VI

La calomnie et la Reine.--Pamphlets, libelles, satires, chansons contre

la Reine.--Les témoins contre l'honneur de la Reine: M. de Besenval, M.

de Lauzun, M. de Talleyrand.--Jugement du prince de Ligne.--Exposé de

l'affaire du collier.--Arrestation du cardinal de Rohan.--Défense du

cardinal. Dénégation de madame Lamotte.--Déposition de la d'Oliva, et de

Réteaux de Villette.--Examen des preuves et des témoignages de

l'accusation.--Arrêt du parlement.--Applaudissements des halles à

l'acquittement du cardinal.

Le 15 août 1785, à onze heures du matin, le prince Louis de Rohan, grand

aumônier de France, était arrêté à Versailles, par ordre du Roi. Un

grand procès allait s'instruire devant le parlement, devant la France,

devant l'Europe, contre l'honneur de la Reine de France.

Mais, avant d'aborder cette fatale et honteuse comédie, l'affaire du

collier, il est nécessaire d'en indiquer le commencement et la

préparation. Il faut montrer l'empoisonnement de l'opinion publique

jusqu'à cet éclat de la prévention nationale, et dire, ne fût-ce qu'en

les indiquant, toutes ces accusations anonymes et flottantes, qui ont

été l'annonce, l'essai de l'accusation au grand jour et à haute voix.

C'est là un des pénibles devoirs de l'historien de Marie-Antoinette.

Quoi qu'il lui coûte, quoi qu'il lui répugne, il lui est ordonné de

descendre un moment au scandale, et de confronter avec l'outrage de la

mémoire de la Reine. Il voudrait mépriser de si misérables injures, les

abandonner à leur honte, les couvrir de son silence; mais dans une telle

question, la vertu de la Reine, il est des résignations que l'histoire

exige de lui, des pudeurs dont la vérité lui demande le sacrifice. Dure

loi, qu'il soit besoin de redire la calomnie pour lui répondre!

* * * * *

La calomnie! Et quel est le jour depuis 1774 où la calomnie s'est

reposée autour de Marie-Antoinette? Depuis le _Lever de l'Aurore_

jusqu'à ces pamphlets qui demain vont parvenir gratuitement et

affranchis à toute la France, que n'a-t-elle répandu? que n'a-t-elle

osé? où n'a-t-elle pénétré? Elle a forgé des libelles dans les bureaux

de la police[268]! Hier elle jetait des chansons dans l'Œil-de-Bœuf, aux

pieds du Roi! Aujourd'hui où n'est-elle pas? Écoutez les on-dit, les

propos, les suppositions, les imaginations, les paroles à l'oreille, les

éclats de rire; écoutez les mécontentements, les rancunes, la jalousie,

la fatuité, les passions des individus et les passions des partis;

écoutez ce chuchotement et ce murmure d'un peuple, qui remonte et

redescend, redescend et remonte les halles à Versailles et de Versailles

aux halles! Écoutez la populace, écoutez les porteurs de chaises;

écoutez les courtisans, ramenant la calomnie de Marly, la ramenant des

bals de la Reine, la ramenant en poste à Paris! Écoutez les marquis au

foyer des comédies, chez les Sophie Arnould et les Desmare, chez les

courtisanes et les chanteuses! Interrogez la rue, l'antichambre, les

salons, la cour, la famille royale elle-même: la calomnie est partout et

jusqu'aux côtés de la Reine[269].

Quel plaisir de Marie-Antoinette dont la calomnie n'ait fait un soupçon,

un outrage? Quelle proie, ses moindres jeux! Quelle proie, cette

dissipation innocente où la Reine portait l'assurance de sa conscience

sans reproches, les étourderies de ses promenades à cheval, ses

amusements aux bals de la Saint-Martin à la salle de comédie de

Versailles[270], ses courses aux bals de l'Opéra, où elle venait avec

une seule dame du palais et ses gens en redingote grise! Quelle victoire

de la calomnie, sa voiture cassée une nuit à l'entrée de Paris, et son

entrée dans la salle avec ce mot naïf: _C'est moi, en fiacre! N'est-ce

pas bien plaisant_? Quels bruits semés sur ses promenades de 1778, les

_nocturnales_ de la terrasse du château! Quels bruits sur ses retraites

à Trianon[271]!

Une seule amitié de la Reine a-t-elle été respectée? Un seul

attachement, même parmi ceux-là qui semblaient défier la calomnie,

a-t-il été sacré pour les calomniateurs? Un seul homme, quels que

fussent entre la Reine et lui les liens du sang, les différences d'âge

ou les antipathies d'humeur, un seul homme a-t-il pu s'approcher d'elle

sans que la calomnie ne le félicitât et ne plaignît Louis XVI? La Reine

distingue-t-elle M. de Coigny? Par ses vertus solides, par l'expérience

de la vie et la science de la cour que lui donnent ses quarante-cinq ans

et sa gentilhommerie parfaite, par cette gravité et ces gronderies de

vieux seigneur espagnol veillant une jeune Reine, M. de Coigny

devient-il cher et précieux à Marie-Antoinette, comme un mentor, comme

un ami, comme le chevalier d'honneur de sa réputation? L'épouse est

condamnée.

Quel déchaînement à chacune des grossesses de la Reine! Que de noms

prononcés, même à ne compter que les noms qui ne sont pas un blasphème!

Édouard Dillon, M. de Coigny, le duc de Dorset, et le prince Georges de

Hesse-Darmstadt, et l'officier des gardes du corps Lambertye, et un

certain du Roure, et un M. de Saint-Paër, et le comte de Romanzof, et

lord Seymour, et le duc de Guines[272], et le jeune lord

Strathavon...[273]. Arrêtons-nous. Plus bas ce n'est plus même la

calomnie, c'est l'ordure; c'est la _Liste civile,_ la liste «de toutes

les personnes avec lesquelles la Reine a eu des relations de

débauches[274]!...»

De tous ces noms, de tous ces bruits, des anecdotes, des chroniques, des

propos, des chansons, des libelles, de cette conjuration de la calomnie

contre Marie-Antoinette, qu'est-il resté? Hélas! un préjugé.

Fortune épouvantable de cette Reine, dont le procès sera fait sans

pièces, dont la mémoire sera déshonorée sans preuves! Cependant où sont

les faits? Un pamphlet vous dira que le visage de la Reine «se

reprintanisait» quand Dillon entrait au bal. Un anecdotier citera,

d'après d'autres, un mot que la Reine n'a pu dire, et un mot que Louis

XVI n'a pas dit. Voilà les faits sur Dillon[275]. À peine en est-il

autant sur les autres!

Mais au delà de l'on-dit, qu'y a-t-il? Derrière l'accusation vague,

impersonnelle et sans responsabilité, où est l'accusateur? Contre

l'honneur de Marie-Antoinette où est le témoignage? où est le témoin? Le

témoignage est une phrase de M. de Besenval, et le témoin de M. de

Lauzun.

M. de Besenval raconte dans ses Mémoires que, lors du duel du comte

d'Artois et du duc de Bourbon, ayant à parler à la Reine, il fut

introduit par M. Campan dans une chambre où il y avait un billard qu'il

connaissait pour y avoir joué souvent avec la Reine; puis, de cette

chambre, dans une chambre qu'il ne connaissait point, simplement mais

commodément meublée. «Je fus étonné, dit M. de Besenval, non pas que la

Reine eût désiré tant de facilités, mais qu'elle eût osé se les

procurer[276].» Ainsi une chambre qu'il ne connaît pas, à côté d'une

chambre qu'il connaît, dans ce Versailles, dans cet autre Vatican aux

huit cents chambres, voilà qui suffit à M. de Besenval pour soupçonner,

que dis-je? pour juger et condamner Marie-Antoinette. C'est faire trop

bon marché de l'honneur d'une Reine et des exigences de la justice

historique. Encore madame Campan explique-t-elle sans réplique possible

la destination de cette chambre, qui était bien pis qu'une chambre, qui

était un appartement composé d'une très petite antichambre, d'une

chambre à coucher et d'un cabinet, et destiné à loger la dame d'honneur

de la Reine dans le cas de couche ou de maladie, usage auquel il avait

déjà servi[277].

M. de Besenval avait les meilleures raisons du monde pour s'étonner,

s'indigner presque de si peu. Que disait-il à M. Campan en montant

derrière lui les escaliers jusqu'à cette chambre mystérieuse? «Mon cher

Campan, ce n'est pas quand on a des cheveux gris et des rides qu'on

s'attend qu'une jeune et jolie reine de vingt ans fasse passer par des

chemins détournés pour autre chose que pour des affaires[278].» La

réflexion était d'un philosophe; mais M. de Besenval avait-il toujours

eu cette philosophie? N'avait-il pas oublié un jour ses cheveux gris et

ses rides jusqu'à s'oublier lui-même, qu'à se jeter aux genoux de la

Reine? _Levez-vous, Monsieur,_ dit la Reine, _le Roi ignorera un tort

qui vous ferait disgracier pour toujours_[279]. Et M. de Besenval

s'était relevé balbutiant, avec une de ces hontes dont un galant homme

garde le remords et rougit de se venger.

Voici pourtant autre chose qu'une phrase, voici une déposition. Voici

tous les faits, toutes les preuves, en un mot, l'accusation de M. de

Lauzun. Il serait trop facile de discuter le témoin, cet homme

«romanesque n'ayant pu être héroïque,» cet homme jugé par ses Mémoires,

cet homme qui, vivant, a compromis toutes ses amours, et, mort, les a

déshonorées. Nous ne parlerons pas de l'homme: le laisser parler est la

meilleure façon de venger l'honneur de Marie-Antoinette.

La Reine avait rencontré M. de Lauzun chez madame de Guéménée; elle

l'accueillait avec bonté. «En deux mois, dit Lauzun, je devins une

espèce de favori[280].» M. de Lauzun ne rappelle pas ici que sa faveur a

commencé auprès de la Dauphine le jour où, après un séjour de trois

semaines à Chanteloup, et l'offre de sa fortune et de sa personne au

maître de Chanteloup, il entrait dans le bal de madame de Noailles,

apportant des nouvelles du ministre exilé. Reine, Marie-Antoinette

n'avait pas oublié les reconnaissances de la Dauphine, ni le parent

dévoué de M. de Choiseul, dont Louis XV avait puni le dévouement par une

disgrâce. Mais suivons M. de Lauzun. Son régiment l'appelle; il part,

puis il revient, et sa faveur alors monte au plus haut degré. «La Reine

ne me permettait pas de quitter la cour, me faisait toujours place

auprès d'elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez

madame de Guéménée, et marquait de l'humeur lorsqu'il y avait assez de

monde pour gêner l'occupation où elle était presque toujours de moi.»

Bref, à en croire M. de Lauzun, la Reine l'affiche, elle l'affiche à ce

point que M. de Lauzun vient la supplier de diminuer «les marques

frappantes de ses bontés.» Aux supplications de M. de Lauzun la Reine

répond,--au moins faudrait-il douter de la parole ou de la mémoire de M.

de Lauzun, pour douter de la réponse de la Reine,--la Reine répond: «_Y

pensez-vous? Devons-nous céder à d'insolents propos? Non, monsieur de

Lauzun, notre cause est inséparable, on ne vous perdra pas sans me

perdre_[281].» Cependant les ennemis qui lui font une telle faveur et

les indiscrétions de la Reine déterminent M. de Lauzun, ce héros

d'aventures, à fuir, à s'éloigner de la cour et à passer en Russie. Il

vient annoncer cette résolution à la Reine, et c'est ici la grande scène

du roman. Donnons la parole, non pas aux Mémoires tronqués de 1822, où

le zèle de la censure a si mal servi la Reine, mais au manuscrit même de

M. de Lauzun. «... _Lauzun! ne m'abandonnez-pas, je vous en conjure! Que

deviendrais-je, si vous m'abandonniez!_» Ses yeux étaient remplis de

larmes; touché moi-même jusqu'au fond du cœur, je me jetai à ses pieds:

«Que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse

sensibilité!» Elle me tendit la main; je la baisai plusieurs fois avec

ardeur, sans changer de posture. Elle se pencha vers moi avec tendresse;

je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému. Elle rougit, mais

je ne vis pas de colère dans ses yeux. «_Eh bien!_ reprit-elle en

s'éloignant un peu, _n'obtiendrai-je rien?_--Le croyez-vous? répondis-je

avec beaucoup de chaleur. Suis-je à moi? N'êtes-vous pas tout pour moi?

C'est vous seule que je veux servir; vous êtes mon unique souveraine.

Oui, continuai-je plus tranquillement, vous êtes ma Reine, vous êtes la

Reine de France.» Ses yeux semblaient me demander encore un autre

titre...[282].» Ainsi la Reine s'est offerte à M. de Lauzun, et M. de

Lauzun a refusé la Reine. J'ai laissé parler M. de Lauzun; je lui ai

répondu[283].

Mais lui-même, M. de Lauzun, n'est-il pas encore un historien à la

Besenval? Il y a, en effet, dans la vie du don Juan une page honteuse et

un jour de défaite: c'est le jour où, la porte de la Reine brusquement

ouverte, la Reine dit à M. de Lauzun, d'une voix et d'un geste

courroucés, un _Sortez, Monsieur!_[284] dont les Mémoires de Lauzun ne

parlent pas.

J'allais oublier une dernière calomnie, la calomnie à propos de M. de

Fersen; mais celle-ci a pour garant moins encore que le témoignage de M.

de Besenval ou de M. de Lauzun: elle n'a pour elle que la parole de M.

de Talleyrand[285].

Que reste-t-il d'accusateurs à Marie-Antoinette? Ses défenseurs: ceux-là

qui ont dit que ce serait mal servir la mémoire de la Reine que «de tout

nier,» qu'il fallait faire une part à ses faiblesses, passer

condamnation sur les fragilités de son sexe et de l'humanité, et qu'il

lui resterait encore assez de nobles vertus pour mériter la pitié, la

sympathie, l'estime même de la postérité. Singuliers historiens! pour

prêter cette facilité à l'histoire et compromettre sa morale jusqu'à

cette indulgence! Amis pires que tous les ennemis de Marie-Antoinette,

ces Tilly qui la défendent en l'excusant!

Non, Marie-Antoinette n'a pas besoin d'excuse; non, la calomnie n'a pas

été médisance: Marie-Antoinette est demeurée pure. Toute la part de la

jeunesse, toute la part de la femme, toute la part de l'humanité est

faite en elle par ces mots du prince de Ligne: «La prétendue galanterie

de la Reine ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié pour une ou

deux personnes, et une coquetterie de femme, de Reine, pour plaire à

tout le monde[286].»

Le jugement de l'histoire n'ira ni en deçà ni au delà de ce jugement: il

s'y arrêtera et s'y fixera comme à la mesure précise de l'équité, de la

vérité et de la justice.

Il en est qui ont voulu faire de l'affaire du collier la condamnation de

Marie-Antoinette; elle est la condamnation de la calomnie. Et quel plus

grand exemple de l'absurdité et de la monstruosité de ces accusations?

Le fond du procès est bien simple: ou la Reine est innocente, ou il faut

admettre que la Reine s'est vendue pour un bijou; et à qui? à l'homme de

France contre lequel elle avait les plus vives et les plus justes

préventions. Et quels sont, cette hypothèse admise, les témoins dont

l'affirmation prévaut contre la dénégation de la Reine? C'est ce couple

de malheureux sans métier, sans ressources, et faisant ressource de tous

les métiers, industriels, entremetteurs, mendiants, ramassant leur pain

dans les antichambres, vivant de hasards et de prostitutions entre le

Mont-de-Pitié et Bicêtre, errant d'auberge en auberge, disputant les

hôteliers à coups de poing, poursuivis de gîte en gîte par les dettes et

les hontes criardes!

Voici l'affaire: le joaillier Bœhmer avait vendu à la Reine des

girandoles d'oreilles, moyennant 360,000 livres, payables sur la

cassette de la Reine, qui était de 100,000 écus par an. Bœhmer avait

encore vendu au Roi, pour la Reine, une parure de rubis et de diamants

blancs, puis une paire de bracelets de 800,000 livres. La Reine alors

déclarait à Bœhmer qu'elle trouvait son écrin assez riche, et qu'elle ne

voulait rien y ajouter; et le public la voyait si rarement porter ses

diamants, qu'il croyait qu'elle y avait renoncé. Bœhmer cependant

s'occupait de la réunion des plus beaux diamants qui se trouvaient dans

le commerce pour en former un collier à plusieurs rangs que sa pensée

secrète destinait à la Reine. Il songeait à le faire proposer à la Reine

par quelque personne de la cour; un gentilhomme de la chambre du Roi

consentait à le présenter au Roi. Le Roi, émerveillé de la beauté des

diamants, accourait l'offrit à la Reine. Mais la Reine assurait le Roi

qu'elle serait désolée d'une telle dépense pour un pareil objet; qu'elle

avait de beaux diamants; que l'usage de la cour était de n'en plus

porter que quatre ou cinq fois par an; et que, tout bien considéré,--on

était alors en guerre,--il valait mieux acheter un vaisseau à la France

qu'un collier à la Reine. Un an après, Bœhmer, ayant échoué dans le

placement de son collier auprès des cours d'Europe, le Roi venait de

nouveau l'offrir à la Reine, et la Reine renouvelait encore une fois ses

refus. Sur ce refus, Bœhmer sollicitait, en qualité de joaillier de la

couronne, une audience de la Reine. Il se jetait à ses pieds, lui

déclarant qu'il était un homme ruiné, qu'il n'avait plus qu'à se jeter

dans la rivière. La Reine répondait à Bœhmer qu'elle ne lui avait point

commandé ce collier qui le ruinait; qu'à toutes ses propositions de

beaux assortiments, elle lui avait déclaré au contraire ne vouloir pas

ajouter quatre diamants à ses diamants. «_Je vous ai refusé votre

collier_, disait en finissant la Reine; _le Roi a voulu me le donner, je

l'ai refusé de même. Ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et

de le vendre, et ne vous noyez pas._» De ce jour, la Reine, mise en

garde contre la répétition de pareilles scènes, évitait Bœhmer, et, pour

mieux l'éviter, donnait toutes ses parures à réparer au valet de chambre

joaillier. Tout semblait terminé pour la Reine, lorsque, le 3 août 1785,

Bœhmer se présentait à madame Campan, réclamant l'argent du collier

acheté par le cardinal de Rohan au nom de la Reine. Madame Campan

informait la Reine de la réclamation de Bœhmer. La Reine, qui avait vu

Bœhmer très exalté, le croyait fou. Mais une entrevue avec Bœhmer, puis

le mémoire de Bœhmer et Bassange, instruisaient bientôt la Reine de

l'achat, fait en son nom, du collier par le cardinal de Rohan et de

l'apposition de sa signature sur le traité. Imaginez à ce coup de foudre

la stupéfaction et la douleur de la Reine!

Cette douleur, cette stupéfaction éclatent sur le coup avec l'accent de

la vérité la plus sincère dans une lettre de Marie-Antoinette, adressée

à son frère, Joseph II:

Ce 22 août 1785,

«_Vous aurez déjà su, mon cher frère, la catastrophe du cardinal de

Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un

petit abrégé. Le cardinal est convenu d'avoir acheté en mon nom, et de

s'être servi d'une signature qu'il a cru mienne, pour un collier de

diamants de seize cent mille francs. Il prétend avoir été trompé par une

Mme Valois de la Mothe. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle

place ici, et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. Elle est depuis deux

jours dans la Bastille, et, quoique par son premier interrogatoire elle

convienne d'avoir eu beaucoup de relations avec le C----, elle nie

fermement d'avoir eu aucune part au marché du collier. Il est à observer

que les articles du marché sont écrits de la main du C----; à côté de

chacun le mot «approuvé» de la même écriture qui a signé au bas

«Marie-Antoinette de France.» On présume que la signature est de ladite

Valois de la Mothe. On l'a comparée avec des lettres qui sont

certainement de sa main; on n'a pris nulle peine à contrefaire mon

écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai jamais signé «de

France.» C'est un étrange roman aux yeux de tout ce pays-ci, que de

vouloir supposer que j'ai pu vouloir donner une commission secrète au

cardinale»_[287].

Et qui donc osait se dire son confident? Qui jouait le négociateur dans

cette affaire? L'homme, le seul homme peut-être de France auquel

Marie-Antoinette avait fait vœu de ne pas pardonner; l'homme qui avait

livré Marie-Thérèse aux risées de la du Barry; l'homme qui, à la cour de

Vienne, avait calomnié la fille auprès de la mère, à ce point que

l'impératrice avait envoyé le baron de Neni en France pour s'assurer des

faits; l'homme qui, à la cour de Versailles, n'avait cessé de montrer

l'archiduchesse d'Autriche dans la Reine de France; l'homme qui avait

parlé de la coquetterie de la Reine de façon à manquer à l'épouse de son

roi; l'homme, enfin, dont toute la diplomatie, en France comme à

l'étranger, n'avait été que raillerie et perfidie contre la personne de

Marie-Antoinette; l'homme à qui, au su de la cour, Marie-Antoinette

n'avait jamais daigné adresser la parole, et qu'elle avait réduit à se

glisser honteusement, travesti et déguisé, dans les jardins de Trianon,

pour voir la fête donnée au prince et à la princesse du Nord[288]...

Trouvant cet homme dans cette machination au premier rang et dans le

grand rôle, la Reine imagina que c'était là une nouvelle manœuvre d'une

intrigue honteuse. Elle crut à un complot tramé pour la perdre; et telle

était sa persuasion que, dans l'entrevue avec le Roi et le cardinal,

l'assurance du cardinal lui avait fait penser un moment qu'il allait

indiquer un endroit secret de l'appartement de sa souveraine où il

aurait fait cacher le collier par un homme acheté. Dans sa première

indignation la Reine courut au Roi. Le Roi éclata contre tant

d'impudence. Le baron de Breteuil, servant ses rancunes particulières,

anima encore le ressentiment du Roi et de la Reine, et il fût résolu de

donner à cette grande imposture une éclatante publicité.

Les conseillers de cette résolution, M. de Breteuil et M. de Vermond,

ont été blâmés. On les a accusés d'avoir livré la Reine à la malignité

du public, d'avoir compromis son honneur dans des débats publics. Et

cependant, si le parti contraire avait été adopté, si les conseils de la

prudence ou plutôt de la timidité eussent prévalu, si l'affaire avait

été étouffée, quelle arme dans les mains des ennemis de la Reine! Quelle

preuve ils eussent tirée contre l'innocence de Marie-Antoinette, de ce

silence, et de cette défiance de la lumière et de la justice!

Le 15 août, jour de l'Assomption, à midi, toute la cour remplissant la

galerie, le cardinal de Rohan, en rochet et en camail, attendait Leurs

Majestés, qui allaient passer pour aller entendre la messe. Il est

appelé dans le cabinet du Roi, où il trouve la Reine. «Qui vous a

chargé, Monsieur, lui dit le Roi, d'acheter un collier pour la Reine de

France?--Ah! Sire, s'écrie le cardinal, je vois trop tard que j'ai été

trompé!» Le Roi reprend: «Qu'avez-vous fait de ce collier?--Je croyais

qu'il avait été remis à la Reine.--Qui vous avait chargé de cette

commission?--Une dame appelée madame la comtesse de la Motte-Valois, qui

m'avait présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire ma cour à Sa

Majesté en faisant cette commission.--_Moi, Monsieur?_ interrompt la

Reine, qui tourmentait son éventail, _moi! qui depuis mon arrivée à la

cour ne vous ai point adressé la parole! À qui persuaderez-vous, s'il

vous plaît, que j'ai donné le soin de mes atours à un évêque, à un grand

aumônier de France?_--Je vois bien, répond le cardinal, que j'ai été

cruellement trompé. Je payerai le collier. L'envie que j'avais de plaire

m'a fasciné les yeux. Je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché.»

Et le cardinal tire d'un portefeuille le traité portant la signature:

_Marie-Antoinette de France._ Le Roi le prend. «Ce n'est ni l'écriture

de la Reine, ni sa signature: comment un prince de la maison de Rohan et

un grand aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine signait

Marie-Antoinette de France? Personne n'ignore que les reines ne signent

que leurs noms de baptême.» Le Roi, présentant alors au cardinal une

copie de sa lettre à Bœhmer: «Avez-vous écrit une lettre pareille à

celle-ci?--Je ne me souviens pas de l'avoir écrite.--Et si l'on vous

montrait l'original, signé de vous?--Si la lettre est signée de moi,

elle est vraie.--Expliquez-moi donc toute cette énigme, reprit le Roi:

je ne veux pas vous trouver coupable; je désire votre justification». Le

cardinal pâlit et s'appuie sur une table. «Sire, je suis trop troublé

pour répondre à Votre Majesté d'une manière...--Remettez-vous, monsieur

le Cardinal, dit le Roi, et passez dans mon cabinet, afin que la

présence de la Reine ni la mienne ne nuisent pas au calme qui vous est

nécessaire. Vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre;

écrivez votre déposition.» Le cardinal obéit. Au bout d'un demi-quart

d'heure il rentre, et remet un papier au Roi. Le Roi le prend en lui

disant: «Je vous préviens que vous allez être arrêté.--Ah! Sire, s'écrie

le cardinal, j'obéirai toujours aux ordres de Votre Majesté, mais

qu'elle daigne m'épargner la douleur d'être arrêté dans mes habits

pontificaux, aux yeux de toute la cour!--Il faut que cela soit»; et, sur

ce mot, le Roi quitte brusquement le cardinal sans l'écouter

davantage[289].

Au sortir de chez le Roi, le cardinal de Rohan était arrêté et conduit à

la Bastille. Deux jours après, il en sortait pour assister, en présence

du baron de Breteuil, à l'inventaire de ses papiers. Le 5 septembre

1785, le jugement du cardinal était enlevé à la juridiction des

tribunaux ecclésiastiques, et déféré à la grand'chambre assemblée par

lettres patentes où la volonté du Roi s'exprimait ainsi:

«LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre; à nos amés et

féaux conseillers, les gens tenans notre cour de Parlement, à Paris,

SALUT. Ayant été informé que les nommés Bœhmer et Bassange auroient

vendu un collier au cardinal de Rohan, à l'insu de la Reine, notre très

chère épouse et compagne, lequel leur auroit dit être autorisé par elle

à en faire l'acquisition, moyennant le prix de seize cent mille livres,

payables en différens termes et leur auroit fait voir, à cet effet, de

prétendues propositions qu'il leur auroit exhibées comme approuvées et

signées par la Reine; que ledit collier, ayant été livré par lesdits

Bœhmer et Bassange audit cardinal, et le premier payement convenu entre

eux n'ayant pas été effectué, ils auroient eu recours à la Reine. Nous

n'avons pu voir sans une juste indignation que l'on ait osé emprunter un

nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer, avec une

témérité aussi inouïe, le respect dû à la Majesté royale. Nous avions

pensé qu'il étoit de notre justice de mander devant nous ledit cardinal,

et, sur la déclaration qu'il nous a faite, qu'il avoit été trompé par

une femme nommée la Motte de Valois, nous avons jugé qu'il étoit

indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame

de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées

pour découvrir tous ceux qui auroient pu être auteurs ou complices d'un

attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en

attribuer la connoissance pour être le procès par vous instruit, jugé,

la grand'chambre assemblée[290].»

Le cardinal de Rohan se défendait et se justifiait comme il suit. Au

mois de septembre 1781, madame de Boulainvilliers lui présentait une

femme dont elle était la bienfaitrice, qu'elle avait recueillie et

élevée, madame de la Motte-Valois. La misère de la protégée de madame de

Boulainvilliers, son nom, son sang, sa figure, son esprit, touchaient le

cardinal. Il aidait madame de la Motte de quelques louis. Mais que

pouvait l'aumône contre le désordre de madame de la Motte? Au mois

d'avril 1784, elle obtenait d'aliéner la pension de 1,500 livres

accordée par la cour à la descendante des Valois. Tout donne à croire

que, vers ce temps, des relations s'étaient établies entre le cardinal

et madame de la Motte. Madame de la Motte était entrée dans des secrets

échappés au cardinal, à l'imprudence de sa parole et à la légèreté de

son caractère. Elle le savait las de sa position à la cour, impatient

des amertumes de sa disgrâce et des froideurs méprisantes de la Reine,

ambitieux et bouillant d'effacer son passé, prêt à tout, avec l'ardeur

de la faiblesse, pour rentrer en grâce. Peu à peu, par degrés, autour du

cardinal et par tous ses familiers, madame de la Motte ébruitait

doucement, discrètement, une protection auguste, une grande faveur dont

elle était honorée; confirmant elle-même les propos qu'elle semait,

disant qu'elle avait un accès secret auprès de la Reine, que des terres

du chef de sa famille allaient lui être restituées, qu'elle allait avoir

part aux grâces. Le cardinal, il ne faut pas l'oublier, s'il n'était ni

un niais ni un sot, s'il avait tout le vernis d'un homme du monde et

tout l'esprit d'un salon, le cardinal manquait absolument de ce

sang-froid de la raison et de ce contrôle du bon sens qui est la

conscience et la règle des actes de la vie. Aveuglé par son désir de

rentrer en grâce, il s'abandonnait à madame de la Motte, qui travaillait

sans relâche sa confiance, nourrissait ses désirs, enhardissait ses

illusions par toutes les ressources et toutes les audaces de l'intrigue

et du mensonge. Un jour madame de la Motte disait au cardinal: «Je suis

autorisée par la Reine à vous demander par écrit la justification des

torts qu'on vous impute.» Cette apologie remise par le cardinal à madame

de la Motte, madame de la Motte apportait, quelques jours après, ces

lignes où elle faisait ainsi parler la Reine au cardinal: «J'ai lu votre

lettre, je suis charmée de ne plus vous trouver coupable; je ne puis

encore vous accorder l'audience que vous désirez. Quand les

circonstances le permettront, je vous en ferai prévenir; soyez

discret[291].»

Et quels soupçons, quelles inquiétudes pouvaient rester au cardinal

après cette impudente comédie d'août 1784, imaginée par madame de la

Motte, où une femme ayant la figure, l'air, le costume et la voix de la

Reine, lui apparaissait dans les jardins de Versailles et lui donnait à

croire que le passé était oublié? De ce jour, le cardinal appartenait

tout entier à madame de la Motte. Les espérances insolentes qu'il osait

concevoir de cette entrevue le livraient et le liaient à une crédulité

sans réflexion, sans remords, sans bornes. Madame de la Motte pouvait

dès lors en abuser à son gré, en faire l'instrument de sa fortune, le

complice de ses intrigues. Elle pouvait tout demander au cardinal au nom

de cette Reine qui lui avait pardonné, non avec la dignité d'une reine,

mais avec la grâce d'une femme. Et c'est dès ce mois d'août une somme de

60,000 livres que madame de la Motte tire du cardinal, pour des

infortunés, dit-elle, auxquels la Reine s'intéresse; et c'est, au mois

de novembre, une autre somme de 100,000 écus qu'elle obtient encore de

lui, au nom de la Reine, pour le même objet.

Mais de telles sommes étaient loin de suffire aux besoins, aux dettes,

aux goûts, au luxe, à la maison de madame de la Motte. Tentée par

l'occasion, elle songea à faire sa fortune, une grande fortune, d'un

seul coup.

Bassange et Bœhmer, qui entretenaient tout Paris de leur collier et

battaient toutes les influences pour forcer la main au Roi ou à la

Reine, étaient tombés sur un sieur Delaporte, de la société de madame de

la Motte, qui leur avait parlé de madame de la Motte comme une dame

honorée des bontés de la Reine. Bassange et Bœhmer sollicitent aussitôt

de madame de la Motte la permission de lui faire voir le collier. Elle y

consent, et le collier lui est présenté le 29 décembre 1784. Madame de

la Motte, habile à cacher son jeu, parle aux joailliers de sa répugnance

à se mêler de cette affaire, sans les désespérer toutefois. Au sortir de

l'entrevue, elle se hâte d'expédier, par le baron de Planta, une

nouvelle lettre au cardinal, alors à Strasbourg. Madame de la Motte y

faisait dire à la Reine: «Le moment que je désire n'est pas encore venu,

mais je hâte votre retour pour une négociation secrète qui m'intéresse

personnellement et que je ne veux confier qu'à vous; la comtesse de la

Motte vous dira de ma part le mot de l'énigme[292].» Le 20 janvier 1785,

madame de la Motte fait dire aux joailliers de se rendre chez elle le

lendemain 21; et là, en présence du sieur Hachette, beau-père du sieur

Delaporte, elle leur annonce que la Reine désire le collier, et qu'un

grand seigneur sera chargé de _traiter cette négociation pour Sa

Majesté_. Le 24 janvier, le comte et la comtesse de la Motte rendent

visite aux joailliers, leur disent que le collier sera acheté par la

Reine, que le négociateur ne tardera pas à paraître, et qu'ils avisent à

prendre leurs sûretés. L'affaire avait été engagée pendant l'absence du

cardinal. Madame de la Motte lui apprenait à son retour de Saverne, le 5

janvier, que la Reine désirait acheter le collier des sieurs Bœhmer et

Bassange, et entendait le charger de suivre les détails et de régler les

conditions de l'achat; elle appuyait son dire de lettres qui ne

permettaient au cardinal qu'une soumission respectueuse.

Le 24 janvier, le cardinal, à la suite d'une visite des époux de la

Motte, entre chez les joailliers, se fait montrer le collier, et ne

cache pas qu'il achète non pour lui-même, mais pour une personne qu'il

ne nomme pas, mais qu'il obtiendra peut-être la permission de nommer.

Quelques jours après, le cardinal revoit les joailliers. Il leur montre

des conditions écrites de sa main: 1° le collier sera estimé, si le prix

de 1,600,000 livres paraît excessif; 2° les payements se feront en deux

ans, de six mois en six mois; 3° on pourra consentir des délégations; 4°

ces conditions agréées par l'acquéreur, le collier devra être livré le

1er février au plus tard. Les joailliers acceptent ces conditions, et

signent l'écrit sans que la Reine soit nommée. Cet écrit, revêtu de

l'acceptation des joailliers, est remis à madame de la Motte qui deux

jours après le rend au cardinal, avec des approbations à chaque article,

et au bas la signature: _Marie-Antoinette de France._

Aussitôt le cardinal, étourdi du succès de sa négociation, de la faveur

dont il croit jouir, du mystère même dont la Reine entoure sa confiance,

écrit aux joailliers que le traité est conclu, et les prie d'apporter

l'objet vendu. Les joailliers, assurés que c'est à la Reine qu'ils

vendent, se rendent aux ordres du cardinal. Le collier reçu, le cardinal

se rend à Versailles, arrive chez madame de la Motte, lui remet l'écrin:

«La Reine attend, dit madame de la Motte, ce collier lui sera remis ce

soit.» En ce moment paraît un homme qui se fait annoncer comme envoyé

par la Reine. Le cardinal se retire dans une alcôve; l'homme remet un

billet; madame de la Motte le fait attendre quelques instants, va

montrer le collier au porteur. L'homme est rappelé. Il reçoit l'écrin.

Il part.

Le cardinal, convaincu que le collier est remis à la Reine, donne ce

jour même la première preuve de l'acquisition faite par la Reine par

cette lettre: «Monsieur Bœhmer, S. M. la Reine m'a fait connaître que

ses intentions étoient que les intérêts de ce qui sera dû après le

premier payement, fin août, courent et vous soient payés successivement

avec les capitaux jusqu'à parfait acquittement.» Ainsi le cardinal,

enfoncé dans la confiance, n'a pas un doute. Le lendemain, il charge son

heiduque Schreiber de voir s'il n'y aurait rien de nouveau dans la

parure de la Reine au dîner de Sa Majesté. Le 3 février, rencontrant à

Versailles le sieur et la dame Bassange, il leur reproche de n'avoir

point fait encore leurs très humbles remerciements à la Reine de ce

qu'elle a bien voulu acheter leur collier. Il les pousse à la voir, à en

chercher l'occasion, à la provoquer. Toutefois, le cardinal s'étonnait

de ne pas voir la Reine porter le collier, et il partait pour Saverne,

ne soupçonnant rien encore, mais déjà moins hardi dans ses rêves,

presque déçu. Madame de la Motte venait le retrouver à Saverne, et

relevait sa confiance en lui promettant une audience de la Reine à son

retour. Le cardinal, revenu de Saverne, l'audience tardant, la Reine

continuant à ne pas porter le collier, le cardinal s'inquiétait. Il

pressait madame de la Motte. «La Reine trouvait le prix excessif,

répondait madame de la Motte, qui voulait gagner du temps; la Reine

demandait, ou l'estimation, ou la diminution de 200,000 livres.

Jusque-là, ajoutait madame de la Motte, la Reine ne portera pas le

collier.» Les joailliers se soumettaient à la réduction, et madame de la

Motte faisait voir au cardinal une nouvelle lettre de la Reine, dans

laquelle la Reine disait qu'elle gardait le collier, et qu'elle ferait

payer 700 000 livres au lieu de 400 000 à l'époque de la première

échéance, fixée au 31 juillet[293].

C'est alors que le cardinal, les joailliers ayant négligé de se

présenter devant la Reine pour la remercier, exigeait d'eux qu'ils lui

écrivissent leurs remerciements. Malheureusement cette lettre de Bœhmer,

reçue par la Reine, lue par elle, tout haut, devant ses femmes

présentes; cette lettre, qui eût pu être une révélation, était

considérée par la Reine comme un nouvel acte de folie de ce marchand qui

l'avait menacée de se jeter à l'eau. La Reine, n'y comprenant rien et

n'y voyant «qu'une énigme du _Mercure_», la jetait au feu. Et qui

pourrait essayer de nier l'ignorance de la Reine? Ne faudrait-il pas

nier cette note écrite au moment où la fraude va être découverte, et

trouvée dans le peu de papiers du cardinal échappés au feu allumé par

l'abbé Georgel? «Envoyé chercher une seconde fois B. (Bœhmer). La tête

lui tourne depuis que A. (la Reine) a dit: _Que veulent dire ces gens

là? Je crois qu'ils perdent la tête_[294].»

Ceci se passait le 12 juillet. Quelques jours après, madame de la Motte

avertissait le cardinal que les 700,000 livres, payables au 31 juillet,

ne seraient pas payées, que la Reine en avait disposé; mais que les

intérêts seraient acquittés. La préoccupation de ce payement qui manque,

le souci de faire attendre les joailliers, troublent le cardinal. Il

s'alarme. A ce moment, il lui tombe sous les yeux de l'écriture de la

Reine. Il soupçonne. Il mande madame de la Motte. Elle arrive

tranquille, et le rassure. Elle n'a pas vu, dit-elle, écrire la Reine;

mais les approbations sont de sa main, il n'y a pas le moindre doute à

avoir. Elle jure que les ordres qu'elle a transmis au cardinal lui

viennent de la Reine. D'ailleurs, pour lui ôter toute inquiétude, elle

va lui apporter 30,000 livres de la part de la Reine pour les intérêts.

Et ces 30,000 livres, madame de la Motte les apporte au cardinal. Le

cardinal ignore que madame de la Motte les a empruntées sur des bijoux

mis en gage chez son notaire, et tous ses soupçons tombent devant une

pareille somme apportée par une femme qu'il nourrit de ses charités.

Le 3 août, Bœhmer voyait madame Campan à sa maison de campagne, et tout

se découvrait. Madame de la Motte faisait appeler le cardinal, dont

l'aveuglement continuait sans que cette phrase de Bassange, du 4 août,

l'eût éclairé: «Votre intermédiaire ne nous trompe-t-il pas tous les

deux?» Madame de la Motte se plaignait au cardinal d'inimitiés

redoutables conjurées contre elle, lui demandait un asile, le

compromettait par cette hospitalité, puis le quittait le 5, et se

retirait à Bar-sur-Aube. Elle espérait que l'affaire se dénouerait sans

éclat; elle comptait que le cardinal avait trop à risquer pour appeler

sur son imprudence et sa témérité le bruit, la lumière, la justice.

Compromis avec elle, le cardinal payerait et se tairait, pensait madame

de la Motte[295].

Toute cette affaire n'était donc qu'une escroquerie. Encore l'idée n'en

était-elle pas bien neuve. Le scandale n'était pas oublié d'une madame

de Cahouet de Villiers, qui par deux fois, en 1777, imitant l'écriture

et la signature de Marie-Antoinette, s'était fait livrer d'importantes

fournitures par la demoiselle Bertin; puis, réprimandée pour toute

punition et pardonnée par la Reine, fabriquait une nouvelle lettre

signée Marie-Antoinette au moyen de laquelle elle enlevait 200 00 livres

au fermier général Béranger[296]. Une autre intrigue, moins ébruitée,

presque inconnue du public même alors, n'avait-elle pas, quelques années

après, annoncé l'affaire du collier, et montré la voie à l'imagination

de madame de la Motte? Une femme, en 1782, s'était vantée, elle aussi,

d'être honorée de la confiance et de l'intimité de la Reine. Elle

montrait des lettres de madame de Polignac, qui la priait de se montrer

à Trianon. Elle usait du cachet de la Reine, surpris par elle sur la

table du duc de Polignac. A l'entendre, elle disposait de la faveur de

madame de Lamballe; à l'entendre, elle avait par son crédit sur la

Reine, désarmé le ressentiment de la princesse de Guéménée et de madame

de Chimay contre une dame de Roquefeuille. Mêmes mensonges et mêmes

dupes, c'est la même comédie, et, chose inconcevable, c'est le même nom:

l'intrigante de 1782 s'appelait, elle aussi, de la Motte!

Marie-Josèphe-Françoise Waldburg-Frohberg, épouse de

Stanislas-Henri-Pierre du Pont de la Motte, ci-devant administrateur et

inspecteur du collège royal de la Flèche[298].

À l'appui de sa bonne foi de dupe, le cardinal de Rohan apportait la

subite fortune et le soudain étalage de madame de la Motte, ce mobilier

énorme dont Chevalier avait fourni les bronzes, Sikes les cristaux, Adam

les marbres; tout ce train, monté d'un coup de baguette, chevaux,

équipage, livrée; tant de dépenses, l'achat d'une maison, d'une

argenterie magnifique, d'un écrin de 100,000 livres, tant d'argent jeté

de tous les côtés aux caprices les plus ruineux, par exemple à un oiseau

automate de 1,500 livres! La défense du cardinal rapprochait de ces

dépenses les ventes successives de diamants faites par la femme de la

Motte, à partir du 1er février, pour 27,000 livres, 16,000 livres,

36,000 livres, etc.; les ventes de montures de bijoux pour 40 ou 50,000

livres; les ventes opérées en Angleterre par le mari de madame de la

Motte de diamants semblables à ceux du collier, d'après le dessin envoyé

de France, pour 400 000 livres en argent, ou échangés contre d'autres

bijoux, tels qu'un médaillon de diamants de 230 louis, des perles à

broder pour 1,890 louis, etc.; tous échanges ou ventes certifiés par les

tabellions royaux de Londres. L'éclat de cette fortune et de ces

dépenses, ajoutait la défense, avait été soigneusement dérobé au

cardinal par madame de la Motte. Elle le recevait dans un grenier

lorsqu'il venait chez elle; et le 5 août, lorsqu'elle le quittait pour

aller habiter la maison qu'elle avait achetée à Bar-sur-Aube, elle lui

disait se retirer chez une de ses parentes[299].

Madame de la Motte niait tout. Elle niait ses rapports avec les

joailliers, ce bruit de faveur auprès de la Reine répandu par elle, le

récit fait par le cardinal de la remise du collier. Ne voyant son salut

que dans la perte du cardinal, elle imaginait cette fable d'une

influence magnétique de Cagliostro sur le cardinal. C'était à

Cagliostro, suivant elle, que le cardinal avait remis le collier.

C'était Cagliostro qui avait fait prendre au cardinal le comte et la

comtesse de la Motte pour agents, en France et en Angleterre, du

dépècement et du changement de nature du collier. Les deux grands faits

à sa charge, la fausse signature de la Reine sur le marché, et la

comédie de l'apparition de la Reine au cardinal dans le Parc de

Versailles, madame de la Motte les repoussait d'un ton léger. Suivant

elle, «le cardinal ayant toujours gardé le plus grand secret sur cette

négociation qu'il a conduite lui-même, elle ne connaît la négociation

que comme le public, par les lettres patentes du mois de septembre

dernier et le réquisitoire en forme de plaintes du procureur général.»

Quant à la scène du parc de Versailles, elle s'écrie ironiquement dans

son Mémoire: «C'est le baron de Planta qui apparemment aura fait voir à

M. de Rohan, ou lui aura fait croire qu'il voyoit on ne sait quel

fantôme à travers l'une de ces bouteilles d'eau limpide avec laquelle

Cagliostro a fait voir notre auguste Reine à la jeune demoiselle de la

Tour;» et, raillant agréablement le cardinal: «Dans ce rêve extravagant,

M. de Rohan a-t-il donc reconnu ce port majestueux, ces attitudes de

tête qui n'appartiennent qu'à une Reine fille et sœur d'empereur[300]?»

Une déposition inattendue venait faire justice du persiflage de madame

de la Motte. Un religieux minime déclarait avoir désiré prêcher à la

cour, pour obtenir le titre de prédicateur du Roi. Refusé pour un de ses

sermons soumis au grand aumônier de France, il avait été engagé à se

présenter chez madame de la Motte, qui, lui dit-on, gouvernait le

cardinal et lui obtiendrait cette faveur. Il avait suivi le conseil,

réussi auprès de madame de la Motte, prêché devant le Roi. De là une

grande reconnaissance du religieux, qui devenait l'ami de madame de la

Motte et son commensal habituel. Un jour qu'il y dînait, il avait été

frappé de la beauté d'une jeune personne et de sa ressemblance avec la

Reine. Il se rappelait l'avoir vue reparaître le soir, après une seconde

toilette, avec la coiffure habituelle de la Reine[301]. Sur cette

déposition, sur les recherches de la police, la demoiselle d'Oliva était

arrêtée, le 17 octobre, à Bruxelles, et amenée à la Bastille.

Interrogée, elle confirmait la déposition du père Loth. Un homme, qui

l'avait rencontrée au Palais-Royal, lui avait rendu plusieurs visites.

Il lui parlait de protections puissantes qu'il voulait lui faire

obtenir, puis lui annonçait la visite d'une dame de grande distinction

qui s'intéressait à elle. Cette dame était madame de la Motte. Elle se

disait à la d'Oliva chargée par la Reine de trouver une personne qui pût

faire quelque chose qu'on lui expliquerait lorsqu'il en sera temps, et

lui offrait 15,000 livres. La d'Oliva acceptait. C'était dans les

premiers jours d'août. Le comte et la comtesse de la Motte emmènent la

d'Oliva à Versailles. Ils sortent, puis reviennent, et lui annoncent que

la Reine attend avec la plus vive impatience le lendemain, pour voir

comment la chose se passera. Le lendemain, c'est la comtesse qui

s'occupe elle-même de la toilette de la d'Oliva. Elle lui met une robe

de linon, une robe à l'enfant ou une _gaule_, appelée plus communément

une chemise, et la coiffe en demi-bonnet. Quand elle est habillée, la

comtesse lui dit: «Je vous conduirai ce soir dans le parc, et vous

remettrez cette lettre à un très-grand seigneur que vous y

rencontrerez.» Entre onze heures et minuit, madame de la Motte lui

jetait un mantelet blanc sur les épaules, une _thérèse_ sur la tête, et

la conduisait au parc. En chemin, elle lui remettait une rose: «Vous

remettrez cette rose, avec la lettre, à la personne qui se présentera

devant vous, et vous lui direz seulement: Vous savez ce que cela veut

dire.» Et madame de la Motte ajoute, pour rassurer la d'Oliva, que tout

a lieu avec l'agrément de la Reine: «La Reine sera derrière vous.»

Arrivée au parc, madame de la Motte fait placer la d'Oliva dans une

charmille, puis va chercher le grand seigneur, qui s'approche en

s'inclinant. La d'Oliva dit la phrase, remet la rose... «Vite! vite!

venez!» C'est madame de la Motte qui accourt et l'entraîne[302].

Ce démenti, donné à toute la défense de madame de la Motte, n'abattit

point son impudence. Mais bientôt un autre démenti confondait ses

mensonges. Réteaux de Villette, son confident, son secrétaire, arrêté à

Genève, avouait qu'abusé par l'influence de madame de la Motte, par

l'espérance d'une fortune auprès du cardinal, il avait écrit sous la

dictée de madame de la Motte toutes les fausses lettres qui avaient

trompé M. de Rohan. Il avouait qu'il avait tracé, sous ses ordres, les

mots _Approuvé_ en marge du traité de vente du collier, tracé au bas la

signature _Marie-Antoinette de France_[303].

Qu'ajouter? La lumière est faite, comme jamais peut-être elle n'a été

faite dans une affaire semblable. Les preuves sont des faits. La vérité,

la duperie du cardinal, l'escroquerie de madame de la Motte, l'innocence

de la Reine, ne sont pas à démontrer: elles éclatent et n'appartiennent

plus à la discussion. Où donc l'opinion, qui ne voulait point de la

lumière, qui ne voulait point de la vérité, qui ne voulait point de

l'innocence de la Reine, était-elle réduite à se réfugier? Où? Dans les

nouveaux mensonges de madame de la Motte, dans les calomnies de son

Sommaire[304]. Que dis-je? Dans le murmure et le balbutiement de ses

réponses, dans les lambeaux de ses interrogatoires infidèlement

rapportés! Il fallait, pour se refuser à l'évidence, abaisser sa foi

jusqu'à ces libelles que publiera la Motte, l'épaule encore rouge du V

de voleuse; il fallait croire à l'authenticité de toutes les lettres de

la Reine, y croire contre la déclaration de Réteaux de Villette, y

croire contre l'aveu du faussaire! il fallait,--car dans ce système la

calomnie doit aller jusqu'au bout de la stupidité,--il fallait supposer

que la signature fausse de la Reine, apposée au traité, y avait été

apposée du gré de la Reine pour arracher le collier à Bœhmer, et

demeurer libre de tout engagement. Il fallait admettre que la scène du

parc avait été commandée par la Reine à la d'Oliva, pour se donner le

divertissement de voir jouer à une courtisane le rôle d'une Reine de

France. Il fallait admettre enfin que les diamants vendus par le comte

de la Motte avaient été vendus par l'ordre de la Reine, pour dénaturer

le collier et en réaliser l'argent en le dissimulant aux vendeurs!

Aujourd'hui, pour douter et faire douter encore, à quoi l'historien

est-il contraint? Il lui faut accepter les affirmations haineuses de

l'abbé Georgel, qui ne pardonne pas à la Reine d'avoir été chassé de

l'ambassade de Vienne par le baron de Breteuil. Il lui faut s'appuyer

sur ces Mémoires du comte Beugnot, l'ami, la dupe et le confesseur des

fables de madame de la Motte; il lui faut enfin, renonçant au contrôle

de l'histoire, et, dans le récit de cette imposture, abusé par une

imposture, baser son récit et sa conviction sur des Mémoires apocryphes,

sur ces _Mémoires de mademoiselle Bertin_, dont les éditeurs eux-mêmes

ont reconnu la fausseté et la supercherie[305].

* * * * *

Le procès est à sa fin. Madame de la Motte, qui a cherché son salut dans

la comédie d'une subite folie, le cherche dans les insinuations

perfides, puis dans l'audace et l'intimidation de la calomnie. Elle

espère se sauver en accusant la Reine, ou du moins échapper à l'infamie

en se faisant passer auprès de l'opinion pour la victime d'une intrigue

de cour. Derrière elle, la poussant dans cette voie, l'enhardissant à

menacer, il y a les Rohan humiliés et qui voudraient au moins

compromettre l'honneur de la Reine avec l'honneur du cardinal; il y a

madame de Marsan, visitant et travaillant les parlementaires, M. de

Vergennes et ses ressentiments mal étouffés, et tout le parti des

ennemis de la Reine[306]. En face de madame de la Motte il y a le

parlement, qui ne lui impose pas silence.

Le procureur général donne ses conclusions. Elles portent, contre le

cardinal: «Qu'il sera tenu de déclarer à la chambre, en présence du

procureur général, que témérairement il s'est mêlé de la négociation du

collier, sous le nom de la Reine; que plus témérairement il a cru à un

rendez-vous nocturne à lui donné par la Reine; qu'il demande pardon au

Roi et à la Reine en présence de la justice;

Tenu de donner, sous un temps déterminé, la démission de la charge de

grand aumônier;

Tenu de s'abstenir d'approcher, à une certaine distance, des maisons

royales et des lieux où serait la cour;

Tenu de garder prison jusqu'à l'exécution pleine et entière de

l'arrêt[307].»

Cette humiliation n'eût été que juste; elle importait à l'honneur de la

Reine comme à la dignité de la couronne de France. Sans doute le

cardinal était pur de la fraude; mais il était coupable d'imprudence et

de présomption. Il avait été l'instrument du scandale, le héros du roman

de madame de la Motte. Son illusion avait insulté la vertu de la femme

de son roi; il avait porté le soupçon autour du trône; il avait

compromis la royauté.

Mais les influences, les manœuvres, les passions, la voix des Robert

Saint-Vincent, des Barillon, des Morangis, des d'Outremont, des Hérault

de Sechelles et des Freteau, l'emportaient dans cette cause sur les

intérêts de la justice et les droits de la royauté: vingt-six voix

contre vingt-trois repoussaient les injonctions du procureur

général[308]. Le jugement qui condamnait Jeanne de Valois de Saint-Remy

de Luz, femme de la Motte, à être battue et fustigée nue de verges,

flétrie de fer chaud et détenue à perpétuité à la Salpêtrière,

déchargeait «Louis-René-Édouard de Rohan des plaintes et accusations

contre lui intentées à la requête du procureur général, et ordonnait que

les Mémoires imprimés pour Jeanne de Saint-Remy de Valois de la Motte

seraient et demeureraient supprimés, comme contenant des faits faux,

injurieux et calomnieux audit cardinal de Rohan[309].»

Regardez pourtant ces juges qui acquittent le cardinal de Rohan, ces

juges qui font pleurer la Reine[310]: encore deux ans, et dans cette

même assemblée ils s'élèveront contre la royauté de Louis XVI, et

brigueront comme un honneur l'exil du duc d'Orléans. Regardez ce peuple

des halles, qui applaudit au triomphe du cardinal, à l'humiliation de la

Reine[311]: c'est le peuple qui va remplir le Tribunal révolutionnaire

et applaudir au bourreau!

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 25 / 55 题