Le petit Dauphin avait été mis entre les mains de la princesse de
Guéménée, gouvernante des Enfants de France; mais, au bout d'une année,
la banqueroute du prince de Guéménée amenait la retraite de sa femme. La
reine songea aussitôt à donner la place de la princesse de Guéménée à
madame de Polignac. Elle redoutait pour la direction de son fils
l'austérité de madame de Chimay, le trop de savoir et le trop d'esprit
de madame de Duras. Le choix de madame de Polignac accordait tout, et la
satisfaction de son amitié, et la sécurité de sa sollicitude maternelle.
Cependant, tout en se flattant de l'idée de confier ce qu'elle avait de
plus cher à celle qu'elle aimait le mieux, d'avoir auprès de son fils
une amie partageant ses tendresses et ses idées de mère, la Reine
n'osait espérer l'acceptation de madame de Polignac. Elle n'osait pas
même la solliciter. Quand M. de Besenval, poussé par la cousine de
madame de Polignac, madame de Châlons, venait parler de cette nomination
à la Reine, quel était le premier mot de la Reine? «_Madame de
Polignac?... Je croyais que vous la connaissiez mieux: elle ne voudrait
pas de cette place_.»
La Reine jugeait bien son amie. Madame de Polignac était sincère, en
effet, dans la violence qu'elle demandait aux bontés de la Reine. Nous
l'avons déjà dit, insoucieuse, nonchalante, sans passion, ennemie des
affaires, du tracas et du fracas des grandes positions[185]; madame de
Polignac semblait gagnée par cette philosophie du coin du feu et cette
sérénité égoïste des vieilles femmes du dix-huitième siècle: aussi
n'est-ce pas chez elle une comédie de peur, comme le pensent
quelques-uns de ses amis, mais vraiment une peur, quand elle est menacée
de la place de gouvernante des Enfants de France. Le lendemain de
l'entrevue de M. de Besenval avec la Reine, comment madame de Polignac
accueille-t-elle M. de Besenval: «Je vous hais tous à la mort; vous
voulez me sacrifier!... J'ai obtenu de mes parents et de mes amis que
d'ici à deux jours on ne me parlerait de rien et qu'on me laisserait à
moi-même. C'est bien assez, baron; ne me traitez pas plus mal que les
autres». Il fallait plusieurs jours d'insistance de la Reine, plusieurs
jours d'obsession de sa société, lui répétant qu'une telle place n'est
pas de ces choses qu'on refuse, pour décider madame de Polignac à
accepter la succession de madame de Guéménée[186].
La Reine, en nommant la duchesse de Polignac gouvernante des Enfants de
France, voulut qu'elle tînt un état digne de cette grande charge. Elle
voulut que toute la noblesse, tous les étrangers de distinction fussent
admis chez elle, et que des jours fussent réservés à une société intime.
Elle-même venait dîner presque tous les jours chez le duc, tantôt avec
un petit nombre de personnes désignées, tantôt avec la cour. Les
appointements de gouvernante n'eussent point couvert les frais de ce
salon, qui devenait le salon de la Reine de France. Une pension de
80,000 livres était placée sur les têtes du duc et de la duchesse. Peu
après, le duc de Polignac était nommé directeur des postes et des
haras[187], réserve faite de la poste aux lettres, que Louis XVI
laissait à M. d'Ogny, ne voulant point confier à un homme du monde cette
place de discrétion[188].
Bientôt la Reine passait sa vie chez madame de Polignac. Les belles
heures, données à l'intimité, à la liberté, à la gaieté, dans la grande
salle de bois, à l'extrémité de l'aile du palais regardant l'orangerie!
Un billard était au fond[189], un piano à droite, une table de quinze à
gauche[190]. Le jeu, la musique, la causerie de dix à douze amis,
charmaient le temps. Là, Marie-Antoinette était heureuse: «_Ici, je suis
moi_,» disait-elle d'une façon charmante; et tous les jours elle venait
oublier son personnage de Reine dans la compagnie de madame de Polignac,
dans son monde, à moins qu'elle n'emmenât à Trianon madame de Polignac
et son salon.