Liaisons de la Dauphine.--Madame de Picquigny.--Madame de
Saint-Mégrin.--Madame de Cossé.--Madame de Lamballe.--Entrée du Dauphin
et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.--Popularité de la
Dauphine.--Intrigues du _parti français_ contre la Dauphine et
l'alliance qu'elle représente.--M. d'Aiguillon.--La Dauphine appelée
l'_Autrichienne_.
Poursuivie de ces ennuis, ainsi entourée de malveillances et
d'espionnages, sans appui, sans amis, sans épanchement, seule dans cette
cour de scandale, étrangère dans sa famille, mariée et sans mari, cette
jeune femme se laissa aller à des liaisons qu'elle devait croire sans
danger: forcée d'amuser son cœur, c'est ainsi que madame de Motteville
parle d'une autre reine de France, elle le donna, comme l'avait donné
Anne d'Autriche, à des amies. Marie-Antoinette chercha des compagnes
pour s'étourdir, pour échapper aux larmes, à l'avenir, à elle-même. Elle
se lia comme une jeune fille, ou mieux comme une pensionnaire punie,
dont les grandes vengeances--de petites malices--veulent une confidente
et une complice. La première amitié de la Dauphine fut une camaraderie,
et la camarade, la plus jeune tête de la cour: la duchesse de Picquigny.
Madame de Picquigny était la digne belle-fille de madame la duchesse de
Chaulnes. Elle avait de sa belle-mère l'abondance d'idées, le flux de
saillies, les fusées, les éclairs et les feux de paille. Elle était tout
esprit comme elle, et son esprit était cet esprit à la diable, «le char
du Soleil abandonné à Phaéton.» Elle prenait, en se jouant, son parti de
toutes choses, et de son mariage, et de son mari, ce fou d'histoire
naturelle qui, disait-elle, avait voulu la disséquer pour l'anatomiser.
Quelles distractions pour la Dauphine dans cette compagnie, dans cette
causerie, qui ne respectait rien, pas même l'insolence de la fortune,
pas même la couronne de la du Barry! Et le dangereux maître, cette
madame de Picquigny, qui, derrière son éventail, enhardit, émancipe la
langue de la Dauphine[52]! C'est d'elle que Marie-Antoinette apprend à
rendre les railleries pour les injures, et la moquerie pour la calomnie.
Madame de Picquigny la sollicite et la lance aux espiègleries contre les
figures bizarres, les ajustements gothiques, les prétentions, les
gaucheries, les ridicules et les hypocrisies; et c'est dans sa
familiarité que s'ébauchent ces traits, ces mots, ce partage des femmes
de la cour en trois classes, les femmes sur l'âge, les prudes faisant
métier de dévotion, et les colporteuses de nouvelles empoisonnées: les
_siècles_, les _collets montés_ et les _paquets_[53], sobriquets
innocents dont s'amusait la jeune Dauphine, et qui préparaient tant de
haines à la Reine de France!
Mais M. de la Vauguyon tenait encore alors le Dauphin sous la tutelle de
ses avertissements et de ses représentations. Quelles suites,
murmurait-il à son oreille, si jamais le Roi était instruit de cette
ligue de la Dauphine avec madame de Picquigny contre la _grande
sauteuse!_ Il faisait d'un autre côté insinuer à la Dauphine que les
personnes faites et tournées comme madame de Picquigny, spirituelles de
nature, font esprit de tout; qu'elles sont entraînées à n'épargner
personne, pas même une bienfaitrice et qu'il leur arrive de s'acquitter
de la reconnaissance par des brocards. De la confiance et de l'abandon,
la Dauphine passait à la réserve avec madame de Picquigny, et de la
réserve à l'indifférence. C'était le moment attendu par M. de la
Vauguyon. Il poussait aussitôt dans les bonnes grâces de la Dauphine une
favorite nouvelle et à sa dévotion, sa bru, madame de Saint-Mégrin.
Celle-ci était plaisante, à peu près autant que madame de Picquigny,
mais sans étourderie, avec choix, avec discernement, avec prudence. Elle
plaisantait aussi, mais bas, et de certaines personnes. Formée par M. de
la Vauguyon, elle s'avançait sans éclats et par glissades dans la faveur
de la Dauphine, essayant de lui plaire sans déplaire, gardant pied à la
cour de Louis XV, habile à se ménager, à se prêter et à se reprendre, à
se compromettre à demi, et à faire la révérence sans tourner le dos à
personne. La Dauphine perça vite ce jeu[54], et quand madame de
Saint-Mégrin vint à solliciter la place de dame d'atours auprès d'elle,
s'appuyant de droite et de gauche, faisant jouer par-dessous main, avec
le crédit de son mari auprès du Dauphin, la bienveillance de madame du
Barry, la Dauphine alla prier le Roi de la refuser. Le Dauphin appuyait
madame de Saint-Mégrin, le Roi l'avait déjà désignée, mais la répugnance
de la Dauphine l'emporta. Madame de Cossé fut nommée, et elle entra en
faveur en entrant en place. Madame de Cossé était une compagne plus
sérieuse, plus sage, plus mûrie par la vie. Elle avait, non l'agrément
des bons mots, mais l'agrément de la raison aimable et de l'expérience
qui pardonne; elle y joignait la patience de ce qui est maussade et la
tolérance de ce qui est ridicule. Un esprit anglais logé avec une
imagination française dans une tête de femme, telle un jugement du temps
nous peint madame de Cossé[55].
Pour détacher la Dauphine de madame de Cossé, d'un pareil guide, d'une
conseillère si sûre, il ne fallut rien moins qu'un sentiment jusqu'alors
inconnu de la Dauphine, une liaison d'une espèce nouvelle, d'une
confiance plus tendre, d'une sympathie plus émue. La Dauphine avait vu
madame de Lamballe aux petits bals de madame de Noailles: elle
connaissait l'amitié[56].
Madame de Lamballe avait l'intérêt de ses vingt ans et de ses malheurs.
Marie-Thérèse-Louise de Carignan était restée veuve, à dix-huit ans,
d'un mari mort de débauches, Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de
Bourbon, prince de Lamballe, grand veneur de France. Le malheureux père
de ce misérable jeune homme, M. le duc de Penthièvre, avait fait de sa
belle-fille sa fille adoptive. Madame de Lamballe fut bientôt de tous
les plaisirs de la Dauphine, de tous les bals qu'elle donnait dans son
appartement; elle y brilla singulièrement, et jusqu'à toucher Louis XV.
Un moment, madame du Barry, les valets de sa faveur, la cour,
l'imagination des nouvellistes, tout s'émut dans l'attente de grands
changements et de grandes menaces: un mariage de Louis XV avec madame de
Lamballe[57], et ce fut encore un lien entre la Dauphine et son amie que
ces alarmes données par madame de Lamballe à madame du Barry: tout
l'esprit de madame de Picquigny ne l'avait point si bien vengée.
Trois ans s'étaient écoulés depuis l'entrée en France de la Dauphine,
quand le jour fut fixé pour la première entrée du Dauphin et de la
Dauphine dans leur bonne ville de Paris. C'était un vieil usage de la
monarchie et une vieille fête de la nation que ces entrées solennelles,
marches jadis armées, changées par la paix des temps en processions
pacifiques. Grands et beaux jours, où les héritiers de la France
venaient en triomphe sourire et se faire connaître à ce peuple, leur
peuple! où un jeune couple, l'avenir du trône, rendait visite à
l'opinion publique dans son royaume même, et entrait pour la première
fois dans les applaudissements de la multitude, comme dans la flatterie
de l'histoire!
Le 8 juin 1773, le Dauphin et la Dauphine arrivaient de Versailles à
onze heures du matin, et descendaient de voiture à la porte de la
Conférence. La compagnie du guet à cheval les attendait. Le corps de
ville, le prévôt des marchands en tête, le duc de Brissac, gouverneur de
Paris, et M. de Sartines, lieutenant de police, les recevaient. La
Halle, qui était toujours un peu de la famille des rois en ces jours de
liesse, présentait à la Dauphine les belles clefs d'une ville qui se
donne: des fruits et des fleurs, des rosés et des oranges. De là, dans
les carrosses de cérémonie, par le quai des Tuileries, le Pont-Royal, le
quai des Théatins, le quai de Conti, où s'étaient rangés en escadron les
gardes de la Monnaie; le Pont-Neuf, où se trouvait sous les armes, en
face le cheval de bronze, la compagnie des gardes de robe courte; le
quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, le marché et la rue Notre-Dame,
le Dauphin et la Dauphine allaient à Notre-Dame. Reçus aux portes par
l'archevêque et le chapitre en chapes, leur prière faite au chœur, ils
entendaient dans la chapelle de la Vierge une messe basse dite par un
chapelain du Roi et un motet payé trois cents livres au maître de
musique de Notre-Dame. Ils montaient au Trésor, le visitaient, gagnaient
Sainte-Geneviève, tournaient, suivant l'usage, autour de la châsse de la
sainte, et revenaient aux Tuileries. Les femmes des halles dînaient dans
la salle du concert; il n'y avait d'hommes à la table que le Dauphin. Le
palais était au peuple: la foule entrait, regardait, passait; sa joie
courait autour du festin. Au dehors le jardin n'était que peuple. La
jeune Dauphine voulut y descendre au bras de son mari, et, s'aventurant
dans l'amour de cette multitude, elle commandait aux gardes de ne
pousser, de ne presser qui que ce fût. Elle avançait, charmant la foule,
charmée elle-même, entourée de vivats et comme portée par les
bénédictions de tous, les mains battaient, les chapeaux volaient en
l'air... Toutes les adulations du jour, la harangue du prévôt des
marchands, la harangue de l'archevêque, la harangue de l'abbé Coger, et
jusqu'aux trente-huit vers des écoliers du collège de Montaigu, quelles
pauvres adulations elles semblaient à la Dauphine auprès de ce grand
peuple et de cette grande voix. Elle allait, saluant et remerciant,
étourdie de bruit, de joie et de gloire. Remontée au château, elle
voulut encore se faire voir, encore ravir ce peuple; et, malgré le grand
soleil, Marie-Antoinette restait un quart d'heure sur la galerie à se
montrer, à s'entendre applaudir, retenant à peine les larmes
d'attendrissement qui lui montaient aux yeux[58].
Cette grande émotion, cette joie de l'âme d'une princesse française,
Marie-Antoinette les laisse éclater dans cette lettre à sa mère: «_J'ai
eu mardi dernier une_(fête) _que je n'oublierai de ma vie; nous avons
fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux
qu'on peut imaginer; tout cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a
touché le plus, mais la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple,
qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporté de joie de
nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y
avait une si grande foule que nous avons été trois quarts d'heure sans
pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et moi avons recommandé
plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un très
bon effet. Il y a eu un si bon ordre dans cette journée que, malgré le
monde énorme qui nous a suivis partout, il n'y a eu personne de blessé.
Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse
découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma
chère maman, les transports de joie, d'affection qu'on nous a témoignés
dans ce moment. Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le
peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu'on est heureux dans notre état
de gagner l'amitié d'un peuple à si bon marché! Il n'y a pourtant rien
de si précieux; je l'ai bien senti et ne l'oublierai jamais._»
Il est des jours où les peuples ont vingt ans. La France aimait; et le
vieux duc de Brissac, montrant de la main à Marie-Antoinette cette
foule, cette mer, Paris, le maréchal de Brissac disait bien: «Madame,
vous avez là, sous vos yeux, deux cent mille amoureux de vous[59]!»
Les délices de ce jour enivrèrent la Dauphine. Dès le lendemain, elle
travailla à les ressaisir. Et quelle femme ne se fût donnée comme cette
jeune femme à cette adoration de la France? Aller au-devant de tous ces
cœurs qui venaient à elle, faire son bonheur de l'amour de ce peuple, en
emplir le vide de sa pensée, en occuper sa vie sans œuvre, l'illusion
était trop belle pour qu'une princesse de dix-huit ans y résistât. Et
voilà la Dauphine à rechercher ces cris, ces vivats, cette joie,
d'autres journées du 8 juin. Elle va à l'Opéra, elle va au
Théâtre-Français[60]. Mais il ne lui suffit pas du théâtre, où le
respect enchaîne les transports du public; elle aspire à descendre de
son rang, à s'approcher plus près de ce peuple, à entrer dans le partage
de ses plaisirs, à se compromettre jusqu'au coudoiement, pour surprendre
et goûter la popularité dans le plus vif et le plus vrai de sa
familiarité. Ce sont alors, avec la famille royale qu'elle entraîne, des
promenades à pied dans le parc de Saint-Cloud. La Dauphine se mêle à la
foule; elle parcourt les bas jardins, elle regarde les eaux, elle
s'arrête à la cascade, perdue et se cachant parmi tous, dénoncée à tous
par son enjouement et son plaisir. Avec son mari et les enfants de la
famille, elle va tout le long de la fête, et de la foire des boutiques,
riant où l'on rit, jouant où l'on joue, achetant où l'on vend; bientôt
reconnue, montrée, saluée de la foule, accablée de suppliques. L'écuyer
qui la suit se fatigue de les recevoir, et refuse le placet d'une
vieille femme. La Dauphine le gronde tout haut, et la foule d'applaudir!
La Dauphine, suivant les Parisiens et la foule, entre dans la salle de
bal du portier Griel, elle se régale de regarder danser, et elle veut
que les danseurs oublient qu'elle est là, et que la joie continue[61].
Quelle nouveauté, «quelle révolution,» c'est le mot d'un spectateur du
temps, ces princes mêlés au peuple, et s'amusant de ses jeux, côte à
côte avec lui! Et quelles louanges dans toutes les bouches, quels amours
par tout le royaume de cette Dauphine chérie qui faisait le miracle de
rattacher ainsi Versailles à la France!
La France et l'avenir souriaient à la reine future; et, cependant,
contre sa popularité, dans l'ombre, sans bruit, mais sans repos, se
poursuivait l'œuvre de haine et de destruction commencée le jour même où
la Dauphine avait quitté Vienne. Au-dessus de ses ennemis,
Marie-Antoinette avait contre elle cette chose abstraite, aveugle,
impitoyable, un principe: la politique de l'ancienne France. Cette
politique, dont le père du duc de Berry avait été l'apôtre, était, la
vieille religion de la diplomatie française; elle était le prétexte et
l'arme de la haine de M. D'Aiguillon contre M. de Choiseul, disgracié
par M. d'Aiguillon et madame du Barry presque aussitôt l'installation de
la jeune princesse à la cour de France.
Les hommes du parti français, c'est ainsi que ce parti s'appelait, ne
voulaient point reconnaître que les lois d'équilibre de l'Europe
obéissent au temps et se renouvellent. Ils n'étaient pas satisfaits de
ce long effort de la France qui avait successivement rogné de l'empire
de Charles-Quint le Roussillon, la Bourgogne, l'Alsace, la
Franche-Comté, l'Artois, le Hainaut, le Cambrésis, et l'Espagne, et
Naples, et la Sicile, et la Lorraine, et le Barrois. Ils oubliaient le
présent de l'Angleterre pour ne se rappeler que le passé de l'Autriche.
Qu'était, aux yeux de ce parti, le mariage de Marie-Antoinette, sinon
une défaite? qu'était Marie-Antoinette, sinon le gage et la garde des
traités de la nouvelle politique inaugurée sous le règne de madame de
Pompadour? Le chef de ce parti, le petit-neveu du cardinal de Richelieu,
l'ennemi personnel du duc de Choiseul, M. d'Aiguillon, disposait du
clergé et du parti des Jésuites, hostiles à Marie-Thérèse, dont les
possessions avaient abrité le jansénisme, hostiles d'avance à la
protégée de M. de Choiseul, et groupés, en haine du ministres
philosophe, «cet autre Aman,» autour de la du Barry, «cette nouvelle
Esther[62].» Les ennemis de la Dauphine n'oubliaient pas d'exploiter
contre elle le partage de la Pologne, «ce partage que Choiseul n'eût pas
permis,» avouait Louis XV lui-même[63]. M. d'Aiguillon venait dire au
Roi et répétait à la cour: «Voyez quelle foi la France peut ajouter à
l'amitié de la maison d'Autriche, et ce que nous devons attendre d'une
maison, l'alliée du roi par le double lien d'un traité et d'un mariage,
qui, lorsqu'elle veut augmenter ses possessions aux dépens du roi de
Prusse, soulève la France contre lui; lorsqu'elle veut augmenter ses
domaines aux dépens de la Pologne, se rapproche de la Prusse, l'ennemie
du Roi!». C'était à la mère que le coup semblait adressé, mais c'était
la fille de Marie-Thérèse qu'il atteignait. Et quand M. d'Aiguillon
parlait encore du prince qui sera Josep II, qu'il lui prêtait des vues
lointaines sur la Bavière, la convoitise du Frioul vénitien et de la
Bosnie, le projet de l'ouverture de l'Escaut, le regret de la Lorraine
et de l'Alsace[64], il savait bien éveiller ainsi les alarmes et les
doutes sur le cœur français de la sœur de Joseph, sur la bonne foi du
dévouement de Marie-Antoinette à sa nouvelle patrie.
Les manœuvres étaient habiles, hardies, continues. Le parti ne répugnait
à rien pour donner raison à sa politique. N'allait-il pas jusqu'à mettre
aux mains de madame du Barry, à la fin d'un souper, la dépêche funeste
du cardinal de Rohan, livrée à la favorite par M. d'Aiguillon, et à la
lui faire lire ne pleine table? «... J'ai effectivement vu pleurer
Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée; mais cette
princesse, exercée dans l'art de ne point se laisser pénétrer, me paraît
avoir les larmes à commandement: d'une main elle a le mouchoir pour
essuyer ses pleurs, et de l'autre elle saisit le glaive de la
négociation pour être la troisième puissance copartageante[65].» Un peu
de l'odieux de cette fausseté prêtée à Marie-Thérèse ne pouvait manquer,
le parti le savait bien, de rejaillir sur sa fille. Il fallait donner
cette croyance au public que le mensonge et la comédie sont de race; il
fallait commencer à familiariser le génie de la nation avec l'idée d'une
haine nationale contre sa souveraine.
À ce malheur, le partage de la Pologne, s'était joint contre
Marie-Antoinette, dès les premiers jours de son mariage, une faute dont
Marie-Thérèse devait porter le reproche, une faute d'apparence légère,
mais de terrible conséquence chez un peuple susceptible, dans une cour
réglée et jalouse de ses rangs. Une parente de Marie-Thérèse, la sœur du
prince de Lambesc, Mademoiselle de Lorraine, prétendit à prendre rang
dans le menuet des fêtes du mariage immédiatement après les princes du
sang; là-dessus, mille réclamations, mille colères, les ducs et pairs
soulevés, toute la noblesse menaçant très sérieusement «de quitter la
cadenette, de laisser là les violons», toutes les dames jurant «d'être
indisposées pour la fête...[66].»
M. de Choiseul en disgrâce, en exil, Marie-Antoinette était livrée sans
défense à toutes les petites rancunes, à toutes ces grandes haines
contre l'Autriche que devaient raviver encore les malheureuses
prétentions de l'archiduc Maximilien en 1775; et le jour où cette
princesse si française montait sur le trône, son crédit, sa popularité
étaient minées; déjà était trouvée, déjà courait dans le murmure de la
cour cette épithète d'_Autrichienne_ qui devait l'accompagner à
l'échafaud.