--Penses-tu, demanda-t-il, que le temps se mette au beau?
L'ingénieur leva le nez en l'air et examina le ciel attentivement, puis,
secouant la tête.
--Hum! répondit-il: cela ne me paraît être qu'un entr'acte, il n'y
aurait rien d'étonnant à ce que la tempête recommençât bientôt sur de
nouveaux frais.
Gontran eut un geste plein d'énergie.
--Quoi qu'il arrive, déclara-t-il, je te préviens que si je mets le pied
sur cette île, je n'en partirai que pour me lancer à la recherche de
Séléna.
Fricoulet, à ce nom, demeura pensif.
--Eh! eh! murmura-t-il comme se parlant à lui-même, cela ne serait pas
impossible.
Gontran tressaillit et, saisi d'un pressentiment, prit les mains de son
ami.
--Tu penses à Séléna, n'est-ce pas? dit-il.
--C'est vrai, répliqua l'ingénieur.
--À quoi faisais-tu allusion en disant que cela n'était pas impossible?
--Mais à rien, je te le jure,... fit l'autre avec embarras.
Et il ajouta:
--Une idée à moi,... mais qu'il est inutile que je te communique;
pourquoi te donner un faux espoir?
--Oh! je t'en supplie, insista M. de Flammermont, réponds-moi,...
dis-moi quelle est cette idée.
Fricoulet parut fort ennuyé, hésita un moment, puis enfin:
--L'île neigeuse se trouve distante du point où a eu lieu la bataille de
huit cents kilomètres; or, c'est précisément la distance à laquelle, tu
t'en souviens, j'avais calculé que la tempête pourrait emporter
l'aéronef.
Gontran demeura, quelques secondes, muet, immobile, tant son
saisissement était grand.
Tout à coup il s'élança sur l'ingénieur, le serra dans ses bras, criant:
[Illustration]
--Alcide!... Alcide!... tu es le meilleur des amis.
--Mais tu m'étouffes! exclama l'ingénieur en se dégageant de cette
amicale étreinte.
Et il ajouta:
--Tu vois, j'ai eu tort de te dire cela,... tu t'emballes sur un espoir
problématique et... si je me suis trompé...
Le visage de Gontran devint tragique.
--Si tu t'es trompé, gronda-t-il, je me tuerai.
En ce moment, une secousse assez forte leur faisant perdre l'équilibre,
les jeta assez rudement l'un contre l'autre, puis toute oscillation
cessa; la base de la tour venait de toucher le fond.
Aotahâ mit son doigt sur l'épaule de Fricoulet pour attirer son
attention du côté de la terre.
À un demi-kilomètre, émergeant à peine de la nappe boueuse des eaux, une
côte basse et ravagée apparaissait, sur laquelle les vagues moutonneuses
venaient se briser avec une écume jaunâtre.
Fricoulet jeta un cri et saisissant le bras de Gontran.
--Regarde! fit-il d'une voix étranglée, regarde!...