginaires, un mot de la Reine à Madame sur la conduite équivoque de

madame de Balbi et le tort qu'elle avait de l'attacher à sa personne, un

geste même, un air, rien ne se perdait dans cette mémoire sans pardon où

germait la rancune. Un jour Madame ne disait-elle pas à

Marie-Antoinette: «Vous ne serez que la Reine de France, vous ne serez

pas la Reine des Français[327].» Les contrariétés de la Reine de ce côté

de sa famille allaient, en 1782, jusqu'à prendre sur sa santé. Effrayés

de sa mélancolie que rien ne pouvait distraire, de son indifférence sur

toutes choses, de cet amaigrissement qui la menaçait d'une maladie de

langueur, les amis de la Reine ne cachaient pas leur espérances que la

demande, pour le Dauphin, de l'appartement de Monsieur et Madame forçât

le ménage à quitter Versailles et à se retirer au Luxembourg[328].

Mesdames, réduites à leur cour de Bellevue et y cachant leur défaite,

sans influence dans les affaires et ne gouvernant rien, frappées dans le

présent et dans l'avenir par l'amour du Roi pour la Reine, ne parvenant

à l'oreille du Roi et ne l'occupant qu'un jour de mardi gras où tout le

monde dansait[329], Mesdames boudaient et murmuraient. Unies à Madame

Louise, la carmélite de Saint-Denis, que sa haine contre l'Autriche

emportait jusqu'à troubler un couvent de religieuses autrichiennes[330];

à Madame Louise, que Louis XVI avait été obligé de venir réprimander en

personne, lui intimant l'ordre de ne plus se mêler des affaires du

ministère[331], Mesdames se remuaient et se vengeaient dans l'ombre. Un

choix, une idée de la Reine leur étaient-ils rapportés, elles avaient,

pour calomnier les actes ou les vues de la Reine, deux formules

invariables, tantôt celle-ci: «Nous serions bien surprises qu'elle

pensât comme mon père ou comme mon frère;» tantôt celle-là: «Nous la

surprenons tous les jours avec de nouvelles opinions contraires à la

maison de France[332].» Enfin, dans ce néant et ce supplice de leur

position, éloignées de la cour, éloignées du Roi, et ne pouvant le

disputer à la Reine, ne pouvant même pas lutter en face, Mesdames

s'abaissaient à appuyer ce Mémoire du commerce de Lyon qui accusait la

Reine et son amour des robes blanches de la misère du commerce de la

France[333]. Mesdames étaient réduites à faire le procès à la simplicité

de la Reine; elles oubliaient qu'hier elles n'avaient pas assez de

reproches pour le luxe de sa toilette.

Les beaux-frères de la Reine... Il est triste de le dire, c'était parmi

les frères du Roi que la Reine avait trouvé le pire de ses ennemis: j'ai

nommé Monsieur; Monsieur, dont toute la conduite privée, dont toute la

conduite politique n'avait été jusqu'alors qu'une critique de la vie de

la Reine et un persiflage de son rôle. Marie-Antoinette tout entière à

sa jeunesse et au plaisir, Monsieur affichait une piété de montre et de

spectacle. Versailles en fêtes, il allait au Calvaire. Libre et sans

religion d'esprit, facile aux nouveautés, penché de nature vers la

popularité et ses flatteries, Monsieur se détourne de son caractère et

de ses idées. Dès que l'appui donné par Marie-Antoinette au

rétablissement des parlements exilés acquiert à la Reine les

applaudissements de la nation, Monsieur se jette dans le parti de la

résistance à l'opinion, dans le système du droit absolu de la volonté

royale. Dès que la Reine touche à la politique, Monsieur ne quitte plus

le crayon ni la plume: il ne fait que répandre la caricature et la

satire, promener l'insulte et le discrédit de l'ironie sur les amis de

la Reine, ses ministres, ses idées, ses illusions[334].

La Reine avait trouvé un ami parmi les hommes de sa famille. Cet ami

avait partagé ses jeux et lui avait fait partager ses plaisirs[335]; il

avait fait cause commune avec ses goûts, il s'était uni à ses désirs, il

s'était associé à ses amitiés[336], il avait soutenu ses

reconnaissances; pour lui plaire, il n'avait pas craint d'aller jusqu'à

se compromettre, se dévouer presque. Mais cet ami, le malheur des

circonstances l'éloignait d'elle. Travaillé par Vaudreuil, cédant aux

insinuations des Polignac que les froideurs de la Reine jetaient dans le

salon et dans la familiarité d'un frère aimé tout à coup du Roi, le

comte d'Artois embarrassait le ministère Brienne et aidait à sa chute.

Puis, le jour où s'ouvrait la Révolution, le voilà encore séparé de la

Reine, en dissentiment avec ses vœux de conciliation et de satisfaction

aux exigences nationales, en lutte sur la grande question de la

représentation du tiers, que la Reine juge contre lui en faveur du

tiers. Le comte d'Artois est déjà entouré. Il commence à appartenir à

ces conseils des Calonne et des Vandreuil qui feront de lui, sans qu'il

en ait la conscience et le remords, un des grands périls de la Reine

pendant la Révolution.

Les princes du sang gardaient encore contre la Reine le ressentiment du

pas qu'avait voulu prendre sur eux son frère, l'archiduc Maximilien. Le

beau-père de la princesse de Lamballe, le duc de Penthièvre seul était

dévoué à la Reine; mais, vivant loin de la cour, retiré en renfermé dans

ses terres, il ne pouvait servir la Reine que de bien loin. Puis ses

vertus mêmes, par leur douceur, par leur bienveillance, par leur

sainteté, manquaient, non sans doute de courage, mais d'autorité et de

commandement. Pauvre prince! né pour d'autres temps, et qui devait céder

à la Révolution, avec cette patience affligée et cet abandon de lui-même

que nous révèle cette lettre à son curé: «... Je puis encore moins

m'exposer à me compromettre perdés s'il vous plaît les idées que vous

avez reçues sur l'autorité des possesseurs de la maison que j'ai dans

votre paroisse: je suis maintenant citoyen, on ne peut rien

ajouter...[337].»

Le prince de Condé, l'ami de Mesdames, qui s'était enfermé avec Mesdames

tout le temps de leur petite vérole[338], le confident de Mesdames, leur

allié, le prince de Condé ne pouvait pardonner à Marie-Antoinette de

n'avoir point voulu recevoir à la cour sa maîtresse, madame de Monaco;

et les familiers de Versailles représentaient ce prince à la Reine comme

un personnage tenace, obstiné, ambitieux, ténébreux même, et heureux de

faire naître des dangers[339]. Le duc de Bourbon, trop pauvre d'esprit

et trop paresseux de tête pour faire ses opinions lui-même, pensait

comme on hérite: il acceptait les inimitiés de son père, aigries encore

en lui par l'intérêt et la sollicitude fraternelle donnés par

Marie-Antoinette, lors de son duel, à son adversaire, le comte d'Artois.

Le fils du prince de Conti, le comte de Lamarche, ce prince qui avait

compromis d'une façon honteuse son nom et les traditions d'opposition de

son père dans le parti Terray et Maupeou, le comte de Lamarche, après

avoir insulté M. de Choiseul et déserté Versailles, se contentait de

faire à la Reine la même cour que son père, l'abordant et la saluant en

Parisien dans les corridors de l'Opéra[340]. Bientôt il lui faisait la

guerre, en se déclarant contre les ministres Calonne et Brienne; et

demain, dans le danger de la monarchie, la Reine verra ce valet de

l'opinion «demander pardon à tout le monde d'un titre qui le fait mourir

de peur[341].»

Le duc d'Orléans... hélas! que de faiblesse en celui-ci, dont la haine

même fut une faiblesse! Tête et cœur, tout en lui était trop petit pour

une telle passion. Mais quel travail de ses conseillers, quel complot

des intérêts particuliers s'empressant à forcer sa conscience et sa

nature! Ç'avait été une œuvre souterraine, lente et patiente, qui avait

changé en une inimitié ulcérée et saignante cette amitié du duc de

Chartres avec la Reine, assez vive un moment pour avoir été calomniée.

Louis XVI n'avait jamais eu ces bonnes dispositions de la Reine; dès le

commencement de son règne, il avait montré son éloignement pour le duc,

sa mauvaise humeur contre les amis du duc. Ces sentiments de Louis XVI,

qui forçaient Marie-Antoinette à éloigner ce prince du sang de sa

familiarité, étaient montrés au prince comme l'ouvrage et la joie de la

Reine. Dès lors ce fut la Reine qui fut coupable, au dire des amis du

prince, de tous ses échecs et de tous ses affronts. C'était la Reine qui

encourageait les satires contre le duc à propos du combat d'Ouessant; la

Reine qui l'empêchait d'obtenir la charge de grand amiral de France; la

Reine qui lui valait cette épigramme, la nomination de colonel général

des husards; la Reine encore qui avait fait manquer le mariage d'un de

ses fils avec Madame[342]. Puis, quand cette rancune, chaque jour

excitée, remplit toute l'âme du duc d'Orléans et parut l'agrandir, les

conseillers y jetèrent peu à peu l'avenir, les espérances lointaines,

les idées qui sont des tentations, les rêves qui épouvantent d'abord et

qui finissent par sourire les ambitions monstrueuses... À la seconde

grossesse, le duc d'Orléans jurait, et avec quels outrages à la Reine!

que jamais le Dauphin ne serait son roi[343]. Marie-Antoinette, blessée

de ses insolences, se vengeait de lui avec le ridicule; et elle faisait

dire par le roi au prince qui descendait à être l'entrepreneur de son

Palais-Royal: «Comme vous allez avoir des boutiques, on ne pourra guère

espérer de vous voir que les dimanches[344]!» Les Biron, les Liancourt,

les Sillery, les Laclos, recevaient et échauffaient le prince, tout

furieux et tout honteux encore des rires de Versailles; ils lui

parlaient d'audace, de vengeance, d'exil de la _grande dame_ en

Allemagne[345]. Et le 4 mai 1789, abusant de l'homme, ils essayaient

déjà la couronne au prince.

Par le Temple, salon du prince de Conti, par le Palais-Royal, salon du

duc d'Orléans, par ces deux salons du monde intelligent, la Reine

trouvait, au plus haut de la meilleure société de Paris, deux centres

ennemis, dont l'un devait jusqu'à sa mort rallier les calomnies et les

conjurations contre elle. Au-dessous du Palais-Royal, au-dessous du

Temple, parmi tous les salons ouverts à la Révolution, depuis le salon

de madame Necker, qui avait recueilli les philosophes de madame

Geoffrin, jusqu'au salon de madame la duchesse d'Anville, qui

accueillait Barnave[346], il en était beaucoup de plus hostiles encore à

la personne de la Reine qu'aux idées de la contre-révolution: c'étaient

les salons des femmes de la cour qui avaient eu à souffrir, pour elles

ou leurs amis, de la faveur de madame de Polignac, et aux dépens

desquelles la Reine avait bâti cette grande fortune, sans se soucier de

leur amoindrissement. Et que de cercles de conversation autour de la

Reine, dans sa maison même, où la conversation était une malice et une

vengeance! Combien de femmes ne commandaient pas mieux à leurs

ressentiments que la femme du premier écuyer de la Reine, dont la

survivance, espérée par son cousin le vicomte de Noailles, avait été

donnée à M. de Polignac! Combien de maîtresses de maison, comme madame

de Tessé, laissaient faire à leurs amis et menaient elles-mêmes, avec

les grâces méchantes de leur sourire et la philanthropie sentimentale de

leur temps, la guerre de la déclamation, de la causerie et de l'esprit

français contre la Reine de France[347]!

Le malheur voulait qu'à l'animosité des courtisans lésés et jaloux il se

joignît l'ingratitude et la trahison des courtisans favorisés et

comblés, des familiers, des amis. Ce n'était point assez, contre la

Reine, de l'hostilité de toutes les grandes familles, les Montmorency,

les Clermont-Tonnerre, les la Rochefoucauld, les Grillon, les Noailles;

ses protégés eux-mêmes, ses commensaux, ses hôtes de Trianon lui

faisaient défaut et manquaient à ses périls. Le grand exemple de la

princesse de Tarente n'était guère imité. La duchesse de Fitz-James

partait pour l'Italie[348]. Le prince d'Hénin, que les grâces de

Marie-Antoinette avaient trouvé si bas, faisait le sourd au silence de

mépris qui l'accueillait au château[349]. La comtesse de Coigny, dont le

nom seul rappelle une telle dette de reconnaissance, méritera, au retour

de Varennes, que la presse royaliste l'accuse[350] d'avoir encouragé

l'insulte sur la place Louis XV. Il était des ducs comme le duc d'Ayen.

Un prince qu'une lettre de Louis XVI accuse de surveiller son Roi, le

prince de Poix, aux journées d'octobre, la Reine en danger, passait sur

son uniforme une redingote qui le dérobait également, dit Rivarol, à la

honte et à la gloire.

Que si maintenant l'historien embrasse d'un coup d'œil plus large la

position de la Reine; si, laissant tout ce qui l'approche, il cherche

tout ce qui l'environne; s'il va plus loin que Versailles, que Paris,

que la France; s'il interroge l'Europe, il demeurera effrayé des

dispositions hostiles des cours, et de la fatalité qui fait, à tous les

coins du monde, tant d'ennemis à cette malheureuse princesse. Il verra

qu'il est dans les intérêts et presque dans les nécessités de la

politique européenne de refuser à Marie-Antoinette le bénéfice de

l'appui moral, de la laisser désarmée et sans secours, de la ruiner par

l'action continue et le langage commandé d'un corps diplomatique à peu

près unanime; de l'abandonner enfin à la révolution, et de permettre

qu'elle meure.

L'Angleterre était au premier rang des puissances ennemies de la Reine.

Elle n'avait cessé de l'avilir par ses agents. Elle avait accueilli les

calomnies, recueilli les calomniateurs, toléré et encouragé à Londres

les libelles et les outrages, payé à Paris les injures et les

diffamations. Le cabinet de Saint-James voyait dans Marie-Antoinette une

créature de la politique de M. de Choiseul, du ministre qui, le premier,

avait inquiété la puissance anglaise en Amérique; il voyait dans la

Reine le lien de cette alliance des maisons d'Autriche et de France, qui

pouvait arrêter les progrès et les conquêtes de sa politique

envahissante. Marie-Antoinette, il est vrai, était loin d'avoir poussé à

l'émancipation des colonies américaines. Si elle s'était laissé flatter

par la gloire acquise par quelques Français sur les champs de bataille

du nouveau monde, elle n'avait point cédé à l'engouement de Diane de

Polignac[351]. Elle n'avait point cessé de déplorer ce secours donné à

une insurrection républicaine, comme si elle eût eu le pressentiment que

les vaisseaux de la France rapporteraient d'Amérique quelque chose d'une

république, sinon l'idée, au moins le mot. Cette conduite, l'accueil

presque exceptionnel fait par la Reine à tous les Anglais présentés, ne

faisaient point taire les haines du peuple anglais brûlant de se venger

de la France, empêché de disposer contre elle des forces autrichiennes

par ce traité de 1756 dont Marie-Antoinette sur le trône de France était

le gage, impatient et contenu dans son île jusqu'à la rupture de ce

traité, jusqu'à la déclaration de guerre des Brissotins à l'Autriche,

jusqu'à l'arrestation de la Reine[352]. La Reine n'ignore point ces

haines. Elle a peur de ce peuple, et elle ne peut prononcer le nom du

premier ministre de l'Angleterre, le nom de Pitt, «_sans que la petite

mort ne lui passe sur le dos_;» ce sont les paroles mêmes de la Reine.

Cette alliance de l'Autriche et de la France était plus redoutée encore

par une autre puissance, par la Prusse. Elle était, en effet, un rappel

permanent au roi de Prusse de la ligue qui avait menacé d'effacer de la

carte de l'Europe la monarchie prussienne. Aussi Marie-Antoinette

était-elle entourée des agents secrets de la Prusse, épiant ses

démarches, étudiant ses partisans, scrutant ses relations avec la

famille royale, conspirant, en un mot, avec les agents de l'Angleterre.

Au nord, la Suède, plus blessée de la froide réception de Gustave III à

Versailles que Gustave III lui-même, qui revenait ébloui de la beauté de

la Reine de France, presque amoureux; la Suède, ainsi que les petits

États de l'Allemagne, attribuait à Marie-Antoinette l'union moins intime

de la France, sa protection moins assurée et moins confiante.

Au midi, l'Espagne et Naples, indignées des efforts de la reine Caroline

pour détacher son mari du pacte de famille, cette conquête de Louis XIV

sur l'Autriche; l'Espagne et Naples, jugeant Marie-Antoinette par sa

sœur, penchaient à ne voir dans la Reine de France qu'une archiduchesse

d'Autriche vendant l'intérêt de ses peuples aux intérêts de sa maison.

Au midi encore, la Savoie regardait Marie-Antoinette et l'alliance

qu'elle représentait comme la fin des avantages de sa position, comme la

ruine de sa vieille politique d'option entre la France et l'Autriche,

qui s'étaient disputé si longtemps son alliance dans leurs guerres. Les

petites républiques de Gênes et de Venise manifestaient, par leurs

agents à Paris, leurs antipathies contre cette alliance, contre cette

Reine à laquelle ils faisaient porter la responsabilité du partage de la

Pologne[353].

Enfin, d'un bout de l'Europe à l'autre, la politique des intérêts, le

mot d'ordre des agents diplomatiques étaient hostiles à cette Reine, la

gardienne et le gage du traité de 1756. Là même où l'Europe finit; les

haines continuaient; et le grand vizir, apprenant à Constantinople la

proclamation de la république, s'écriera: «C'est bon! cette république

n'épousera pas des archiduchesses[354].»

Cette hostilité universelle contre la princesse autrichienne

assurait-elle au moins à Marie-Antoinette l'entier dévouement de sa

maison, l'appui sans réserve de l'Autriche? Non. Les souverains

appartiennent à leur patrie avant d'appartenir à leur famille; et

l'empereur Joseph n'avait point trouvé dans sa sœur une alliée assez

obéissante, un instrument assez docile des intérêts de son empire, des

projets de son règne, des espérances de sa diplomatie, des tentatives de

ses armes. Quand il avait voulu s'emparer de la Bavière, et réclamé du

roi de France le secours de 24,000 hommes stipulé dans le traité de

1756, ou, à défaut de ce secours, un subside d'argent, quand la guerre

de l'Autriche avec la Prusse semblait imminente, la Reine n'avait usé

que de ses pleurs pour détourner cette guerre de sa maison. Le Roi

écrivait à M. de Vergennes: «... J'ai vu la Reine après qu'elle vous a

eu vu. Elle m'a paru fort affectée d'un sentiment d'inquiétude bien

juste sur la guerre qui pourrait éclater d'un moment à l'autre entre

deux rivaux si près l'un de l'autre; elle m'a parlé aussi de ce que vous

n'aviez pas assez fait pour la prévenir: j'ai tâché de lui prouver que

vous aviez fait ce qui était en vous, et que nous étions prêts à faire

toutes les démarches amicales que la cour de Vienne pourrait nous

suggérer. Mais en même temps je ne lui ai pas laissé ignorer le peu de

fondement que je voyais aux acquisitions de la maison d'Autriche, et que

nous n'étions nullement obligés à la secourir pour les soutenir, et, de

plus, je l'ai bien assurée que le roi de Prusse ne pourrait pas nous

détourner de l'alliance, et qu'on pouvait désapprouver la conduite d'un

allié sans se brouiller avec lui[355].» Sur cette simple assurance du

Roi, appuyée par M. de Maurepas, la Reine renonçait à se mêler de la

négociation; si bien que l'empereur faisait des plaintes de sa sœur au

comte de la Marck.

Lorsqu'en 1784, Joseph II avait voulu exiger l'ouverture de l'Escaut, et

s'établir à Maëstricht, il s'était encore adressé à la Reine. Et la

Reine avait encore refusé d'entrer dans cette affaire. Elle s'était

bornée à solliciter auprès du Roi une médiation de la France qui

procurât à son frère la sortie la plus honorable de cet imprudent coup

de tête[356]. Ces refus, dont Marie-Antoinette eut le courage, ces

refus, auxquels la Reine força son cœur de sœur, ces nobles refus,

affirmés par des témoins dont le témoignage est indiscutable, qui les

niera aujourd'hui après cette lettre de la Reine à son frère?

«_Vous savez combien le Roi est parfait pour moi, et il n'agit que

d'après son cœur quand il est question de vous; je ne fais de vœux si

ardents pour personne que pour vous, mais vous comprendrez que je ne

sois pas libre aujourd'hui sur les affaires qui concernent la France:

vraisemblablement je serai fort mal venue à m'en mêler, surtout sur une

chose qui n'est pas acceptée au conseil; on y verrait faiblesse ou

ambition. Enfin, mon cher frère, je suis maintenant Française avant

d'être Autrichienne..._[357].»

Ainsi cette reine, accusée de faire passer à son frère les trésors de la

France, accusée d'être à Versailles l'espion et l'agent de l'Autriche,

cette reine, que l'épithète d'Autrichienne poursuivra jusque sur la

place de la Révolution, devait à sa conduite française de ne trouver que

des sympathies froides dans sa maison même, dans cette patrie à laquelle

elle devait tant d'ennemis.

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 27 / 55 题