Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des
insultes.--Découragement de la Reine; sa retraite à Trianon.--L'abbé de
Vermond, conseiller de la Reine. Plans politiques de l'abbé de Vermond
et de son parti.--M. de Loménie de Brienne au ministère.--La Reine
dénoncée à l'opinion publique par les parlements.--Retraite de M. de
Brienne.--Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la
Reine.--Ouverture des états généraux.
Deux ans avant la révolution, l'impopularité de M. de Calonne retombant
sur la Reine, l'impopularité de la Reine arrivait à un tel point qu'en
août 1787 le portrait de la Reine, de la Reine entourée de ses enfants,
n'était pas exposé aux premiers jours de l'exposition, de peur des
outrages de la populace! Ce portrait, tout plein de tristesse, qui
semblait plutôt le deuil de la mère que le triomphe de la maternité,
cette grande scène de famille sans jeux, sans joies d'enfants, où
Madame, déjà sérieuse, penchée sur la Reine, cherchait à dissiper les
ennuis de son front; où le duc de Normandie, assis sur les genoux de sa
mère, n'avait pas ce rire d'enfant dont parle Virgile, et qui commence à
parler aux mères; où cet autre fils de la Reine, déjà bien près de la
mort, le Dauphin, montrait la bercelonnette vide de sa sœur, Béatrix de
France, la seconde fille de Marie-Antoinette, morte à un an; où la Reine
elle-même semblait avoir été peinte dans le moment où la consolation de
ceux qui lui restaient n'avait point encore effacé sur son visage le
regret de celle que Dieu venait de lui enlever; ce portrait de madame
Lebrun, où tout parlait de la douleur d'une mère, on n'osait quelque
temps le risquer au Salon du Louvre[312]!
La Reine renonçait alors à Paris, à ses spectacles, au spectacle des
bouffons, qu'elle aimait tant. Désolée, découragée, elle renvoyait
mademoiselle Bertin, elle quittait ses goûts et ses plaisirs; elle se
sauvait à Trianon, et s'y retirait avec ses larmes. Que ce théâtre de
tant de jeux, que le ton même des invitations de la Reine était
maintenant changé! Appelant ceux qui l'aimaient auprès d'elle, la Reine
écrivait à Madame Élisabeth: «_Nous pleurerons sur la mort de ma pauvre
petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le
mien_[313]...»
Tout le courage de Marie-Antoinette, tout son amour de la vie, ce n'est
plus que ce bel enfant, son dernier né, le duc de Normandie, pauvre
enfant venu au monde sans acclamations, sans vivats, bercé au refrain de
la calomnie, et que la Reine aime d'autant plus. Toute son âme, c'est
l'âme de sa fille, qu'elle guide à ses vertus, à la bienfaisance, à la
charité.
* * * * *
M. de Calonne ne pouvait être gardé plus longtemps. La Reine, qui
n'avait fait que l'accepter, ou plutôt le subir; la Reine, sans
confiance dans le ministre, sans autre reconnaissance pour l'homme que
celle d'une certaine courtisanerie à laquelle les ministres du Roi ne
l'avaient guère habituée; la Reine était encore entraînée par les
dangers de sa situation, par l'incertitude et le peu de suite de la
volonté du Roi, par cela enfin qu'elle appelait elle-même la _fatalité
de sa destinée_[314], à remplacer M. de Calonne et à faire un nouveau
ministre. Mais les exigences du parti Polignac avaient été pour elle un
avertissement et une leçon. Dans la bonne foi de son esprit, dans la
naïveté et la sincérité de son désir du bonheur de la France,
Marie-Antoinette s'abandonna à l'expérience et à la tutelle d'un homme
qu'elle voyait sans entourages et sans créatures, lié à sa fortune par
un dévouement sans réserve et par le partage des mêmes inimitiés,
attaché enfin à une certaine humilité de position qui lui défendait
l'abus de l'influence. Quoi de plus excusable que ce choix fait par
Marie-Antoinette de l'abbé de Vermond pour conseiller? Il a pris la
confiance de l'archiduchesse d'Autriche à l'heure de son enfance; il
s'est avancé et établi dans ses premières impressions; il a été le
confesseur de la pensée et du cœur de la Dauphine, puis de la Reine, le
dépositaire des secrets de la mère et de la fille, de Marie-Thérèse et
de Marie-Antoinette, le confident et le consolateur de ces larmes et de
ces inquiétudes qu'une Reine doit cacher à une cour, taire même à
l'amitié. M. de Vermond avait partagé les chagrins de la Reine, les
froideurs de Louis XVI, jusqu'au jour où son frère Vermond avait sauvé
la mère de Marie-Thérèse-Charlotte de France, jusqu'au jour où le Roi,
lui parlant pour la première fois, le chargeait de préparer
Marie-Antoinette à la mort de Marie-Thérèse[315]. D'autres mérites de
l'abbé étaient, aux yeux de la Reine, les antipathies de Mesdames tantes
pour M. de Vermond, et cette façon d'exil infligé au zèle de ses efforts
pour la rentrée du duc de Choiseul aux affaires, lors de la naissance de
Marie-Thérèse Charlotte. La jalousie même des favorites, la jalousie de
l'amitié si peu exigeante de madame de Lamballe[316], semblaient
garantir à la Reine la sincérité de l'amitié de M. de Vermond. Les
représentations prophétiques presque adressées par l'abbé de Vermond à
la Reine, lors de la faveur de madame de Polignac, assuraient la Reine
et de son attachement sans crainte et de sa raison sans faiblesse. La
Reine trouvait encore dans la tournure familière de l'esprit de M. de
Vermond, dans cette brutalité du verbe quasi rustique qui jugeait et
brusquait avec le bon sens les ministères et les systèmes, une grande
raison de confiance. Puis M. de Vermond n'était pas un homme de
réaction, comme l'ont peint les pamphlets de la Révolution. Il
applaudissait alors aux plans de M. Necker; il confessait au fond de
lui-même la religion courante des esprits, les théories de réformes; il
se tenait entre l'opinion publique et ses ennemis. Par-dessus toutes ces
vertus et tous ces avantages de directeur de la conscience politique
d'une Reine, l'abbé de Vermond avait, aux yeux de la Reine, une qualité
rare, la modestie de l'ambition, et rien ne la rassurait plus que
l'engagement pris par lui de ne prétendre à aucun haut poste
ecclésiastique. Marie-Antoinette ne savait pas que l'abbé avait
l'ambition et l'orgueil de son temps, l'orgueil de ne rien être et
l'ambition de tout faire. Que lui faisait la place et le personnage? Il
voulait le rôle et l'influence. Il visait depuis dix-sept ans à la
position d'un Dubois sans portefeuille, ce grand ambitieux qui disait de
Dubois: «Il eût dû faire des cardinaux, et ne jamais le devenir[317].»
L'abbé de Vermond parvenait à son but[318]: il faisait un ministre de
l'archevêque qui l'avait désigné à M. de Choiseul pour l'éducation de la
fille de Marie-Thérèse. Mais, en faisant entrer M. de Loménie de Brienne
au ministère, l'abbé de Vermond n'acquittait pas seulement une dette de
reconnaissance, il ne faisait pas seulement une créature de son
bienfaiteur: il introduisait au ministère un système politique qui était
son plan et le rêve de quelques membres du clergé.
Que voulaient l'abbé de Vermond et ses amis? Hommes d'Église, ils
voulaient le salut du royaume par l'Église. Ils voulaient étendre à
l'État ce nouveau genre d'épiscopat qui embrassait le régime économique
et politique d'un diocèse; élever jusqu'aux affaires, jusqu'au
gouvernement temporel, ce personnage inconnu jusqu'alors dans la
monarchie française: _l'évêque administrateur._ Mais ces hommes
d'Église, dans ce siècle où les vertus même d'un Malesherbes étaient
hors de l'Église, appartenaient au siècle. Atteints de cet _empirisme
civil_, l'épidémie du temps, ils avaient imaginé, pour conduire les
idées de leur génération, de s'appuyer sur elles. Leur moyen était une
sorte d'apostolat philosophique; leur objet, la guerre aux erreurs
gouvernementales; leur principe, le bonheur public, qu'ils disaient la
véritable, la seule religion d'un État[319]. Toutefois, cette
philosophie, ces principes avaient chez eux le relâchement, les
facilités et les accommodements de l'époque et des mœurs qui les
entouraient. Croyant au mieux matériel de l'humanité, ils ne
s'aveuglaient point sur l'amélioration des hommes, qui, selon eux, «ont
été, sont et seront toujours des hommes.» Aussi les jugements sévères,
les alarmes sur l'abaissement des âmes, sur l'abandon et le décri de la
discipline morale de la nation, leur paraissaient une sorte de
jansénisme étroit et indigne d'un homme d'État. Ils jugeaient une
invention dénuée de fondement la distinction d'époques où les nations
florissent par les bonnes mœurs, et d'époques où elles dégénèrent par
les vices[320]. En un mot, ces singuliers successeurs des Ambroise et
des Chrysostome ne répugnaient pas à allier l'illusion à la corruption
du dix-huitième siècle, et ils entendaient gouverner avec les idées d'un
Turgot et la science des hommes d'un Maurepas.
L'erreur de ce projet impraticable, impraticable surtout à des hommes
d'Église, livrait la Reine aux vengeances et aux colères du parti de
l'archevêché, aux dénonciations des lettres adressées à M. de Marbeuf:
«On dit que le favori, le lecteur, l'instituteur de la Reine, l'abbé de
Vermond, vous fait la loi comme aux autres. On dit qu'il dispose des
places comme des bénéfices, et est guidé par une puissance invisible (la
Reine) cachée derrière le rideau[321].» Puis se trahissait d'abord,
éclatait bientôt la déplorable insuffisance du ministre, qui, dans ses
débats avec les parlements, découvrait la Reine, ameutait les passions
contre elle, et l'abandonnait à l'opinion publique. Les fautes et les
dilapidations du passé, l'embarras des finances, les malheurs de la
politique, tout alors était attribué à la Reine; tous l'accusaient du
présent, des sévérités nouvelles du Roi, de l'exil des parlements; et il
semblait que les parlements portassent la voix de la France au pied du
trône, quand ils osaient dénoncer la Reine à Louis XVI: «De tels moyens,
Sire, ne sont pas dans votre cœur; de tels exemples ne sont pas dans les
principes de Votre Majesté; ils viennent d'une autre source[322]...»
La Reine voyait qu'elle avait été déçue par la haute opinion du génie de
M. de Brienne, dans laquelle elle avait été entretenue de si longue
main; déçue par les assurances de M. de Vermond, déçue par les promesses
de son candidat, l'abondance de sa parole, la présomption de son
orgueil. La déclaration du déficit, l'échec de la cour plénière, l'échec
du lit de justice, enfin la déclaration du lit de justice, enfin la
déclaration du 8 août 1788, qui convoquait les états généraux pour le
1er mai 1789, apprenaient à la Reine qu'il était aussi dangereux de
recevoir des ministres de la main de l'abbé de Vermond que de la main
des Polignac. Elle faisait elle-même appeler l'archevêque et lui
demandait de se retirer, adoucissant sa disgrâce par le témoignage et
les preuves de sa reconnaissance[323], voulant payer, sinon les talents
du ministre, au moins de ses tentatives, ses efforts, son dévouement. La
Reine se soumettait. Elle trompait l'opinion qu'on pouvait avoir de son
caractère, l'attente de résistances et de luttes, possibles encore à ce
moment: elle s'humiliait devant la volonté de la nation; et, loin
d'entraîner le Roi aux résolutions extrêmes, la Reine, oubliant les
écrits par lesquels, depuis sa sortie du ministère, M. Necker s'était
aliéné sa protection et ses sympathies, la Reine faisait l'intermédiaire
du retour de l'ancien ministre. M. Necker était introduit chez la Reine
avant d'entrer chez le Roi, et c'était la Reine qui, par ses plaintes
sur le malentendu entre la France et elle, par les vives expressions de
son désir de rentrer en sa faveur, dans son amour, emportait
l'acceptation de M. Necker. L'appui donné par la Reine à M. Necker fut
franc, loyal, entier à ce point qu'il amena un refroidissement entre la
Reine et le seul ami resté fidèle à son amitié, le comte d'Artois; le
comte d'Artois, combattant la double représentation du tiers contre la
Reine, ralliée à l'opinion publique, à la popularité de M. Necker, à la
Révolution qui commence[324].
Les états généraux s'ouvraient le 4 mai à Versailles, et les femmes du
peuple, voyant passer la Reine, la saluaient de cris si furieux: «Vive
le duc d'Orléans!» qu'il fallait soutenir la Reine prête à
s'évanouir[325].