Portrait physique de la Reine.--Amour du Roi.--La comtesse Jules de
Polignac.--Commencement de la faveur des Polignac.--Première grossesse
de la Reine.--Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de France.--Les
Polignac comblés des grâces de la Reine.--Succession de ministres mal
disposés pour la Reine: Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de
Sartines.--Retranchements dans la maison de la Reine.--La Reine se
refusant à l'ennui des affaires.--La Reine menacée par le parti français
et forcée de se défendre.--Nomination de MM. de Castries et de
Ségur.--Naissance du Dauphin.--Madame de Polignac gouvernante des
enfants de France.--Son salon dans la grande salle de bois de
Versailles.
La Reine de France n'est plus la jolie ingénue de l'île du Rhin: elle
est la Reine, une reine dans tout l'éclat, dans toute la fleur et toute
la maturité, dans tout le triomphe et tout le rayonnement d'une beauté
de reine. Elle possède tous les caractères et toutes les marques que
l'imagination des hommes demande à la majesté de la femme: une
bienveillance sereine, presque céleste, répandue sur tout son visage;
une taille que madame de Polignac disait avoir été faite pour un trône;
le diadème d'or pâle de ses cheveux blonds, ce teint le plus blanc et le
plus éclatant de tous les teints, le cou le plus beau, les plus belles
épaules, des bras et des mains admirables, une marche harmonieuse et
balancée, ce pas qui annonce les déesses dans les poëmes antiques, une
manière royale et qu'elle avait seule de porter la tête, une caresse et
une noblesse du regard qui enveloppaient une cour dans le salut de sa
bonté, par toute sa personne enfin ce superbe et doux air de protection
et d'accueil; tant de dons à leur point de perfection, donnaient à la
Reine la dignité et la grâce, ce sourire et cette grandeur dont les
étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme une vision et
un éblouissement[123].
Les yeux du Roi s'ouvraient, sa froideur se laissait vaincre. Peu à peu
et comme à son insu, il dépouillait les rudesses et les brusqueries de
ses façons et de sa nature. Il se surprenait à vouloir plaire, à
chercher les attentions, à se plier aux prévenances. Et quand cette
jeune Reine venait dans son atelier de serrurerie partager ses goûts, et
presque ses travaux; quand dans la petite cour des Cerfs où le Roi
aidait des maçons, fraîche comme le rose tendre de sa robe légère,
Marie-Antoinette gâchait du plâtre auprès de lui, et en couvrait sa
robe, ses manchettes et ses jolies mains[124], des tendresses d'une
douceur inconnue tressaillaient en lui. Une admiration émue le menait à
l'amour. Il se sentait jeune et renouvelé. Il aimait.
Toutes les révolutions de l'amour se faisaient dans Louis XVI. Ce mari
si fermé, si armé jusqu'alors, si soucieux de maintenir sa femme hors de
ses conseils, si jaloux de ne point laisser la fille de Marie-Thérèse
s'intéresser à l'État, abandonnait tout à coup ses défiances[125].
Économe, il faisait violence à ses goûts, comblait Marie-Antoinette de
cadeaux, de surprises, de diamants, et l'entourait de fêtes[126]. Les
reproches de ses tantes ne grondaient plus dans sa bouche; et ce Roi,
sévère à la jeunesse comme un vieillard, ne savait plus blâmer la
jeunesse de la Reine. Ne lui semblaient-elles pas, toutes ces vanités de
la vie de Marie-Antoinette qu'il condamnait hier, l'occupation
naturelle, fatale presque, mais transitoire et momentanée, d'une femme
que les devoirs et l'emploi de la maternité enfermeront bien vite dans
son intérieur, et que d'un seul coup le bonheur guérira du plaisir?
Sans doute, parmi ces jours du commencement de son règne qu'abreuvent
déjà les dégoûts et les calomnies, ce fut un beau jour pour
Marie-Antoinette quand elle sentit battre enfin le cœur du Roi avec le
sien, quant elle put s'appuyer sur cet amour, sur cette confiance, sur
ce mari reconquis contre tous, reconquis sur le Roi. C'est alors qu'on
la vit, enivrée, triomphante et radieuse, se montrer partout pour
montrer sa victoire, aux bals de l'Opéra, aux courses de chevaux, aux
bals du samedi de Madame de Guéménée. Elle ne lassait point de paraître
dans les fêtes et dans les spectacles. Sa gaieté impatiente courait à
tous les amusements, à ces jeux de salon de Madame de Duras, où l'on
jouait au Roi comme les petites filles jouent à Madame, où un Roi de
paille tenait sa cour, donnait audience, rendait la justice sur des
plaintes de comédie, mariait ses sujets, et leur donnait la liberté avec
le mot _Descampativos_[127]. La joie d'être aimée, cette joie immense,
inespérée, qu'elle ne pouvait contenir, était chez Marie-Antoinette
comme une joie d'enfant: elle en avait le bruit, l'activité prodigue, la
folie et l'innocence.
L'amitié d'une femme allait s'emparer de la Reine.
Une des dames de la comtesse d'Artois, la comtesse de Polignac, amenait
avec elle à Versailles, pendant le temps de son service, un jeune
ménage, son frère et sa belle-sœur, le comte et la comtesse Jules de
Polignac. La comtesse Jules ne tardait pas à être distinguée par la
Reine[128].
Des yeux bleus, expressifs et parlants, un front peut-être trop
haut[129], mais que masquait la mode des coiffures échafaudées, un nez
un peu relevé, tout près d'être retroussé et ne l'étant pas, une bouche
à ravir, des dents petites, blanches et bien rangées, de magnifiques
cheveux bruns, des épaules abattues, un col bien détaché, qui
grandissait sa petite taille[130], des séductions contraires se mêlaient
et s'alliaient chez la comtesse Jules de Polignac. Elle était belle,
joliment, avec esprit, avec grâce. Une douceur piquante faisait le fond
de sa physionomie et son agrément singulier. Tout chez elle, regard,
traits, sourire, était angélique[131], mais angélique à la façon de ces
anges bruns de l'Italie, mal baptisés, et qui sont des amours. Le
naturel, le laisser-aller, l'abandon, charmaient chez madame de
Polignac; la négligence était sa coquetterie, le déshabillé sa grande
toilette; et rien ne la parait mieux qu'un rien: une rose dans les
cheveux, un peignoir, une _chemise_, comme on disait, plus blanche que
neige[132], la toilette libre, matinale, aérienne et flottante qu'ont
essayé de saisir les crayons du comte de Paroy.
La Reine se sentit entraînée vers la comtesse Jules. Elle l'entendit
chanter, et applaudit à la fraîcheur de sa voix. Elle l'appela à ses
concerts, l'admit dans ses quadrilles, l'approchant d'elle en toute
occasion[133], plus touchée à mesure qu'elle entrait plus avant dans
cette humeur paisible, dans cette raison sérieuse et gaie, dans cet
esprit de trente ans qui avait la jeunesse et l'expérience. Bientôt
c'était entre la Reine et sa nouvelle amie le plus joli commerce de
familiarité et d'étourderie, un échange charmant des impressions
premières et des sensations naïves, une confidence journalière, où le
cœur de l'une parlait en riant au cœur de l'autre, des plaisanteries,
des jeux où les deux amies n'étaient plus que deux femmes, et se
lutinant, et se battant, se décoiffant presque, avec mille grâces
animées, se disputaient entre elles à qui serait la plus forte[134].
Cependant la fortune du jeune ménage n'était guère suffisante au train
de la cour. L'héritier de ce vieux nom, illustré par les vertus et les
talents du cardinal de Polignac, n'avait, pour le soutenir, que 8,000
livres de rentes à peine. Le comte d'Andlau étant mort avant d'avoir
reçu le bâton de maréchal promis à ses services, la comtesse d'Andlau,
privée de la pension de veuve de maréchal, avait péniblement élevé sa
nièce, Gabrielle-Yolande-Martine de Polastron, mariée presque sans dot
au comte de Polignac[135]. Chargés de deux enfants, le comte et la
comtesse de Polignac vivaient petitement, presque misérablement; et fort
loin alors de leur faveur et d'un appartement à Versailles au haut du
grand escalier, logeaient dans un assez pauvre hôtel de la rue des
Bons-Enfants[136]. Madame de Polignac avoua simplement sa position à la
Reine. Ce fut un intérêt ajouté aux sympathies de la Reine. Bientôt elle
obtenait du Roi la survivance de la charge de son premier écuyer pour M.
de Polignac, et presque aussitôt une pension de 6,000 livres pour la
comtesse d'Andlau[137].
La faveur des Polignac commençait. Madame de Polignac était parfaitement
douée pour la soutenir et la pousser; non qu'elle fût active, ardente,
vive et infatigable en démarches, en poursuites, en sollicitations: mais
elle avait, pour faire monter sa famille au plus haut crédit, mieux que
le zèle de l'ambition, je veux dire l'indifférence et cette paix des
désirs qui irrite le bon vouloir de l'amitié et pousse à bout les bons
offices du hasard. En effet, par une de ces bizarreries dont semble
s'amuser une ironie providentielle, cette favorite étrange et comme
forcée n'a ni l'ambition, ni la fièvre, ni l'occupation, ni le
contentement de la faveur. Au commencement de sa liaison avec la Reine,
apprenant un complot du chevalier de Luxembourg contre elle, elle dira
simplement et sincèrement à celle qui daigne être son amie: «Nous ne
nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous
séparons. Je sens que cela arrive déjà, bientôt je ne pourrais plus vous
quitter. Prévenez ce temps-là, laissez-moi partir de Fontainebleau...»
Les chevaux étaient mis; il fallut que la Reine se jetât à son cou et la
conjurât de rester[138]. Plus tard, madame de Polignac apportera, dans
le rêve de prospérités inouïes, le bon sens, le sang froid, les alarmes
presque d'une sage personne qui aime son repos et se laisse à regret
condamner à la grandeur. Et c'est là précisément qu'est le secret de
cette fortune énorme, de ces accroissements, de ces honneurs qui
lasseront sa reconnaissance sans l'enivrer. Ce prix que madame de
Polignac met aux tendresses de la Reine, et ce détachement qu'elle a de
toutes ses grâces; cette calme et sincère déclaration «que si la Reine
cessait de l'aimer, elle pleurerait la perte de son amie et
n'emploierait aucun moyen pour conserver les bontés particulières de sa
souveraine[139];» ce défi au pouvoir des bienfaits de la Reine, voilà la
provocation à ces bontés sans cesse renaissantes de Marie-Antoinette, à
ces largesses et à ces prévenances royales, que la Reine imaginera
chaque jour, pour accabler son amie sous sa fortune, et lui faire tant
d'envieux qu'elle la mesure enfin!
* * * * *
Mais l'amitié suffit-elle à occuper un cœur de femme? Et même, est-ce
assez de l'amour d'un mari pour qu'il ne soit plus vide, ni inquiet ni
troublé? N'est-ce pas l'amour maternel seul, qui, en accomplissant
l'amour dans la femme, la fixe enfin et l'emplit tout entière? Ne
condamnons pas, sans les peser dans leur cause, ces contradictions, ces
lassitudes, ces changements, ces passages d'une amitié à une amitié,
cette vivacité et cette inconstance de Marie-Antoinette. Les mémoires,
les histoires, n'ont rien dit de ce tourment de Marie-Antoinette qui
explique tant de choses et tous ses caprices: la Reine appelait un
Dauphin, la femme attendait la mère. Et que de larmes dévorées à chaque
accouchement d'une princesse de la famille royale! «_J'ai caché mes
larmes pour ne pas troubler leur joie_,» écrit-elle après l'accouchement
de Madame. Que de muettes souffrances! que de désespoirs sans confident,
pendant ces longues années où la Reine se croit toujours poursuivie de
ces reproches que les poissardes lui ont jetés dans leur langue
grossière, de ne pas donner d'enfants à la France! Pauvre Reine! Elle
essayait de se tromper elle-même, de donner à l'enfant d'une autre ses
soins et ses tendresses, d'être mère comme elle pouvait. Elle tâchait
d'adopter ce petit paysan de Saint-Michel qu'elle faisait déjeuner et
dîner avec elle; elle s'efforçait de lui dire: _Mon enfant_...
Dans les derniers mois de 1777, la Reine faisait appeler madame Campan
et son beau-père, et leur disait «que, les regardant comme des gens
occupés de son bonheur, elle voulait recevoir leurs compliments;
qu'enfin elle était Reine de France et qu'elle espérait bientôt avoir
des enfants.»
La Reine était grosse. Dans une lettre datée du 16 mai 1778 et adressée
à Marie-Thérèse, Marie-Antoinette annonce enfin cette grossesse, depuis
si longtemps désirée par la mère et la fille. «_J'ai vu ce matin mon
accoucheur (c'est Vermond, un frère de l'abbé)... Selon son calcul et le
mien, j'entre dans le troisième mois; je commence déjà à grossir
visiblement... J'ai été si longtemps sans oser me flatter du bonheur
d'être jamais grosse, que je le sens bien plus vivement à cette heure,
et qu'il y a des moments encore où je crois que tout cela n'est qu'un
songe, mais ce songe se prolonge pourtant et je crois qu'il n'y a plus
de doute à avoir_.» Dans une autre lettre du 14 août 1778,
Marie-Antoinette dit: «_Mon enfant a donné le premier mouvement le
vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du soir; depuis ce moment, il
remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie_.»
À la suite de ce _premier mouvement_, elle venait se plaindre au Roi
_d'un de ses sujets assez audacieux pour lui donner des coups de pieds
dans le ventre_. Le roi était empressé comme un amant, heureux déjà
comme un père, si heureux qu'il trouvait des paroles aimables pour tous,
et même pour le vieux duc de Richelieu. La grossesse fut laborieuse. Les
chaleurs de l'été de 1778 fatiguaient la Reine, qui ne goûtait un peu de
fraîcheur et ne retrouvait un peu de force que le soir. Vêtue d'une robe
de percale blanche, la tête sous un grand chapeau de paille, elle
passait sur la terrasse de Versailles, dans la société de ses
belles-sœurs et de ses amis, une partie de la nuit à écouter les
symphonies des musiciens, au milieu de tout Versailles accouru, et
coudoyant presque la famille royale[140]; nuits délicieuses, où le bruit
mystérieux des instruments cachés dans les verdures, le murmure des
cascades, l'ombre blanche des statues, les bois lointains, l'argent des
eaux, l'horizon flottant, l'écho errant, berçaient la lassitude de la
Reine et charmaient son malaise; nuits d'innocence, où Marie-Antoinette
se faisait de grandes joies des conversations saisies au vol, des
méprises essuyées, des promeneurs interdits devant l'apparition de cette
Reine de France qui s'amusait des hasards et des aventures comiques de
l'incognito, sous ce vieux buste de Louis XIV niché au bout de
l'Orangerie, que le comte d'Artois ne manquait pas de saluer d'un:
Bonjour, grand papa! Un soir la Reine n'eut-elle pas la folie de faire
venir une échelle, pour que le prince de Ligne, monté derrière la statue
du grand Roi, répondît à la politesse du jeune prince[141]?
La Reine avançait dans sa grossesse. Le public s'entretenait en
tremblant des balourdises et des grossièretés de l'accoucheur
Vermond[142]. Toutes les cathédrales, toutes les églises retentissaient
des prières de quarante heures. Par toute la France, chapitres
d'archevêché, abbayes, universités, officiers municipaux, prieurés
royaux, chapitres nobles, compagnies de milice bourgeoise, pensions
militaires de la jeune noblesse, particuliers même faisaient célébrer
des messes solennelles, aumônaient les hôpitaux et les pauvres pour
l'heureux accouchement de la Reine[143].
Enfin, le 19 décembre 1778, vers minuit et demi, la Reine, qui s'était
couchée la veille à onze heures sans rien souffrir, ressentait les
premières douleurs. À une heure et demie elle sonnait. On allait
chercher madame de Lamballe et les honneurs. À trois heures madame de
Chimay avertissait le Roi. Le Roi trouvait la reine encore dans son
grand lit. Une demi-heure après elle passait sur un lit de travail.
Madame de Lamballe envoyait chercher la famille royale, les princes et
les princesses qui se trouvaient à Versailles, et dépêchait des pages à
Saint-Cloud au duc d'Orléans, à la duchesse de Bourbon et à la princesse
de Conti. Monsieur, Madame, le comte d'Artois, Mesdames Adélaïde,
Victoire et Sophie entraient chez la Reine, dont les douleurs se
ralentissaient, et qui se promenait dans la chambre jusqu'à près de huit
heures. Le garde des sceaux, tous les ministres et secrétaires d'État,
attendaient dans le grand cabinet avec la maison du Roi, la maison de la
Reine, et les grandes entrées; le reste de la cour emplissait le salon
de jeu et la galerie. Tout à coup, une voix domine le chuchotement
immense: La Reine va accoucher! dit l'accoucheur Vermond. La cour se
précipite pêle-mêle avec la foule, car l'étiquette de France veut que
tous entrent à ce moment, que nul ne soit refusé, et que le spectacle
soit public d'une Reine qui va donner un héritier à la couronne, ou
seulement un enfant au Roi. Un peuple entre, et si tumultueusement que
les paravents de tapisserie entourant le lit de la Reine auraient été
renversés sur la Reine, s'ils n'avaient été attachés avec des cordes. La
place publique est dans la chambre. Des Savoyards grimpent sur les
meubles pour mieux voir. On ne peut remuer. La Reine étouffe. Il est
onze heures trente-cinq minutes: l'enfant arrive. La chaleur, le bruit,
la foule, ce geste convenu avec madame de Lamballe, qui dit à la Reine:
Ce n'est qu'une fille! tout amène une révolution chez la Reine. Le sang
se porte à sa tête; sa bouche se tourne. «De l'air!--crie
l'accoucheur;--«de l'eau chaude! Il faut une saignée au pied!» La
princesse de Lamballe perd connaissance, on l'emporte. Le Roi s'est jeté
sur les fenêtres calfeutrées, et les ouvre avec la force d'un furieux.
Les huissiers, les valets de chambre, repoussent vivement les curieux.
L'eau chaude n'arrivant pas, le premier chirurgien pique à sec le pied
de la Reine; le sang jaillit. Au bout de trois quarts d'heure, dit le
récit du Roi, la Reine ouvre les yeux: elle est sauvée[144]!
Deux heures après, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette était
baptisée dans la chapelle de Versailles par Louis de Rohan, cardinal de
Guéménée, grand aumônier de France, en présence du sieur Broquevielle,
curé de la paroisse Notre-Dame. Elle était tenue sur les fonts par
Monsieur, au nom du Roi d'Espagne, par Madame, au nom de
l'Impératrice-Reine, appelée Marie-Thérèse-Charlotte, titrée Madame,
fille du Roi[145].
Les présents avaient lieu pour ce qu'on appelait l'_ouverture du
ventre_, comme pour un Dauphin: deux cents filles étaient dotées et
mariées à Notre-Dame[146], et la mère n'en voulait pas longtemps à son
premier enfant de n'être pas un garçon. «_Pauvre petite_, lui
disait-elle en l'embrassant, _vous n'étiez pas désirée; mais vous ne
m'en serez pas moins chère_[147]!»
Les soins dont madame de Polignac avait entouré les couches de la Reine
rendaient plus vive encore l'amitié de la Reine; et lorsque la rougeole,
prise par la Reine auprès de Madame de Polignac, eut quelque temps privé
la Reine de la société et de la vue de son amie; lorsque madame de
Polignac, convalescente à Claye, lui mandait qu'elle aurait l'honneur
d'aller lui faire sa cour le lendemain de son arrivée à Paris, que lui
répondait, non la Reine, mais l'amie? «_Sans doute la plus empressée de
nous embrasser, c'est moi, puisque j'irai dès dimanche dîner avec vous à
Paris_[148].» Et le dimanche, les portes fermées, et sa dame d'honneur
la princesse de Chimay renvoyée, la Reine faisait à son amie la plus
belle des surprises.
Dès que la fille de la comtesse Jules avait eu onze ans, la Reine avait
dit à la mère: «_Dans peu vous penserez à marier votre fille; lorsque
votre choix sera fait, songez que le Roi et moi nous nous chargeons du
présent de noces_[149].» La vieille comtesse de Maurepas, elle aussi,
avait pensé à marier la fille de la favorite; et avec qui? avec le comte
d'Agenois, le fils du duc d'Aiguillon[150]! Singulière idée, combinaison
habile, qui eût assuré aux Maurepas l'appui de la Reine et la
reconnaissance du duc. Mais une alliance plus naturelle souriait mieux à
madame de Polignac et à la Reine, une alliance avec les Choiseul; et
voici la bonne nouvelle que la Reine apportait à la comtesse Jules. Tout
heureuse, tout émue, la Reine, avec des paroles qui se pressaient, lui
apprenait que le mariage de sa fille et du jeune duc de Gramont était
arrangé. Elle lui apprenait que le jeune duc avait la survivance du duc
de Villeroy, qu'il serait fait par le Roi duc de Guiche, en attendant la
jouissance du duché de Gramont. Le jeune duc n'ayant que vingt-trois ans
et ne possédant pas encore les biens qui devaient lui revenir, le Roi
lui donnait dix mille écus de rente sur ses domaines, la Reine en
faisait autant pour la jeune épouse[151]; et, pour combler la
reconnaissance et l'orgueil des Polignac, la Reine annonçait au comte
Jules que le Roi, voulant prouver au public en quelle estime il tenait
sa famille, allait le créer duc héréditaire[152].
C'étaient là les bonheurs de Marie-Antoinette. Elle n'avait d'autres
craintes que de ne pas témoigner sa reconnaissance par des marques assez
extraordinaires, par des récompenses assez éclatantes, par des faveurs
assez magnifiques. Tout son souci était de faire monter madame de
Polignac jusqu'à la Reine et de descendre la Reine jusqu'à madame de
Polignac. Elle ne songeait qu'à rapprocher sa vie de la vie de son amie,
menant sa cour chez madame de Polignac avant de se rendre à l'Opéra,
s'ingéniant à la quitter le moins possible, sollicitant et obtenant du
Roi, lors des couches de madame de Polignac, l'avancement des petits
voyages bien avant leur époque habituelle, de façon à voir l'accouchée
tous les jours, à être à portée de ses nouvelles, ne voulant entre elle
et cette chère personne que la distance de la Muette à Passy, et rêvant
déjà pour le nouveau-né de madame de Polignac le duché de la
Meilleraie[153]. Ainsi, à tous les moments, par tous les moyens de sa
puissance, par tous les oublis de son rang, cette Reine, parmi ces
amertumes qui emplissent bien souvent les souverains, livrait son cœur à
ce cœur qui l'entendait, à cette amie vraie et sensible, dévouée à sa
personne, et que rien, croyait-elle, ne pouvait attacher à sa couronne.
Terray, Maupeou, la Vrillière hors du ministère, l'esprit du ministère
avait continué d'être hostile à la Reine. Maurepas, voulant régner seul,
demeurait en garde contre elle, et répétait au Roi «qu'il n'y avait
point de mal à laisser prendre à la Reine, dans l'opinion publique, un
caractère de légèreté[154].» Necker, Turgot, conspiraient avec lui
contre l'influence de la Reine. Leurs plans économiques, leur foi au
salut de l'État et au rétablissement des finances par de misérables
retranchements dans la maison du Roi, rencontraient dans
Marie-Antoinette la seule opposition redoutable de la cour, une
opposition spirituelle et frondeuse, qui raillait leurs illusions, et se
vengeait de grâces refusées en riant de leurs personnes, baptisant M.
Turgot le _ministre négatif_, et M. Necker le _petit commis
marchand_[155]. Avouons-le, la Reine ne fut jamais vivement touchée par
ce grand système qui espérait ramener l'âge d'or par la suppression des
Menus plaisirs, par la suppression de quelques emplois du Grand Commun,
par la suppression des charges de trésorier de la Reine, par la
suppression des officiers de bouche de la Reine[156]. Elle n'imaginait
pas que la France serait beaucoup plus heureuse quand le Roi et la Reine
n'auraient plus qu'un cuisinier; elle ne jugeait pas que le nouveau
règlement de brûler les bougies jusqu'aux petits bouts fût bien efficace
contre la banqueroute[157]. Si son orgueil de souveraine souffrait de
ces retranchements et de ces bruits publics qui, en appelant et en
annonçant d'autres, tantôt la réduisaient à quatre femmes de chambre,
tantôt voulaient en faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis avec les
clefs de sa cave à sa ceinture, sa bienfaisance n'en était pas moins
blessée. Toutes ces grandes et belles vertus d'intérieur laissées dans
l'ombre et méconnues en elle, cette sollicitude infatigable, cette
humeur pardonnante, cette charité exercée à tout moment autour d'elle,
avaient attaché la Reine à sa maison comme à une famille. Faut-il
rappeler ces domestiques blessés, et dont la Reine étanchait elle-même
le sang[158], ces femmes si vite rappelées après une brusquerie, et si
vite rentrées en grâce[159], ces majors des gardes grondés avec un mot,
amnistiés avec un sourire[160]? Puis, au-dessus de ces oublis de la
grandeur et de la sévérité, ces jeunes filles élevées dans l'amitié
maternelle de la Reine[161], et dont la Reine s'informera, même
prisonnière au Temple, ces jeunes filles dont la Reine gardait
l'innocence avec de tels soucis, qu'elle lisait le matin les pièces du
soir[162], pour savoir si elle devait leur permettre le spectacle; ces
pages, grandis sous sa tutelle, comme sous le regard d'une douce
châtelaine; toute cette vie de tendresse domestique, toute cette
occupation de sa bonté, soins, attentions, bonnes paroles, bons offices,
secours d'argent, avancements, nominations, si longtemps le seul souci
et la seule dépense de son crédit: les projets de réforme venaient tout
rompre, renvoyer les dévouements, frapper les plus vieux comme les plus
jeunes de ses serviteurs, de ses amis, dans leur fortune, dans leur
existence, et peut-être laisser supposer à quelques-uns que leur
maîtresse n'avait point pris la peine de les défendre. De pareilles
économies coûtaient trop cher à la Reine pour qu'elle s'y soumît sans
résistance.
Puis elle était reine; et si la simplicité de ses inclinations voyait
sans amertume des retranchements qui la rapprochaient de ses sujets et
tendaient à la délivrer de l'étiquette, le sens droit de sa conscience
monarchique ne pouvait voir sans dépit, sans alarmes, les
malencontreuses réformes de M. de Saint-Germain ne donner au Roi, pour
les Lits de justice de l'avenir, que l'escorte de quarante-quatre
gendarmes et de quarante-quatre chevau-légers[163].
Les ministres se succédaient, et ce n'était pour la Reine qu'un
changement d'ennemis. Le portefeuille de M. de Saint-Germain passé aux
mains du prince de Montbarrey, le prince de Montbarrey débutait auprès
de la Reine par une désobligeance. La Reine demandait pour un Choiseul,
marié à la fille aînée du maréchal de Stainville, la survivance au grand
bailliage de Haguenau, possédé par le duc de Choiseul, frère du maréchal
de Stainville. La princesse de Montbarrey l'emporte sur la Reine par
l'influence de madame de Maurepas, et la survivance est accordée au
prince de Montbarrey. La Reine obtient la révocation de la nomination;
mais le baron Spon, pour faire sa cour à madame de Maurepas, a fait
hâter l'enregistrement des lettres de provision[164], et la Reine ne
peut rien que bouder le ministre[165]. M. de Montbarrey était trop fin
courtisan pour rompre en face; il fit à la Reine une guerre sournoise, à
la façon et au goût de son patron et de sa patronne, M. et madame de
Maurepas. Aussi, quand le désordre de ses amours, quand la vente des
grades militaires eurent fait de M. de Montbarrey un ministre impossible
à garder, la Reine prit sa revanche. On jouait, à Marly, un jeu à la
mode appelé _la Peur_. C'était une comédie que la figure et les transes
du malheureux ministre dans toutes ces allusions à son ministère menacé,
dans toutes les stations de la _peur_, de la _mort_ et de la
_résurrection_; et la Reine encourageait de son sourire les malices des
dames de la cour autour du ministre tremblant[166].
C'était là le train ordinaire des ministres avec la Reine, de la Reine
avec les ministres. Ainsi de l'un, ainsi de l'autre. Ainsi de M. de
Sartines, l'ami de M. de Montbarrey, qui avait donné à la Reine le droit
de ne plus l'appeler que l'_Avocat Pathelin_ ou le _doucereux
menteur_[167]. Ainsi de tous, ceux-ci ligués contre la Reine avec les
défiances et les perfidies de Maurepas, ceux-là avec les utopies
économiques des Turgot et des Necker. La Reine ne répondait à tous qu'en
riant et en laissant rire autour d'elle, permettant à la princesse de
Talmont de prendre le ministre Laverdy pour l'apothicaire de la cour, et
de le tourmenter longuement sur les opérations des finances, dont elle
faisait mille drogues mauvaises, altérées, falsifiées[168]. Petites et
bien petites vengeances d'hostilités soutenues, persistantes, répandant
à la cour et au dehors le mensonge et la désaffection! Contre les hommes
qui se servaient d'autres armes, la Reine ne voulait user que de la
gaieté de son esprit. Pousser à un changement, prendre une initiative,
toucher au ministère, elle n'y pensait pas, elle ne voulait pas y
penser. Elle détestait trop les affaires et leur ennui. Elle était trop
attachée à sa paresse de femme[169], pour remplir ce rôle que lui
prêtait déjà l'opinion publique, pour diriger le Roi et remuer tant
d'intrigues. Qu'avait été jusqu'alors l'influence de cette Reine,
disgraciant ses amis lorsqu'ils voulaient la pousser aux choses de la
politique? À peine une part aux grâces. Elle avait fait reconnaître
quelques droits, obtenir quelques priviléges de théâtre, accorder
quelques pensions de gens de lettres. Elle avait cherché, en un mot,
bien plus à faire des heureux qu'à faire des ministres. Quand
s'était-elle approchée des affaires ministérielles? Seulement alors
qu'il s'était agi d'acquitter une dette de reconnaissance envers M. de
Choiseul. Elle était intervenue dans le procès de M. de Bellegarde, dont
elle demanda la révision, ne permettant pas qu'un brave officier, pour
avoir obéi au duc de Choiseul, fût sacrifié au parti d'Aiguillon[170].
Elle était intervenue dans l'affaire du duc de Guines, poursuivi par MM.
Turgot et de Vergennes comme ami du duc de Choiseul, et impliqué dans la
cause d'un secrétaire qui avait joué sur les fonds publics de Londres.
La Reine n'était entrée dans les affaires d'État que pour arracher deux
victimes aux ressentiments d'un parti cherchant à déshonorer un autre
parti[171].
Quand la société Polignac se fut constituée autour de la Reine, ce ne
fut pas uniquement la soif de l'intrigue et l'avidité de la domination
qui firent un parti des amis de la Reine; ce fut aussi la fatalité et la
nécessité. En dehors des ambitions et des intérêts de chacun, en
opposition aux goûts et au caractère de la Reine, il y avait une
situation impérieuse qui ordonnait la lutte. La Reine n'était plus
seulement attaquée, elle était menacée, elle était mise en demeure de se
défendre. Le parti français, tout-puissant, organisé partout, recrutant
en haut et en bas, exaspéré de l'amour du Roi pour la Reine, inquiet de
l'avenir de cet amour, trompé et déçu par la fidélité nouvelle de ce
Bourbon qui repousse l'adultère, le parti français ose avouer, à
demi-mot, le but de ses démarches, le terme de son œuvre implacable,
l'audace de ses espérances: _une retraite de la Reine au
Val-de-Grâce_[172].
Il fallait donc que la Reine se résolût à lutter. Et pourtant que de
combats en elle, que de troubles, que de terreurs de sa responsabilité,
quels regrets de sa tranquillité et de son bonheur, le jour où elle
commence à parler à la volonté du Roi et à faire entrer ses amis dans le
conseil, le jour où un ministre de sa façon, M. de Castries, prend le
portefeuille de la marine[173]!
La Reine avait dans le ministère un ministre disposé à apporter quelque
déférence à ses désirs. Un choix plus significatif, une victoire plus
décisive de la Reine et de son parti, était le choix de M. de Ségur,
vieux héros qui apportait au ministère de la guerre sa probité, ses
talents, un corps presque sans bras et tout glorieux de blessures[174].
L'introduction au conseil de M. de Castries et de M. de Ségur,
l'importance nouvelle de la Reine, semblaient ramener le ministère tout
entier à des dispositions meilleures et à des expressions plus soumises
envers elle. Un rapprochement, une alliance contre M. de Maurepas
s'était faite entre la reine et M. Necker, à l'occasion de la nomination
de M. de Castries, surprise et précipitée par M. Necker en l'absence de
M. de Maurepas[175]. M. Necker persuadait bientôt à la Reine ce que sa
popularité persuadait alors à la France: qu'il était une sorte de
providence et un homme à peu près indispensable au bien de l'État; et la
Reine se laissait aller à croire à M. Necker, comme y croyaient, à
l'exception de madame de Polignac, toutes les femmes de la cour dont
Carraccioli donne la liste à d'Alembert, «l'impérieuse et dominante
duchesse de Gramont, la superbe comtesse de Brionne, la princesse de
Beauvau à l'esprit séduisant, l'idolâtrée comtesse de Châlons, la
merveilleuse princesse d'Hénin, la svelte comtesse Simiane, la piquante
marquise de Coigny, la douce princesse de Poix[176].» Conquise comme
toutes celles-là, la Reine en venait à oublier les réformes de M.
Necker. Elle le maintenait et le retenait en place, l'engageant à ne pas
donner sa démission, et voulant qu'il patientât jusqu'à la mort de M. de
Maurepas[177]. M. de Vergennes lui-même faisait taire, à ce moment, ses
rancunes personnelles. Un commerce de bons rapports, au moins apparents,
s'établissait entre la Reine et lui, à propos des dispositions amies de
l'Autriche[178]. Et M. de Maurepas mourait.
* * * * *
Une grande douleur frappait Marie-Antoinette: l'Europe perdait
Marie-Thérèse; la Reine de France, sa sévère amie. Et lorsque la cour
croyait ses larmes taries, Marie-Antoinette ne pouvait les retenir à la
vue du Prince de Ligne arrivant d'Allemagne et paraissant tout à coup à
son grand couvert: «_Vous deviez épargner cette scène publique à ma
délicatesse_,» lui disait-elle en le grondant doucement[179].
Mais il est des consolations même pour les larmes d'une fille. La Reine
était grosse une seconde fois. Sa grossesse avait été déclarée dès le
mois d'avril 1781. Sept mois après, le 22 octobre, après une bonne nuit,
la Reine sent, en s'éveillant, de petites douleurs qui ne l'empêchent
pas de se baigner comme à son ordinaire. Elle sort du bain à dix heures
et demie. Les douleurs sont encore médiocres. Entre midi et midi et
demi, elles augmentent. Dans sa chambre, ou allant de sa chambre dans le
salon de la Paix laissé vide, sont madame de Lamballe, M. le comte
d'Artois, Mesdames Tantes, madame de Chimay, madame de Mailly, madame
d'Ossun, madame de Tavannes, madame de Guéménée. Des princes avertis à
midi par madame de Lamballe, Monsieur le duc d'Orléans, en partie de
chasse à Fausse-Repose, est le seul qui arrive avant les dernières
douleurs. Le Roi a décommandé le tiré qu'il devait faire à Saclé, à
midi. Il est auprès de la Reine, anxieux, palpitant, mais selon son
humeur: il a tiré sa montre, et compte les minutes avec l'apparente
froideur d'un médecin. Comme sa montre marque juste une heure un quart,
la Reine est délivrée. Il se fait, à ce moment d'émotion solennelle, un
tel silence, dans toute la chambre que la Reine croit que c'est une
fille encore. Mais le garde des sceaux a constaté le sexe du nouveau-né;
le Roi rentre éperdu de bonheur, pleurant de joie, donnant la main à
tous: la France a un Dauphin, la Reine a un fils[180]. Le Roi donne
l'ordre au prince de Tingry, capitaine des gardes du corps en quartier,
de quitter son service auprès de sa personne pour accompagner le Dauphin
jusque dans son appartement, où se trouvent, pour servir auprès de lui,
un lieutenant et un sous-lieutenant des gardes du corps; puis on apporte
l'enfant à la Reine: et quel baiser où l'accouchée met tout son cœur,
toutes ses forces, toute sa joie!
La joie de la mère est la joie de la nation. À Paris, la bonne nouvelle
court de bouche en bouche: _Un Dauphin! un Dauphin_[181]. L'enthousiasme
éclate dans la rue, au théâtre, au feu d'artifice, aux _Te Deum_. À
Versailles, la foule pressée dans les cours n'a qu'un cri «Vive le Roi,
la Reine et monseigneur le Dauphin!» C'est une procession et une
ambassade continuelles des six corps des arts et métiers, des
juges-consuls, des compagnies d'arquebuse et des halles[182]. Tout est
rire, amour d'un peuple, chansons, violons!
La Reine relevait vite de couches. Elle voyait ses dames le 29, les
princes et princesses le 30. Les grandes entrées recommençaient le 2
novembre; le même jour l'accouchée se levait sur sa chaise longue[183].
Elle ne pensait plus qu'à répandre sa joie autour d'elle, sur le peuple,
en bienfaits et en charités. Son bonheur voulait faire des heureux; et
elle écrivait à madame de Lamballe cette lettre où elle apparaît tout
entière, et où se montre tout son cœur d'amie, de Reine, de mère
heureuse:
«Ce 7 novembre 1781.
_Je vois que vous m'aimez toujours, ma chère Lamballe, et votre chère
écriture m'a fait un plaisir que je ne saurois vous rendre; vous vous
portez bien, j'en suis heureuse, mais on ne peut se flatter de rien si
vous continuez à veiller comme vous le faites auprès de M. de
Penthièvre; son indisposition afflige beaucoup le Roi, qui lui envoie
son premier médecin avec l'ordre de rester avec vous s'il y a du danger:
je serai bien triste tant que je n'aurai pas des nouvelles de la crise.
Dès que vous serez de retour et que vous aurez repris votre charge nous
terminerons tout ce qui se rattache aux actes de bienfaisance qui
doivent suivre mes couches. J'ai lu avec intérêt ce qui s'est fait dans
les loges maçonniques que vous avez présidées au commencement de l'année
et dont vous m'avez tant amusée; je vois qu'on n'y fait pas que de
jolies chansons et qu'on y fait aussi du bien. Vos loges ont été sur nos
brisées en délivrant des prisonniers et mariant des filles, cela ne nous
empêchera pas de doter les nôtres et de placer les enfants qui sont sur
notre liste; les protégées du bon M. de Penthièvre seront les premières
pourvues, et je veux être marraine du premier enfant de la petite
Antoinette. J'ai été tout attendrie d'une lettre de sa mère qu'Élisabeth
m'a fait voir, car Élisabeth la protége aussi, je ne crois pas qu'il
soit possible d'écrire avec plus de sentiment et de religion, il y a
dans ces classes-là des vertus cachées, des âmes honnêtes jusqu'à la
plus haute vertu chrétienne; pensons à les savoir distinguer, je
chargerai l'abbé de travailler à en découvrir, et nous tâcherons
d'obtenir ainsi de Dieu la santé de M. de Penthièvre. Adieu, mon cher
cœur, je vous embrasse de toute mon âme en attendant une lettre de
vous_[184].