Le duc de Normandie était né le 5 avril 1785, et le duc de Choiseul
mourait le 9 mai de la même année, enlevant, par sa mort, à la Reine un
ami dont l'amitié n'avait pas ces dangers, dont la faveur peut-être
n'aurait pas eu ces exigences.
Ainsi la Reine devait renoncer à la seule illusion, à la seule œuvre
politique à laquelle elle eût mis quelque suite: la rentrée aux affaires
du négociateur de son mariage. C'était en vain qu'elle avait rapproché
peu à peu M. de Choiseul du Roi, de ce Roi qui avait dit si longtemps:
«Qu'on ne me parle jamais de cet homme[258];» en vain qu'elle était
parvenue à le faire consulter par le Roi, lors du renouvellement du
traité de 1755, alors que la politique de M. de Vergennes menaçait la
France d'un traité d'alliance entre les cours d'Autriche et
d'Angleterre; en vain qu'elle avait comme annoncé et essayé le retour de
l'ancien ministre par la nomination de M. de Castries, regardé par le
public comme le continuateur des plans de M. de Choiseul; tant de
victoires achetées par tant de patience, ces entretiens que le Roi, à la
prière de la Reine, finissait par accorder à M. de Choiseul, et d'où le
Roi sortait moins prévenu contre M. de Choiseul et de mauvaise humeur
contre M. de Vergennes; les résistances heureuses que la Reine avait
faites à cette politique de M. de Maurepas si bien soutenue par madame
de Maurepas et l'abbé de Veri; tout le terrain qu'elle avait fait gagner
à M. de Choiseul, après la mort de M. de Maurepas[259], tant d'efforts
étaient perdus; et c'était à l'heure où tout était prêt, où tout
paraissait facile et assuré, à l'heure où les fautes de M. de Calonne,
servant si bien son successeur, semblaient appeler M. de Choiseul au
ministère, que M. de Choiseul disparaissait brusquement, et qu'il ne
restait plus d'amis à la Reine, que des mécontents et des ingrats!
* * * * *
La Reine alors se retourna vers une amitié qui ne lui avait jamais
demandé de se compromettre, et qui, pour avoir moins de coquetterie, un
manége moins gracieux, un agrément moins vif que l'amitié de madame de
Polignac, ne le lui cédait ni en sincérité ni en dévouement. Il est des
erreurs et des distractions du cœur qui ne touchent ni à sa mémoire ni à
sa reconnaissance. La Reine n'avait point oublié madame de Lamballe. Son
souvenir lui était resté présent, sans que la glace de son appartement
où était peinte la princesse eût besoin de la lui rappeler[260]. Entre
elle et madame de Lamballe, il semblait à la Reine qu'il n'y eût eu
qu'une absence; et c'était sans embarras qu'elle venait souper chez elle
à l'hôtel de Toulouse, et lui apporter ses compliments de condoléances à
l'occasion de la mort de son frère, le prince de Carignan. C'était sans
effort, et avec la joie d'un retour, que Marie-Antoinette revenait à
cette amie qui s'était éloignée sans un murmure et qui se redonnait sans
une plainte: «_Ne croyez jamais_, lui disait la Reine, _qu'il soit
possible de ne pas vous aimer; c'est une habitude dont mon cœur a
besoin[261].»
D'autres déceptions attendaient Marie-Antoinette, contre lesquelles les
consolations de madame de Lamballe devaient être insuffisantes. La
satire, la chanson, le poison des noëls, le rire et la calomnie, sous
Louis XIV enfermés dans Versailles, cachés dans les recueils à la
Maurepas, maintenant publics, insolents, répandus par les presses
clandestines, courant parmi le peuple, avaient désappris à la nation
l'amour, à la populace le respect. Un voyage à Paris révélait à la Reine
ce changement et ce renouvellement de l'opinion. Plus de bravos, plus
d'acclamations... Recommenceront-ils jamais ces jours de 1777, ces cris,
ces chants, ces chœurs d'opéra répétés par une salle en délire? Le
silence avait reçu la Reine, l'indifférence l'avait accompagnée. Elle
était revenu à Versailles, toute en larmes, et se demandant: _Mais que
leur ai-je donc fait[262]?_ Malheureuse! elle commençait l'apprentissage
de l'impopularité.
Alors, ignorant et cherchant vainement ses crimes, désespérée et se
rattachant à tout souvenir, à la superstition du passé, elle achetait le
château de Saint-Cloud. Ce n'était pas seulement, pour la mère, le
séjour conseillé à son fils par la Faculté de médecine[263]; ce n'était
pas seulement, pour l'épouse, la réunion de la famille royale pendant
les réparations de Versailles: Saint-Cloud était aux yeux de la Reine un
rapprochement entre elle et son peuple. Versailles, Trianon l'en avaient
éloignée; elle revenait au-devant de lui, auprès de lui. Saint-Cloud
n'avait-il pas été le premier rendez-vous de sa popularité? N'était-ce
pas là que la France avait commencé à l'aimer? L'écho des jardins ne
gardait-il pas encore les applaudissements de la foule, le bruit de son
bonheur et de sa gloire? Comment ne pas croire au bon génie du lieu? Et
quand elle se promènerait comme jadis, coudoyée, coudoyant, à travers
les Parisiens du dimanche, quand elle se mêlerait aux plaisirs et aux
spectacles de tous, regardant les joutes à côté des bateliers, ses
enfants à la main, quand elle montrerait le Dauphin à tout Paris, le
Dauphin élevé de ses deux bras au-dessus des vivats, quoi donc
l'empêcherait de retrouver la France et le peuple de 1772 et 1773? Quoi
donc? Le temps et les hommes.
La veille de l'achat de Saint-Cloud au duc d'Orléans, les accusations
commencent contre la Reine; le lendemain elles éclatent. Dépense énorme,
murmure-t-on, au moment où les finances sont obérées. Un écriteau de
police intérieure, portant: _De par la Reine_, fait dire insolemment à
d'Éprémesnil «qu'il est impolitique et immoral de voir les palais
appartenir à une Reine de France[264].» Les habitants de Saint-Cloud,
marqués à la craie, pour loger les gens de la cour qui ne peuvent tenir
dans le château, s'élèvent contre la Reine[265]; et ce peuple, ce peuple
que la Reine espérait ramener à elle en revenant à lui... il a ramassé
l'épithète tombée des salons du parti français. Que crie-t-il tout le
long de la route? «Nous allons à Saint-Cloud pour voir les eaux et
l'_Autrichienne_[266]!»
C'est Marie-Antoinette elle-même qui va dire ses tristesses, ses
alarmes, ses pressentiments, dans ces jours déjà menaçants, et où
commence à se remuer dans les cœurs ce quelque chose de violent qui
annonce à Bossuet les révolutions des empires. La Reine écrit en
Angleterre, à quelques années de là:
«_Où vous êtes, vous pouvez jouir au moins de la douceur de ne point
entendre parler d'affaires. Quoique dans le pays des chambres haute et
basse, des oppositions et des motions, vous pouvez vous fermer les
oreilles et laisser dire; mais ici c'est un bruit assourdissant malgré
que j'en ay. Ces mots d'opposition et de motion sont établis comme au
parlement d'Angleterre, avec cette différence que lorsqu'on passe à
Londres dans le parti de l'opposition on commence par se dépouiller des
grâces du roi, au lieu qu'icy beaucoup s'opposent à toutes vues sages et
bienfaisantes du plus vertueux des maîtres et gardent ses bienfaits;
cela est peut-être plus habile, mais ce n'est pas si noble. Le temps des
illusions est passé, et nous faisons des expériences bien cruelles; nous
payons cher aujourd'hui notre engouement et notre enthousiasme pour la
guerre de l'Amérique. La voix des honnêtes gens est étouffée par le
nombre et la cabale. On abandonne le fond des choses pour s'attacher à
des mots et multiplier la guerre des personnes. Les séditieux
entraîneront l'État dans sa perte plutôt que de renoncer à leurs
intrigues_[267].»