LA FÊTE DE SAINT-PATRICK

«Le jour de Saint-Patrick au matin» est assez joli comme chanson de

circonstance; mais il est pénible de l'entendre à des heures trop

matinales; c'est le cas à Roundwood, petit village du comté de Wicklow.

L'orchestre du village, des _dilettanti_ en habit vert pomme, en bas de

laine attachés par des rubans fripés, ont joué ce morceau national sous

les fenêtres de l'hôtel depuis quatre heures du matin. Ce sont de

véritables Bachi-bouzouck de l'art. Peu de discipline, un courage à toute

épreuve. Rien ne les intimidait: ni la mesure, ni les lois harmoniques,

ni les plaintes de l'auditoire. Nous les avons entendus s'éloigner,

s'approcher, faisant tonner la grosse caisse, tirant des soupirs et des

rugissements de leurs instruments primitifs, allant des maisons des

notables au commun et de là à l'hôtel, pendant plus de quatre heures,

sans relâche, «tuant le sommeil,» comme dit Macbeth, avec leur

interminable «jour de Saint-Patrick.» Quand nous fûmes sur pied, cette

persistance avait déjà produit son effet. La grosse caisse titubait sous

l'influence d'une vingtaine de pintes de bière; le trombone pleurait à

chaudes larmes dans son instrument et commençait un discours sur les

malheurs de la patrie. Mais le village n'est pas moins en fête. Presque

tout le monde est catholique; il n'y a donc pas de bataille à espérer:

les Irlandais regardent une bataille rangée, «_a free fight,_» comme le

dénouement naturel d'un jour de fête. Hommes et jeunes garçons portent

un brin de Shamrock--trèfle--au chapeau. Les petites filles ont une

croix sur l'épaule, c'est-à-dire un rond de papier blanc traversé par

des rayons de rubans verts. Les églises sont pleines à l'heure des

matines, et à la cérémonie de midi la foule remplit jusqu'à la cour des

chapelles, où elle n'entend rien, mais se contente de s'agenouiller, se

lever, se signer avec la régularité abrupte d'un automate. Un peu plus

tard les rues sont occupées par des groupes de paysans endimanchés: les

fillettes coiffées en bandeaux lisses et luisants, les matrones portant

le bonnet d'un blanc immaculé et les longs manteaux de drap bleu. Tous

ont le symbole national, le brin de Shamrock. Et les salutations, les

conversations se croisent. Les gens du village, debout sur le seuil de

leurs maisonnettes, invitent les connaissances à entrer prendre un

_naggin_ de whisky, un verre de bière. A ceux qui appartiennent à la

Ligne de l'abstention, fondée par le célèbre Père Mathew, on offre un

«cordial de tempérance,» boisson rafraîchissante avec laquelle on peut à

la rigueur s'enivrer, mais seulement en y mettant quelques heures au

moins. Les public-houses ne se désemplissent pas. L'élite des buveurs

s'attable en haut, dans des salles basses et mal éclairées, sur les murs

desquelles il y a invariablement un tableau de «Notre-Dame et la Mort,»

un portrait de Daniel O'Connell et des images de saints, coloriées et

ornées de vers étrangement badins et familiers. C'est dans ces chambres

que les plus huppés parmi les paysans boivent leur whisky pur, _whisky

toddy_--une sorte de grog chaud--le cordial de tempérance ou de la

bière, fumant tout le temps dans ces petites pipes irlandaises

(dhudheens) de terre cimolées, qu'on connaît partout où la sainte

Nicotine a fait des prosélytes. En bas on boit le «_Calamity water,_»

nom expressif (eau de malheur), qu'on a donné à la pire espèce de

whisky, celle qui est faite de graines nouvelles. C'est du feu liquide.

L'Irlandais le boit pour clore un marché, cimenter une alliance, faire

une politesse à son amoureuse, honorer ses morts, enfin à toutes les

occasions que font naître la joie, l'hospitalité, l'amour, le deuil, la

politique. On le boit parce que c'est la seule boisson à bon marché. Les

ivrognes s'excusent en chantant que «saint Patrick découvrit aux gars de

l'Irlande les grandes joies du whisky.» Dans tous les cas, ces joies là

ne sont nullement négligées de nos jours. Le serment qu'on prête en

entrant dans la Ligue de tempérance est déclaré nul le jour de

Saint-Patrick. Un paysan nous disait solennellement: je me suis saoulé à

toutes les fêtes de Saint-Patrick jusqu'à ce jour, et _avec l'aide de

Dieu_, je serai saoul à toutes celles qui viendront.

Il n'y a qu'une trentaine de maisons dans le village, dont une dizaine

sont des débits de liqueurs. Le commun s'étend devant le principal

hôtel, l'asile à toute heure de la journée des oies vagabondes, des

cochons et des flâneurs. Vers cinq heures, le jour de Saint-Patrick,

cette petite plaine commune est envahie par les hôtes des cabarets et

les fidèles de l'église. On y a construit un grossier théâtre, fait de

vieilles planches et de quelques mètres de toile déchirée. On va jouer

un grand drame national dans lequel on dit leur fait aux Saxons. Les

places de parterre coûtent six sous, celles du «paradis» quatre. Mais il

semble que même ces prix modestes sont au-dessus des moyens de la

majorité. Ou peut-être la majorité aime-t-elle mieux le whisky que le

drame. Il n'y a qu'une douzaine de patriotes qui entrent assister à

l'humiliation de l'Anglais. Le reste écoute les éclats de voix des

acteurs, fume, boit et danse la gigue. A la tombée de la nuit on s'en va

par bandes, lentement, savourant les joies du whisky, causant politique,

les vieilles traînant les bambins, les jeunes gars contant fleurette aux

filles. L'Irlande est essentiellement amoureuse. Se battre pour boire,

se battre pour aimer, est une des règles populaires de la grosse

philosophie épicurienne. On la chante sur tous les tons pendant ces

lents retours à travers les brouillards du soir. La marche dure

plusieurs heures. Les hommes ont des gourdes pleines d'usquebangh dans

leurs poches, et arrivée à quelque terrain boisé, au milieu d'une

clairière, la bande fait halte, s'assied et recommence la fête au clair

de lune. Alors ce sont des histoires racontées par des vieilles en

capuchon bleu, des légendes tristes avec une pointe de gaieté folle, des

contes merveilleux et fantastiques tirés d'un répertoire riche comme pas

un en traditions poétiques et fabuleuses. On fait apparaître la

_Baushee_, la petite vieille qui annonce une mort prochaine en tapant

aux fenêtres; on décrit les bienfaits, les caprices, des «bonnes gens,»

les fées; puis les hauts faits des Chevaliers de la Branche-Rouge, des

Peep o Day Boys (gars du Point du Jour), les épisodes de la grande

Rébellion, etc. L'enthousiasme déborde en hyperboles enfantines, en

danses épileptiques. La vivacité celtique paraît dans tous les gestes,

dans toutes les phrases. On rit et l'on pleure en même temps.

Il suffit d'un calembour pour faire oublier O'Connell, Emmet, le _Home

Rule_ et le Pape! Il suffit d'une petite sentence sentimentale pour

produire un choeur de _Ocho!_ douloureux, des lamentations sur l'Irlande

martyrisée et la maladie des pommes de terre. Et de temps en temps un

grand garçon se lève, et avec des gestes furieux entonne un chant

séditieux, le _Wearing of the Green_ (en portant le vert), le _Sham van

Voch_ (la Vieille femme). Ce sont des airs tristes et charmants, naïfs

et sauvages, des airs comme en a trouvés le poète Moore, et dont

beaucoup ont fait le tour du monde. Et les paroles qui courent de bouche

en bouche, les jours d'émeute, comme une _Marseillaise_ de douleurs

farouches, sont aussi simples que fortes; elles sentent la mer et la

montagne. On chante cela sans peur du _Mounted comtabulary_. La police

ne les attaquerait jamais dans le haut des marais où les paysans sont

les maîtres. Il faudrait d'ailleurs très-peu pour convertir ces retours

de foire pastoraux en boucheries terribles: un protestant portant

l'orange à sa boutonnière, un constable, un receveur de contribution.

Tout en chantant les Français en mer, l'Irlande sera libre du centre à

la mer,» les Boys de Wicklow mettraient en morceaux l'intrus avec

l'inconsciente férocité d'une bête qui tue pour manger.

L'Illustration, No. 1590, 16 Août 1873 · 第 14 / 31 题