LIVRE PREMIER

1755-1774

I

Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.--Politique de

l'Angleterre.--Traité de Paris.--Nouvelle politique française de M. de

Choiseul.--Alliance de la France avec la maison d'Autriche.--Naissance

de Marie-Antoinette.--Son éducation française.--Correspondances

diplomatiques et négociations du mariage.--Audience solennelle de

l'ambassadeur de France.--Départ de Vienne de l'archiduchesse

Antoinette.

Au milieu du dix-huitième siècle, la France avait perdu l'héritage de

gloire de Louis XIV, le meilleur de son sang, la moitié de son argent,

l'audace même et la fortune du désespoir. Ses armées reculant de

défaites en défaites, ses drapeaux en fuite, sa marine balayée, cachée

dans les ports, et n'osant tenter la Méditerranée, son commerce anéanti,

son cabotage ruiné, la France, épuisée et honteuse, voyait l'Angleterre

lui enlever un jour Louisbourg, un jour le Sénégal, un jour Gorée, un

jour Pondichéry, et le Coromandel, et Malabar, hier la Guadeloupe,

aujourd'hui Saint-Domingue, demain Cayenne. La France détournait-elle

ses yeux de son empire au delà des mers, la patrie, en écoutant à ses

frontières, entendait la marche des troupes prusso-anglaises. Sa

jeunesse était restée sur les champs de bataille de Dettingen et de

Rosbach; ses vingt-sept vaisseaux de ligne étaient pris; six mille de

ses matelots étaient prisonniers; et l'Angleterre, maîtresse de

Belle-Isle, pouvait promener impunément l'incendie et la terreur le long

de ses côtes, de Cherbourg à Toulon. Un traité venait consacrer le

déshonneur et l'abaissement de la France. Le traité de Paris cédait en

toute propriété au roi d'Angleterre, le Canada et Louisbourg, qui

avaient coûté à la France tant d'hommes et tant d'argent, l'île du

Cap-Breton, toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Du banc

de Terre-Neuve, le traité de Paris ne laissait à la France, pour sa

pêche à la morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec une

garnison qui ne pouvait pas excéder cinquante hommes. Le traité de Paris

enfermait et resserrait la France dans sa possession de la Louisiane par

une ligne tracée au milieu du Mississipi. Il chassait la France de ses

établissements sur le Gange. Il enlevait à la France les plus riches et

les plus fertiles des Antilles, la portion la plus avantageuse du

Sénégal, la plus salubre de l'île de Gorée. Il punissait l'Espagne

d'avoir soutenu la France, en enlevant la Floride à l'Espagne. Mais

l'Angleterre n'était point satisfaite encore de l'imposition de ces

conditions, qui lui donnaient presque tout le continent américain,

depuis le 25e degré jusque sous le pôle. Elle voulait et obtenait une

dernière humiliation de la France. Par le traité de Paris, les

fortifications de Dunkerque ne pouvaient être relevées, et la ville et

le port devaient rester indéfiniment sous l'œil et la surveillance de

commissaires de l'Angleterre, établis à poste fixe et payés par la

France[1]. Un moment la France avait craint que l'humiliation n'allât

plus loin encore, et que l'Angleterre n'exigeât l'entière démolition du

port[2].

L'Angleterre est donc l'ennemi, elle est le danger pour la France et

pour le maintien de son rang parmi les puissances, pour la maison de

Bourbon et pour l'honneur de la monarchie. Devant ce peuple, parvenu à

la domination de la mer par son commerce, par sa marine, par les

ressorts nouveaux de la prospérité des empires modernes; devant cet

orgueil, qui veut déjà exiger le salut de toute marine sur tous les

océans du monde, et qui prétend, à voix haute, dans le parlement,

«qu'aucun coup de canon ne doit être tiré en Europe sans la permission

de l'Angleterre;» devant cette vieille haine contre la France, cette

jalousie sans merci et sans remords, qui, après avoir usé contre la

France de surprises et de trahisons, abuse de ses malheurs; devant cette

politique anglaise, qui déclarera, par la bouche de milord Rochefort,

«tout arrangement ou événement quelconque contrariant le système

politique de la France nécessairement agréable à S. M. Britannique;» qui

déclarera encore, par la bouche de Pitt, «n'estimer jamais assez grande

l'humiliation de la maison de Bourbon[3];» devant cet accroissement

énorme, cette prétention insolente, cette inimitié implacable,

qu'alarment encore l'impuissance et les désastres de la France, la

France se devait, avant tout, d'oublier toutes choses pour se défendre

contre tant de menaces. Il lui fallait abandonner la politique de

l'ancienne France, de Henri IV au cardinal de Fleury, du traité de

Vervins à l'établissement d'un Bourbon sur le trône de Naples;

abandonner la pensée des Richelieu, des Davaux, des Mazarin, des

Servien, des Belle-Isle, la tradition de Louis XIV, cette longue

poursuite de l'Autriche allemande et de l'Autriche espagnole, contre

lesquelles le grand roi avait poussé, toute sa vie, ses généraux et ses

victoires. De nouveaux destins commandaient à la France de quitter cette

lutte et ces ombrages, et de tourner contre l'Angleterre sa diplomatie

et ses armes, les tentatives de son courage et les efforts de son génie.

Le ministre français qui écrivait, en 1762, au duc de Nivernois, à

propos des bruits de démolition de Dunkerque: «Jamais, monsieur le Duc,

dussé-je en mourir, je ne donnerai mon consentement à une pareille

destruction[4],» ce ministre, M. de Choiseul, obéissait à la nécessité

et à la raison des choses en entrant à fond dans la politique de M.

Bernis, en allant jusqu'au bout de ses conséquences, et en acquérant à

la maison de Bourbon l'alliance de son ancienne ennemie, la maison

d'Autriche. Les périls du moment, aussi bien que les craintes de

l'avenir, l'évolution des puissances de l'Europe, le déplacement des

contre-poids de son équilibre, la tyrannie de ses conseils usurpée par

l'Angleterre, l'amoindrissement de l'Empire, faisaient une loi à M. de

Choiseul de rompre avec une politique qui n'était plus qu'un préjugé, et

de former contre l'Angleterre ce qu'il appelait «une alliance du Midi,»

c'est-à-dire de la France, de l'Espagne et de l'Autriche[5]. Mais cette

alliance, ou plutôt cette ligue, dont M. de Choiseul espérait la

restauration du rang et de l'honneur de la France, M. de Choiseul ne la

jugeait pas suffisamment scellée par des traités. Il la désirait sans

réserve, intime, familière. Aux liens d'un contrat de peuple à peuple il

voulait joindre les nœuds du sang, de cour à cour. Flatter l'orgueil de

mère de Marie-Thérèse, appeler une archiduchesse autrichienne à

l'espérance et à la succession du trône de France, unir dans un mariage

les futurs intérêts des deux monarchies, lui parut le sûr moyen de faire

la réconciliation effective et le grand acte de son ministère durable.

Le cœur de l'impératrice accueillait le projet de M. de Choiseul. Lors

de son voyage en Pologne, en 1766, madame Geoffrin, de passage à Vienne,

caressant la charmante petite archiduchesse Marie-Antoinette, la

trouvant «belle comme un ange,» et disant qu'elle voulait l'emmener à

Paris: «Emportez! Emportez!» s'écriait Marie-Thérèse[6].

Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine, archiduchesse d'Autriche,

fille de François Ier, empereur d'Allemagne, et de Marie-Thérèse,

impératrice d'Allemagne, reine de Hongrie et de Bohême, était née le 2

novembre 1755.

Marie-Thérèse, pendant sa grossesse, avait parié une discrétion contre

le duc de Tarouka, qui lui annonçait un archiduc. La naissance de

Marie-Antoinette faisait perdre le duc de Tarouka, qui, pour

s'acquitter, apportait à l'impératrice une figurine en porcelaine, un

genou en terre, et présentant des tablettes où Métastase avait écrit:

Io perdei: l'augusta figlia

A pagar m'a condannato;

Ma s'e ver che a vol somiglia,

Tutto il mondo ha guadagnato[7].

L'archiduchesse grandissait à côté de ses sœurs, associant Mozart à ses

jeux. Marie-Thérèse n'abandonnait point son éducation aux soins des

grandes maîtresses, ni ses talents à leurs indulgences: elle surveillait

et guidait ses leçons, descendant jusqu'à s'occuper de l'écriture de sa

fille, et la complimentant de ses progrès[8]. Elle cherchait bientôt

tous les maîtres capables de donner à ses grâces les grâces françaises.

Deux comédiens français, Aufresne et Sainville, étaient chargés par elle

de faire oublier Métastase à l'archiduchesse, et son goût déjà vif de la

langue et du chant italiens. Ils devaient la former à toutes les

délicatesses de la prononciation, de la déclamation et du chant

français. Marie-Thérèse entourait sa fille de tout ce qui pouvait lui

parler de la France et lui apporter l'air de Versailles, des livres de

Paris à ses modes, d'un coiffeur français à un instituteur français,

l'abbé de Vermond[9]. Sa préoccupation constante était de montrer aux

Français sa beauté et son esprit naissants, d'en envoyer le bruit à

l'Œil-de-Bœuf, d'en occuper la curiosité désœuvrée de Louis XV. Et

lorsque l'ambition de l'impératrice sera comblée, tels seront ses soins

pour donner à la France une Dauphine digne d'elle, qu'elle fera coucher

sa fille dans sa chambre, les deux mois qui précéderont son mariage.

Profitant du secret et de l'intimité des nuits, elle s'empare des

veilles et des réveils de Marie-Antoinette pour lui donner ces derniers

conseils et ces dernières leçons qui feront de l'archiduchesse

autrichienne cette princesse française qui étonnera et enchantera

Versailles[10].

Dès le commencement de l'année 1769, les correspondances diplomatiques,

les dépêches de l'ambassadeur de France parlent de l'archiduchesse

Antoinette, de ses charmes, de l'agrément de sa danse aux bals de la

cour, et de l'heureux succès des leçons du Français Noverre. Le peintre

Ducreux est envoyé de France pour peindre l'archiduchesse, et commence

son portrait le 18 février. Le Roi fait presser Ducreux, qui avance

lentement. Il demande qu'on se hâte, et il témoigne une telle

impatience, qu'aussitôt le portrait fini, l'ambassadeur de France, M. de

Durfort, le lui envoie par son fils. Un divertissement donné par

l'Impératrice, à Laxembourg, à l'archiduchesse Antoinette pour sa fête,

révèle à tous combien l'archiduchesse est digne de l'amour d'un Dauphin

de France; et le 1er juillet, dans un long entretien avec M. de Kaunitz,

le marquis de Durfort règle, sauf quelques réserves, le mariage du

Dauphin, le contrat, l'entrée publique, le cérémonial à suivre pour

l'ambassadeur extraordinaire du Roi. Le 16 du même mois, Louis XV mande

de Compiègne à M. de Durfort d'accélérer la convention du mariage du

Dauphin. Le projet de contrat de mariage est soumis à l'Impératrice et

présenté à l'acceptation du Roi à son retour de Compiègne. Le 13 janvier

1770, après quelques changements proposés au prince de Kaunitz par M. de

Durfort, la dernière note de la cour de Vienne sur le mariage est remise

à la cour de France[11].

Au mois d'octobre 1769, la _Gazette de France_ annonçait déjà que des

ordres avaient été donnés à Vienne pour réparer les chemins par lesquels

l'archiduchesse, future épouse de Monseigneur le Dauphin, devait passer

pour se rendre en France. Cinq mois après, plus de cent ouvriers

travaillent, dans le Belvédère, à cette salle de quatre cents pieds où

doivent se donner le souper et le bal masqué du mariage[12].

Le 16 avril 1770, vers les six heures du soir, la cour étant en gala,

l'ambassadeur de France était reçu par les grands officiers de la maison

d'Autriche, les gardes du palais bordant le grand escalier, les gardes

du corps, les gardes noble et allemande formant dans les antichambres

double haie. Il se rendait à l'audience de l'Empereur, puis à l'audience

de l'Impératrice-Reine, à laquelle il faisait, au nom du Roi

très-chrétien, la demande de Madame l'archiduchesse Antoinette. Sa

Majesté Impériale et Royale donnait son consentement, et Son Altesse

Royale l'archiduchesse, appelée dans la salle d'audience, recevait les

marques de l'aveu de l'Impératrice, et prenait des mains de

l'ambassadeur de France une lettre de Monseigneur le Dauphin, et le

portrait de ce prince, qu'attachait aussitôt sur sa poitrine la comtesse

de Trautmansdorf, grande maîtresse de sa maison. La cour se rendait

ensuite à la salle des spectacles, où étaient joués _la Mère

confidente_, de Marivaux, et un ballet nouveau de Noverre, _les Bergers

de Tempé_.

Le 17, l'archiduchesse, qui allait devenir Dauphine, faisait, suivant

l'usage observé en pareille circonstance par la maison d'Autriche, sa

renonciation solennelle à la succession héréditaire, tant paternelle que

maternelle, dans la salle du conseil, devant tous les ministres et les

conseillers d'État de la cour impériale et royale. La renonciation lue

par le prince de Kaunitz, l'archiduchesse la signait et la jurait sur un

autel, devant l'Évangile, présenté par le comte Herberstein[13].

Alors commençaient les fêtes du Belvédère, qui duraient jusqu'au 26,

jour du départ de l'archiduchesse.

L'archiduchesse arrivait le 7 mai à la frontière de France, emportant de

Vienne cette instruction écrite par Marie-Thérèse, pour ses enfants, où

il semble que l'avenir avertisse et menace déjà la jeune Dauphine en ces

lignes: «... Je vous recommande, mes chers enfants, de prendre sur vous

deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort comme si vous étiez

sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie...»

Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée · 第 15 / 55 题