--Ah çà! grommela l'ingénieur, ai-je donc la berlue?... cependant je
crois bien ne pas me tromper.
--Moi aussi, balbutia le jeune comte, la poitrine oppressée par un
pressentiment, dis-moi... dis-moi,... tu vois bien que tu me fais
languir...
Sa main sur les yeux en guise d'abat-jour, Fricoulet regardait toujours.
--Parbleu! exclama-t-il, je mettrai la main au feu que c'est la fameuse
ceinture de sir Jonathan que j'aperçois là-bas, flottant dans les airs.
Il n'avait pas achevé ces mots qu'un cri de Mickhaïl Ossipoff le fit se
retourner.
Gontran n'était plus là, mais l'ingénieur aperçut le vieillard qui,
penché sur l'abîme, regardait d'un air fou, au-dessous de lui.
--Gontran!... Gontran!... balbutia Fricoulet épouvanté.
Mais le jeune homme n'était déjà plus qu'un point dans l'espace;
quelques secondes encore, il atteignait la surface liquide dans laquelle
il disparaissait en rejetant tout alentour des gerbes d'écume.
Puis il reparut bientôt, nageant de toutes ses forces vers la terre.
Ossipoff tourna ses regards sur Fricoulet.
--Le malheureux! murmura-t-il enjoignant les mains, que fait-il?
--Il fait tout simplement ce que nous allons faire,... il gagne le
plancher des vaches qui, sans doute, lui offre plus de sécurité que
cette ville sur laquelle nous naviguons depuis quarante-huit heures.
Ce disant, il enjamba la balustrade et se prépara à piquer, lui aussi,
une tête.
[Illustration]
Le vieillard hésitait.
--Voyez, fit l'ingénieur, en lui montrant de longues escouades ailées
qui zébraient l'espace, ces bons Martiens nous donnent l'exemple...
--Mais, je ne sais pas nager, répliqua Ossipoff.
Fricoulet haussa les épaules.
--Petit détail, fit-il; donnez-moi la main et jetez-vous hardiment.
Le vieillard eut un moment de recul.
--Mort ou vivant, je jure de vous mener à terre.
Cette déclaration parut impressionner vivement le vieux savant.
L'ingénieur s'en aperçut et ajouta, gouailleur:
--Nécessairement, je ferai tout mon possible pour vous ramener plutôt
vivant que mort.
--Vous êtes bien aimable, grommela Ossipoff d'un ton grincheux.
--Ce n'est pas rien que pour vous ce que j'en fais, ricana l'autre,
c'est aussi pour votre fille à qui cela causerait une peine trop grande.
Le vieillard hocha la tête avec un geste douloureux.
--Hélas! ma pauvre Séléna,... murmura-t-il.
Fricoulet étendit la main vers la terre.
--Mais, votre Séléna! s'écria-t-il, elle est là.
Ossipoff lui saisit la main.
--Là!... là!... fit-il d'une voix étranglée,... vous l'avez vue!
--Elle!... non!... mais je parierais ma tête que j'ai aperçu la ceinture
étoilée de sir Jonathan,... or, si l'Américain s'est sauvé, c'est que
votre fille est vivante,... autrement, je crois le connaître assez pour
affirmer qu'il serait mort avec elle...
La physionomie d'Ossipoff s'était soudain transfigurée.
--Allons! dit-il simplement.
[Illustration]
Fricoulet le saisit fortement par le bras et tous deux s'élancèrent.
M. de Flammermont, cependant, nageait avec vigueur; à peine si son corps
était immergé et, à proprement parler, il glissait sur la surface des
eaux avec une rapidité inconcevable.
Tout autour de lui, emportés par un courant que créait un vent assez
rude soufflant du nord, passaient des débris de toutes sortes, plantes
détachées, arbres brisés, cadavres de Martiens, et jusqu'à des glaçons
énormes arrachés sans doute aux banquises polaires.
[Illustration]
Vingt fois, le nageur avait failli être écrasé par ces masses roulantes
et tournoyantes desquelles il ne se garait qu'à grand'peine car elles
arrivaient sur lui avec une force et une vitesse prodigieuses.
Enfin, il poussa un cri de triomphe et de joie; ses pieds venaient de
rencontrer le sol et, à cent mètres à peine, sur le rivage, Farenheit et
Séléna se tenaient debout, immobiles et angoissés, sondant l'immensité
liquide qui les entourait, se demandant si là, sous leurs yeux,
n'allaient point passer les cadavres de leurs amis.
--Séléna!... Séléna!... appela Gontran d'une voix que l'émotion et le
bonheur étouffaient.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... fit la jeune fille; mais c'est la voix de M.
de Flammermont!
--_By God!_ grommela l'Américain, je crois que vous avez raison.
Et tous deux sans même songer à ce qu'ils faisaient, s'aventurèrent dans
la direction d'où leur avaient paru venir les appels du jeune comte.
Tout à coup, sans transition, le soleil s'éteignit à l'horizon,
embrasant la plaine liquide de ses derniers feux et l'obscurité se fit,
enveloppant l'espace et le paysage entier de ses voiles d'ombre que
piquaient les étoiles ainsi qu'une multitude de clous d'or.
Les flots semblèrent alors plus noirs encore, avec une petite étincelle
allumée à la crête de chaque vague par les reflets des astres.
--Mon Dieu! s'écria Séléna en se cramponnant au bras de Farenheit, je
n'entends plus rien...
--N'entendre rien est un détail, répliqua l'Américain; le plus terrible,
c'est que nous ne voyons rien et que M. de Flammermont pourrait passer à
côté de nous, sans que nous nous en doutions.
Tous les deux, s'étaient arrêtés, ayant déjà de l'eau jusqu'à
mi-jambes...
--Nous devrions retourner, fit sir Jonathan, nous risquons, dans cette
obscurité, de ne plus rejoindre la terre hospitalière sur laquelle nous
nous sommes réfugiés; sans compter que nous n'avons aucune chance de
retrouver nos amis.
--Non, non, répondit la jeune fille énergiquement, avançons,
avançons,... je vous jure que c'est bien la voix de M. de Flammermont
dont l'écho m'est venu aux oreilles tout à l'heure.
Et elle ajouta d'une voix profonde:
--Le coeur ne trompe pas, voyez-vous, sir Jonathan.
L'Américain poussa un petit grognement.
--Le coeur, peut-être pas, répliqua-t-il,... mais l'oreille,... enfin...
[Illustration]
Sur ce mot, il assujettit à son bras la main de la jeune fille et reprit
la marche en avant.
Soudain, à l'orient, Phobos apparut, éclairant d'une lueur douce, comme
celle d'une lampe, la plaine liquide, immense et bouleversée.
--Là!..., là!... s'écria Séléna en désignant à l'Américain un glaçon qui
passait à vingt mètres d'eux.
À peine Farenheit eut-il dirigé ses regards de ce côté qu'il gronda un
_By God!_ énergique et que, abandonnant sa compagne, il se précipita du
côté indiqué par la jeune fille.
En quelques bonds il eut atteint le glaçon qui s'en allait à la dérive
et revint rapidement, tenant entre ses bras le corps de M. de
Flammermont, raide et inanimé.
--Mort! gémit Séléna.
--Non, rassurez-vous, miss,... le coeur bat encore, donc tout espoir
n'est pas perdu, mais gagnons la côte en toute hâte.
Et, suivi de la jeune fille, sir Jonathan revint vers l'île en faisant
de gigantesques enjambées.
Comme il déposait son fardeau sur le rivage, le fardeau fit un
mouvement, puis poussa un gémissement et enfin, se redressant sur un
coude, balbutia d'une voix éteinte ces mots:
--Où suis-je?
--Ciel!... il vit! Et il parle!... oh! Dieu soit loué!
En entendant la voix de Séléna, le jeune homme se redressa tout à fait
et apercevant la jeune fille, lui tendit les bras en s'écriant:
[Illustration]
--Ah! Dieu est bon!... puisqu'il permet que je vous revoie avant de
mourir!...
--Mourir!... exclama joyeusement une ombre qui émergeait de l'eau en ce
moment, qui parle de mourir?
C'était Fricoulet qui arrivait juste à temps pour entendre l'exclamation
désespérée de son ami.
Il était suivi du digne M. Ossipoff qui, tantôt barbotant tant bien que
mal, tantôt traîné à la remorque par l'ingénieur, avait réussi à
aborder.
Le vieillard se précipita vers Séléna et la tint longtemps serrée sur sa
poitrine.
Puis, se tournant vers l'Américain qui assistait impassible à cette
tendre effusion, il lui secoua les mains avec énergie:
--Sir Jonathan, dit-il d'une voix vibrante, entre nous c'est à la vie, à
la mort...
--Pas tant de protestations, monsieur Ossipoff, répliqua Farenheit; mais
si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance,... vous pourrez vous
acquitter en me rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.
Le vieillard grommela mais ne répondit rien.
Gontran auquel Fricoulet venait de faire avaler une gorgée de cordial
qu'il portait toujours sur lui, se pencha vers Farenheit.
--Sir Jonathan, lui dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la vie à ma
fiancée et vous venez de me sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai
d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que
la mienne.
L'ingénieur qui avait entendu, dit alors sur le même ton:
--Ami Gontran, tu me parais t'engager à la légère.
--Et pourquoi cela?
--Parce que les événements pourraient bien ne pas te permettre de tenir
ta promesse.
--Du moins, je ferai tout ce qui dépendra de moi,... mais pourquoi ce
pronostic sinistre?
Comme pour répondre à cette question, un fracas épouvantable, venant du
nord, retentit soudain, emplissant l'espace; puis, les nuées se
déchirèrent, le ciel lui-même sembla s'ouvrir et une lueur intense,
terrifiante, incendia l'horizon, jetant sur la nappe d'eau comme des
reflets de sang.
--Qu'est-ce que cela? s'écria Farenheit épouvanté.
--C'est le rideau qui se lève sur le dernier acte du drame, répliqua
plaisamment Fricoulet.
Un hurlement sauvage éclata soudain; c'était le vent qui se déchaînait
de nouveau, gonflant, sous son souffle formidable, les eaux qui se
soulevaient en montagnes gigantesques pour se creuser en d'insondables
abîmes.
--À plat ventre!... vite, tous à plat ventre! cria l'ingénieur qui se
jeta aussitôt la face contre terre, pour donner l'exemple à ses
compagnons.
Ceux-ci l'imitèrent, comprenant que dans cette posture ils donnaient
moins de prise à l'ouragan dont l'aile gigantesque les effleurait sans
les pouvoir arracher du sol où ils se trouvaient, pour ainsi dire,
incrustés.
Tout de suite, Séléna avait saisi la main de Gontran.
[Illustration]
Celui-ci enlaça fortement de son bras la taille de la jeune fille et lui
murmura à l'oreille:
--Oh! ma chère âme, si nous devons mourir, qu'au moins la mort ne nous
sépare pas.
--Gontran! balbutia-t-elle, heureuse malgré la mort qui les menaçait,
Gontran, ma dernière pensée sera pour mon père et pour vous.
Il lui pressa la main dans une étreinte passionnée; puis, tous deux se
turent, affolés presque par le rugissement de la tempête et le hurlement
des flots.
Tout à coup, à un kilomètre de l'île, emportée par l'ouragan, semblable
à l'ombre d'un fantôme titanesque, noyée dans l'obscurité sinistre de la
nuit, passa la ville martienne avec une rapidité vertigineuse.
Pour la seconde fois, un éclair déchira le ciel et, à sa clarté livide,
les Terriens purent apercevoir les tours, les tourelles et les
clochetons qui dansaient sur les vagues, semblables à des bouchons, se
heurtant, entrecroisant leurs faîtes élevés comme une escadre immense
dont les mâts se fussent enchevêtrés sous le souffle de la tempête.
Puis, tout redevint sombre, et la fantastique apparition se fondit,
disparut comme par enchantement dans des brouillards sinistres.
Maintenant l'ouragan semblait avoir atteint toute son intensité: une
nuée immense, d'un noir d'encre, couvrait le ciel, d'un bout à l'autre
de l'horizon, étendant, sur les horreurs du cataclysme, comme un drap
funéraire.
Et, dans cette obscurité épouvantable, on entendait les vents déchaînés
lutter contre les vagues qui venaient avec rage se briser sur la côte,
couvrant d'écume les Terriens à demi évanouis.
[Illustration]
Soudain, ils furent tirés de leur torpeur par un épouvantable choc: il
semblait que l'île entière eut tressailli, ébranlée jusque dans ses
fondations les plus profondes.
Puis, un second choc eut lieu, plus violent, plus terrible, et le sol
oscilla; malgré eux, les Terriens se redressèrent, persuadés qu'un
tremblement souterrain allait les engloutir dans quelque crevasse et
l'épouvante de la mort les saisit.
Gontran, relevé sur un genou, tenait appuyée contre sa poitrine la tête
de Séléna évanouie; Farenheit, cramponné à Fricoulet, grondait des _By
God!_ non interrompus, enragé de trépasser sans avoir pu rendre des
comptes à ses actionnaires; Mickhaïl Ossipoff, bien que sa cervelle fut
un peu dérangée, cherchait néanmoins à comprendre la cause de ce
déchaînement d'éléments.
[Illustration]
Quant à Fricoulet, aux yeux duquel la vie n'avait jamais eu qu'une
valeur relative, il ne regrettait qu'une chose: c'était qu'il fît noir;
depuis un cauchemar horrible qu'il avait eu dans sa première enfance, il
avait conservé l'habitude de dormir avec une veilleuse et il lui
répugnait de s'endormir de l'éternel sommeil, sans y voir clair.
--Bast! pensa-t-il, quand on ne peut faire autrement, il faut bien
prendre le temps tel qu'il est.
Cette philosophique réflexion achevait à peine de se formuler dans
l'esprit de l'ingénieur qu'un troisième choc se fit sentir, plus
puissant encore que les deux premiers, arrachant à ses assises
séculaires l'île Neigeuse qui, semblable à un radeau immense, se trouva
emportée au milieu de la tourmente vers le Pôle Austral.
[Illustration]