II

La Reine et le Roi.--Le petit Trianon donné par le Roi à la

Reine.--Travaux de la Reine au petit Trianon: M. de Caraman,

l'architecte Mique, Hubert-Robert.--Tyrannie de l'étiquette: une matinée

de la Reine à Versailles.--Le livre des robes de la Reine.--Madame de

Lamballe.--Rupture de la Reine avec madame de Cossé.--Madame de Lamballe

surintendante de la maison de la Reine.--La Reine et la mode: coiffures,

courses en traîneau, bals.--Inimitiés des femmes de l'ancienne cour

contre la Reine.

Déplorable fatalité! Le premier ministre du jeune Roi était forcé, par

les nécessités de son crédit, de continuer la tâche que le gouverneur du

duc de Berry avait commencée pour la satisfaction de ses préjugés. Il

entrait dans la politique de M. de Maurepas de tenir le Roi éloigné de

l'amour de la Reine; et c'étaient, dans le jeune Roi, des cachotteries,

des dissimulations, un manége de précaution et de réserve qui n'échappe

guère aux femmes, et que la Reine perça du premier coup d'œil. Du Roi à

la Reine, il y eut mille riens de la parole, de l'air, du silence même,

qui renfoncèrent vers l'orgueil cette affection prête à se livrer et se

penchant aux avances, mais demandant au moins l'encouragement et le

remercîment d'un sourire, d'une caresse, d'un désir.

Il faut le dire aussi: cette fortune heureuse des sympathies qui, dans

les mariages des particuliers, tient les époux sans amour unis et

rapprochés dans une communauté de goûts, d'habitudes, de tempéraments,

ces liens, ces chaînes manquaient au ménage de Louis XVI et de

Marie-Antoinette. Peu d'alliances politiques eurent à lier ensemble un

jeune homme et une jeune femme moins destinés l'un à l'autre par la

vocation de leur nature et la tournure de leur éducation; peu eurent à

combattre un antagonisme si instinctif des idées, de l'âme, du corps

même, et à triompher, par le devoir, d'une semblable contrariété

d'humeurs, d'un conflit pareillement journalier des défauts, des vertus

même.

Une élégance royale et une simplicité rustique, le caprice et le bon

sens, la passion et la raison; ici, la jeunesse toute vive, débordante,

cherchant issue: là, une maturité sévère, morose, sans sourire: que de

chocs dans ce contact de toutes les extrémités morales de l'homme et de

la femme! Si la jeune Reine avait ses grâces contre elle, le jeune Roi

avait contre lui des orages, des colères, une brusquerie qui s'oubliait

jusqu'aux jurons, une brutalité de premier mouvement et où le cœur

n'entrait pas, mais qui allait jusqu'à la diminution de la dignité

royale. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par cette

timidité de résolution, cette humilité de volonté, cette défiance de

lui-même et de son âge dans laquelle l'entretenait le vieux Maurepas.

C'est le lot de la femme d'aimer l'audace, les cœurs hardis, les coups

soudains: le caractère lui parle d'abord et la domine; et la Reine ne

trouvait point un caractère dans le Roi. Le jeune Roi était empêché de

plaire à la Reine par son esprit de détail, par son ordre poussé au plus

loin, au plus bas, et jusqu'à la note de quelques sous; par cette

économie indigne d'un roi, qui abaissait la personne royale, considérée

jusqu'alors comme l'aumônière des trésors de la France, à la misérable

épargne d'un petit écu[97]. Pour être reines, les femmes gardent de leur

sexe les religions et les superstitions. Et qui oserait exiger d'elles

qu'elles renoncent à la générosité, à l'éclat, à toutes ces qualités

brillantes, le legs de l'ancienne chevalerie, et que, s'en tenant aux

solidités de l'homme, elles soient dans leurs amours plus sages et moins

entraînées par l'imagination que les peuples dans leurs popularités?

Marie-Antoinette demandait à Louis XVI toutes les vertus royales, et

Louis XVI manquait absolument de ces belles et naturelles ostentations,

de ces mouvements nobles, grands, heureux, qui séduisent l'histoire et

conquièrent une femme.

Nulle séduction encore pour la Reine dans l'esprit de Louis XVI: esprit

étendu, capace, nourri, de grand fond et de rare mémoire, singulièrement

juste, même remarquable lorsqu'il s'écoutait seul dans le silence du

cabinet[98], mais sans agrément, sans enjouement, réglé et dormant.

Triste compagnie qu'un tel esprit pour une femme gâtée par toutes les

vivacités, toutes les finesses et toutes les badineries de la parole

française, entourée du pétillement de la fin de ce siècle, qui semble

une fin de souper, les oreilles pleines d'échos et comme bourdonnantes

du rire de Beaumarchais et du rire de Chamfort!

La bonté même de Louis XVI n'attirait point la Reine à lui. C'était une

bonté toute brute et toute rude à laquelle manquait cet assaisonnement

de sensibilité et ce quelque chose de romanesque dont les femmes

d'alors, ramenées par Rousseau au roman de la nature, voulaient voir les

bonnes actions parées. Il manquait à cette bonté une poésie dont la

reine de France eût été touchée jusqu'au fond de son cœur d'Allemande.

C'est ainsi que tous les défauts du Roi entraient au plus intime des

répugnances de la Reine, sans qu'une seule de ses qualités lui agréât.

Si du moins Louis XVI avait eu les dehors, cette majesté gracieuse,

apanage ordinaire des princes de la maison de Bourbon! Mais la

Providence lui avait refusé ce signe et ce rayon, et, le découronnant de

tout prestige, elle avait logé le dernier roi de la France dans un corps

bourgeois. Les habitudes du travail manuel l'avaient fait peuple, et

dans ce prince aux mains salies par la lime, dans ce Vulcain remonté de

l'atelier de Gamain[99], la désillusion de la Reine cherchait vainement

ses illusions de jeune fille, le mari rêvé, le Roi!

Et, un jour, le dépit et l'impatience de ces goûts singulier chez un

Bourbon ne lui fait-elle pas écrire au comte de Rosenberg cette lettre

d'un tour jusqu'alors inconnu:

«_Si j'avais besoin d'apologie je me confierais bien à vous; de bonne

foi j'en avouerais plus que vous n'en dites: par exemple mes goûts ne

sont pas les mêmes que ceux du Roi qui n'a que ceux de la chasse et des

ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce

auprès d'une forge; je n'y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus

pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne désapprouve

pas_.

Il eût fallu plus de courage que Dieu n'en accorde à ses créatures, il

eût fallu un héroïsme de patience surhumain à cette jeune femme, presque

une enfant, pour surmonter tant de choses, pour ne pas se lasser de

presser ce cœur paresseux, pour retenir, devant des femmes qui la

grondaient de monter à cheval, cette parole d'impatience: «Au nom de

Dieu! laissez-moi en paix, et sachez que je ne compromets aucun

héritier!»

Un jour de l'année 1774, le Roi, galant ce jour-là, avait dit à la

Reine,--était-ce pour la consoler de ne pas donner le ministère à M. de

Choiseul?--«Vous aimez les fleurs? Eh bien! j'ai un bouquet à vous

donner: c'est le petit Trianon[100].»

Le petit Trianon était, à l'extrémité du parc du grand Trianon, un

pavillon à la romaine, de forme carrée. Cette miniature de palais, qui

n'avait guère que douze toises sur chacune de ses faces, se composait

d'un rez-de-chaussée et de deux étages montant entre des colonnes et des

pilastres d'ordre corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés,

et couronnés des balustres d'une terrasse italienne. L'architecte

Gabriel l'avait élevé sous la surveillance du marquis de Menars. Le

sculpteur Guibert y avait fait merveille de son ciseau. Le Roi, le vieux

Roi Louis XV s'éprenait, en ses dernières années, de ce petit coin de

son grand Versailles. Cette demeure était à sa taille, et il y avait ses

aises. Il s'était plu à l'entourer d'un jardin botanique; et là, parmi

les mille parfums et les mille couleurs de la flore étrangère, presque

ignorée alors de la France, promenant à petits pas les lendemains de ses

débauches, il essayait d'amuser ses fatigues en herborisant avec le duc

d'Ayen[101].

Nul cadeau ne pouvait être plus agréable à Marie-Antoinette, à cette

amie de la campagne et des fleurs, à cette Reine qui, des splendeurs et

des majestés de Marly, ne goûtait que la salle de verdure établie par le

comte d'Aranda[102]. Et l'heureux à-propos que ce présent, arrivant à

l'heure précise où Marie-Antoinette renonce à la lutte, cède la place

aux intriguez, abandonne ses ambitions et ses espérances, et se confesse

ainsi à l'un de ses familiers: «_M. de Maurepas est bien insouciant, M.

de Vergennes bien médiocre; mais la crainte de me tromper sur des gens

qui servent peut-être bien mieux le Roi que je ne pense m'empêchera

toujours de lui parler contre ses ministres..._[103].» Le petit Trianon

occupera cette Reine sans affaires, cette femme sans enfants, sans

ménage. Il sera l'emploi et la dépense de sa vie, le plaisir et

l'exercice de sa jeune activité, sa distraction, son labeur. Créer à

nouveau, ajouter, embellir, agrandir, tenir sous sa baguette de

magicienne un peuple d'artistes et de jardiniers, l'aimable ministère!

un royaume presque! et, au bout du passe-temps et de l'effort, une

petite patrie, son bien, son œuvre, son _petit Vienne!_

Le temps et le goût étaient alors à ces affranchissements de la nature,

à ces reconstitutions de la campagne qui cherchaient à faire du parc

français un pays d'illusions, à le remplir de tableaux, à y transporter

tous les changements de scène des opéras. Les _Observations sur l'art de

former les jardins modernes_, publiées en Angleterre par sir Thomas

Wathely, développaient ce goût et toute maison d'été voulait bientôt le

cadre d'un jardin pittoresque appelé du nom de «jardin chinois[104].» La

Reine avait une grande ambition, l'ambition de faire plus que la mode

jusque-là n'avait fait contre le Nôtre, de dépasser en agrément et en

vraisemblance de paysage le Tivoli de M. Boutin, Ermenonville, et le

Moulin-Joli, et Monceau même: charmant projet d'une Reine, fuyant le

trône, qui voulait autour d'elle une terre sans étiquette, et, rendant

la royauté à l'humanité, voulait rendre les jardins à Dieu!

Le duc de Caraman, grand amateur en ce genre, et qui a déjà à peu près

réalisé les idées de la Reine à sa terre de Roissy, est appelé par la

Reine à la direction des travaux[105]. Bientôt M. de Caraman,

l'architecte Mique, le dessinateur mythologique des Élysées du nouveau

règne, puis le charmant peintre de ruines spirituelles, Hubert Robert,

appelé plus tard pour le décor rustique, improvisent sur le papier, sous

les yeux de la Reine, la campagne qu'elle a commandée: les arbres, la

rivière, le rocher, et aussi la salle de comédie. Ici, un pont rustique,

qui fasse jaloux le pont hollandais et le pont volant de M. Watelet; là,

dominant l'eau et y mirant ses sculptures, un belvédère où déjeunera la

Reine; là-bas, un moulin, dont le tic-tac réveillera l'écho; des

arbustes plus loin; partout des fleurs; et une île, et un temple à

l'Amour, entouré du murmure de l'eau, et une laiterie de Reine, une

laiterie de marbre blanc... Jamais Marie-Antoinette n'a donné autant

d'ordres; ce ne sont, envoyées de Versailles ou de la Muette, que

recommandations et listes des jeunes arbres qui doivent donner l'ombrage

à la promenade, «au travail» de la jeune souveraine. Ce ne sont que

billets à M. Campan et à M. Bonnefoy, convocations de tous les

jardiniers «pour désigner les places de tous les arbres que M. de

Jussieu a fait choisir.» Et sur M. de Jussieu, écoutez la fin d'un de

ces billets aimables qui songent à tout: «_Une collation d'en-cas sera

prête pour M. de Jussieu, qui arrosera devant moi le cèdre du

Liban_[106].» Que de préoccupations, que de soins, que de joies! Et que

de fois les promeneurs de Paris voient passer dans un cabriolet léger,

brûlant le chemin, la Reine de Trianon allant voir monter la pierre,

pousser l'arbre, s'élever l'eau, grandir son rêve!

Le beau rêve en effet, ce palais et ce jardin enchantés, où

Marie-Antoinette pourra ôter sa couronne, se reposer de la

représentation, reprendre sa volonté et son caprice, échapper à la

surveillance, à la fatigue, au supplice solennel et à la discipline

invariable de sa vie royale, avoir la solitude et avoir l'amitié,

s'épancher, se livrer, s'abandonner, vivre! Pour montrer tout le bonheur

que la Reine se promet, pour faire entrer dans ses impatiences, je dirai

une des matinées de la Reine à Versailles, telle qu'une de ses femmes de

chambre nous l'a conservée. Aussi bien, cette matinée suffira peut-être

à faire pardonner Trianon à Marie-Antoinette.

La Reine se réveillait à huit heures. Une femme de garde-robe entrait et

déposait une corbeille couverte, appelée le prêt du jour, et contenant

des chemises, des mouchoirs, des frottoirs. Pendant qu'elle faisait le

service, la première femme remettait à la Reine, qui s'éveillait, un

livre contenant un échantillon des douze grands habits, des douze robes

riches sur paniers, des douze petites robes de fantaisie pour l'hiver ou

l'été. La Reine piquait avec une épingle le grand habit de la messe, la

robe déshabillée de l'après-midi, la robe parée du jeu ou du souper des

petits appartements. Les Archives nationales possèdent un curieux volume

qui porte sur un de ses plats de parchemin vert: _Madame la comtesse

d'Ossun. Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour l'année 1782._

Ce sont, collés à des pains à cacheter rouges sur le papier blanc, les

échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 1784. C'est comme

une palette de tons clairs, jeunes et gais, dont la clarté, la jeunesse,

la gaieté ressortent davantage encore, quand on les compare aux nuances

feuille morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des

toilettes de Madame Élisabeth, que nous montre un autre registre.

Reliques coquettes, et comme parlantes à l'œil, où un peintre trouverait

de quoi reconstruire la toilette de la Reine à tel jour, presque à telle

heure de sa vie! Il n'aurait qu'à parcourir les divisions du livre:

_Robes sur le grand panier, robes sur le petit panier, robes turques,

lévites, robes anglaises, et grands habits de taffetas;_ grandes

provinces du royaume que se partageaient Madame Bertin, garnissant les

grands habits de Pâques, Madame Lenormand, relevant de broderies de

jasmins d'Espagne les robes turques couleur _boue de Paris_, et la

Lévêque, et la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et

chiffonnant, dans le bleu, le blanc, le rose, le gris-perle semé parfois

de lentilles d'or, les habits de Versailles et les habits de Marly qu'on

apportait chaque matin à la Reine dans de grands taffetas.

La Reine prenait un bain presque tous les jours. Un _sabot_ était roulé

dans sa chambre. La Reine, dépouillée du corset à crevés de rubans, des

manches de dentelles, du grand fichu, avec lesquels elle couchait, était

enveloppée d'une grande chemise de flanelle anglaise. Une tasse de

chocolat ou de café faisait son déjeuner, qu'elle prenait dans son lit

lorsqu'elle ne se baignait pas. À sa sortie du bain, ses femmes lui

apportaient des pantoufles de basin garnies de dentelles et plaçaient

sur ses épaules un manteau de lit en taffetas blanc. La Reine, recouchée

prenait un livre ou quelque ouvrage de femme. C'était l'heure où, la

Reine couchée ou levée, les petites entrées avaient audience auprès

d'elle, et de droit entraient le premier médecin de la Reine, son

premier chirurgien, son médecin ordinaire, son lecteur, son secrétaire

de cabinet, les quatre premiers valets de chambre du Roi, leurs

survivanciers, les premiers médecins et premiers chirurgiens du Roi.

À midi la toilette de présentation avait lieu. La toilette, ce meuble et

ce triomphe de la femme du dix-huitième siècle, était tirée au milieu de

la chambre. La dame d'honneur présentait le peignoir à la Reine; deux

femmes en grand habit remplaçaient les deux femmes qui avaient servi la

nuit. Alors commençaient, avec la coiffure, les grandes entrées. Des

pliants étaient avancés en cercle autour de la toilette de la Reine pour

la surintendante, les dames d'honneur et d'atours, la gouvernante des

enfants de France. Entraient les frères du Roi, les princes de sang, les

capitaines des gardes, toutes les grandes charges de la couronne de

France. Ils faisaient leur cour à la Reine, qui saluait de la tête. Pour

les princes de sang seuls, la Reine indiquait le mouvement de se lever,

en s'appuyant des mains à la toilette. Puis venait l'habillement de

corps. La dame d'honneur passait la chemise, versait l'eau pour le

lavement des mains; la dame d'atours passait le jupon de la robe, posait

le fichu, nouait le collier.

Habillée, la Reine se plaçait au milieu de sa chambre et, environnée de

ses dames d'honneur et d'atours, de ses dames du palais, du chevalier

d'honneur, du premier écuyer, de son clergé, des princesses de la

famille royale, qui arrivaient suivies de toute leur maison, elle

passait dans la galerie et se rendait à la messe, après avoir signé les

contrats présentés par le secrétaire des commandements, et agréé les

présentations des colonels pour prendre congé.

La Reine entendait la messe avec le Roi dans la tribune, en face du

maître-autel et de la musique.

La Reine, rentrée de la messe, devait dîner tous les jours seule avec le

Roi en public; mais ce repas public n'avait lieu que le dimanche.

Le maître d'hôtel de la Reine, armé d'un grand bâton de six pieds orné

de fleurs de lis d'or et surmonté de fleurs de lis en couronne,

annonçait à la Reine qu'elle était servie, lui remettait le menu du

dîner, et, tout le temps du dîner, se tenant derrière elle, ordonnait de

servir ou de desservir.

Après le dîner, la Reine rentrait dans son appartement, et, son panier

et son bas de robe ôté, s'appartenait seulement alors, autant du moins

que le lui permettait la présence en grand habit de ses femmes, dont le

droit était d'être toujours présentes et d'accompagner partout la Reine.

La Reine espérait se sauver de tant d'ennuis à Trianon. Elle voulait

fuir là cette toilette, la cour des matins, et le dîner public, et les

jeux de représentation si ennuyeux du mercredi et du dimanche, et les

mardi des ambassadeurs et des étrangers, et les présentations et les

révérences, les grands couverts et les grandes loges, et le souper dans

les cabinets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux et les prudes, et le

souper de tous les jours en famille chez Monsieur[107].

La Reine pensait qu'à Trianon elle pourrait manger avec d'autres

personnes que la famille royale, unique société de table, à laquelle

toute Reine de France avait été condamnée jusqu'alors; qu'elle y aurait,

comme une particulière, ses amis à dîner sans mettre tout Versailles en

rumeur. Elle songeait à se faire habiller là dans sa chambre par

mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se réfugier dans un cabinet

par le refus de ses femmes de laisser entrer mademoiselle Bertin dans

leurs charges. Son mari au bras, sans autre suite qu'un laquais, elle

parcourrait ses États; et même, à table, s'il lui prenait fantaisie,

elle jetterait au Roi des boulettes de mie de pain sans scandaliser le

service. Voilà les espoirs et les ambitions de cette princesse, élevée

et nourrie dans les traditions patriarcales du gouvernement de Lorraine,

et qui contait avec un si doux attendrissement la naïve levée d'impôts

de ses anciens ducs, agitant leur chapeau en l'air à la messe après le

prône, et quêtant la somme dont ils avaient besoin. Ses désirs et ses

idées confirmés par l'abbé de Vermond, la Reine était convaincue que la

grande popularité des princes de la maison d'Autriche venait du peu

d'exigence d'étiquette de la cour de Vienne. D'ailleurs, quel besoin de

conseils, de raisonnements, de souvenirs d'enfance, pour faire détester

à la jeune princesse une telle tyrannie? Quelle patience eût résisté à

des tourments quotidiens, pareils à celui-ci: la femme de chambre, un

jour d'hiver, prête à passer la chemise à la Reine, est obligée de la

remettre à la dame d'honneur qui entre et ôte ses gants; la dame

d'honneur est obligée de la remettre à la duchesse d'Orléans qui a

gratté à la porte; la duchesse d'Orléans est obligée de la remettre à la

comtesse de Provence qui vient d'entrer, pendant que la Reine, transie,

tenant ses bras croisés sur sa poitrine nue, laisse échapper: _C'est

odieux! quelle importunité!_[108]!

Dans ses courses, dans ses promenades à Trianon, Marie-Antoinette a

presque toujours à ses côtés la même compagne, une amie de ses goûts,

qui préférait à Versailles les bois de son beau-père, le duc de

Penthièvre, et que la Reine avait eu grand'peine à accoutumer à l'air de

la cour: Madame de Lamballe[109].

La Reine, comme toutes les femmes, se défendait mal contre ses yeux. La

figure et la tournure n'étaient pas sans la toucher, et les portraits

qui nous sont restés de Madame de Lamballe disent la première raison de

sa faveur. La plus grande beauté de madame de Lamballe était la sérénité

de la physionomie. L'éclair même de ses yeux était tranquille. Malgré

les secousses et la fièvre d'une maladie nerveuse, il n'y avait pas un

pli, pas un nuage sur son beau front, battu de ces longs cheveux blonds

qui boucleront encore autour de la pique de Septembre. Italienne, madame

de Lamballe avait les grâces du Nord, et elle n'était jamais plus belle

qu'en traîneau, sous la martre et l'hermine, le teint fouetté par un

vent de neige, ou bien encore lorsque, dans l'ombre d'un grand chapeau

de paille, dans un nuage de linon, elle passait comme un des rêves dont

le peintre anglais Lawrence promène la robe blanche sur les verdures

mouillées.

L'âme de madame de Lamballe avait la sérénité de son visage. Elle était

tendre, pleine de caresses, toujours égale, toujours prête aux

sacrifices, dévouée dans les moindres choses, désintéressée par-dessus

tout. Ne demandant rien pour elle, madame de Lamballe se privait même du

plaisir d'obtenir pour les autres, ne voulant point faire de son

attachement le motif ni l'excuse d'une seule importunité. Oubliant son

titre de princesse, elle n'oubliait jamais le rang de la Reine. Bru d'un

prince dévot, elle était pieuse. Son esprit avait les vertus de son

caractère, la tolérance, la simplicité, l'amabilité, l'enjouement

tranquille. Ne voyant pas le mal et n'y voulant pas croire, madame de

Lamballe faisait à son image les choses et le monde, et, chassant toute

vilaine pensée avec la charité de ses illusions, sa causerie gardait et

berçait la Reine comme dans la paix et la douceur d'un beau climat. Sa

bienfaisance encore, cette bienfaisance infatigable des Penthièvre, qui

ne rebuta jamais les malheureux, et jusqu'à ce parler italien dans

lequel avaient été élevées l'imagination et la voix de la Reine, tout

était un lien entre madame de Lamballe et Marie-Antoinette. La

souveraine et la princesse allaient l'une à l'autre par mille rencontres

de sentiments au fond d'elles-mêmes, et elles étaient prédestinées à une

de ces rares et grandes amitiés que la Providence unit dans la mort.

L'intimité de Marie-Antoinette avec madame de Lamballe, commencée sous

le feu roi, se faisait plus étroite alors que madame de Cossé brisait,

par une brutalité malheureuse, les derniers liens de l'attachement de la

Reine. L'archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, était venu à

Paris. Il attendait la visite des princes du sang. La Reine avait

demandé un bal à madame de Cossé. Le jour du bal arrivé, les princes

n'avaient pas encore fait la visite. La Reine, engagée dans les

prétentions de son frère, écrivait à Madame de Cossé: «_Si les princes

viennent à votre bal, ni moi ni mon frère ne nous y trouverons. Si vous

voulez nous avoir, dépriez-les._» Madame de Cossé, embarrassée,

hésitait, puis sacrifiait la Reine: elle envoyait la lettre aux

princes[110].

La Reine se donnait alors entièrement à madame de Lamballe. Elle voulait

non point payer son amitié, mais se l'attacher par une charge à la cour,

qui la retînt auprès d'elle et la défendît contre la tentation de

retourner auprès du duc de Penthièvre. Mesurant la charge au cœur de la

princesse encore plus qu'à son rang, la Reine songea à rétablir en sa

faveur la surintendance tombée en désuétude à la cour depuis la mort de

mademoiselle de Clermont, la surintendance de la Maison de la Reine,

cette grande autorité, la direction du conseil de la Reine, la

nomination et le jugement des possesseurs de charges, la destitution et

l'interdiction des serviteurs, une juridiction et un pouvoir si étendus

sur tout l'intérieur de la Reine, que c'était sur la demande de Marie

Leczinska que la surintendance avait été supprimée. Louis XVI résista

longtemps au vœu de la Reine, appuyant sa mauvaise volonté sur

l'opposition et les plans d'économie de Turgot. La Reine, emportée cette

fois par son amitié, mit dans la poursuite du consentement du Roi une

persistance à laquelle le Roi finit par se rendre[111]. Cette nomination

dont elle fait un secret même à l'Impératrice-Reine, elle l'annonce

d'avance au comte de Rosenberg dans cette phrase où se réjouit sa tendre

amitié: «_Jugez de mon bonheur; je rendrai mon amie intime heureuse et

j'en jouirai encore plus qu'elle._» Il y eut presque un soulèvement à la

cour. Madame de Cossé quittait sa charge de dame d'atours[112]. La

duchesse de Noailles, devenue la maréchale de Mouchy si mal disposée

déjà contre la Reine, abandonnait sa charge de dame d'honneur, blessée

d'un pouvoir qui lui retirait la nomination aux emplois, la réception

des prestations de serment, la liste des présentations, l'envoi des

invitations au nom de la Reine pour les voyages de Marly, de Choisy, de

Fontainebleau, pour les bals, les soupers et les chasses. Cette

nomination lui enlevait encore les profits de sa charge, profits qui lui

avaient donné le mobilier de la chambre de la Reine à la mort de Marie

Leczinska. Les protestations éclataient de toutes parts. Un moment, la

princesse de Chimay, nommée dame d'honneur, et la marquise de Mailly, se

refusaient à prêter serment, ne voulant point dépendre de madame de

Lamballe[113].

De Versailles, les colères allaient à Paris. Elles gagnaient l'opinion

publique, qui, devant ce rétablissement par la Reine d'une charge de la

monarchie, semblait avoir oublié déjà les dépenses de la du Barry, et

commençait à parler des dilapidations de Marie-Antoinette.

Hélas! ses goûts comme ses amitiés, ses plaisirs, son sexe même et son

âge, tout devait être tourné contre cette Reine dont le prince de Ligne

a dit: «Je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse.»

La femme française s'était livrée en ces années à une folie de coiffure

sans exemple, et si générale qu'une déclaration, donnée le 18 août 1777,

agrégeait six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres

barbiers-perruquiers[114]. La tête des élégantes était une mappemonde,

une prairie, un combat naval. Elles allaient d'imaginations en

imaginations et d'extravagances en extravagances, du _porc-épic_ au

_berceau d'amour_, du _pouf à la puce_ au _casque anglais_, du _chien

couchant_ à la_ Circassienne_, des _baigneuses à la frivolité_ au

_bonnet à la Candeur_, de la _queue en flambeau d'amour_ à la _corne

d'abondance_. Et que de créations de couleurs pour les énormes choux de

rubans, jusqu'à la nuance de _soupirs étouffés_ et de _plaintes

amères_[115]! La Reine se jette dans cette mode. Aussitôt les

caricatures et les diatribes de passer par-dessus toutes les têtes, et

de frapper sur la jolie coiffure aux mèches relevées et tortillées en

queue de paon, dans laquelle elle s'est montrée aux Parisiens. La

satire, qui permet tant de ridicules à la mode, est impitoyable pour le

_quesaco_ que la Reine montre aux courses de chevaux, pour les bonnets

allégoriques que lui fait Beaulard, pour la coiffure de son lever,

courant Paris sous le nom de _Lever de la Reine_. Les plaisanteries de

Carlin, commandées par Louis XVI, contre les panaches de la Reine, le

dur renvoi de son portrait par Marie-Thérèse, les attaques un peu

brutales de cet empereur du Danube, son frère Joseph, contre son rouge

et ses plumes, n'étaient pas jugés une expiation suffisante de son désir

et de son génie de plaire. Quand la mode prenait la livrée de cette

reine blonde, et baptisait ses milles fan fioles couleur _cheveux de la

Reine_, cette flatterie était imputée à crime à Marie-Antoinette. Et

c'était encore un autre de ses crimes, l'importance de mademoiselle

Bertin, de cette marchande de modes que la Reine n'avait fait que

recevoir des mains de la duchesse d'Orléans, et former à l'école de son

goût.

L'hiver, après des déjeuners intimes où elle rassemble à sa table les

jeunes femmes de la cour, la Reine entraîne la jeunesse derrière son

traîneau, et prend plaisir à voir voler sur la glace mille traîneaux qui

la suivent. Les courses en traîneau font encore murmurer la censure.

La Reine aime le bal; elle organise ces jolis bals travestis dont

Boquet, le dessinateur des Menus, dessine les costumes d'une plume

légère et d'un pinceau courant. Elle y préside avec une robe à grand

panier, au fond blanc, tamponné d'une gaze d'Italie très-claire, relevé

de draperies de satin bleu où courent en ramages des plumes de paon qui

se retrouvent en grosse aigrette sur sa tête[116]. À côté d'elle, en

chemise de gaze, sur fond chair, avec des draperies de satin vert d'eau

écaillé sur un seul côté de la poitrine, la jupe relevée par des

bouquets de roseaux, de coquillages, de perles, de corail, de franges

d'eau, sa belle-sœur, la comtesse de Provence semble une naïade d'opéra.

Puis c'est le comte de Provence, en costume de caractère, figurant la

Sagesse antique avec une grande barbe, une couronne de laurier sur la

tête, et un rouleau de papier à la main; tandis que le comte d'Artois,

vêtu en Provençal, porte légèrement les couleurs de son âge et de ses

goûts, une culotte et une veste de satin rayé rose et bleu, doublés de

taffetas vert-pomme fleuri d'argent. La Reine danse dans ces bals

costumés; elle danse dans ces jolis bals intimes où les danseuses,

débarrassées des lourds paniers, semblent toutes légères sous le domino

de taffetas blanc à petite queue et à larges manches Amadis; et voilà la

Reine coupable de se costumer, de danser, et de préférer aux danseurs

qui dansent mal les danseurs qui dansent bien[117]. Mais je crois que la

postérité commence à être lasse de reprocher à cette Reine de vingt ans

sa demande à un ministre de la guerre de lui laisser pour ses fêtes de

Versailles des cavaliers que leur régiment réclamait[118].

Étrange sévérité! Dans ce siècle de la femme, rien de la femme n'était

pardonné à la Reine. C'est qu'au-dessous des partis, au-dessous de M.

d'Aiguillon, au-dessous de Mesdames, une société, un monde puissant,

remuant, emplissant les salons, tenant à tout, apparenté au mieux, lié

de loin ou de près, de nom ou de honte, blessé de toute vertu, et animé

contre la Reine d'inimitiés personnelles, semait les propos, les

indiscrétions, les préventions, les accusations, attisait les pamphlets,

préparait les outrages. C'étaient les femmes de l'ancienne cour de Louis

XV, ces femmes compromises dans la faveur de madame du Barry, ses amies,

ses émules. La Reine, en sa juste sévérité, avait voulu leur fermer la

cour, lorsque, se refusant à la présentation de madame de Monaco, en

dépit de son nom et du nom de son amant, le prince de Condé, elle

déclarait hautement «_ne point vouloir recevoir les femmes séparées de

leurs maris_[119].» Quel ressentiment dans toutes ces scandaleuses, dont

s'était amusé parfois le mépris de Marie-Antoinette! Cette madame de

Châtillon, de Louis XV descendue à tous; et cette très-méchante et

très-galante comtesse de Valentinois; et cette marquise de Roncé, la

reine des nuits de Chantilly; et cette joueuse de Roncherolles; et cette

comtesse de Rosen, que l'évêque de Noyon ne peut plus compromettre; et

cette duchesse de Mazarin, qui ne sait plus rougir; et cette marquise de

Fleury aux étranges amours; et cette Montmorency[120]!... Et ces femmes

encore qui venaient grossir l'armée des mécontentes et la coterie des

impudiques, ces dames, rayées des listes après l'affaire de M.

d'Houdetot à un bal de la Reine: mesdames de Genlis, de Marigny, de

Sparre, de Gouy, de Lambert, de Puget[121], et tant d'autres que la

Reine devait retrouver ou dont elle devait rencontrer les familles au

premier rang de la Révolution! C'est la voix de toutes celles-là, c'est

le bavardage de toutes ces femmes qui grossit et noircit la futilité de

la Reine, qui donne à sa jeunesse, à son amour du plaisir, à ses

étourdissements, les apparences d'une enfance incurable, d'une folie

sans pardon, d'une légèreté sans excuse, et qui fait désespérer Paris et

les provinces de jamais voir plus dans la Reine qu'une jolie femme

aimable et coquette. Et cependant l'amusement et le bruit de sa vie

oisive, coiffures, danses, plaisirs, tout cessera demain chez la Reine:

elle sera mère[122]!

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 20 / 55 题