1774-1789
I
Mort de Louis XV.--Crédit de Madame Adélaïde sur Louis XVI.--Intrigues
du château de Choisy.--M. de Maurepas au ministère.--Vaines tentatives
de la Reine en faveur de M. de Choiseul.--Conduite de M. de Maurepas
avec la Reine.--MM. de Vergennes et de Müy hostiles à la
Reine.--Influence de Madame Adélaïde.--Madame Louise la Carmélite et les
comités de Saint-Denis.--Rapport au Roi de Madame Adélaïde contre la
Reine.--_Le lever de l'Aurore._--M. de Maurepas se séparant de Mesdames
Tantes.--Bienfaisance de la Reine.--Les préventions du Roi contre M. de
Choiseul entretenues par M. de Maurepas.--Défiance du Roi.
Le 10 mai 1774, vers les cinq heures du soir, Louis XV se mourrait.
Voitures, gardes, écuyers à cheval, attendaient, rangés dans la cour de
Versailles. Tous avaient les yeux fixés sur une bougie allumée dont la
flamme vacillait à une fenêtre. Le Dauphin était dans l'appartement de
la Dauphine. Tous deux, muets, écoutaient dans le lointain les prières
des quarante heures, coupées de rafales de vent et de pluie, et pesaient
d'avance ce fardeau d'une couronne qui allait échoir à leur jeunesse. La
bougie est éteinte, et les jeunes époux entendent s'avancer vers leur
appartement le fracas énorme d'une cour qui se précipite pour adorer une
royauté nouvelle. La première, madame la comtesse de Noailles entre,
salue Marie-Antoinette du nom de reine, et demande à Leurs Majestés de
venir recevoir les hommages des princes et des grands officiers. Alors,
appuyée sur le bras de son mari, son mouchoir sur les yeux, lente, et
comme pliant sous l'avenir, Marie-Antoinette traverse tous ces hommages,
parée de sa tristesse, dans l'attitude abandonnée et charmante de ces
jeunes princesse de la Fable antique promises à la Fatalité. Puis
chevaux, voitures, gardes, écuyers, tout part; et la jeune cour est
emportée à Choisy[67].
* * * * *
Reine, Marie-Antoinette allait-elle triompher des influences qui avaient
troublé son ménage et son bonheur de Dauphine? Allait-elle surmonter
cette conspiration qui poursuivait dans l'épouse du Dauphin la politique
de l'Autriche? Allait-elle obtenir auprès de son mari des conseillers,
sinon partisans de l'alliance conclue, au moins sans parti pris contre
l'union qui en avait été le gage, sans animosité contre la fille de
Marie-Thérèse devenue l'épouse dont la France attendait des Dauphins? Sa
jeunesse, et les plus belles vertus de sa jeunesse continueront-elles à
trouver autour d'elle la censure impitoyable d'ennemis de sa maison? Ou
bien plutôt n'est-il pas à croire que la Reine va prendre sa part de
domination légitime sur cette volonté de Louis XVI qui se donne à tous,
s'établir, elle aussi, dans sa confiance, et l'emporter à la fin sur les
intrigues qui ont amené le Dauphin à se reculer d'elle, comme d'une
ennemie des Bourbons?
Une femme déjoua ces espérances de la Reine, cette attente de l'opinion
publique. Domptant le mal qu'elle porte en elle, ce germe de petite
vérole qu'elle a pris au lit de mort de son père Louis XV, Madame
Adélaïde entoure, elle enveloppe Louis XVI en ces premiers moments. De
Louis XVI à Madame Adélaïde, du neveu à la tante, il y avait de grandes
attaches, la reconnaissance toujours vive de la surveillance amie et des
tendres soins qui seuls avaient un peu caressé sa triste et solitaire
enfance. Pauvre enfant! en effet, qui avait grandi, presque orphelin,
sans mère, sans amis, et qui, pleurant au milieu d'un jeu d'enfants,
s'échappait à dire: «Et qui aimerai-je ici, où personne ne m'aime[68]!»
Madame Adélaïde avait eu auprès du Dauphin le rôle d'une mère; elle en a
auprès du Roi l'autorité. Elle réveille en lui les souvenirs de famille
endormis et les ressentiments apaisés. Elle lui parle de son père,
éloigné des affaires, humilié, annihilé tout le long du long règne de M.
de Choiseul; elle lui parle de l'immortalité de M. de Choiseul, de ses
prodigalités, de son insolence; de l'indignation du Dauphin contre cet
homme qui lui avait manqué de respect, qui «avait osé se déclarer
l'ennemi du fils de son souverain[69]». Puis, remuant les cendres, elle
l'entretenait de ces morts subites et extraordinaires de son père et de
sa mère, de ces bruits, de ces murmures d'empoisonnement qui montaient
tout haut jusqu'à M. de Choiseul. Après avoir ému le Roi, après avoir
effacé les impressions que la Reine a pu donner, et les avoir tournées
contre elle comme la preuve d'une alliance avec l'ennemi du Dauphin,
Madame Adélaïde parle au Roi, comme au nom de son père, des Mémoires que
son père a laissé, de ce testament politique écrit pour l'instruction de
son fils, et confié à M. de Nicolaï. Un comité est tenu les portes
fermées. Un jour que la Reine est au bois de Boulogne avec madame de
Cossé, ou sur le balcon de la Muette à jouir des applaudissements de la
foule[70], un jour que M. d'Aiguillon et M. de la Vrillière sont dans
l'antichambre du Roi, il est fait lecture au Roi de la liste des hommes
que la volonté du Dauphin mourant destinait à entourer le trône de son
fils devenant roi. Le choix de Louis XVI, il s'appelait lui-même Louis
le Sévère alors, se porte sur M. de Machault, et la lettre qui l'appelle
au ministère est signée. Mais ce choix ne suffit pas à Madame Adélaïde:
elle veut un ministre plus compromis dans la politique
anti-autrichienne. Cependant, M. d'Aiguillon, qui sait que la Reine ne
lui pardonne pas d'avoir livré Marie-Thérèse aux plaisanteries de la du
Barry, se démène pour se maintenir, imagine et travaille. Il gagne
Madame de Narbonne[71] qui fait et défait les volontés de Madame
Adélaïde, et, à couvert derrière elle, pousse en avant le nom de son
cousin Maurepas, qui, une fois placé, le couvrira et le sauvera. Madame
de Narbonne n'eut guère de mal à faire agréer à sa maîtresse une victime
de la Pompadour, et Madame Adélaïde gagnée s'allia, en faveur de M. de
Maurepas, avec une de ces influences latentes et redoutables, cachées et
toutes-puissantes, qui gouvernent parfois, de l'antichambre, la
conscience et la faveur des rois.
Plus avant que le vieux gouverneur du Dauphin la Vauguyon, que ce
précepteur, Coetlosquet, un saint dépaysé dans la tâche humaine d'élever
un Roi, que ce lecteur d'Argentré, qui savait tout au plus lire[72], le
sous-précepteur du Dauphin, M. de Radonvilliers, était entré dans sa
confiance. La Vauguyon mort, M. de Radonvilliers disposait de la volonté
politique du Roi. C'était un jésuite, un peu brouillé avec les Jésuites,
mais y tenant au fond, et leur homme; monté en se baissant et par
intrigue du préceptorat des fils du duc de Charost à la chaire de
philosophie du Louis-le-Grand, de la chaire de philosophie au
secrétariat de l'ambassade de Rome, du secrétariat de Rome au
secrétariat de la feuille des bénéfices, de ce secrétariat au
sous-préceptorat du Dauphin; habile, discret, mystérieux même, exact, la
plume facile, prête aux idées des autres, et rompue aux formules;
aujourd'hui le secrétaire intime du Roi, et menant tout sans se montrer;
d'ailleurs plein de sa robe, et trop animé des rancunes de son ordre
pour pardonner au jansénisme rigide de M. de Machault l'interdiction de
1748 des donations de biens-fonds au clergé. M. de Radonvilliers
approuva donc le choix de madame Adélaïde, le choix d'un parent de M.
d'Aiguillon, le soutien des Jésuites. L'enveloppe de la lettre fut
changée, et M. de Maurepas reçut la lettre destinée d'abord à M. de
Machault[73].
La Reine, il faut l'avouer, n'était point sans avoir quelques reproches
à s'adresser. Dans le premier moment de l'attendrissement, elle avait
permis à Mesdames de s'établir à Choisy, tandis qu'il avait été convenu
qu'elles se rendraient à Trianon et resteraient quelque temps séparées
du Roi et de la Reine. Elle avait eu la timidité de ne pas combattre
leur ingérence dans la fabrication d'un ministère, la faiblesse même
d'appuyer de sa parole quelques-uns de leurs choix. Dans toute cette
grave évolution de la politique la jeune Reine semble n'avoir eu en vue
que le renvoi d'Aiguillon qu'elle appelait _le vilain homme_. Et
peut-être si l'action de la femme du Roi n'avait point été
intermittente, et si la princesse n'avait pas obéi seulement aux petits
mouvements haineux d'un ressentiment féminin, Madame Adélaïde n'aurait
point triomphé?
Exilée aux promenades, la Reine apprit tout quand tout fut fait. Elle
était battue: elle le comprit; et, ne se faisant point illusion, comme
quelqu'un lui disait: «Voici l'heure où le Roi doit entrer au conseil
avec ses ministres...--«_Ceux du feu roi_!» dit dans un soupir cette
Reine à laquelle son avènement au trône ne donnait d'autre influence que
le droit d'écrire à la sœur de M. de Choiseul, à madame de Grammont,
exilée par la du Barry: «_Au milieu du malheur qui nous accable, j'ai
une sorte de satisfaction de pouvoir vous mander de la part du Roi qu'il
vous permet de vous rendre près de moi. Tâchez donc de venir le plus tôt
que votre santé vous le permettra: je suis bien aise de pouvoir vous
assurer de vive voix de l'amitié que je vous ai vouée_.» Et encore,
Marie-Antoinette était-elle obligée d'ajouter en post-scriptum:
«_Attendez que M. de la Vrillière vous l'annonce_[74].»
Cette déroute des espérances de la Reine était suivie d'un autre échec
qui lui arrachait toute illusion et lui révélait la pleine misère de son
pouvoir et le néant absolu de ses plus chères volontés. Marie-Antoinette
s'était assise sur le trône de France en caressant un grand projet. Qui
sait aujourd'hui, qui même savait alors que la Reine voulait abandonner
Versailles, faire suivre au Roi de France l'exemple de tous les
souverains de l'Europe, lui faire habiter sa capitale, transporter à
Paris la cour et le gouvernement, et procurer ainsi à la royauté cette
popularité que donne la résidence, et dont les d'Orléans avaient fait
leur patrimoine? Projet immense dans le présent, plus immense encore
dans l'avenir, et qui pouvait changer la face de la révolution
française! Aux portes de Paris, à la Muette, la Reine examinait avec M.
de Mercy les plans dressés par Soufflot. Elle y applaudissait et les
arrêtait; Soufflot pendant six semaines eut l'ordre de tout apprêter.
Ces plans ramenaient l'administration à Paris, et mettaient les bureaux
comme sous la main des administrés. Les quatre secrétaireries d'État
s'établissaient dans les quatre pans coupés de la place Vendôme, et y
rassemblaient leurs dépôts de minutes alors dispersés. Le contrôle
général s'élevait en face de la chancellerie. Une rue ouvrait les
Capucins et les Feuillants, et une grande allée, traversant les
Tuileries, joignait le boulevard à la Seine. À ce plan se reliaient un
système d'élargissement des rues, des percées dans le faubourg
Saint-Germain, la suppression des maisons situées sur les quais,
l'établissement des grands débouchés, l'érection de ponts sur la Seine,
tout un ensemble de grands travaux que couronnait l'achèvement du Louvre
et son installation en un Muséum qui sauvait les tableaux de l'humidité
de Versailles. Dans cette appropriation de cette décoration du Louvre
achevé, Marie-Antoinette se voyait déjà une charmante royauté de Reine,
la tutelle et le gouvernement des arts. Mais ce projet du transport de
la cour à Paris, qui avait pour lui l'avantage immédiat d'une économie
et d'une réforme des dépenses de Versailles, venait se briser contre
l'opposition de M. de Maurepas: M. de Maurepas craignait qu'une Reine ne
grandît à Paris et qu'un premier ministre n'y diminuât[75].
* * * * *
Revenant aux affaires après vingt-cinq ans de disgrâce, où il avait
partagé son temps entre l'Opéra, ses carpes et ses lilas[76], M. de
Maurepas n'apportait pas une hostilité personnelle contre la Reine; mais
il était l'homme que le Dauphin, père de Louis XVI, recommandait ainsi à
celui de ses enfants appelé à succéder à Louis XV: «M. de Maurepas est
un ancien ministre, qui a conservé, suivant ce que j'apprends, son
attachement aux vrais principes de la politique que madame de Pompadour
a méconnus et trahis[77].» Puis, si M. de Maurepas se souciait peu du
grand rôle que la providence lui donnait, de ce vaste métier
d'instituteur d'un Roi, traçant à un jeune prince les routes de la
véritable gloire, il était jaloux de gouverner Louis XVI. Il n'ignorait
pas ce que la Reine devait à M. de Choiseul, et jusqu'à quel point la
conduite des ministres de Louis XV et du parti du Barry vis-à-vis d'elle
avait exalté sa reconnaissance. Louis XVI s'échappant de l'influence de
Mesdames et se rapprochant de Marie-Antoinette, c'était Choiseul et le
parti anti-Dauphin, les ennemis de M. de Maurepas, qui rentraient aux
affaires. Ainsi donc les nécessités de sa situation commandaient à M. de
Maurepas de s'interposer, avec les ennemis de la Reine, entre la Reine
et le Roi; et comme absous à ses yeux par la logique de cette manœuvre
forcée, M. de Maurepas mit en œuvre pour cet éloignement tous les
moyens, sans remords, presque sans conscience. Ce fut un travail lent,
patient, souterrain, entouré de précautions et d'ombres, fort bien mené
avec des détours, des arrêts, des concessions, et au besoin des
sacrifices. M. d'Aiguillon devenait-il trop difficile à soutenir contre
les répugnances tacites de Louis XVI, contre les mépris dont
Marie-Antoinette donnait de publics témoignages à madame
d'Aiguillon[78]? M. de Maurepas immolait son cousin, et le forçait à se
démettre. M. de Maurepas laissait encore à la Reine cette petite
victoire de faire inoculer son mari, sans se mêler de cette grosse
affaire, sans écouter les réclamations de l'archevêché contre cette
nouveauté. La Reine désirait vivement une entrevue du Roi avec M. de
Choiseul. Après avoir tâté les dispositions du Roi pour M. de Choiseul,
sûr d'avance du résultat de l'entrevue, M. de Maurepas jugea que c'était
encore un plaisir qui menaçait trop peu son crédit pour le refuser à la
Reine. Le 13 juin, tout Paris se racontait l'entrevue. La Reine avait
accueilli M. de Choiseul du plus amical de ses sourires: «_Monsieur de
Choiseul, je suis charmée de vous voir ici. Je serais fort aise d'y
avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous
en soyez témoin_.» Le Roi, embarrassé, n'avait trouvé que ces mots à lui
dire: «Monsieur de Choiseul, vous avez bien engraissé... Vous avez perdu
vos cheveux... vous devenez chauve.» L'illusion trompée de la Reine, la
colère de madame de Marsan allumée contre Madame Clotilde, qui, pour
faire sa cour à sa belle-sœur, avait parlé de la meilleure grâce à M. de
Choiseul, ce fut tout le résultat de cette entrevue. M. de Choiseul
avait été moins confiant que la Reine: à son passage à Blois, il avait
d'avance commandé les chevaux de poste qui devaient le ramener à
Chanteloup[79].
M. de Maurepas n'avait plus d'inquiétude, et se riait des embarras que
lui suscitait _la belle dame_[80]. Tout conspirait à le maintenir, et le
Roi allait lui donner pour associés dans sa politiques contre la Reine
deux seconds entraînés à le servir par toutes leurs convictions, par
leurs systèmes, par leurs griefs même.
L'un était M. de Müy, ministre de la guerre, l'ancien confident du
Dauphin père de Louis XVI, celui-là que le Dauphin appelait l'héritier
de Montausier; honnête homme, mais avec trop de zèle, droit, mais roide,
dur aux autres comme à lui-même, et que ses vertus sévères jusqu'à
l'intolérance avaient placé haut dans la considération de Mesdames, et
au premier rang du parti Dauphin.
L'autre, le nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes,
devait être pour M. de Maurepas un aide plus actif, plus déclaré, plus
souple en même temps, et moins embarrassé de scrupules. M. de Vergennes,
ministre plénipotentiaire à Constantinople, avait été rappelé par M. de
Choiseul, et presque exilé en Bourgogne. Remis en lumière par M.
d'Aiguillon, il avait fait en Suède la révolution de Gustave et du parti
français contre le parti russe. C'était le neveu et l'élève de Chavigny,
un soutien furieux et systématique de la vieille politique française;
lié de doctrines avec les Saint-Aignan, les Fénelon, les la Chétardie,
les Saint-Séverin, tous les partisans de l'influence dominante,
exclusive de la France en Europe; vif, osé, ne craignant point les
aventures, brûlant de tout brouiller pour le triomphe de ses idées,
animé de grand dépit contre les traités de 1756 et de 1758, et
profondément hostile à la maison d'Autriche[81]. M. de Choiseul l'avait
disgracié à propos de son mariage avec une Grecque d'une grande beauté,
qui lui avait donné deux enfants. Quand il fut nommé ministre, la Reine
fut dissuadée de se laisser présenter cette femme, madame la comtesse de
Vergennes. Elle en écrivit à sa mère, et madame de Vergennes ne fut
reçue à la cour que sur la réponse de Marie-Thérèse[82]. Le mari le sut,
et prêta aussitôt à la Reine une intention d'offense. De là, chez M. de
Vergennes contre Marie-Antoinette, plus qu'une hostilité du ministre,
mais une haine de l'homme; et pour les perfidies et les calomnies à
mi-voix de M. de Maurepas, un complice passionné.
M. de Maurepas eut encore dans les premiers moments un auxiliaire qu'il
ne brisa qu'après l'avoir usé: le chancelier Maupeou, et derrière le
chancelier Maupeou, son parti, le parti du clergé, gagné à la dévotion
de Mesdames Tantes, hostile à cette piété de la jeune Reine, naïve comme
son cœur, plus dégagée de pratiques que la piété du Roi, plus près de
Dieu peut-être, mais moins près de l'Église, et où l'Église n'espérait
guère trouver l'appui de ses plans, de ses espérances, de cette
restauration des Jésuites dont la cause n'était pas si perdue alors
qu'il semblait aux ennemis des Jésuites.
Madame Adélaïde était guérie de la petite vérole. Elle rentrait à la
cour, et dans les conseils du roi, impatiente de ressaisir son
influence, blessée de tout ce qui avait été fait en dehors d'elle, de
tout ce que M. de Maurepas avait cru devoir concéder, de ces misérables
victoires de la Reine: l'inoculation, et la réception de M. de Choiseul;
blessée des regrets et des larmes que Marie-Antoinette ne cachait pas à
ses familiers; et bientôt cette princesse, aveuglée, emportée par sa
haine contre la maison d'Autriche, s'attaquait à la personne même de la
Reine, à la femme, à l'épouse. Ce train de la Reine, libre et échappé,
cette jeunesse que Louis XVI abandonnait à elle-même sans règle et sans
avertissement, ces étourderies, ces innocentes folies, ces espiègleries
écolières auxquelles Marie-Antoinette ne savait pas se refuser, et dont
elle était poursuivie jusque dans les grandes représentations de la
royauté et dans les révérences de deuil, c'était malheureusement bien
des armes et de terribles armes aux mains de vieilles femmes sans
pardon. Aussi du nouveau château de Choisy, que de murmures, que de
plaintes, que de remontrances, que de mauvaises paroles s'envolent, qui,
grandissant dans toutes les réunions dévotes de Versailles et de Paris,
tentent de faire fredonner à l'opinion publique:
«Petite reine de vingt ans,
Vous repasserez la barrière...[83].»
Madame Adélaïde avait véritablement un porte-feuille. Elle disposait des
grâces. Elle enchaînait les reconnaissances à ses rancunes. Elle
commandait à cette armée, à ce complot qui entourait la Reine, qui la
pressait de toutes parts, la poursuivait en toutes choses, et parvenait
à obtenir du rédacteur de la _Gazette de France_ un compte rendu
adultéré des réponses de la Reine au Parlement et à la cour des
comptes[84].
Madame Adélaïde lançait encore contre la Reine sa sœur, Madame Louise de
France, la carmélite, qui s'était donnée à Dieu sans rompre avec les
misères et les affaires humaines, et qui semblait s'être retirée du
monde pour être plus à portée de la cour. Madame Louise était une
sainte, mais une sainte à laquelle les ministres habiles ne négligeaient
point de plaire, une sainte à laquelle le chancelier Maupeou faisait sa
cour, en venant communier toutes les semaines avec elle. Dans ces
comités secrets de Saint-Denis, dans la cellule de madame Louise, on
nouait ces intrigues, on imaginait ces bruits qui, mêlés aux intrigues
et aux bruits de Choisy, désapprenaient aux salons le respect de la
Reine, avant de désapprendre au peuple la faveur de la Dauphine[85].
Si un moment un pareil acharnement, des menées si constantes, ouvraient
les yeux du Roi et lui donnaient la tentation de régner au moins dans sa
famille, Madame Adélaïde menaçait bien haut de se retirer à Fontevrault,
de laisser seule la volonté du Roi; et, résolue à risquer les derniers
coups, fatiguée de demi-mots et de détours, elle osait, le 12 juillet,
une sorte d'accusation solennelle de la Reine auprès du Roi. Précédée du
comte de la Marche qui fit contre la Reine une sortie violente, Madame
Adélaïde incrimina et noircit avec passion, presque avec colère, la vie
de la Reine, ses légèretés, ses imprudences, ses courses, ses
promenades, tout, jusqu'à ses plus minces amusements et ses plus pauvres
consolations. La Reine, en même temps, recevait de Madame Louise une
lettre où les conseils touchaient à l'injure, et les reproches à la
condamnation. Au sortir du conseil de famille, le Roi, intimidé, se
plaignit à la Reine de ce dont on venait de lui faire des plaintes si
vives; la Reine se défendit sur l'usage de Vienne et de sa famille[86].
Ce furent des larmes dans le ménage, plus que des bouderies et des chocs
d'humeur, un éloignement, des semences de désunion pour l'avenir, qui
sait? peut-être le premier pas vers un renvoi de la Reine. Impunie,
encouragée, la médisance jetait le masque et devenait la calomnie. Tout
autour de lui, le Roi entendait le murmure des accusateurs; tout autour
de lui, le Roi voyait des visages qui semblaient plaindre le mari. Qu'un
matin la Reine, par un enfantin plaisir, autorisé du Roi, aille voir
lever le soleil sur le haut des jardins de Marly, voilà les courtisans à
se passer sous le manteau le _Lever de l'Aurore_, cette calomnie née des
calomnies de la cour[87]. Un autre jour, la calomnie allait jusqu'à
glisser des vers indignes sous la serviette du Roi[88].
C'en était trop: M. de Maurepas comprit que ses alliés dépassaient le
but. Poussé par lui, le Roi parla ferme à ses tantes. Il courut même le
bruit de leur retraite, de leur exil en Lorraine.
Débarrassé du zèle compromettant de Mesdames, s'appuyant contre la Reine
sur M. de Vergennes de retour de Suède, assuré de M. Turgot, le nouveau
ministre qui apportait contre elle les préventions de ses mœurs et les
antipathies de ses habitudes d'esprit, M. de Maurepas jouait la
soumission auprès de Marie-Antoinette. «Madame,--venait-il lui dire,--si
je déplais à Votre Majesté, elle n'a qu'à engager le Roi à me donner mon
congé: mes chevaux sont tout prêts à partir d'ici». La Reine se laissait
désarmer par cette comédie de détachement[89].
C'était là un habile coup de théâtre. Il ne convenait pas, en effet, au
premier ministre de permettre que la Reine fût exaspérée. Il était
dangereux pour lui de laisser les choses aller si vite, les haines
s'emporter si haut contre une souveraine qui avait encore le cœur des
Français. L'enivrement, l'amour national qui avait accueilli la
Dauphine, avait accompagné Marie-Antoinette sur le trône. Ce n'était
point seulement aujourd'hui les dons de sa jeunesse qui possédaient et
enchantaient l'imagination populaire; mais aussi cette bonté, ce besoin
d'obliger, de secourir, de donner, cette charité naturelle qui eût été
la plus belle des vertus de la Reine, s'il n'eût été le plus doux de ses
plaisirs. Paris et les provinces se rappelaient encore l'envoi de
l'argent de sa cassette aux blessés de la place Louis XV. Lyres,
pinceaux, ciseaux, burins, tous les arts chantaient sa bienfaisance et
répétaient ces aventures qui avaient mené à l'adoration la popularité de
la jeune princesse, ce paysan blessé à Achères par le bois d'un cerf, sa
femme et son fils recueillis dans le carrosse de Marie-Antoinette, leurs
larmes essuyées, leurs misères soulagées par elle[90]. La reconnaissance
publique parlait de cet hospice fondé par elle, en montant sur le trône,
pour les femmes âgées de toute province et de toute condition[91]. Les
familiers de Versailles montraient cette Reine, l'argent de son mois
épuisé, faisant quêter parmi ses valets de pied et dans son antichambre
pour donner quelques louis à des malheureux[92]; et les bénédictions
d'un peuple suivaient cette Reine qui, même aux jours de haine et de
calomnie, continuera ses bontés et ses aumônes, et _boursillera_ avec le
Roi, en 1789, pour faire huit mille livres aux pauvres de Fontainebleau:
«_Puisse cette ville_,--disait-elle tristement,--_ne pas rivaliser
d'ingratitude avec quelques autres_[93]!»
M. de Maurepas avait encore à craindre de laisser à la Reine et à
l'opinion publique le temps de se reconnaître et de se liguer. Car, dans
le fond des choses, que demande alors la Reine que ne demande pas
l'opinion publique? Ses vœux ne sont-ils point le renvoi des ministres
de dilapidation et de tyrannie de la du Barry, l'accueil des idées de
liberté civile et de tolérance religieuse, la consécration des droits du
peuple par les pouvoirs du Parlement, un acheminement lent, mais sûr et
pacifique, vers l'avenir et ses promesses, vers la concorde et le
bien-être de la France? Et quand même cette politique n'eût pas été la
politique de M. de Choiseul, elle eût été l'instinct de cette jeune
Reine, enivrée de sa popularité de Dauphine, jalouse des
applaudissements de la France, et prête, pour les garder, à se faire
auprès du Roi l'écho des passions et des aspirations de Paris.
Par le renvoi du chancelier Maupeou et de l'abbé Terray, par la
nomination de Turgot, par le rappel des anciens parlements, M. de
Maurepas conjurait le péril, et remportait ces deux victoires d'apaiser
la Reine et de distraire l'opinion publique du parti de la Reine. Puis
encore, le remplacement d'une capacité par une créature, du chancelier
de Maupeou par M. Hue de Miroménil, qui avait amusé madame de Maurepas
dans un rôle de Crispin, rassurait absolument M. de Maurepas[94].
Il y eut toutefois, dans la succession des petits triomphes de M. de
Maurepas, des retours, des haltes, des incertitudes, des retraites, et
même des échecs. M. de Maurepas avait un neveu terrible, qui manqua lui
faire perdre la partie. Ce neveu, le duc d'Aiguillon, la Dauphine
l'avait vu, donnant le bras à Madame du Barry, croiser le duc de
Choiseul qui donnait le bras à la princesse de Beauvau, dans cette nuit
du 10 au 11 mai 1770 où les partis se groupaient en se promenant sous
les ombrages illuminés de Versailles. Depuis lors, Marie-Antoinette
avait reconnu, à chacune de ses blessures, la main de M. d'Aiguillon.
Disgracié le 2 juin 1774, l'ennemi de la Reine avait supporté de haut
cette disgrâce. Assiégeant son oncle de conseils, le fatiguant de ses
plans et de ses haines, gourmandant sa politique, dont il méprisait les
douceurs et la diplomatie, il se disait retenu par M. de Maurepas qui
l'empêchait d'aller à Véret, et s'embusquant à Paris où les fréquentes
hépatites de madame d'Aiguillon, qu'il gouvernait, étaient une occasion
et un prétexte de réunion pour le parti de son mari, M. d'Aiguillon
montrait encore à Versailles sa figure jaune, et ne lâchait point la
faveur du Roi qui continuait à travailler avec lui à l'occasion de la
compagnie des chevau-légers. Il cajolait les entours de la Reine, lui
faisant tenir, par-dessous mains, les avertissements et les confidences,
cherchant à la désabuser de Choiseul, et à la faire revenir sur son
compte, l'assurant par des tiers de son désir et de son ambition de
l'éclairer sur ses vrais intérêts de souveraine; pendant que tout haut
il la peignait comme une femme entreprenante, inconstante, prête à
apporter le pire des vices de son sexe, l'engouement, dans la
domination; pendant qu'il la disait une _aventurière_ aux mains des
partis. Dans l'affaire de Guines, M. d'Aiguillon ne craignait pas
d'ameuter le Châtelet contre la protection de la Reine. Il intriguait,
_trigaudait, tripotait_ contre elle, et son hostilité, basse et
insolente, mêlée d'éclats et de souplesse, usait enfin la longue
patience du Roi. Un jour de revue de la Maison du Roi au Trou-d'Enfer,
M. d'Aiguillon tendait au Roi le papier des grâces: le Roi refusait de
le recevoir, et passait. M. d'Aiguillon regardait la Reine: la Reine
cachait mal un sourire. Déjà le neveu de M. de Maurepas avait fait
partir pour Reims ses équipages et ses provisions, lorsqu'il recevait
l'ordre de se rendre à Véret. Bientôt un nouvel ordre l'exilait à
Aiguillon, Véret étant trop près de Pontchartrain et le neveu trop
voisin de l'oncle. Cette disgrâce de M. d'Aiguillon était presque la
disgrâce de M. de Maurepas. M. de Maurepas para le coup avec un tour de
son génie: il fit le mort et le vieillard lassé des affaires, dégoûté de
ce pouvoir où ne l'enchaînait que son dévouement. Prétextant sa santé et
le repos à prendre, ses carpes à revoir, il refusa d'aller à Reims, en
ne demandant à Louis XVI que la grâce de recevoir de ses nouvelles; et
il abandonna sans crainte le Roi à la Reine: il savait les préjugés du
Roi contre les Choiseul; il devinait le zèle et la précipitation de la
Reine. La Reine semblait devoir triompher cette fois. Déjà l'on
s'entretenait de son ascendant chaque jour croissant sur le Roi sans
maître. Paris, à l'affût des bruits de Reims, parlait avec mille
commentaires d'une conférence intime entre le Roi et le duc de Choiseul
presque aussitôt l'arrivée du Roi à Reims, des grandes et petites
entrées que le Roi venait de lui rendre. Les amis de M. de Choiseul
écrivaient à leurs amis des ports: «Suspendez vos expéditions pour
l'Inde, nous serons maîtres du terrain: M. de Choiseul va rentrer au
conseil.» Mais ces promesses de la situation n'étaient que des
apparences: les courriers allaient leur train chaque jour entre Reims et
Pontchartrain, entre le jeune Roi et le vieux Mentor, qui n'avait pas
oublié de compter parmi ses meilleures chances les bénéfices de
l'absence. Pourquoi M. de Maurepas se fût-il inquiété? Ne savait-il pas,
par Bertin, que la surveille du jour du Sacre, au baisement de la main,
quand M. de Choiseul s'était présenté, le Roi avait retiré sa main avec
une grimace effroyable? Et Bertin ne lui mandait rien qu'il n'eût prévu,
en lui annonçant que le mercredi du Sacre, M. de Choiseul, mandé à deux
heures après midi par la Reine triomphante et assurée d'obtenir du Roi
l'assemblée immédiate du conseil à Reims, avait essuyé le silence du
Roi, se retirant tout doucement de lui jusqu'à la porte[95].
M. de Maurepas régnait donc. Laissant son neveu se morfondre à
Aiguillon, défendant les vivacités et les imprudences aux ennemis de la
Reine, il reprenait lui-même en sous-œuvre l'œuvre de d'Aiguillon et de
Mesdames, mais discrètement, patiemment, avec le patelinage et le
commérage. C'étaient à l'oreille du Roi, aux derniers mots d'une
conversation sentimentale sur son père, des confidences, des réticences,
des calomnies hésitantes et que semblait arrêter le respect. Un autre
jour c'était le duc de Choiseul peint en dissipateur des deniers de
l'État, qui, pour se former un parti, avait prodigué plus de douze
millions de pensions; et, comme par mégarde portant la main à sa poche,
M. de Maurepas en tirait le tableau des grâces accordées à toutes les
maisons portant le nom de Choiseul, et la preuve qu'aucune famille de
France ne coûtait à l'État le quart de cette famille. Tantôt M. de
Maurepas, ne s'avançant qu'à tâtons, allait jusqu'à oser un sourire sur
la grossesse de Marie-Thérèse, la rapprochant de la date de l'ambassade
de M. de Choiseul. Aidé de M. de Vergennes, il s'enhardissait à appuyer
auprès de Louis XVI sur la nécessité d'écarter la Reine de la
connaissance des affaires publiques, de l'éloigner de l'État, du trône.
Il agitait devant lui les soupçons d'une correspondance de la Reine avec
M. de Mercy, contraire aux intérêts de la France; il le replongeait dans
les papiers politiques de ce Dauphin dont le spectre et les préjugés se
dressèrent si longtemps entre le Roi et la Reine. De là tant de
méfiances, de là ces papiers contre la maison d'Autriche, cette
correspondance secrète de Vergennes contre la Reine, gardés par le Roi
contre la curiosité de la Reine, et conservés par lui comme des conseils
jusque dans les années de malheur et d'union: Soulavie les verra aux
Tuileries le 10 août.
Du reste, rien ne donnera une idée plus précise du travail hostile de
tous les ministres qui se succèdent, de la défiance politique, que tour
à tour ils entretiennent dans le cœur amoureux du mari, que cette
curieuse lettre de Marie-Antoinette adressée à son frère Joseph II.
_Il_ (le Roi) _est de son naturel très peu parlant, et il arrive souvent
de ne me parler des grandes affaires, lors même qu'il n'a pas envie de
me les cacher. Il me répond quand je lui en parle, mais il ne m'en
prévient guère et quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin
d'adresse pour me faire dire le reste par les ministres, en leur
laissant croire que le Roi m'a tout dit. Quant je reproche au Roi de
n'avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas, il a l'air
un peu embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a
pas pensé. Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles
sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a
été fortifiée d'abord par son gouverneur, dès avant mon mariage. M. de
la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre
sur lui, et son âme noire s'était plue à effrayer son élève par tous les
fantômes inventés contre la maison d'Autriche. M. de Maurepas, quoique
avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour son crédit
d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes suit le même
plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires
étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé
clairement au Roi et plus d'une fois il m'a quelquefois répondu avec
humeur et comme, il est incapable de discussion, je n'ai pu lui
persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle
pas sur mon crédit; je sais que surtout pour la politique je n'ai pas
grand ascendant sur l'esprit du Roi... Sans ostentation ni mensonge, je
laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je n'en ai
véritablement. Les aveux que je vous fais, mon cher frère, ne sont pas
flatteurs pour mon amour-propre, mais je ne veux rien vous
cacher..._[96].