II

Le pavillon de remise dans une île du Rhin.--Portrait de la

Dauphine.--Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à Châlons, à Soissons.--Arrivée

à Compiègne.--Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la

cour.--La Dauphine à la Muette.--Cérémonies de mariage à

Versailles.--Accident de la place Louis XV.

Il avait été construit, dans une île du Rhin, auprès de Strasbourg, un

pavillon meublé par le garde-meuble du Roi et décoré de tapisseries

représentant, funeste présage! le tragique hymen de Jason et de Médée.

Ce pavillon devait être la maison de remise[14]. La Dauphine mettait

pied à terre dans la partie du pavillon réservée à la cour autrichienne.

Là elle était déshabillée selon l'étiquette, dépouillée de sa chemise

même et de ses bas, pour que rien ne lui restât d'un pays qui n'était

plus le sien[15]. R'habillée, elle se rendait dans la salle destinée à

la cérémonie de la remise. Elle y était attendue par le comte de

Noailles, ambassadeur extraordinaire du Roi pour la réception de la

Dauphine, par le secrétaire du cabinet du Roi, et par le premier commis

des affaires étrangères. La lecture des pleins pouvoirs faite, les actes

de remise et de réception de la Dauphine signés par les commissaires, le

côté où se tenait la cour française de la Dauphine est ouvert.

Marie-Antoinette se présente à sa nouvelle patrie; elle va au-devant de

la France, émue, tremblante, les yeux humides et brillants de larmes.

Elle paraît: elle triomphe.

La Dauphine est jolie, presque belle déjà. La majesté commence en ce

corps de quinze ans. Sa taille, grande, libre, aisée, maigre encore et

de son âge, promet un port de reine. Ses cheveux d'enfant, admirablement

plantés, sont de ce blond rare et charmant plus tendre que le châtain

cendré. Le tour de son visage est un ovale allongé. Son front est noble

et droit. Sous des sourcils singulièrement fournis, les yeux de la

Dauphine, d'un bleu sans fadeur, parlent, vivent, sourient. Son nez est

aquilin et fin, sa bouche, petite, mignonne et bien arquée. Sa lèvre

inférieure s'épanouit à l'autrichienne. Son teint éblouit: il efface ses

traits par la plus délicate blancheur, par la vie et l'éclat de couleurs

naturelles, dont le rouge eût pu suffire à ses joues[16]. Mais ce qui

ravit avant tout, dans la Dauphine, c'est l'âme de sa jeunesse répandue

en tous ses dehors. Cette naïveté du regard, cette timidité de

l'attitude, ce trouble et ces premières hontes où tant de choses se

mêlent, embarras, modestie, bonheur, reconnaissance; l'ingénuité de

toute sa personne emporte d'abord tous les yeux, et gagne tous les cœurs

à cette jeune Grâce apportant l'amour pudique à la cour de Louis XV et

de la du Barry!

Chaque personne de la suite autrichienne de la Dauphine est venue lui

baiser la main, puis s'est retirée. Le comte de Noailles présente à la

Dauphine son chevalier d'honneur, le comte de Saulx-Tavannes; sa dame

d'honneur, la comtesse de Noailles. Madame de Noailles, à son tour, lui

présente ses dames: la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la

comtesse de Mailly et la comtesse de Tavannes; le comte de Tessé,

premier écuyer; le marquis Desgranges, maître des cérémonies; le

commandant du détachement des gardes du corps, le commandant de la

province, l'intendant d'Alsace, le préteur royal de la ville de

Strasbourg, et les principaux officiers de sa maison.

La Dauphine monte dans les carrosses du Roi pour entrer dans la ville.

Les régiments de cavalerie du Commissaire-Général et de Royal-Étranger,

en bataille dans la plaine, la saluent. Une triple décharge de

l'artillerie des remparts, les volées des cloches de toutes les églises

annoncent son entrée en ville. À la porte de la ville, le maréchal de

Contades reçoit la Dauphine devant un magnifique arc de triomphe. En

passant devant l'hôtel de ville, la Dauphine voit couler les fontaines

de vin pour le peuple. Elle descend au palais épiscopal, où le cardinal

de Rohan la reçoit avec son grand chapitre, les comtes de la cathédrale:

le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Bordeaux, grand prévôt; le

prince de Lorraine, grand doyen; le comte de Trucksès; l'évêque de

Tournay; les comtes de Salm et de Mandrechied; le prince Louis de Rohan,

coadjuteur; les trois princes de Hohenlohe; les deux comtes de Kœnigsee;

le prince Guillaume de Salm, et le jeune comte de Trucksès. La Dauphine

embrasse le cardinal de Rouan, le prince de Lorraine, et les princes

Ferdinand et Louis de Rohan; puis tous les corps sont présentés à la

Dauphine. Les dames de la noblesse de la province ont l'honneur de lui

être nommées. La Dauphine dîne à son grand couvert, et permet au

magistrat de lui présenter les vins de la ville pendant que les

tonneliers exécutent une fête de Bacchus, formant des figures en dansant

avec leurs cerceaux. Le soir, la Dauphine se rendait à la Comédie

française. À son retour elle trouvait toutes les rues illuminées, une

colonnade et des jardins de feu vis-à-vis du palais épiscopal. À minuit,

elle allait au bal donné par le maréchal de Contades, dans la salle de

la Comédie, à toute la ville, à la noblesse, aux étrangers, aux

officiers de la garnison, aux bourgeois et aux bourgeoises, habilles à

la strasbourgeoise et parés de rubans aux couleurs de la Dauphine.

Le 8, la Dauphine recevait les personnes présentées, admises à lui faire

leur cour, les députations du canton et de l'évêque de Bâle, de la ville

de Mulhausen, du conseil supérieur d'Alsace, du corps de la noblesse et

des universités luthérienne et catholique. Elle se rendait à la

cathédrale, à la porte de laquelle le prince Louis de Rohan, en habits

pontificaux, accompagné des comtes de la cathédrale et de tout le

clergé, venait la complimenter. Saluant d'avance la promesse d'une union

si belle, il disait: «C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme

des Bourbons!»

Après la messe en musique et le grand concert au palais épiscopal, la

Dauphine quittait Strasbourg, et était reçue à Saverne par le cardinal

de Rohan, à sept heures du soir. Un bataillon du régiment du Dauphin,

commandé par le duc de Saint-Mégrin, un détachement du régiment

Royal-Cavalerie, commandé par le marquis de Serent, formaient une double

haie dans l'avenue du château. Il y avait un bal où la Dauphine dansait

jusqu'à neuf heures; après le bal, un feu d'artifice; après le feu, un

souper qui réunissait autour de la Dauphine les dames de sa maison et

ses dames autrichiennes. Le 9, la Dauphine déjeunait, entendait la

messe, faisait ses adieux aux dames et aux seigneurs autrichiens qui

l'avaient accompagnée.

Le 9, la Dauphine arrivait à Nancy. Reçue à la porte Saint-Nicolas par

le commandant de Lorraine, le marquis de Choiseul la Baume, elle

couchait à l'hôtel du Gouvernement. Le lendemain elle accueillait les

respects de la Cour souveraine, de la Chambre des comptes, du Corps

municipal et de l'Université. Après avoir dîné en public, la Dauphine

allait visiter aux Cordeliers les tombeaux de sa famille[17]. La

Dauphine repartait, couchait à Bar, recevait à Lunéville les honneurs

militaires du corps de la gendarmerie, du marquis de Castries et du

marquis d'Autichamp. À Commercy, une petite fille de dix ans présentait

à la Dauphine des fleurs et un compliment.

Le 11, la Dauphine descendait à Châlons, à l'hôtel de l'Intendance. Six

jeunes filles, dotées par la ville à l'occasion du mariage du Dauphin de

France, lui récitaient des vers. Les acteurs des trois grands

spectacles, venus de Paris, jouaient devant la Dauphine _la Partie de

chasse de Henri IV_ et la comédie de _Lucile_. Le souper de la Dauphine

était précédé d'un feu d'artifice et suivi d'une illumination figurant

le temple de l'Hymen.

Le 12, la Dauphine continuait sa route par Reims. À Soissons, la

bourgeoisie et la compagnie de l'Arquebuse l'attendaient aux portes. Les

trois rues conduisant à l'évêché étaient décorées d'arbres fruitiers de

vingt-cinq pieds de hauteur, entrelacés de lierre, de fleurs, de gazes

d'or et d'argent, de guirlandes de lanternes. Reçue par l'évêque au bas

du perron du palais épiscopal, la Dauphine se rendait à ses appartements

par une galerie magnifiquement éclairée. Après le souper, tandis que

deux tables de six cents couverts, servies avec profusion, régalaient le

peuple, la Dauphine, conduite dans un salon construit exprès pour elle,

voyait, dans le rayonnement d'un feu d'artifice, le temple élevé par

l'évêque au fond de son jardin sur une montagne d'où jaillissait une

source. Un groupe le couronnait: c'était la Renommée annonçant la

Dauphine à la France, et un Génie portant son portrait. Le lendemain, la

Dauphine communiait dans la chapelle de l'évêque, recevait les présents

de la ville, du chapitre et des corps, assistait dans l'après-dînée à un

_Te Deum_ en musique. Sortie de la cathédrale, elle se montrait au

peuple, qui l'applaudissait. Le lendemain 14, à deux heures après-midi,

elle partait pour Compiègne[18].

La route avait été, pour la Dauphine, un long et fatigant honneur; mais

elle avait été aussi une continuelle et douce ovation. «Qu'elle est

jolie, notre Dauphine!» disaient les villages accourus sur son passage,

les campagnes endimanchées rangées sur les chemins, les vieux curés, les

jeunes femmes. «Vive la Dauphine!» ce n'était qu'un cri courant de

champs en champs, de clochers en clochers. N'oubliant jamais de plaire

ni de remercier, les stores de sa voiture baissés pour se laisser voir,

honteuse et ravie de toutes ces louanges qui la suivaient, la Dauphine

avait un sourire pour chacun, une réponse à toute chose; et même, à

quelques lieues de Soissons, elle retrouvait quelques mots du peu de

latin qu'elle avait appris pour répondre au compliment cicéronien de

jeunes écoliers[19].

* * * * *

Le Roi avait envoyé le marquis de Chauvelin complimenter la Dauphine à

Châlons, le duc d'Aumont, premier gentilhomme, la complimenter à

Soissons. Le dimanche 13 mai, il partait de Versailles, après la messe,

avec le Dauphin, madame Adélaïde, mesdames Victoire et Sophie; il

couchait à la Muette, et le lendemain il allait attendre la Dauphine à

Compiègne.

Reçue à quelques lieues de Compiègne par l'ami de Marie-Thérèse, le duc

de Choiseul, Marie-Antoinette rencontre dans la forêt, au pont de Berne,

le Roi, le Dauphin, Mesdames et la cour en grand cortège. La maison du

Roi et le vol du cabinet précèdent le carrosse du Roi dans leurs rangs

ordinaires. La Dauphine descend de carrosse. Le comte de Saulx-Tavannes

et le comte de Tessé la mènent au Roi par la main. Toutes ses dames

l'accompagnent. Arrivée au Roi, la Dauphine se jette à ses pieds: Louis

XV, l'ayant relevée et embrassée avec une bonté paternelle et royale,

lui présente le Dauphin, qui l'embrasse.

Arrivés au château, le Roi et le Dauphin donnent la main à la Dauphine

jusque dans son appartement. Le Roi lui présente le duc d'Orléans, le

duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la

duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la

Marche, le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe.

Le mardi 15 mai, la Dauphine quitte Compiègne, s'arrête à Saint-Denis,

aux Carmélites, pour rendre visite à madame Louise, et arrive à sept

heures du soir au château de la Muette, où l'attend la magnifique parure

de diamants que lui offre le Roi[20]. Au souper, madame du Barry obtient

du lâche amour de-Louis XV de s'asseoir à la table de Marie-Antoinette.

Marie-Antoinette sait ne pas manquer au Roi; et, après le souper, comme

des indiscrets lui demandent comment elle a trouvé madame du Barry:

«_Charmante_,» fait-elle simplement[21].

Le mercredi 16 mai, vers neuf heures, Marie-Antoinette, coiffée et

habillée en très-grand négligé, part pour Versailles, où doit se faire

sa toilette[22]. Le Roi et le Dauphin avaient quitté la Muette après le

souper, à deux heures du matin, afin de recevoir la Dauphine. Le Roi

passe chez elle aussitôt son arrivée, l'entretient longtemps, et lui

présente Madame Élisabeth, le comte de Clermont et la princesse de

Conti. À une heure la Dauphine se rendait à l'appartement du Roi. De là

le cortége allait à la chapelle.

Au pourtour du sanctuaire et dans les tribunes avaient été placés des

gradins à six rangs, afin de procurer au public la facilité de voir la

cérémonie. Dans la tribune du Roi était un amphithéâtre destiné aux

grands dignitaires de Versailles; un autre amphithéâtre avait été monté

dans le salon de la chapelle en face de la tribune du Roi, amphithéâtre

fermé par-devant et d'où l'on voyait passer la cour.

Précédés du grand maître, du maître et de l'aide des cérémonies, suivis

du Roi, le Dauphin et la Dauphine s'avancent au bas de l'autel.

L'archevêque de Reims bénit d'abord treize pièces d'or et un anneau

d'or; il les présente au Dauphin, qui met l'anneau au quatrième doigt de

la main gauche de la Dauphine, et lui donne les treize pièces d'or. A la

fin du _Pater_, le poêle de brocart d'argent est tenu, du côté du

Dauphin, par l'évêque de Senlis, du côté de la Dauphine, par l'évêque de

Chartres[23].

Jamais bénédiction nuptiale à Versailles n'avait attiré pareille

affluence. À Paris, le bureau des voitures de la cour était assiégé. Les

carrosses de remise se payaient jusqu'à trois louis pour la journée, les

chevaux de louage deux louis. Les rues semblaient désertes[24].

Enfin Marie-Antoinette était Dauphine de France. Elle recevait le

serment des grands officiers de sa maison, et M. d'Aumont lui remettait

la clef d'un coffre rempli de bijoux, apporté par ordre du Roi[25].

Madame de Noailles lui présentait les ambassadeurs et les ministres des

cours étrangères.

Le soir il y avait une table de vingt-deux couverts pour la famille

Royale, les princes et les princesses du sang. Le souper était servi

dans la salle de spectacle, dont le plancher avait été relevé à la

hauteur du théâtre. Une balustrade en marbre, avec ornements d'or,

entourait la table à distance et séparait des spectateurs les officiers

qui servaient. Un salon de musique, où jouaient soixante musiciens, en

forme d'arcade, avait été établi dans la partie de l'avant-scène bordant

le théâtre. L'arcade reposait sur des colonnes de marbre séracolin aux

bases, aux chapiteaux, aux roseaux d'or, et les colonnes étaient

séparées par de grandes glaces, contre lesquelles s'élevaient des tables

de marbre chargées de trophées de musique dorés. Au milieu des

archivoltes, des groupes de génies portaient les chiffres du Dauphin et

de la Dauphine.

L'archevêque de Reims bénissait le lit. Le Roi donnait la chemise au

Dauphin, la duchesse de Chartres à la Dauphine.

Le lendemain commençaient à Versailles des fêtes sans exemple: grands

appartements, bals parés dans la nouvelle salle de spectacle, bals

masqués, feux d'artifice d'une demi-heure, illumination du grand canal

et de tous les jardins, remplis de bateleurs, de musiques et de

danses[26]. Le peuple de Paris eut des écus de six livres, des

distributions de pain, de vin, de viande, et la foire des remparts[27].

Ces joies étourdissantes n'avaient point encore délivré la pensée de la

jeune épouse de l'émotion et du souvenir de cet orage éclatant sur

Versailles après son mariage, de ces coups de tonnerre ébranlant le

château le jour même où elle y entrait[28]. Bientôt une catastrophe

l'alarmait de pressentiments plus sinistres.

Le 30 mai, jour de la clôture des fêtes, Ruggieri tirait un feu

d'artifice à la place Louis XV. Le manque d'ordre, l'insuffisance de la

garde, laissaient, après le feu, la foule aller contre la foule. Il y

eut une presse, un carnage épouvantable. Des centaines de blessés

étaient recueillis rue Royale. On ramassait cent trente-deux morts[29],

et ces morts des fêtes du mariage du Dauphin et de la Dauphine

étaient-jetés au cimetière de la Madeleine[30]. Qui eût dit alors les

voisins qu'ils y attendaient?

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 16 / 55 题