La Dauphine à Versailles.--Lettre de la Dauphine.--Pugilat du Dauphin et
de Monsieur.--Le Roi charmé par la Dauphine.--Jalousie et manœuvres de
madame du Barry.--Dispositions de la famille royale pour la Dauphine:
Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d'Artois, le comte de
Provence.--Le Dauphin.--Son gouverneur, M. de la Vauguyon.--Son
éducation.--M. de la Vauguyon renvoyé par la Dauphine.--Portrait moral
de la Dauphine.--Son instituteur, l'abbé de Vermond.--Le clergé et les
femmes au dix-huitième siècle.--Madame de Noailles et madame de Marsan.
Le temps chassait les pressentiments et les tristesses. La Dauphine
arrangeait sa vie, son bonheur et l'avenir. Elle s'habituait à sa
nouvelle patrie, à son mari, à son rôle. Elle faisait connaissance avec
la cour, apprenait le nom des nouvelles figures, oubliait Vienne et
l'allemand. Elle s'installait dans son appartement, et elle se
familiarisait avec Versailles, avec Choisy. Veut-on une journée de la
Dauphine dans les premiers mois de son installation à la cour de France;
une lettre de Marie-Antoinette, adressée à Marie-Thérèse et datée du 12
juillet, nous en racontera tout le détail.
«_Votre Majesté est bien bonne de vouloir bien s'intéresser à moi et
même de vouloir savoir comme je passe ma journée. Je lui dirai donc que
je me lève à 10 heures ou à 9 heures et demie, et, m'ayant habillée, je
dis mes prières du matin, ensuite je déjeune, et de là je vais chez mes
tantes où je trouve ordinairement le roi. Cela dure jusqu'à 10 heures et
demie; ensuite à onze heures je vais me coiffer. À midi on appelle la
chambre, et là tout le monde peut entrer, ce qui n'est point des
communes gens. Je_ (mets) _mon rouge et lave mes mains devant tout le
monde. Ensuite les hommes sortent et les dames restent, et je m'habille
devant elles. A midi est la messe; si le roi est à Versailles, je vais
avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il n'y est pas, je vais
seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe,
nous dinons à nous deux devant tout le monde, mais cela est fini à une
heure et demie, car nous mangeons fort vite tous les deux. De là je vais
chez M. le Dauphin, et s'il a affaires, je reviens chez moi; je lis,
j'écris, ou je travaille, car je fais une veste pour le roi qui n'avance
guère, mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu elle sera finie dans
quelques années. À 3 heures je vais encore chez mes tantes où le roi
vient à cette heure-là: à 4 heures vient l'abbé chez moi; à 5 heures
tous les jours le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à 6 heures. À 6
heures et demie je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne
vais pas promener; il faut savoir que mon mari va presque toujours avec
moi chez mes tantes. À 7 heures on joue jusqu'à 9 heures, mais quand il
fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a pas de jeu chez moi
mais chez mes tantes. À 9 heures nous soupons, et quand le roi n'y est
point, mes tantes viennent souper chez nous, mais quand le roi y est,
nous allons après souper chez elles, nous attendons le roi, qui vient
ordinairement à 10 heures trois quarts, mais moi, en attendant, je me
place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du roi, mais quand
il n'y est pas, nous allons nous coucher à 11 heures. Voilà toute notre
journée[31]._»
La Dauphine est encore une enfant[32], selon la remarque de Louis XV.
Ses grands plaisirs sont des parties de jeux avec les enfants de sa
première femme de chambre, gâtant ses habits, cassant les meubles,
mettant tout sens dessus dessous dans ses appartements; ses folles
équipées sont des parties d'ânes. Et faut-il le dire? l'enfant qu'était
la Dauphine trouvait d'autres enfants dans son mari, dans ses
beaux-frères. À ce sujet, Mercy-Argenteau ne raconte-t-il pas cette
curieuse anecdote? «Il y avait sur la cheminée de la chambre de M. le
comte de Provence, une pièce de porcelaine très artistement travaillée.
Quand M. le Dauphin se trouvait dans cette chambre, il avait coutume
d'examiner la porcelaine susdite et de la manier. Cela paraissait
inquiéter le comte de Provence, et, au moment où madame la Dauphine le
plaisantait sur cette crainte, M. le Dauphin, qui tenait entre ses mains
la pièce de porcelaine en question, la laissa tomber, et elle se brisa
en morceaux. M. le comte de Provence, dans son premier mouvement de
colère, s'avança sur M. le Dauphin; ils se colletèrent et se donnèrent
quelques coups de poing. Madame la Dauphine, très-embarrassée de cette
scène, eut la présence d'esprit de séparer les combattants, et elle
reçut même à cette occasion une égratignure à la main[33].»
Tentons de peindre la famille dans laquelle est entrée la jeune
archiduchesse autrichienne. Essayons de montrer le milieu nouveau de ses
affections, les habitudes d'esprit, les caractères, le mode de vie et de
mœurs des princes et des princesses avec lesquels elle doit vivre, les
sympathies et les antipathies qu'elle doit nécessairement rencontrer. Ce
tableau importe à la justice de l'histoire, il importe au jugement de la
Dauphine.
Louis XV s'était laissé charmer par la femme de son petit-fils. Cette
jeune fille, cette enfant rajeunissait son âme. Ses yeux, las d'habits
de cérémonie, se reposaient sur cette robe de gaze envolée et légère,
qui faisait ressembler la Dauphine «à l'Atalante des jardins de Marly.»
Les soucis de la vieillesse honteuse, l'incurable ennui de la débauche,
s'enfuyaient de son cœur et de son regard aux côtés de la Dauphine.
Auprès d'elle, il lui semblait respirer un air plus pur et comme la
fraîcheur d'une belle matinée après une nuit d'orgie. Il voulait
lui-même la promener dans les jardins de Versailles, et s'étonnait d'y
trouver des ruines: son royaume l'eût bien plus étonné. L'aidant à
sauter un amas de pierres: «Je vous demande bien pardon, ma fille,--lui
disait Louis XV,--de mon temps il y avait ici un beau perron de marbre;
je ne sais ce qu'ils en ont fait...» À tous il faisait la question:
Comment trouvez-vous la Dauphine[34]? La Dauphine, heureuse,
reconnaissante, donnait au roi mille caresses; chaque jour elle avançait
dans ses bonnes grâces. Mais la favorite prenait peur de cette petite
fille, qui, en réconciliant le Roi avec lui-même, menaçait le crédit de
son amour, et toutes les méchancetés de la femme et de la cour étaient
par elle mises en œuvre contre la _petite rousse_: c'est ainsi que
madame du Barry appelait la Dauphine. Elle critiquait son visage, sa
jeunesse, ses traits, ses mots, sa naïveté, toutes ses grâces. Elle
faisait savoir au Roi que la Dauphine s'était plainte à Marie-Thérèse de
la présence de la maîtresse du Roi à la Muette[35]. Le Roi s'éloignait
alors peu à peu de la Dauphine, et madame du Barry n'avait plus de
craintes le jour où il échappait au Roi, dans une parole amère comme un
remords: «Je sais bien que Madame la Dauphine ne m'aime pas!»
Les filles de Louis XV, les tantes du Dauphin, que leur âge, leur
position à la cour, leur affection pour le Dauphin appelaient à être les
tutrices de l'inexpérience et de la jeunesse de la Dauphine, qui
étaient-elles, et qu'allaient-elles être pour Marie-Antoinette? Mesdames
étaient de vieilles filles, au fond desquelles était resté quelque chose
de leur éducation de couvent et de l'inepte direction de cette madame
d'Andlau, sur laquelle la lettre du Dauphin renseigne si tristement.
Elles n'avaient rien en elles de l'indulgence des grand'mères, mais
toutes les sévérités de l'âge et toutes les aigreurs du célibat.
Mesdames vivaient dans les froideurs de l'étiquette, dans le culte de
leur rang, dans l'ennui et la roideur d'une petite cour calquée sur
celle de la feue Dauphine, la princesse de Saxe, leur belle-sœur, qui de
sa cour sévère avait fait comme un reproche à Louis XV. Dans cet
intérieur dévotieux et sans sourire, il n'y avait d'humain que les
benoîtes recherches de la vie des nonnes, les aises de la vie, les
petites chatteries du boire et du manger, les tours de force d'un
artiste en maigre, un cuisinier cité dans tout Paris pour faire de la
viande avec du poisson. Les quatre princesses vivaient à l'ombre dans le
palais, ne voyant le Roi que par éclairs, au débotté, enfermées et
enfoncées dans les principes et les rancunes de leur frère, les
professant ou plutôt les confessant avec la rigueur d'esprits étroits et
l'entêtement d'imaginations sans distractions.
Les quatre princesses n'avaient qu'une volonté, la volonté de Madame
Adélaïde, qui commandait à ses sœurs par la tournure mâle et le ton
impérieux de son caractère. Madame Louise retirée aux Carmélites, Madame
Adélaïde entrait en une possession plus entière encore de la bonne mais
faible nature de Madame Victoire, de la faible et sauvage nature de
Madame Sophie.
Du premier jour, les rapports futurs de Madame Adélaïde avec
Marie-Antoinette ne se laissent que trop deviner. M. Campan, venant
chercher ses ordres au moment de partir pour aller recevoir la Dauphine
à la frontière, Madame Adélaïde répond à M. Campan «qu'elle n'a point
d'ordre à donner pour envoyer chercher une princesse autrichienne[36].»
Que pouvait Marie-Antoinette contre de telles préventions? Que pouvaient
sa gaieté, sa sensibilité, tous ses dons auprès de cette âme dure, sèche
et hautaine? Quel lien d'ailleurs entre la femme du Dauphin et sa tante?
L'esprit naturel et peu nourri de la Dauphine se heurtait à cette
encyclopédie de connaissances acquises, avec une volonté de fer, par
Madame Adélaïde au sortir du couvent. Libertés, vivacités, bonheurs
indiscrets de la parole, jolies audaces, gracieuses ignorances,
choquaient à toute heure cette science glacée, cette religion pédante,
cette expérience gourmée et grondeuse. Et que si l'on voulait montrer
l'opposition de ces deux princesses jusque dans le détail et le menu de
leurs goûts, les Mémoires contemporains nous apprendraient que la table
même ne les rapprochait point: la Dauphine satisfaisait son appétit d'un
rien, et sa soif d'un verre d'eau[37].
Madame Victoire, douce et excellente personne si elle eût eu le courage
de s'abandonner à ses instincts, peinée du triste accueil que sa sœur
faisait à tant de grâces, s'essaya un moment à se faire la consolation
et le conseil de la jeune épousée. Elle l'appela et l'autorisa près
d'elle. Elle tenta, par l'attrait de quelques fêtes données chez madame
Durfort, de s'approcher de la confiance de la Dauphine et de l'attacher
à sa compagnie; mais madame de Noailles d'un côté, Madame Adélaïde de
l'autre, ne tardèrent pas à avoir raison de ces bonnes dispositions de
Madame Victoire.
La séduction de Louis XV par la naïveté de la Dauphine, par la bonne
humeur de ses vertus, accrut le mauvais vouloir de Madame Adélaïde.
Avant la faveur de madame du Barry, Madame Adélaïde avait un moment
gouverné Versailles. Sa causerie soutenue de lectures, son esprit
radouci et plié à l'amabilité, avaient plu à Louis XV. Faisant la cour
aux goûts du Roi, Madame Adélaïde montait à cheval avec lui, et, au
retour, elle faisait les honneurs de soupers de bonne compagnie, où
Louis XV ne s'ennuyait point trop. Madame Adélaïde ne pardonna pas à la
faveur de la Dauphine de faire renoncer ses espérances à ce rêve
d'ambition, qu'elle se flattait de renouer, madame du Barry tombant en
disgrâce.
Cependant, il faut le reconnaître, la correspondance de Mercy-Argenteau
nous apprend que les différences des manières de voir et les antipathies
de caractères entre Mesdames de France et la Dauphine n'amenèrent pas de
suite l'éloignement et la froideur. À son arrivée en France la Dauphine,
surtout avant le mariage du comte de Provence, se trouvant sans un
cercle de femmes, s'abandonna à ses tantes, se confia sans réserve,
embrassa un peu étourdiment les haines de ce monde, répéta les propos
indiscrets, et parfois un peu gais, des quatre sœurs contre la favorite,
s'aliénant ainsi l'affection du Roi. Ce ne fut guère qu'en 1773 que
Marie-Antoinette, éclairée et mise en garde contre les imprudences que
Mesdames tantes lui faisaient commettre, se déroba à leur tyrannie, à
leur petit despotisme: révolte dont les vieilles filles se vengèrent en
cherchant à créer une grande situation à la comtesse de Provence.
Marie-Antoinette avait-elle mieux à attendre des autres femmes de la
famille? Madame Élisabeth n'était encore qu'une enfant. Madame Clotilde
était entraînée vers une amie de son âge. Elle était poussée vers la
Dauphine par cette loi des contraires, qui est souvent la loi des
sympathies: calme, lente, paresseuse, elle se rapprochait
instinctivement de cette gaieté vive dont elle aimait le coup de fouet
et l'aiguillon. Malheureusement, madame de Marsan était là qui la
retenait[38].
Le triomphe de Marie-Antoinette avait été complet et de premier coup sur
le plus jeune de ses beaux-frères, le comte d'Artois. Plus jeune encore
que la Dauphine, sortant de l'enfance, le comte d'Artois annonçait déjà
le vrai modèle d'un prince français. Déjà il réalisait les traits d'un
héros de chevalerie, et c'est demain que le monde le surnommera Galaor.
Il avait les grâces de sa belle-sœur, ses goûts, ses aspirations. Il
commençait la vie, il courait comme elle au plaisir, et, dès l'arrivée
de la femme de son frère, quel ménage d'amusements, d'illusions, de
confidences et de badinages font ces deux enfants qui semblent les
princes de la jeunesse[39]! Et quelles fêtes plus tard! et quels deux
grands enfants! Comme la Reine retrouvera son imagination et son rire de
Dauphine pour dessiner, de moitié avec le prince de Ligne, le scénario
des réjouissances qui célèbrent la convalescence du comte d'Artois!
Voyez l'amusement; l'enfance et la folie de ces jeux: le convalescent
tenu de force sur un trône par le duc de Polignac et Esterhazy masqués
en Amours, et lui montrant son portrait fait à la diable avec cette
devise: «Vive Monseigneur le comte d'Artois!» le duc de Guiche en Génie
et maintenant la tête du prince; le duc de Coigny chantant: «Vlà le
plaisir! Vlà le plaisir!» suivi du prince de Ligne qui en porte le
costume, avec deux grandes ailes semblables à celles des chérubins de
paroisse. Tous chantent des couplets avec mille témoignages grotesques
de respect et d'amour, mais des couplets si fades, mais des couplets si
bêtes, que le pauvre prince se démène comme un possédé sur le trône où
il est garrotté, tandis qu'entourée des bergères Polignac, Guiche et
Polastron, et du chevalier de l'Isle en berger avec un mouton,
Marie-Antoinette, la reine, déguisée en bergère, encourage les
chanteurs, l'ovation et le supplice[40]!
Le comte de Provence, moins jeune que le comte d'Artois, moins jeune
surtout de cœur et d'esprit, d'un sang plus froid, d'un caractère moins
ouvert, de goûts moins vifs, le comte de Provence lui-même s'abandonna
au charme de sa belle sœur jusqu'à devenir son courtisan et son poète.
Le comte de Provence cependant revint, après les premiers moments, à son
rôle et à son masque, à la politesse mielleuse, à l'ambition sournoise.
Le mariage le refroidit encore. La comtesse de Provence, cette altière
princesse de Savoie, cette Junon aux sourcils noirs et arqués, cette
femme «au caractère italien», ainsi que s'exprime Marie-Thérèse, se prit
bientôt à haïr cette femme qui plaisait à tous et qui lui avait pris la
place de Dauphine de France[41]. Puis se forma le salon du comte de
Provence, bientôt le salon de Monsieur, ce salon de bouderie, de
pédanterie et de doctrine, cette académie de lettres, de sciences, de
droit politique, qui, chaque jour, alla se séparant davantage de la cour
de Marie-Antoinette.
Tels sont les entours de la Dauphine, ses nouvelles tantes, ses
nouvelles sœurs, ses nouveaux frères. Son mari remplacera-t-il toutes
les affections qui lui manquent? Dédommagera-t-il la princesse des
animosités qui l'entourent? Donnera-t-il l'amour à l'épouse? Non.
11 se rencontre parfois, à la fin des races royales, des cœurs pauvres,
des tempéraments tardifs, en qui la nature semble faire montre de sa
lassitude. Le Dauphin était de ces hommes auxquels les tourments de la
passion et les sollicitations du tempérament sont longtemps refusés, et
qui, portant comme une honte la conscience de ces lenteurs, se dérobent
brusquement à l'amour en humiliant la femme. Peut-être aussi y avait-il
dans ce malheur du Dauphin plus encore l'influence de l'éducation que
l'injustice de la nature.
Cette froideur, ce silence des passions, de la jeunesse, du sexe, cette
imagination réduite, ces malaises et ces défaillances d'un Bourbon de
dix-huit ans, ce mari, cet homme, n'étaient-ils pas, en effet, l'œuvre,
le crime d'un gouverneur choisi par l'imprévoyante piété du Dauphin,
père de Louis XVI?
Ce gouverneur était Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quélen, chef des
nom et armes des anciens seigneurs de la châtellenie de Quélen, en haute
Bretagne; juveigneur des comtes de Porhoêt, pair de France, prince de
Carency, comte de Quélen et du Broutay, marquis de Saint-Mégrin, de
Callonges et d'Archiac, vicomte de Calvignac, baron des anciennes et
hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et
Picornet, seigneur de Larnagol et Talcoimur, vidame, chevalier et avoué
de Sarlac, haut baron de Guienne, second baron de Quercy[42]; en un mot,
et par là-dessus, le duc de la Vauguyon, sire un peu neuf malgré tous
ses titres, auquel l'orgueil d'une alliance avec les Saint-Mégrin avait
tourné la tête. Son pauvre esprit s'était abîmé dans l'étiquette; et, ne
saisissant de la grandeur que l'importance, de la hauteur que la
brusquerie, n'attrapant les choses que par le grossier et le
désagréable, il avait élevé le jeune prince à son école, aux leçons de
sa dignité brutale et de sa maussaderie bourrue. Pour le reste, pour
l'enseignement large qui commence un roi et prépare un règne, pour
l'étude des besoins nouveaux, pour le niveau de la pensée du prince avec
cette pensée de la France qui renouvelle la France à toutes les
cinquantaines d'années, qu'attendre d'un homme dont le plus haut travail
était de discuter son menu avec son maître d'hôtel[43]? Rien, chez M. de
la Vauguyon, du sage préceptorat des hommes d'Église du siècle de Louis
XIV, rien de leur sage conduite de l'humanité des princes, rien de cet
apprentissage social, de cette semence des vertus aimables, de cet
agrandissement et de cet encouragement des facultés tendres, de cette
éducation de la grâce et de l'esprit. M. de la Vauguyon était bien pis
qu'insuffisant à une pareille tâche: c'était un dévot, mais de la plus
petite et de la plus étroite dévotion, de cette dévotion fatale aux
monarchies, qui, dispensant le roi de ses devoirs et le mari de ses
droits, fait les Louis XIII et les Louis XVI. Tapage, saillies,
bouillonnements, rébellions, feu de l'humeur, premières et vives
promesses du caractère et du tempérament, annonces de l'homme que
grondent en souriant les pères, tout avait été dompté, réprimé, refoulé,
comme des menaces, par l'impitoyable gouverneur. M. de la Vauguyon
n'avait rien permis de l'enfance à cet enfant. Par la discipline, par
les pratiques, par les livres ascétiques, il l'avait mené, presque sans
effort, à ce renoncement, à cette passivité, à ces vertus
d'anéantissement et de mort auxquelles les saints Jérôme convient le
siècle; et de cette discipline, de ce châtiment de sa pensée et de sa
chair, de cette éducation de pénitence, des mains de ce maître sans
sagesse, le jeune homme était arrivé tout à coup au mariage, effarouché,
troublé de répugnances et comme de vœux secrets, inhabile à l'amour,
presque hostile à la femme.
M. de la Vauguyon ne voulait point abandonner son œuvre: il traversait
le jeune ménage, et son ombre, en passant, rompait le tête-à-tête. Animé
contre M. de Choiseul par le refus de la place de son beau-père, le duc
de Béthune, chef du conseil des finances[44], il luttait contre les yeux
et le cœur du Dauphin, il retardait l'épanchement et la confiance des
époux. Il se démenait dans ces intrigues, dans ces complots honteux,
dans ces achats des inspecteurs des bâtiments qui, à Fontainebleau,
éloignaient l'appartement du Dauphin de l'appartement de la Dauphine. Il
s'oubliait jusqu'aux espionnages, semant les rapports, dénonçant à Louis
XV les lectures du Dauphin; et il poussait si loin la basse surveillance
que la Dauphine finissait par dire à l'ancien gouverneur de son mari:
«_Monsieur le Duc, Monsieur le Dauphin est d'un âge à n'avoir plus
besoin de gouverneur, et moi je n'ai pas besoin d'espion; je vous prie
de ne pas reparaître devant moi[45]._»
À ce cœur du Dauphin, à ce cœur fermé, élevé à vivre en lui et sans se
répandre, opposer un cœur qui ne se suffit pas et se donne aux autres,
un cœur qui s'élance, se livre, se prodigue, une jeune fille allant, les
bras ouverts à la vie, avide d'aimer et d'être aimée: c'est la Dauphine.
La Dauphine aimait toutes les choses qui bercent et conseillent la
rêverie, toutes les joies qui parlent aux jeunes femmes et distraient
les jeunes souveraines: les retraites familières où l'amitié s'épanche,
les causeries intimes où l'esprit s'abandonne, et la nature, cette amie,
et les bois, ces confidents, et la campagne et l'horizon où le regard et
la pensée se perdent, et les fleurs, et leur fête éternelle.
Par un contraste singulier, et cependant moins rare dans son sexe qu'on
ne croirait, la gaieté, couvre ce fond ému, presque mélancolique de la
Dauphine. C'est une gaieté folle, légère, pétulante, qui va, vient et
remplit tout Versailles de mouvement et de vie. La mobilité, la naïveté,
l'étourderie, l'expansion, l'espièglerie, la Dauphine promène et répand
tout autour d'elle en courant, le tapage de ses mille grâces. La
jeunesse et l'enfance, tout se mêle en elle pour séduire, tout s'allie
contre l'étiquette, tout plaît dans cette princesse, la plus adorable,
la plus femme, si l'on peut dire, de toutes les femmes de la cour. Et
toujours sautante et voltigeante, passant comme une chanson, comme un
éclair, sans souci de sa queue ni de ses dames d'honneur, elle ne marche
pas, elle court. Embrasse-t-elle les gens? elle leur saute à la tête;
rit-elle en loge royale de la bonne figure de Préville? elle éclate, au
grand scandale des gaietés royales qui daignent sourire; et
parle-t-elle? elle rit!
Quelle éducation différente de ces deux jeunes gens que la politique
devait unir! M. de la Vauguyon avait été l'instituteur du duc de Berry,
l'abbé de Vermond avait fait et continuait à faire l'éducation de
Marie-Antoinette. Sans doute, l'abbé de Vermond avait façonné une
Française dans l'archiduchesse d'Autriche; il ne lui avait pas seulement
appris notre langue et ses délicatesses: il lui avait révélé nos mœurs
jusqu'en leurs nuances, nos usages jusqu'en leurs manies, nos façons de
penser et de goûter jusque dans les riens de la pensée et du goût, notre
génie jusque dans le sous-entendu, toutes les choses de la France enfin
dans le plus secret de leur pratique; mais aussi il lui avait enseigné,
ce rire.
L'Église avait été touchée du mal du siècle. Hors quelques grands et
austères caractères fermes et debout dans la contagion et la corruption,
toutes les capacités, toutes les lumières, toutes les intelligences du
clergé avaient été gagnées à ce scepticisme, à ces affiches de dédain et
de mépris pour le grand et le respecté, à cette irrévérence et à cette
ironie qui est le cœur du dix-huitième siècle, de Dubois à Figaro.
Au-dessus du malheur des mœurs particulières, il s'était fait comme une
température morale de la nation plus malheureuse encore, une atmosphère
de persiflage, de paradoxe, de légèreté, dont l'ordre du clergé n'avait
pas été le dernier à subir l'influence. Railler la raison était devenu
la raison de la France, railler l'État était devenu le signe des hommes
d'État, railler la règle devint le ton des hommes d'Église. Poussé par
ses habitudes de salon au premier feu et à la place d'honneur de la
causerie, brillant et écouté, abandonnant la chaire et l'éloquence pour
les prédications du coin du feu, le jeune clergé, les coudes arrondis
sur les bras d'un fauteuil de bois doré, enseignait aux femmes, penchées
vers le sermon, à ne point s'incliner devant les grands mots, à ne
prendre au sérieux que le moins possible de choses, à faire un débarras
des préjugés, à se venger de la vie en riant, à tout punir par le
ridicule, à tout supporter par l'esprit. L'esprit! voilà ce que le jeune
clergé entretenait et ravissait, chez les femmes, avec l'onction
d'hommes d'Église et le sel d'hommes d'esprit. C'était à l'esprit des
femmes que le clergé frappait, les engageant à se dérober à leurs
charges et à fuir leurs ennuis, diminuant en un mot la théorie du
devoir. Ce n'était point la séduction mignarde des abbés de Pouponville,
mais une séduction plus dangereuse, la séduction du plus mortel de
l'esprit français, mais si bien manié qu'à peine l'on sentait sous le
coup la plaie et la ruine.
Parmi ces maîtres de la femme, et de la société par la femme, dans ce
grand parti du clergé qui s'appelait lui-même le clergé _à grandes
mœurs_[46], le parti des abbés de Balivière, des abbés d'Espagnac, des
abbés Delille, de tous ces instituteurs de médisance et d'irrespect qui
commençaient entre deux portes de salon l'œuvre des États généraux,
l'abbé de Vermond avait le premier rang. Il était un parfait persifleur,
avec un sourire qui ne croyait à rien, les lèvres minces, l'œil
perçant[47] et comme mordant; un des plus méchants, un des plus aimables
parmi ces abbés badins, à l'écorce philosophe, qui, logés dans la
monarchie, faisaient tout autour un feu de joie des religions de la
monarchie, sans songer à l'incendie[48].
Un tel précepteur eût fait bien du ravage dans une jeune fille moins
bien douée que la jeune archiduchesse. Il pouvait glacer ses illusions,
instruire son cœur, le mûrir et le flétrir. Mais si le cœur de
Marie-Antoinette lui échappa, M. de Vermond toucha à son esprit. Il
développa en elle ce germe railleur qui dormait au fond de l'enfant. Il
encouragea l'archiduchesse, par l'exemple et l'applaudissement, à ces
définitions, à ces épithètes, à ces petites guerres de la parole, à ce
rire où elle mettait si peu d'amertume, mais qui, en France, et dans une
cour où les sots ont des oreilles, devait lui faire tant d'ennemis.
Ajoutez à cela l'horreur de l'ennui, le mépris de l'étiquette, la
négligence de son rôle de princesse, vous aurez tout le mal fait chez
Marie-Antoinette par une éducation qui la voulait plus près de son sexe
que de son rang.
Que la jeune femme souffrit, tombée soudainement de la direction de M.
de Vermond, ce railleur impitoyable des puérilités de la grandeur, sous
la férule de madame de Noailles, la personne de France la plus entêtée
du cérémonial français! Vainement la jeune princesse essaya de se
renouveler, elle ne put y parvenir. Mais aussi madame de Noailles la
soutint peu dans cette lutte contre les enseignements et le pli de toute
sa jeunesse. Madame de Noailles était une femme pénétrée du respect
d'elle-même, un personnage important qui ne descendait jamais à se
dérider, ni à avertir sans gronder. Elle semblait véritablement une de
ces mauvaises fées des contes de Fées, hargneuse et chagrine, et
toujours tourmentant une pauvre princesse. Aussi, du premier mot, la
Dauphine la baptisa-t-elle _madame l'Étiquette_[49]; et plus tard, un
jour de son règne où, étant montée à âne, elle s'était laissée tomber:
«_Allez chercher madame de Noailles_,--fit en riant
Marie-Antoinette,--_elle nous dira ce qu'ordonne l'étiquette quand une
reine de France ne sait pas se tenir sur des ânes[50]._»
Le mauvais vouloir d'une autre femme contre la Dauphine servit les
mécontentements de madame de Noailles. Madame de Marsan, à laquelle
l'estime de la cour donnait une grande considération, était la
personnification sévère et empesée des vertus du temps de Henri IV.
N'ayant pu garder la fraise et le vertugadin, elle conservait le port et
la roideur d'un portrait de Clouet. Il restait encore en elle un peu du
sang et de l'humeur de cette Marsan fameuse qui, au temps des
dragonnades, s'était fait distinguer par le zèle de la persécution. Et
quels tourments de toutes les heures de Marie-Antoinette, les sermons
éternels de l'amie et de l'alliée de madame de Noailles! Aux yeux de
madame de Marsan, cette démarche légère et balancée de la Dauphine,
c'était une démarche de courtisane; cette mode des linons aériens, elle
l'appelait un costume de théâtre cherchant à produire un irritant effet.
La Dauphine levait-elle les yeux, madame de Marsan y voyait le regard
exercé d'une coquette; portait-elle les cheveux un peu libres et
flottants, les cheveux d'une bacchante! murmurait-elle; la Dauphine
parlait-elle avec sa vivacité naturelle, c'était une rage de parler sans
rien dire; dans une conversation, son visage prenait-il un air de
sympathie et d'intelligence, c'était un insupportable air de tout
comprendre; riait-elle avec sa gaieté d'enfant, c'était une gaieté
simulée, des éclats de rire forcés[51]. Cette vieille femme soupçonnait
et calomniait tout, Marie-Antoinette s'en vengeait comme elle se
vengeait de madame de Noailles, sans songer que madame de Marsan était
la gouvernante des sœurs du Dauphin, la confidente et l'amie de ses
tantes, sans imaginer quelle censure et bientôt quelle calomnie du
moindre de ses actes, de la plus indifférente de ses paroles, elle
allait trouver de ce côté, à Versailles et à Marly.