La Grenouillère

Paris n'est pas encore port de mer, mais les Parisiens ont leur plage

qui remplace Trouville et Dieppe pour les gens occupés que leurs travaux

retiennent à Paris, et qui ne peuvent même pas s'absenter du samedi au

lundi, en profitant des facilités et des prix réduits accordés aux

voyageurs par les grandes compagnies de chemin de fer.

Cette _watering place_, pour nous servir d'une expression à la mode,

cette station d'été à l'usage des paresseux ou des gens pressés n'est

autre que la Grenouillère, située dans l'île de Croissy. On s'y rend en

une heure à peine par le chemin de fer de l'Ouest (rive droite), et rien

n'est plus curieux que l'aspect de la gare Saint-Lazare un dimanche

d'été.

Sur les vastes marches du perron monumental s'agite une foule joyeuse et

bruyante autant que bariolée. Les femmes sont en toilettes claires,

retroussées par derrière, en bas de soie de couleur, coquets souliers à

bouffettes, et s'appuient sur de hautes ombrelles-cannes à la Louis XVI.

Elles sont coiffées de petits chapeaux coquets ornés de voiles de gaze

blanche, bleue, grise, qui siéent à merveille au teint, et leur donnent

l'aspect des miss anglaises affectionnées par le pinceau de Lawrence.

Les _gentlemen_ qui les accompagnent portent la cape de _Christy_, au

rebord supérieur de laquelle est fixé un monocle. Ils sont pour la

plupart en vestons courts, velours ou étoffe mélangée, tenue du matin,

stick ou parasol à la main.

Tout cela étagé sur les marches cause, rit, se pressure, s'attend, se

hèle, se dispute, se raccommode, guette les arrivants et les arrivantes,

et au coup de cloche traditionnel s'empile dans les wagons, d'où l'on ne

descendra qu'à la station de Reuil.

Ici plusieurs moyens de locomotion se présentent pour gagner cette

bienheureuse Grenouillère, paradis rêvé de tant d'Èves parisiennes et où

abondent les Adams en costume biblique, à cette différence près que la

feuille de vigne traditionnelle est remplacée par un caban de couleur.

Les intrépides vont à pied, à travers les prés, tout le long, le long de

la rivière. D'autres préfèrent le chemin de fer américain, qui les

conduit jusqu'à Bougival; après quoi, on passe le bac. Les plus avisés

s'embarquent à bord d'un des deux petits vapeurs miniatures qui font le

service de l'île de Croissy à la gare. Ce dernier moyen de transport est

de beaucoup le plus agréable et le plus goûté.

Nous voici arrivés. Quel bruit et quelle foule! Le petit bassin où l'on

barbote et où les inexpérimentés prennent leur leçon de natation,

seulement pas de vessies ou de ceintures de caoutchouc, est plein à ne

pouvoir y bouger. Les grandes nageuses, elles, se jettent courageusement

du haut de la galerie et piquent des têtes ou des plats-dos aux

applaudissements des spectateurs restés sur la rive. Puis elles fendent

l'onde d'une coupe hardie ou font la planche en se laissant balancer

mollement par les remous du petit vapeur qui dérape, après avoir déposé

sa collection de passagers.

Dans le café qui est situé à bord d'un ponton flottant, pas une table

n'est libre. On consomme partout la bière, les sodas et l'absinthe; la

déesse verte aux reflets d'opale n'est pas négligée non plus quand

sonnent cinq heures. Ici règne un pêle-mêle des plus étranges et des

plus pittoresques. Les baigneurs et les baigneuses, en costume de

natation, sont assis côte à côte avec des gens revêtus de redingotes ou

des femmes habillées de mousseline ou de soie. Ils viennent encore tout

dégouttants d'eau prendre place aux mêmes tables pour y savourer le

mêlé-cassis et le bitter-curaçao, parfois même pour y jouer aux cartes

et faire un bésigue chinois en trois mille, à deux centimes le point.

Sur les bancs qui bordent la berge sont assis les gens sérieux ou celles

d'entre ces grandes petites dames que leur royauté attache au rivage.

C'est là qu'on voyait jadis si fréquemment la belle brune Anna Deslion,

au profil de camée, qui s'en va mourant de la poitrine à Pau ou quelque

part dans le Midi. L'infortunée Espagnole Pepita Sanchez, dont tous les

journaux racontaient dernièrement la fin tragique, était aussi une des

visiteuses assidues de la Grenouillère, où elle venait de sa propriété

située à Croissy, sur la rive opposée, du côté de Chatou. Il faudrait,

si l'on voulait être minutieux, citer toutes les demi-mondaines qui ont

honoré de leurs pas, éclairé de leurs yeux ce séjour enchanteur; mais

cette nomenclature nous mènerait trop loin. Regardons plutôt un tout

autre élément de public qui ne dédaigne pas de venir jeter un petit coup

d'oeil sur ces fêtes dominicales et sur les ébats de cette jeunesse

bruyante et tapageuse.

Je veux parler des châtelains et des châtelaines des environs. Les

propriétés princières foisonnent aux environs. Beauregard, jadis à lady

Howard; Louveciennes; Marly; les châteaux des Staub, des Cahen d'Anvers;

les villas somptueuses des Ségalas, des Bournet-Aubertot, des Solas, des

Odilon Barrot et cent autres, font de ce coin de vallée un des séjours

privilégiés des environs de Paris. La finance, la haute banque, la

politique, tout s'est donné rendez-vous en ces lieux charmants. Edmond

About y est le voisin d'Edmond Tarbé des Sablons, le jeune et

intelligent directeur du _Gaulois_; le spirituel Dardenne de la

Grangerie n'y manquait pas un bain; et jusqu'aux petits chalets

miniatures qui sont dans l'île même et qui paraissent autant de

maisonnettes sorties d'une boîte à jouets sont habités par des

notoriétés de la plume, de l'esprit ou du talent.

Si nous nous enfonçons dans l'île elle-même, sous les majestueux

ombrages qui la couvrent, nous trouvons des points de vue exquis, des

échappées charmantes; c'est plus vaste que les Tuileries, et dans la

semaine, quand il n'y a personne, rien n'est comparable aux frais

attraits de cette délicieuse solitude. L'isolement de l'île de Croissy

lui a précisément valu plusieurs fois le dangereux honneur d'être

choisie comme un terrain où l'on pouvait tranquillement, et à l'abri des

gendarmes, vider les affaires d'honneur. Elle a été le théâtre de

nombreux duels, dont les plus connus sont ceux de Carie de P... avec M.

Arthur M.... d'une part, et de, M. O.... et le marquis de M.... de

l'autre.

Mais tandis que nous causons, le soir est venu. Peu à peu les hôtes

joyeux de la Grenouillère l'ont abandonnée pour des parages plus semés

de restaurants. Les châtelains des environs sont rentrés _at home_, où

les attendent des repas somptueux servis sur des tables couvertes de

fleurs naturelles cachées sous des nappes couleur de la neige et

encombrées de cristaux et de l'argenterie qui étincellent.

Plus modestes, les canotiers et leurs dames se sont abattus en volées

affamées chez tous les traiteurs du voisinage. Là, sous la tonnelle où

grimpent les pois de senteur odorants et les capucines à la robe de

velours orange, on déguste les matelotes, les gibelottes chantées par

Murger, et dans lesquelles, par une vertu particulière, les lapins ont

trois têtes. On boit du petit ginglet dans des cruches de terre brune

vernissée et au goulot desquelles le petit vin au goût framboise vient

écumer en mousse légère. Parfois quelque richard demande du champagne,

on lui sert sur ce prétexte du coco épileptique fait avec du sucre

candi; mais qu'importe, le bouchon part avec bruit, on crie, on s'amuse,

et tandis que là-bas, sous les grands ombrages de l'île de Croissy

déserte, les tourterelles nichées roucoulent plaintivement, le choeur

des Parisiens, regagnant le chemin de fer, fait retentir les échos des

accents joyeux de la ballade de la _Mère Angot._

Léon Villiers.

Notes sur l'Irlande.

L'Illustration, No. 1590, 16 Août 1873 · 第 13 / 31 题