Ennui de Marly.--Le petit Trianon.--La vie au petit Trianon.--Le palais,
les appartements, le mobilier.--Le jardin français, la _salle des
fraîcheurs_.--Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le hameau,
etc.--La société de la Reine au petit Trianon.--Le baron de Besenval, le
comte de Vaudreuil, M. d'Adhémar.--Les femmes.--Diane de
Polignac.--Caractère de l'esprit de la Reine.--Sa protection des lettres
et des arts.--Son goût de la musique et du théâtre.--Le théâtre du petit
Trianon.
Marly avait été jusqu'alors le palais d'été de la cour de France. Mais
Marly, c'était Versailles encore. La royauté y demeurait en
représentation. Jusqu'à la moitié du règne de Louis XV, les dames y
avaient porté «l'habit de cour de Marly». Les diamants, les plumes, le
rouge, les étoffes brodées et lamées d'or y étaient d'uniforme. L'ombre
de Louis XIV, sa grandeur et son ennui, emplissaient encore les
pavillons et les jardins. Les bâtiments y avaient l'ordre et la
hiérarchie d'un Olympe; la nature même y paraissait solennelle; la
promenade y était royale, et s'abritait d'un dais d'or. Rien de cette
étiquette des journées, du costume, de l'architecture, du paysage, ne
plaisait à Marie-Antoinette. Le jeu qu'elle aimait moins, le gros jeu de
Marly, dont le Roi grondait les excès, la dégoûtait encore de ces
voyages. Trianon devenait la maison de campagne de Marie-Antoinette, sa
retraite et ses amours.
Là, quelle autre vie! quel amusement sans faste et sans contrainte!
Quelle succession de jours, quels mois trop courts, dérobés à la
royauté, donnés à la familiarité et aux joies particulières! Quels
plaisirs à cent lieues de Versailles! Plus de cour, qu'une petite cour
d'amis, que sa vue basse n'avait point besoin de reconnaître avec le
lorgnon caché au milieu de son éventail; plus d'ennuis, plus de couronne
ni de grands habits: la Reine n'était plus la Reine à Trianon; à peine y
faisait-elle la maîtresse de maison. C'était la vie de château avec son
train facile, et toute l'aisance de ses usages. L'entrée de
Marie-Antoinette dans un salon ne faisait quitter aux dames ni le
piano-forte ni le métier à tapisserie, aux hommes ni la partie de
billard ni la partie de trictrac. Le Roi venait à Trianon seul, à pied,
sans capitaine des gardes. Les invités de la Reine arrivaient à deux
heures pour dîner, et s'en retournaient coucher à Versailles à
minuit[191]. C'était, tout ce temps, des occupations et des
divertissements champêtres. La Reine, en robe de percale blanche, en
fichu de gaze, en chapeau de paille, courait les jardins, allait de sa
ferme à sa laiterie, menait son monde boire son lait et manger ses œufs
frais, entraînait le Roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur
l'herbe, tantôt regardait traire les vaches, tantôt péchait dans le lac,
ou bien, assise sur le gazon, se reposait de la broderie et du filet en
épuisant une quenouille de villageoise[192]. Ces jeux faisaient le
bonheur de Marie-Antoinette. Que d'enchantement pour elle, que
d'illusion dans ce rôle de bergère et dans ce badinage de la vie des
champs! Le joli royaume de cette Reine qui pleurait à _Nina_, et ne
voulait autour d'elle «que des fleurs, des paysages et des
Watteau»[193]! Quelle aimable patrie de son âme et de ses goûts,
Trianon! ce Trianon où son ombre erre encore aujourd'hui; où, malgré
l'ingratitude des choses, le silence de l'écho, l'oubli de la nature,
tout parle comme une scène vide, et rappelle les beaux jours de
Marie-Antoinette; où le pas du curieux hésite et tremble, marchant
peut-être dans le pas de la Reine!
* * * * *
Le rêve de la Reine est accompli. Le Trianon de Marie-Antoinette est
fini. Il a eu son inauguration et son apothéose, lors de l'illumination
et de l'incendie féeriques de ses bosquets, en l'honneur de l'empereur
Joseph. Dans la verdure, voilà le petit palais blanc. Poussez un bouton
de porte ciselé; c'est devant vous un escalier de pierre à grand repos.
Dans les entrelacs de la rampe magnifique et dorée, dans les cartouches
à têtes de coq, s'enlacent les initiales M. A., et les caducées se
marient aux lyres, à ces lyres, les armes parlantes du palais, qui se
retrouvent jusque sur les feux de cheminée. Aux murs nus de l'escalier,
il n'est rien que des festons de feuilles de chêne fouillées dans la
pierre. En face l'escalier menace une tête de Méduse, qui n'empêchera
pas la calomnie de monter. Après une antichambre, vient la salle à
manger, où le parquet rejoint montre encore la coupure où montait, pour
les orgies de Louis XV, la merveilleuse table de Loriot avec ses quatre
servantes[194], et là commencent les ornements sur les boiseries
exécutées par ordre de Marie-Antoinette: ce ne sont aux panneaux de bois
sculpté que carquois en croix au-dessous des couronnes de roses et des
guirlandes de fleurs. Le petit salon, près la salle à manger, montre en
relief sur tous ses côtés tous les accessoires et tous les instruments
des joies des Vendanges et de la Comédie: des guirlandes de raisin
laissent descendre les corbeilles et les paniers de fruits, les masques
et les tambours de basque, les castagnettes, et, les pipeaux, et les
guitares; et sous les barbes de marbre des boucs de la cheminée, les
grappes de raisin se nouent encore. Dans le grand salon, le lustre pend
d'une rose de fleurs. Aux quatre coins de la corniche volent des jeux
d'Amours. Chaque panneau, surmonté des attributs des Arts et des
Lettres, prend sa naissance dans une tige de lis trois fois fleurie,
enguirlandée de lauriers, et portant en cimier une couronne de roses en
pleine fleur. Dans le petit cabinet qui précède la chambre de la Reine,
les plus fines arabesques courent sur la boiserie; ce sont, en ces
pyramides impossibles et charmantes de l'art antique, des Amours portant
des cornes d'abondance de fleurs, des trépieds fumants, des colombes,
des arcs et des flèches croisés qui pendent à des rubans. Les bouquets
de pavots mêlés à mille fleurettes se jouent tout autour de la chambre à
coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de soie blanche. Le meuble
est de poult de soie bleu, uniquement rembourré de duvet d'eider. Des
écharpes frangées de perles et de soie de Grenade nouent les
rideaux[195]. Et n'était-ce pas la pendule qui sonnait les heures dans
la chambre de Marie-Antoinette, cette pendule oubliée aujourd'hui dans
la pièce à côté, dont le cadran est porté par les deux aigles
d'Autriche, et sur le socle treillagé de laquelle se détachent en
médaillon la houlette d'Estelle et le chapeau de Némorin?
Du palais, des escaliers en terrasse descendent aux jardins. Au bas de
la plus riche façade, décorée de quatre colonnes corinthiennes, commence
le jardin français, planté dès 1750 pour accompagner le jardin à
l'italienne, et que deux grilles garnies de grands rideaux de toile
séparent du grand Trianon. De ce côté, partout des fleurs s'alignent
dans leurs pots blancs et bleus aux anses figurant des têtes. Sur l'une
des façades du salon s'ouvre un décor printanier et galant, le décor des
personnages et des comédies de Lancret. Ce sont de ces architectures à
jour que le dix-huitième siècle mariait si joliment à la verdure, de ces
barrières à travers lesquelles passent le ciel et les fleurs, les
zéphyrs et les regards: c'est la _salle des fraîcheurs_, et ses deux
portiques de treillages, et ses trente-six arcades abritant chacune un
oranger, et leurs pilastres dont chacun est surmonté de la tête en boule
d'un tilleul[196].
Mais de l'autre côté, à la droite du palais, vous entrez au premier pas
dans la création de la Reine, dans le jardin anglais. «Le jet d'eau joue
pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous,» pourrait dire la
Reine comme la Julie de Rousseau. Ici se retrouve le caprice, et presque
le naturel de la nature. Les eaux bouillonnent, serpentent, courent; les
arbustes semblent semés au gré du vent. Huit cents espèces d'arbres, et
des arbres les plus rares, le mélèze pleureur, le pin d'encens, l'yeuse
de Virginie, le chêne rouge d'Amérique, l'acacia rose, le févier et le
sophora de la Chine, marient leur ombre et mêlent toutes les nuances de
la feuille, du vert au pourpre-noir et au rouge-cerise[197]. Les fleurs
sont au hasard. Le terrain monte et descend à sa volonté. Des cavernes,
des fondrières, des ravins, cachent à tout moment l'art et l'homme. Les
allées tournent et se brisent, et prennent le plus long pour n'avoir pas
l'air trop _ruban_. Des pierres ont fait des rochers, des buttes
simulent des montagnes, et le gazon joue la prairie[198].
Sur la colline, au milieu d'un buisson de roses, de jasmins et de
myrtes, s'élève un belvédère d'où la Reine embrasse tout son domaine. Ce
pavillon octogone, qui a quatre portes et quatre fenêtres, répète huit
fois en figures sur ses pans, en attributs au-dessus de ses portes,
l'allégorie des quatre saisons, sculptée du plus fin et du plus habile
ciseau du siècle. Huit sphinx à tête de femme s'accroupissent sur les
marches. Au dedans, c'est un pavage de marbre blanc sur lequel se
brouillent et se traversent les ellipses des marbres roses et bleus. Aux
murs de stuc, et même sur les panneaux du bas des portes, des arabesques
courent. Un pinceau léger, volant, enchanté, semble avoir éclaboussé de
caprices et de lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le
poëme des boiseries du palais; il l'a animé de soleil et peuplé
d'animaux: et ce sont encore carquois, flèches, guirlandes de roses
blanches, bouquets dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux et
trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des rubans,
traversés de petits singes et d'écureuils qui grattent un vase de
cristal où jouent des poissons. Au milieu du pavillon, une table, d'où
pendent trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze doré; c'est la
table où la Reine déjeune: le belvédère est sa salle à manger du
matin[199].
De là, Marie-Antoinette domine le rocher, et sa grotte «parfaite et bien
placée», et la chute d'eau, et le pont tremblant, jeté sur le petit
torrent, et l'eau, et le lac, et sous l'ombre des arbustes les deux
ports d'embarquement, et la galère fleurdelisée, et la rivière. Voici
l'île et le temple de l'Amour, rotonde exposée à tous les vents où le
Cupidon de Bouchardon essaye de se tailler un arc dans la massue
d'Hercule[200]. Voici le ruisseau et ses passerelles, dont chacune a une
vanne et forme écluse. Derrière ce demi-cercle de treillage, sous ce
palanquin chinois, tourne le jeu de bagues, avec huit sièges formés de
chimères et d'autruches[201]. Voici, au bord de la rivière, les
_Bocages_ partagés en petits champs et cultivés comme des pièces de
terre; et voici enfin le fond du jardin, le fond du tableau, le fond du
théâtre: c'est le paradis de Berquin, c'est l'Arcadie de
Marie-Antoinette, le _Hameau!_ le hameau où elle faisait déguiser le Roi
en meunier, et Monsieur en maître d'école[202]. Voici les maisonnettes,
serrées comme une famille, dont chacune a un jardinet pour prêter à la
plaisanterie de faire de chacune des dames de Trianon une paysanne,
ayant des occupations de paysanne[203]. La laiterie de marbre blanc est
au bord de l'eau. À côté se reflète dans l'étang la Tour de Marlborough,
qu'une chanson a baptisée, la chanson chantée par la nourrice du
Dauphin, madame Poitrine. La maison de la Reine est la plus belle
chaumière du lieu: elle a des vases garnis de fleurs, des treilles et
des berceaux. Rien ne manque au joli village d'opéra-comique: ni la
maison du Bailli, ni le moulin avec sa roue, et même elle tourne! ni le
petit lavoir, ni les toits de chaume, ni les balcons rustiques, ni les
petits carreaux de plomb, ni les petites échelles qui montent au flanc
des maisonnettes, ni les petits hangars à serrer la récolte... La Reine
et Hubert Robert ont pensé à tout, et même à peindre des fissures dans
les pierres, des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de
briques dans les murs, comme si le temps ne ruinait pas assez vite les
jeux d'une Reine!
Les habitués de Trianon[204], les invités de la Reine, _sa société_,
comme on disait, étaient les trois Coigny: le duc de Coigny[205], qui
était resté l'ami de la Reine et n'avait point partagé la disgrâce du
duc de Lauzun et du chevalier de Luxembourg; le comte de Coigny, gros
garçon, bien portant et l'esprit en belle humeur; le chevalier de
Coigny, joli homme, fêté à Versailles, fêté à Paris, recherché des
princesses et des financières, flatteur câlin, que les femmes appelaient
_Mimi_; le prince d'Hénin, un fou charmant, un philanthrope à la cour;
le duc de Guines, le journal de Versailles, qui savait toutes les
médisances, de plus excellent musicien et parfait flûtiste[206]; le
bailli de Crussol, qui plaisantait avec une mine si sérieuse; puis la
famille des Polignac; le comte de Polastron, qui jouait du violon à
ravir; le comte d'Andlau, qui était le mari de Madame d'Andlau; le duc
de Polignac, que sa fortune n'avait point changé, et qui était resté un
homme parfaitement aimable. À ce monde se joignaient quelques étrangers
distingués par la Reine, comme le prince Esterhazy, M. de Fersen, le
prince de Ligne, le baron de Stedingk[207]. Mais trois hommes faisaient
le fond de la société de Trianon et la dominaient: M. de Besenval, M. de
Vaudreuil, M. d'Adhémar.
Il naissait alors des Français dans toute l'Europe. Pierre-Victor, baron
de Besenval, était un Français né en Suisse. Il avait servi sous nos
drapeaux. Il avait fait notre guerre, la guerre de Sept ans, à notre
façon. Il y avait eu le feu et la gaieté de notre valeur. À l'affaire
d'Aménebourg, renvoyé au camp, sa division hachée, il retournait se
battre. «Que faites-vous encore ici, baron? lui crie-t-on, vous avez
fini.--C'est comme au bal de l'Opéra, répondit: on s'y ennuie, et l'on
reste tant qu'on entend les violons[208].»
M. de Besenval revenait à la cour avec ce mot et sa bonne mine. Voyez le
bel air qu'il a dans l'eau-forte de Carmontelle: grand, le jarret tendu,
la taille cambrée sous l'habit à brandebourgs, le profil fin et accentué
au grand nez bien dessiné, l'œil spirituel, la bouche petite, troussée
en une moue moqueuse et dédaigneuse, les mains dans les poches, tout
plein de grâces insolentes et délibérées, content de lui, et prêt à rire
des autres. Le plaisir occupait M. de Besenval jusqu'à la mort de Louis
XV. Puis, rapproché, par son grade, du comte d'Artois, colonel général
des Suisses, M. de Besenval en faisait son ami, entrait par le comte
d'Artois chez la Reine, abordait sa confiance, la dirigeait, devenait
lieutenant général des armées du Roi, grand-croix, commandeur de
Saint-Louis, inspecteur général des gardes suisses, sans être étonné de
sa fortune, sans le remercier. «Ne me sachez aucun gré de mon
bonheur,--écrivait-t-il,--le hasard seul en fait les frais; moi, je ne
m'en suis pas mêlé...[209].»
L'homme, chez M. de Besenval, était un beau viveur et un délicat vivant.
Il avait tous ces nobles goûts et toutes ces jolies passions, les adieux
d'un monde qui va finir. Riche, comblé de traitements, garçon, sans
train de ménage ni de représentation, maniant habilement ses
revenus[210], il jetait l'argent aux belles choses, aux tableaux, aux
statues, aux bronzes, aux porcelaines, aux bacchanales de marbre blanc
de Clodion[211]. Il raffolait de jardins, comme le prince de Ligne,
conseillait les embellissements de Trianon, et y amenait les serres de
Schœnbrunn[212]. Ayant vu de près l'histoire et la gloire, il ne s'en
souciait plus. Il aimait son siècle, l'amour, la cour, la vie, ses amis,
plus peut-être qu'il ne les estimait. Il avait le cœur et l'humeur d'un
enfant gâté. Morose au fond, maussade et grognon dans son intérieur, dur
à ses gens, sorti de son chez lui, il sortait de lui-même, et il était,
en société, le plus gai et le plus aimable des hommes de salon. Il était
jeune comme un homme heureux, et il fallait qu'il montrât ses rides et
ses cheveux blancs pour les faire voir. À soixante ans, il veut être de
la société du Roi, des chasseurs, la seule société de Louis XVI: il se
fait présenter comme un jeune homme; il met l'habit gris de débutant,
prend des quartiers de noblesse, monte dans les carrosses, et le voilà à
la chasse. Il s'est trouvé à la mort de Berwick, il se trouve quarante
ans après à la mort du cerf[213].
M. de Besenval calomniait sa faveur, lorsqu'il disait à un duc revenant
à Versailles après six mois d'absence: «Je vais vous mettre au courant:
ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et présentez-vous
avec confiance: voilà tout ce qu'il faut aujourd'hui pour réussir[214].»
M. de Besenval avait réussi par d'autres agréments: il était un
courtisan, mais un courtisan habile, audacieux, nouveau, sans valetage,
sans fadeur. Il avait su garder de l'officier de fortune et du Suisse
dans le personnage. Il s'échappait en éclats, en vivacités, en
imprudences, qu'il menait jusqu'où il voulait. Il s'oubliait avec
sang-froid; il s'insinuait brusquement; il flattait avec un ton rude. Il
semblait un de ces adroits manieurs de choses fragiles, dont les grosses
mains, ménageant les objets qu'ils paraissent brutaliser, font trembler
et ne cassent rien. Se piquant de tout savoir, parce que sa tête était
la table d'une encyclopédie, il parlait de tout à la cour, après avoir
fait une savante étude de tout ce qu'il faut taire aux souverains. Ses
témérités étaient excusées par cette belle mine qui lui allait à
merveille. Les libertés ne fâchaient pas dans sa bouche. Ses
familiarités étaient jugées une bonhomie, ses colères une naïveté, ses
drôleries un germanisme, et même il n'était pas boudé longtemps pour cet
air soldat aux gardes suisses qu'il ne négligeait pas. «Baron! quel
mauvais ton!--criaient les dames,--vous êtes affreux!» et il était
pardonné; car il avait ce grand charme et cette grande science:
l'excellent ton dans le mauvais ton[215].
Il était dans la nature comme dans le rôle d'un courtisant pareil
d'encourager les goûts de Marie-Antoinette, de l'enhardir dans ses
plaisirs, d'affranchir sa conscience de reine, de la convaincre en un
mot de son droit au bonheur des particuliers. M. de Besenval n'y
manquait pas: que d'exhortations, quelle guerre contre les préjugés de
l'étiquette! N'était-ce pas duperie de se contraindre, de se condamner
aux impatiences, à l'ennui, de se refuser les délices de la société, les
délices des premiers de ses sujets? Dans ce siècle d'affranchissement,
pourquoi ne pas s'affranchir des sottises de la coutume? N'était-il pas
ridicule enfin de penser que l'obéissance des peuples tînt au plus ou
moins d'heures qu'une famille royale passait dans un cercle de
courtisans ennuyeux et ennuyés[216]? Leçons plaisantes d'un philosophe
indulgent et facile, auxquels applaudissaient tous les hôtes de Trianon,
et que la Reine de France se laissait aller à écouter comme la voix de
la raison enjouée et de la sage amitié!
M. le comte de Vaudreuil était le fils d'un gouverneur de Saint-Domingue
enrichi dans son gouvernement. Son oncle, major des gardes françaises,
était mort lieutenant général et grand-croix de Saint-Louis. Riche, bien
apparenté, en belle passe, M. de Vaudreuil avait eu l'ambition de rester
un paresseux et de donner sa vie à ses goûts.
C'était encore un amateur, un curieux, pour parler la langue du temps,
mais rempli de savoir et de connaissances, achetant lui-même et goûtant
ce qu'il achetait. Il avait fait de son magnifique hôtel de la rue de la
Chaise, débarrassé de l'école flamande et de l'école italienne[217], la
galerie de l'école française du dix-huitième siècle, le panthéon des
petits dieux, des mythologies de Lagrenée, de Subleyras, de Natoire, aux
mythologies de Boucher, des saintetés de Lemoine aux allégories de
Menageot, des fabriques de Fragonard aux familles de Greuze, des
Cythérées de Watteau au Serment des Horaces de David[218].
M. de Vaudreuil adorait les arts, les lettres et leur monde. Il
réunissait toutes les semaines à sa table les artistes et les hommes de
lettres; et le soir, au salon, sur les tables, les instruments, les
pinceaux, les crayons, les couleurs et les plumes invitaient tous les
talents et tentaient tous les génies.
Entré de bonne heure au plus avant de la meilleure et de la plus secrète
société de Versailles, il avait eu des yeux, des oreilles, de la
mémoire; en sorte que l'humanité ne lui semblait ni bien ni belle ni
bien grande. L'intelligence le charmait, l'intelligence française
surtout, l'esprit. Il était l'ami de tous les hommes d'esprit et l'ami
de l'esprit de Champfort, l'ami de cette gaieté vengeresse, de cette
gaieté, la comédie et la consolation d'un galant homme sans illusions,
qui montre en riant le rien que nous sommes. M. de Vaudreuil était
lui-même un rare causeur, parlant peu, embusqué derrière le bruit des
mots et des sots, imprévu, soudain, jetant son trait, sans ferrailler,
droit au fait ou à l'homme. Il excellait encore aux sous-entendus, à ces
jeux de la physionomie et de l'air, qui parlent souvent mieux que la
parole et vont plus loin. Malin avec le sourire, impitoyable avec
l'ironie, il médisait avec le silence.
Jeune, M. de Vaudreuil avait eu une figure charmante. La petite vérole
l'avait emportée. La physionomie et les yeux de sa figure lui étaient
seuls restés. Les nerfs ébranlés à tout moment, travaillé de langueurs
et de vapeurs, tourmentés de perpétuels crachement de sang, il tirait de
ses souffrances la grâce, l'intérêt, les bénéfices aussi et les droits
d'un malade. La charité de Madame de Polignac, l'indulgence de ses amis,
avaient habitué M. de Vaudreuil à une certaine tyrannie de caprices et
de boutades, non sans des retours et des excuses qui faisaient tout
oublier. Véhément à louer ou à blâmer, mobile, inégal, parfois boudeur,
son caractère était journalier et au gré de son corps; mais il y avait
chez M. de Vaudreuil ces vertus vigoureuses qui se rencontrent parfois
au fond des sceptiques, et qui rachètent avec la foi du cœur le doute de
l'esprit: il était dévoué, constant en amitié, noble, généreux,
bienfaisant, franc et loyal. Puis M. de Vaudreuil était l'homme de
France qui savait mieux le monde et l'usage du monde. Il y avait débuté
par une maladresse: il y commandait par la perfection des façons. Nul à
la cour ne savait comme lui employer tour à tour et à point l'expression
précisément convenable de la politesse, être sérieux ou enjoué, familier
ou respectueux, se tenir dans le savoir-vivre ou se donner à
l'empressement, user enfin, sans les mêler, de tous les témoignages de
devoirs et d'égards qui sont le commerce de la société et l'art de
plaire. Nul homme pour s'approcher d'une femme comme il s'en approchait
et avec une manière si respectueuse. «Je ne connais que deux hommes,
disait la princesse d'Hénin, qui sachent parler aux femmes: Lekain et M.
de Vaudreuil[219].»
M. d'Adhémar avait eu le bonheur de M. de Besenval. Le hasard avait fait
sa carrière, sa fortune et son nom. Sous-lieutenant, puis capitaine dans
le régiment de Rouergue, obscur et enfoui, pauvre, et le nom de
Montfalcon pour tout bien, il trouvait à Nîmes des parchemins qui le
faisaient Adhémar, venait à Paris, plaisait à M. de Ségur, qui l'avait
vu au feu et auquel il se faisait reconnaître, plaisait au sévère
généalogiste Cherin, qui lui délivrait un certificat, plaisait à Madame
de Ségur, profitait d'une erreur de M. de Choiseul, qui lui donnait le
régiment de Chartres, plaisait à madame de Valbelle, épousait sa
richesse, et s'avançait dans la faveur de madame de Polignac[220].
M. d'Adhémar faisait un peu, dans cette société royale, le personnage de
l'abbé dans les sociétés bourgeoises; il était chargé des passe-temps de
la soirée, des intermèdes de la promenade, des entr'actes de la
causerie. C'était un homme à talents, un peu plus qu'un amateur, un peu
moins qu'un artiste. Il avait poussé assez loin la musique et sa jolie
voix, jusqu'à se faire entendre et se faire applaudir de M. Lagarde, le
maître de la musique du Roi[221]. Il avait en outre de la douceur, de la
facilité, du petit esprit, et beaucoup de complaisance. Il faisait des
vers, des couplets, des romances, jouait très bien la comédie,
accompagnait au clavecin, folâtrait, badinait, mais à petit bruit,
laissant le haut bout à M. de Vaudreuil et à M. de Besenval, courtisant
tout le monde, n'offusquant personne, courant dans Trianon après la muse
des Boufflers, qui se moquait de ses rhumatismes, cachant sous la
modestie et l'humilité une ambition immense, roulant des projets
d'ambassade en arrangeant un rondeau sur un mot donné[222], ne boudant
rien, très heureux, très reconnaissant, et très commode: les femmes lui
parlaient quand elles n'avaient rien à dire, les hommes quand ils
n'avaient rien à faire.
Les femmes de Trianon étaient la jeune belle-sœur de la Reine, sa
compagne habituelle, Madame Élisabeth[223], puis la comtesse de Châlons,
d'Andlau par son père, Polastron par sa mère, dont M. de Vaudreuil et M.
de Coigny se disputaient les sourires[224], puis cette aimable statue de
la Mélancolie, cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur
une épaule, la comtesse de Polastron. Cette femme de vingt ans qui
semble le plus joli garçon du monde, cette femme bonne et simple malgré
tout l'esprit qu'elle trouve tout fait, élégante sans en faire métier,
supérieure et cependant n'alarmant que les sots, sage parce que, c'est
elle-même qui l'a dit: «Ne pas l'être, c'est abdiquer;» faisant des
frais pour ceux qui la comprennent, et mettant avec les autres son
esprit à fonds perdu, cette femme est Madame de Coigny[225]. Aux côtés
de la duchesse Jules de Polignac se tient sa fille, la duchesse de
Guiche, belle comme sa mère, mais avec plus d'effort et moins de
simplicité[226]; près de la duchesse de Guiche, parle et s'agite la
comtesse Diane de Polignac.
La taille n'était rien, l'esprit était toute la femme chez Diane de
Polignac. Elle n'avait qu'à parler pour faire oublier sa taille, sa
figure, sa toilette, le peu qu'elle avait reçu, et le peu qu'elle
faisait pour être jolie. Cette malice, cette manière de saisir les
objets, qui la vengeait de ses ennemis vingt fois en un jour[227], ce
tour piquant de la pensée, ce sel délicat de l'épigramme, la rendaient
aimable, séduisante presque, en dépit de la nature. Diane de Polignac
plaisait encore par cette lutte de sa tête et de son cœur, par ces
passages soudains de la gaieté à l'émotion, par ce mélange et cette
succession de tendresse et de comédie, d'ironie et de sensibilité.
C'était un amusant caractère, audacieux et toujours en avant, que rien
n'intimidait, une humeur folle et sans arrêt, une insouciance insolente
et contagieuse; une femme précieuse dans une cour pour en être le
boute-en-train, l'étourdissement et la confiance, pour mettre le feu aux
causeries, défier les alarmes, dissiper les pensées noires, promettre le
beau temps, et railler l'avenir[228].
Il y avait enfin la Reine, qui effaçait toutes les femmes qui
l'entouraient par sa personne, et par ce je ne sais quoi de la personne,
le charme, car il faut toujours revenir à ce mot pour essayer de peindre
cette Reine qui régnait sans couronne, et même à Trianon, par toutes les
séductions de la femme, par tout ce qui porte l'âme au dehors et par
tout ce qui en vient, par la voix, par l'esprit, cet esprit qui lui a
fait tant de jaloux, même parmi ses amis, que nul ne lui a rendu
justice, et que tous l'ont diminué.
L'esprit de la Reine avait reçu de la nature, il avait acquis de
l'exercice journalier de la bienveillance, ce don rare et précieux: la
caresse. Quelles ressources, quelle convenance et quelle délicatesse de
flatterie avaient ajoutées à ses heureux instincts cette habitude et
cette ambition de Marie-Antoinette de ne laisser nul l'approcher sans le
renvoyer avec une de ces phrases, un de ces mots qui n'ont point
d'ingrats! Dès les premiers jours de son règne, la Reine s'était refusée
à ce _marmottage_ des princesses de France, qui les dispensait de
parler, pour accueillir les présentations. La Reine parlait à tous[229],
s'appliquant à trouver le chemin du cœur ou de la vanité de chacun, et
le trouvant toujours avec ce bonheur et cet à-propos, cette soudaineté
et cette inspiration presque providentielles, et qui semblaient, chez
cette souveraine bien-aimée, comme une grâce d'état de son amabilité.
Quel esprit mieux fait et mieux formé qu'un tel esprit pour la vie
particulière? Il apportait à la société privée, à la causerie intime
toutes les grâces de son rôle royal, plus libres et plus aisées, la
facilité de se prêter aux autres, l'habitude de leur appartenir, l'art
de les encourager, la science de les faire contents d'eux. Il avait, si
l'on peut dire, l'humeur la plus facile, une naïveté qu'il était
charmant d'attraper, une étourderie qui se prêtait de la plus agréable
façon aux petites malices de ceux que la Reine aimait, des fâcheries
tout aimables si l'on venait à tourner une de ses paroles en liberté ou
en méchanceté, des bavardages qui avaient le tour et l'ingénuité de la
confidence, des alarmes enfantines sur les petites inconvenances qui
pouvaient lui échapper, de certaines petites moues qui grondaient si
joliment les gaietés un peu vives, des bouderies oubliées devant un
visage triste, des accès de rire qui emportaient ses disgrâces, et tout
à la fois une indulgence de Reine et des pardons de femme. Au contact de
l'esprit de ses amis, dans la familiarité des paroles délicates et du
génie léger du dix-huitième siècle, l'esprit de Marie-Antoinette, né
français, avait appris tous les esprits de la France sans perdre son
ingénuité, sa jeunesse, j'allais dire son enfance. Temps heureux!
L'esprit de la Reine avait son âge alors: les livres sérieux, les
affaires, tout le domaine de la pensée et de l'activité de l'homme, lui
répugnaient et l'ennuyaient mortellement, sans que le visage de la Reine
prît la peine de le cacher[230]. Entouré des plus piquants causeurs, des
plus agréables grands hommes de l'ironie, l'esprit de la Reine cédait à
l'exemple; mais cette ironie de Marie-Antoinette, qui ne blessait point,
ressemblait à la malice d'une jeune fille: on eût dit une espièglerie de
sa gaieté et de son bon sens. C'était ce sourire montrant les dents,
avec lequel elle appelait les Français _mes charmants vilains
sujets_[231]. C'était ces jolis jugements, ces jugements d'un mot que la
postérité n'a point refaits. Lisant Florian, Marie-Antoinette disait:
_Je crois manger de la soupe au lait_[232]. Et qu'ajouter qui donne
mieux la mesure de l'ironie de Marie-Antoinette, et le ton de ce rare
esprit, l'esprit d'un homme d'esprit dans la bouche et avec l'accent
d'une femme?
La Reine aimait les lettres. Elle pensionnait l'ami de M. de Vaudreuil,
et lui annonçait elle-même la nouvelle de sa pension avec des paroles si
flatteuses, que Chamfort disait ne pouvoir ni les répéter ni les
oublier[233]. L'auteur de _Mustapha et Zéangir_ n'était point seul à
recevoir les bienfaits de Marie-Antoinette. La Reine avait des
applaudissements et des récompenses pour toutes les choses de la pensée
qui étaient à la portée de ses idées et de son sexe. Elle servait le
talent, elle intercédait pour le génie. C'était elle qui commençait la
fortune de l'abbé Delille[234]; c'était elle qui aidait au retour de
Voltaire, saluait sa vieillesse et sa muse, et, rappelant la
présentation faite par la maréchale de Mouchy de l'hôtesse de
l'Encyclopédie, Madame Geoffrin, tentait de faire recevoir à la cour de
Louis XVI l'auteur de la _Henriade_[235]. L'historiette du jour, la
médisance des cours, l'anecdote, ne faisaient point la seule occupation
de la Reine: elles ne remplissaient, elles ne satisfaisaient ni sa tête
ni ses loisirs. Le meilleur temps de la Reine, ses plus belles heures,
étaient donnés aux travaux charmants, aux plaisirs aimables de l'art, à
cet art surtout, l'art de la femme, la musique. La Reine protégeait les
grands musiciens, ou plutôt elle recherchait leur amitié, et faisait la
cour à leur orgueil. Elle allait familièrement à eux, et c'était un
patronage nouveau, tendre, dévoué, le patronage de cette Reine, qui
donnait à Grétry ces éloges et ces compliments, à la fille de Grétry le
titre de filleule de la Reine de France[236]; qui soutenait Gluck de
tant de bravos, lui amenait les applaudissements de la cour, le
défendait avec un si beau feu d'enthousiasme contre le franc parler de
M. de Noailles[237], lui donnait comme répondant M. le duc de Nivernois
dans une affaire d'honneur[238], l'encourageait par tant de promesses de
succès aux premières auditions, entourait sa vanité de tant de soins,
faisait elle-même la police du silence dans son salon lorsqu'il se
mettait au clavecin, luttait enfin de sa personne et de toutes ses
forces pour la fortune de ses opéras contre le goût musical de la
nation. Garat et la Saint-Huberty trouvaient les mêmes attentions et le
même zèle de protection[239] chez cette Reine, qui donnait à toutes les
gloires sa main à baiser, comme Louis XIV faisait asseoir Molière.
L'amour de la musique avait mené la Reine à l'amour du théâtre. Le
théâtre est le grand plaisir de Marie-Antoinette, et la plus chère
distraction de son esprit. Ne va-t-elle pas, dans sa passion, jusqu'à
écouter la première lecture des pièces que les auteurs destinent au
théâtre? Une semaine elle en entend trois[240]. Mais quoi! n'est-ce pas
la folie du temps? La France joue la comédie, du Palais-Royal au château
de la Chevrette, et il faut un ordre du ministre de la guerre pour
arrêter dans les régiments la fureur comique et tragique[241]. Quelle
reine n'aime la mode! quelle femme n'aime la comédie! et quel maussade
empire c'eût été que le Trianon de Marie-Antoinette sans un théâtre!
Le théâtre était à Trianon comme le temple du lieu. Sur un des côtés du
jardin français, ces deux colonnes ioniennes, ce fronton d'où s'envole
un Amour brandissant une lyre et une couronne de lauriers, c'est la
porte du théâtre. La salle est blanc et or; le velours bleu recouvre les
sièges de l'orchestre et les appuis des loges[242]. Des pilastres
portent la première galerie; des mufles de lion, qui se terminent en
dépouilles et en manteaux d'Hercule branchagés de chêne, soutiennent la
seconde galerie; au-dessus, sur le front des loges en œil-de-bœuf, des
Amours laissent pendre la guirlande qu'ils promènent. Lagrenée a fait
danser les nuages et l'Olympe au plafond[243]. De chaque côté de la
scène, deux nymphes dorées s'enroulent en torchères; deux nymphes
au-dessus du rideau portent l'écusson de Marie-Antoinette.
Ce joli petit théâtre, qui a vu jouer de vrais acteurs, et sur lequel a
été représentée la parodie de l'_Alceste_ de Gluck, a donné à la Reine
la tentation de reprendre ses amusements de Dauphine. Après mille
empêchements et de longs arrangements, il était convenu qu'à l'exception
du comte d'Artois, aucun jeune homme ne serait admis dans la troupe, et
qu'on n'aurait pour spectateurs que le Roi, Monsieur, et les princesses
qui ne joueraient pas. Madame, à l'invitation de son mari, avait refusé
de jouer, en laissant voir à sa belle-sœur qu'elle jugeait ce
divertissement au-dessous de son rang. À ce premier public on
adjoignait, pour l'émulation des acteurs, les femmes de la Reine, leurs
sœurs et leurs filles. Plus tard, le succès et la curiosité grandissant,
l'entrée s'étendait aux officiers des gardes du corps, aux écuyers du
Roi et de ses frères, et même à quelques gens de la cour qui assistaient
au spectacle en loges grillées[244]. Le chanteur Caillot était choisi
pour former et diriger les voix dans le genre facile de l'opéra-comique.
Dazincourt était chargé de développer les dispositions comiques de la
troupe, instruite et guidée encore par M. de Vaudreuil, qui passait pour
le meilleur acteur de société de Paris[245].
Ainsi préparées et montées, commençaient les représentations royales. Le
début fut _le Roi et le Fermier_, suivi de _la Gageure imprévue_. La
Reine, «à laquelle aucune grâce n'était étrangère», dit Grimm, jouait
les rôles de Jenny et de la soubrette; le comte d'Artois le rôle du
valet et du garde-chasse. Ils étaient soutenus par M. de Vaudreuil dans
le rôle de Richard, et par la duchesse de Guiche dans la petite Betzi.
Diane de Polignac faisait la mère, et le personnage du roi était rendu
par M. d'Adhémar, avec cette voix chevrotante qui amusait tant la Reine.
_On ne s'avise jamais de tout_ et _les Fausses Infidélités_ suivaient
_la Gageure imprévue_ et _le Roi et le Fermier_. Le comte de
Mercy-Argenteau, qui assista caché dans une loge grillée à une de ces
représentations, raconte ainsi la soirée: «Je vis représenter les deux
petits opéras comiques _Rose et Colas_ et _le Devin de village_. M. le
comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de
Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La
Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de
Vaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d'Adhémar celui de
Colin. La Reine a une voix très agréable et fort juste, sa manière de
jouer est noble et remplie de grâce; au total ce spectacle a été aussi
bien rendu que peut l'être un spectacle de société. J'observai que le
Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient
dans toute sa contenance; pendant les entr'actes il montait sur le
théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n'y avait d'autres
spectateurs dans la salle que Monsieur, madame la comtesse d'Artois,
Madame Élisabeth; les loges et les balcons étaient occupés par des gens
de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une seule personne de la
cour.» Puis vinrent l'ambition, l'imprudence: _le Barbier de Séville_
n'effraya pas la troupe. Le 19 août 1785, la Reine jouait Rosine, le
comte d'Artois Figaro, M. de Vaudreuil Almaviva, le duc de Guiche
Bartholo, et M. de Crussol Basile.
Le théâtre de Trianon était la joie de la Reine; il était sa grande
affaire. La Reine voulait tout y faire, tout y mener, tout y ordonner,
correspondant directement avec les fournisseurs, chargeant de
recommandations et d'observations les mémoires du tapissier de la salle.
C'était un coin de son petit royaume qu'elle entendait administrer
elle-même, et où il lui plaisait de régner seule. Vain dépit du duc de
Fronsac, vaines démarches pour faire entrer le théâtre de Trianon sous
son autorité, sous cette main qui tenait tous les théâtres de Paris;
Marie-Antoinette faisait à toutes ses représentations, à toute sa
correspondance la même réponse: _Vous ne pouvez être premier gentilhomme
quand nous sommes les acteurs; d'ailleurs je vous ai déjà fait connaître
mes volontés sur Trianon; je n'y tiens point de cour, j'y vis en
particulier_[246]. Et la Reine veillait à toute usurpation, empêchait
toute immixtion, et gardait sur ses plaisirs et sur son théâtre cette
maîtrise absolue dont cette lettre de la collection du comte Esterhazy
nous montre la jalousie et la clémence: «_Mes petits spectacles de
Trianon me paraissent devoir être exceptés des règles du service
ordinaire. Quant à l'homme que vous tenez en prison pour le dégât
commis, je vous demande de le faire relâcher... et puisque le Roi dit
que c'est mon coupable, je lui fais grâce_[247].»
V
Exigences de la société Polignac.--Nomination de M. de Calonne imposée à
la Reine.--La Reine compromise par ses amis.--Plaintes et
refroidissement des amis de la Reine.--Naissance du duc de
Normandie.--Mort du duc de Choiseul.--Retour de la Reine vers madame de
Lamballe.--Mouvement de l'opinion contre la Reine.--Achat de
Saint-Cloud.--Tristes pressentiments de la Reine.
La vie particulière, ses agréments, ses attachements, sont défendus aux
souverains. Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne peuvent en
sortir sans diminuer la religion des peuples et le respect de l'opinion.
Leur plaisir doit être grand et royal, leur amitié haute et sans
confidence, leur sourire public et répandu sur tous. Leur cœur même ne
leur appartient pas, et il ne leur est pas loisible de le suivre et de
s'y abandonner.
Les reines sont soumises comme les rois à cette peine et à cette
expiation de la royauté. Descendues à des goûts privés, leur sexe, leur
âge, la simplicité de leur âme, la naïveté de leurs inclinations, la
pureté et le dévouement de leurs tendresses, ne leur acquièrent ni
l'indulgence des courtisans, ni le silence des méchants, ni la charité
de l'histoire.
Cette expérience fut longue et douloureuse chez Marie-Antoinette; car
elle ne fut pas seulement la reconnaissance d'une erreur, elle fut
encore la perte d'une illusion: Marie-Antoinette vit, et ce fut sa plus
grande douleur, que les reines n'ont pas d'amis. Tant d'amitiés qu'elle
avait crues sincères n'étaient que calcul et qu'intérêt. Ce monde
charmant dont elle s'était entourée, ces hommes agréables, ces esprits
enjoués, déchiraient leurs masques, lâchaient leurs ambitions,
révélaient leurs exigences. Tous voulaient que Trianon les menât à la
fortune, aux places, aux honneurs, au maniement des grandes choses de
Versailles. Les plus étourdis avaient leurs soifs, leurs appétits, leurs
buts, leurs impatiences: et dans cette cour, qui semblait une partie de
campagne de la royauté en vacances, l'intrigue ne tardait pas à se
montrer, le courtisan à se révéler, la Reine à se défendre.
L'aimable bourru de la société, M. de Besenval, dédaigneux de places,
voulait seulement faire les ministres[248]; le joli chanteur, M.
d'Adhémar, exigeait doucement l'ambassade de Londres; M. de Vaudreuil
lui-même caressait à la dérobée la position de gouverneur du
Dauphin[249]. La belle-sœur de madame de Polignac, Diane de Polignac,
était l'aiguillon et la volonté de ces trois hommes. Elle fouettait
leurs désires, leur paresse, leurs distractions, les armant, les
gouvernant, leur traçant les plans de la journée, les munissant
d'ordres, d'agendas même: si osée, si assurée en son crédit et en sa
charge de dame d'honneur de madame Élisabeth, qu'elle laissait la jeune
princesse s'enfuir un jour dans la retraite de Saint-Cyr, et Louis XVI
la lui ramener. Les importunités vaines, les retards amenaient dans ce
monde les bouderies et les aigreurs. Au milieu de ses amis préoccupés,
mécontents, la duchesse Jules gardait la même humeur, le même front, la
même douceur; elle restait la même amie. Mais la Reine voyait bien
qu'elle n'était qu'un instrument facile et sans conscience aux mains et
à la discrétion de la duchesse, de la comtesse, de M. de Vaudreuil, de
tous ceux qui l'approchaient et qu'elle servait sans se lasser. Un jour,
dans une entrevue avec Mercy-Argenteau, un peu honteuse de sa faiblesse,
après avoir cherché à s'abriter derrière sa sensibilité pour son amie,
après avoir parlé longuement de «la difficulté qu'il y a de résister à
cette complaisance d'amitié qui porte à excuser jusqu'aux défauts et aux
torts de ceux auxquels on est attaché,» Marie-Antoinette s'échappait à
dire tristement _que la comtesse de Polignac était toute changée et
qu'elle ne la reconnaissait plus_.
Marie-Antoinette avait cru un moment trouver autour d'elle des
caractères assez grands, des affections assez nobles, pour l'aimer et ne
rien demander à la Reine; elle se réveillait de ce songe. Mais elle
était liée et engagée avec le monde des Polignac; une rupture eût fait
éclat. Il fallait attendre. Cependant autour d'elle, Versailles, où les
grâces ne s'obtenaient plus que de seconde main, devenait plus désert;
les grandes familles de France abandonnaient à elle-même la Reine de
Trianon[250].
Aussi longtemps qu'elle avait pu, Marie-Antoinette avait essayé de
désarmer avec des concessions les exigences de ses amis. Mal disposée
pour M. de Calonne, et ne s'en cachant pas, elle avait cédé à
l'obsession dans les jours de faiblesse physique qui avaient suivi une
fausse couche[251]. M. de Calonne, qui avait vendu ses complaisances à
la société Polignac, devenait contrôleur général des finances, et, dans
son impatience d'une telle domination, Marie-Antoinette laissait
échapper la crainte que les finances de l'État ne fussent passées _des
mains d'un honnête homme sans talent aux mains d'un habile
intrigant_[252]. Les efforts des Polignac, l'adulation basse du nouveau
ministre ne pouvaient ramener la Reine à M. de Calonne; et pendant que
le public disait M. de Calonne et Marie-Antoinette alliés et complices,
Marie-Antoinette se tenait écartée de lui comme du remord vivant de sa
faiblesse. Elle s'en défiait, elle le soupçonnait, elle se garait de ses
bons offices, et s'applaudissait du refus de ce million que M. de
Calonne voulait distribuer, au nom de la Reine de France, dans les trois
millions donnés par Louis XVI aux pauvres de l'hiver de 1784.
La comédie de _Figaro_ révélait encore à la Reine le danger d'une
société qui ne craignait point d'abuser de son patronage. La société de
madame de Polignac avait allumé la curiosité de la Reine sur cette
merveilleuse satire de la cour et du siècle, écrite sans doute d'après
nature et peut-être sur les indications du prince de Conti. La Reine
donnait la _Folle journée_ à lire au Roi; et après la parole donnée par
le Roi que la comédie ne serait pas jouée, après la lettre de cachet
arrêtant la représentation aux Menus, qui osait braver les volontés du
Roi, et faire jouer la comédie de Beaumarchais à sa maison de campagne?
M. de Vaudreuil. Qui semait le bruit de suppressions, de retranchements,
et se portait garant de la moralité de l'œuvre? M. de Vaudreuil. Qui
enfin, le Roi battu par Beaumarchais, la pièce jouée en public, plaidait
la cause et la gloire de Beaumarchais? M. de Vaudreuil encore, aveuglant
la cour et cherchant à aveugler la Reine. La Reine, trompant ces bruits
de fol engouement qui remplissaient Paris, avait dit au docteur Seyffer,
qui lui annonçait devant madame de Lamballe qu'il venait de voir
Beaumarchais: _Vous avez beau le purger, vous ne lui ôterez pas toutes
ses vilenies_[253]. Désabusée, elle n'avait pu taire les reproches à M.
de Vaudreuil; elle s'était plainte de l'indiscrétion et de la témérité
d'une amitié qui l'avait compromise dans le scandale de trop d'esprit.
Alors cet homme, voyant l'avenir lui échapper, ne se contint plus; hors
de lui aux contrariétés les moindres, il éclata, il s'oublia, et il
arriva que la Reine montra un jour à madame Campan sa jolie queue de
billard--une dent de rhinocéros à la crosse d'or--en deux morceaux: M.
de Vaudreuil l'avait brisée de colère pour une bille bloquée[254]!
Il y avait eu des sujets de refroidissement plus graves encore entre la
Reine et la société de madame de Polignac: je veux parler des
suppressions ministérielles auxquelles la Reine s'était à la fin
soumise. Tous les hommes de ce monde se mirent alors à trembler pour
toutes les grâces qu'ils avaient arrachées. Besenval, portant la parole
pour tous, répétait d'un air fâché à la Reine: «Il est pourtant affreux
de vivre dans un pays où l'on n'est pas sûr de posséder le lendemain ce
qu'on avait la veille; cela ne se voyait qu'en Turquie!» À la réunion de
la grande écurie à la petite, M. de Coigny, dînant et se promenant avec
la Reine à Trianon, n'avait pu obtenir d'elle un entretien pour la
détourner d'y consentir. Il se répandait en propos contre sa
bienfaitrice, après s'être fâché avec le Roi presque jusqu'à l'injure.
M. de Polignac avait été profondément blessé de la prière que la Reine
lui avait adressée de se démettre des postes, et, en présence de
l'archevêque de Toulouse, devant lequel il avait voulu débattre la
nécessité et la convenance de sa démission, il disait à la Reine:
«Madame, sans demander à Votre Majesté une décision qui ne peut être
douteuse, il me suffit qu'elle me montre quelque désir que je remette
une place que je tiens de ses bontés, pour que je la lui rende; et voilà
ma démission[255]!»
La Reine acceptait la démission de M. de Polignac. Elle ne consentait
pas à parler au Roi pour les dettes de M. de Vaudreuil. La liaison
allait se dénouant. M. de Mercy ne paraissait plus dans le salon de
madame de Polignac que pour les devoirs de la politesse. M. de Fersen
s'en écartait. La Reine faisait de quelques étrangers sa société intime;
et comme un ami lui représentait un jour les dangers de cette préférence
trop marquée: _Vous avez raison_, répondit-elle avec tristesse; _mais
c'est que ceux-là ne me demandent rien_[256]!
C'est en ce temps qu'un grand coup frappait Marie-Antoinette dans les
espérances qu'elle n'avait jamais complétement abandonnées, et
auxquelles dans ces derniers temps elle s'était plus vivement rattachée.
Elle perdait l'homme vers lequel était allée tout d'abord sa joie de
mère quand elle avait mis au monde le duc de Normandie, vers lequel
était allée cette lettre, la première lettre de ses relevailles:
«_J'ai appris, Monsieur, par madame de Tourzel la part que vous avez
prise à l'allégresse publique, sur l'heureux événement qui vient de
donner à la France un héritier à la couronne. Je remercie Dieu de la
grâce qu'il m'a fait d'avoir comblé mes vœux et me flatte de l'espoir
que s'il daigne nous conserver ce cher enfant, il sera un jour la gloire
et les délices de ce bon peuple. J'ai été sensible aux sentiments que
vous m'avez exprimés dans cette circonstance, ils m'ont rappelés avec
plaisir ceux que vous m'avez autrefois inspirés chez ma mère. Vous
asseurant, Monsieur le Duc, que depuis ce moment ils n'ont pas cessés
d'être les mêmes pour vous, et que personne n'a le plus le vif désir de
vous en convaincre que_
«MARIE-ANTOINETTE.