--Inconnu!... le monde de Mars... Allons donc, je croyais au contraire,
que Mars était la plus connue des planètes.
--La plus connue, je ne dis pas le contraire, télescopiquement parlant,
mais de là à la connaître suffisamment pour s'y promener la canne à la
main, sans guide Joanne ou autre, halte-là!
--Tu parles pour toi, sans doute, grommela le jeune comte, mais je suis
bien certain que M. Ossipoff... à quoi servirait d'être astronome s'il
n'en savait pas plus que moi?
Et, prenant le vieillard par le bras:
--Fricoulet prétend, dit-il, qu'un cataclysme se prépare et qu'Aotahâ
refusera de nous servir de guide.
Une angoisse profonde se peignit sur le visage d'Ossipoff.
--Cela ne nous empêchera pas de nous mettre à la recherche de Séléna?
n'est-ce pas? continua le jeune homme.
--Sans guide! s'écria involontairement le vieux savant.
--N'avez-vous pas la carte de Schiaparelli?
Ossipoff secoua la tête.
--Ne vous rappelez-vous donc plus ce que je vous ai dit tout
récemment... Mars est la plus traîtresse de toutes les planètes: nous
lancer sans guide à la recherche de ces malheureux, ce serait courir à
une mort presque certaine et ce, sans aucune chance de succès.
--Perdue! alors, gémit Gontran, elle est perdue!
--Mais non, fit l'ingénieur, on te la retrouvera, ta Séléna; mais
laisse-nous le temps de la réflexion, que diable! et puis, les savants
qui délibèrent là-dedans vont peut-être déclarer que leur terreur était
vaine et leurs pronostics absolument faux.
Au mot de «savants» Mickhaïl Ossipoff avait dressé l'oreille.
--Dites donc, fit-il en tirant Fricoulet par la manche, n'y aurait-il
pas moyen d'assister à cette délibération?
En ce moment on était arrivé, en dépit de la foule qui se pressait
compacte sur la place, au pied du monument qui semblait être le but des
efforts d'Aotahâ.
L'ingénieur communiqua au Martien la demande du vieillard.
[Illustration]
Sans répondre, Aotahâ saisit Fricoulet par les cheveux qu'il avait fort
longs et, ainsi chargé, s'éleva verticalement, d'un coup d'ailes,
jusqu'au sommet de l'édifice qu'entourait une sorte de plate-forme
circulaire sur laquelle il déposa l'ingénieur tout ébahi. Il fit de même
pour Gontran et Ossipoff; et, en moins de cinq minutes, les trois
Terriens se trouvèrent réunis dans une salle où une trentaine de
Martiens, les yeux rivés à des instruments d'optique, sondaient
l'espace.
Tout à coup, à l'horizon, un point noir parut, qui grossit rapidement et
prit bientôt la forme d'un être ailé qui vint s'abattre au milieu d'eux.
--L'atmosphère tout entière de Mars est ébranlée, déclara-t-il; les
condensations atmosphériques causées par la bataille dans les plaines
Lybiennes produisent partout des perturbations considérables.
Comme il achevait ces mots, un Martien apparut venant d'une autre
direction.
--Les glaces du pôle austral fondent et se dispersent, déclara ce
nouveau messager...
Un troisième surgit alors qui dit:
--Un tourbillon violent s'est formé au-dessus de l'Océan du Sud, produit
par le double phénomène d'aspiration et de refoulement de l'air, des
régions froides aux régions chaudes.
Il achevait à peine qu'un quatrième messager entra à tire d'aile et,
d'une voix plus vibrante encore que les premiers, prononça ces mots qui,
traduits par Aotahâ, firent tressaillir douloureusement Gontran.
--Les eaux de l'Océan s'agitent et, sous les efforts combinés de la
marée produite par l'attraction des deux satellites, du Soleil et du
cyclone, elles commencent à envahir le continent.
Fricoulet se frotta les mains, d'un air de vive satisfaction.
--Allons, allons! murmura-t-il, cela se corse.
Mais un gémissement poussé à ses côtés, attira son attention sur M. de
Flammermont.
--Eh! morbleu! dit-il en lui frappant amicalement sur l'épaule, que te
prend-il donc?... tu parais tout déconfit.
D'une voix désolée, le jeune comte murmura:
--Séléna!... fallait-il donc la retrouver pour la perdre de nouveau?
--C'est l'histoire du bonheur... on le touche du bout du doigt,... on
croit le saisir... et puis, crac... il vous fuit.
Il ajouta entre ses dents:
--Avec cette différence, cependant, que Séléna ne représente pas le
bonheur.
En ce moment, il jeta un regard au dehors: comme un vol de corbeaux
immenses, les nuées noires s'étaient abattues sur le sol, enveloppant,
dans une obscurité pour ainsi dire complète et terrifiante, la ville
entière.
--C'est singulier, murmura Ossipoff, comme je suis énervé.
--Au milieu de cette atmosphère saturée d'électricité, cela n'a rien de
surprenant, répliqua Fricoulet.
--Un bon orage nous soulagerait, poursuivit le vieillard.
--Malheureusement, un orage ici est impossible, ces milliers de
paratonnerres dont les habitations sont surmontées, neutralisent
l'électricité de ces brumes et noient le fluide dans le sol humide.
La pluie commençait à tomber en larges gouttes, puis, bientôt, se
transforma en une véritable cataracte déversant sur la ville, avec un
crépitement sonore, des torrents d'eau.
--Alors, demanda Fricoulet à son guide, nous ne pouvons songer à partir
d'ici?
--Il faut attendre.
--Attendre quoi?
Le Martien étendit son aile vers l'Occident.
Un grondement sourd et indistinct arrivait des profondeurs de l'horizon,
porté sur l'aile d'une brise formidable: c'était comme la voix de la
mer, au loin, lorsque la tempête la soulève et la jette contre les
falaises.
Le buste penché en avant, l'oeil inquiet, l'oreille tendue, les Terriens
écoutaient.
--Qu'est-ce que cela! balbutia Gontran.
[Illustration]
--La mer... la mer qui a rompu ses digues,... qui a envahi les
continents et qui accourt jusqu'ici.
Les Terriens tressautèrent.
--Mais, c'est une inondation! s'écrièrent-ils ensemble.
Le Martien inclina affirmativement la tête.
--Et on attend ainsi, tranquillement, sans rien faire pour arrêter les
eaux! balbutia M. de Flammermont.
L'émotion d'Ossipoff n'avait duré que peu d'instants; presque aussitôt
il avait recouvré toute sa sérénité et Fricoulet l'entendit murmurer,
d'un air satisfait:
--Par ma foi, j'ai plus de chance que je n'avais le droit d'en désirer;
je m'en vais donc avoir la clé des mystérieuses transformations dont les
astronomes terrestres demeurent confondus: une mer mise à sec, un
continent transformé en océan... ce n'est, certes, pas un spectacle
ordinaire.
Et, saisissant les mains de Gontran:
--Hein! lui dit-il d'une voix vibrante, nous allons surprendre les
secrets du Caméléon.
--Eh! laissez-moi avec votre Caméléon, s'écria le jeune homme,... vous
n'avez donc pas de coeur,... vous ne pensez donc pas à Séléna?
--Pas de coeur! moi! exclama le savant,... ne pas penser à ma fille!
êtes-vous fou?
--C'est qu'en vérité l'inondation paraît vous préoccuper beaucoup plus
que le sort de votre enfant.
--Eh! Séléna se retrouvera, j'en ai la persuasion; tandis que l'occasion
d'étudier les perturbations martiennes et leurs causes ne se retrouvera
pas, elle.
Sur ces mots, ne pouvant résister à l'ardente curiosité qui le dévorait,
il sortit sur la plate-forme qui couronnait l'édifice.
[Illustration]
Le grondement qui avait attiré son attention quelques instants
auparavant, avait augmenté d'intensité et remplissait maintenant
l'espace tout entier; sans les voir, on devinait là-bas, tout là-bas,
derrière l'horizon, chevauchant comme un immense troupeau de buffles en
furie, les vagues immenses, formidables, terrifiantes, qui s'avançaient,
détruisant tout sur leur passage.
Tout à coup, l'épais écran de nuée qui masquait le paysage se déchira
et, à travers les torrents d'eau qui zébraient la plaine éthérée, le
vieillard aperçut au loin, indistincte encore, mais grandissant
rapidement, une ligne blanchâtre qui rayait l'horizon dans toute sa
largeur.
[Illustration]
Bientôt cette ligne grossit, grossit, prit une forme, et les vagues
écumeuses apparurent, courant avec la rapidité de la foudre, bondissant
sous la rude lanière du vent.
--La mer!... la mer!... cria-t-il, en étendant les bras dans un geste
d'admiration terrifiée.
Et, cramponné à la plate-forme, risquant à tout instant d'être arraché
et emporté par le souffle furieux du cyclone, il attendit le terrible
élément.
Au dedans, les Martiens discutaient entre eux, calmes, impassibles; on
eut dit que le fléau épouvantable n'allait pas s'abattre sur eux, et,
cependant, le hurlement des vagues était terrifiant, et sous le souffle
puissant de la tempête, le monument vibrait de la base au faîte.
[Illustration]
--Nous sommes depuis longtemps accoutumés à ces cataclysmes, répondit
Aotahâ à Fricoulet qui l'interrogeait; il n'est pas rare de voir un de
nos continents être soudainement et en totalité envahi par les eaux;
aussi toutes nos précautions sont-elles prises pour éviter des
complications par trop fâcheuses... Comme vous avez pu vous en rendre
compte, toutes nos habitations reposent sur des caissons étanches qui
leur permettent de flotter à la surface, lorsque survient une
inondation.
--Je comprends, je comprends, répliqua l'ingénieur. Et ces phénomènes se
produisent sans doute d'une manière régulière?
--Non pas; ces sortes de marées gigantesques--car, à proprement parler,
ces inondations ne sont pas autre chose--ces marées ne se produisent
qu'à la suite de circonstances exceptionnelles; il se trouve
qu'aujourd'hui la condensation de l'atmosphère causée par la brusque
décharge des nuages orageux coïncide avec l'attraction maxima du Soleil
et de nos satellites... voilà pourquoi il est probable que cette
fois-ci, les eaux...
Le Martien n'acheva pas sa phrase; les premières vagues venaient
d'atteindre la ville et ses paroles se perdirent dans le fracas
épouvantable des éléments en fureur.
Une violente secousse ébranla l'édifice qui oscilla sur sa base comme un
navire dont les flots viennent soudainement battre la coque; il sembla
un moment qu'il allait se coucher sur le côté, tant était forte la
poussée du vent; mais, se redressant, il reprit son aplomb pour pencher
de l'autre côté et revenir encore dans la position verticale.
Il semblait aux Terriens qu'ils fussent sur un navire en pleine mer,
juchés au sommet d'un mât; le vent leur hurlait aux oreilles et les
vagues envoyaient jusqu'à eux leurs embruns humides et leurs clameurs
sauvages.
Ossipoff avait tenté de demeurer à son poste d'observation; mais les
flots, comme irrités par le regard de ce pygmée qui semblait les défier,
s'élevaient jusqu'à lui en amoncellements titanesques, l'inondant
jusqu'aux os de leur écume glacée.
Il vint rejoindre ses compagnons.
--Quel spectacle sublime! s'exclama-t-il en joignant les mains dans un
geste admiratif.
--Sublime! sublime! grommela Fricoulet en faisant la grimace; il me
semble que le sublime va jusqu'à l'horreur.
--Ce n'en est que plus beau! riposta le vieillard.
--Pourvu que la tour puisse résister! murmura l'ingénieur.
Il n'avait pas achevé ces mots qu'au dehors, surmontant le hurlement de
la tempête et le fracas des vagues, des cris terribles, des cris
d'appel, d'épouvante, retentirent; en même temps, des détonations
étranges se firent entendre, suivies bientôt d'un craquement sinistre
qui ébranla la tour elle-même.
--Parbleu! fit l'ingénieur, ce que je craignais est arrivé.
--Que craignais-tu? demanda Gontran.
--Les saisines qui rattachent les habitations au sol et les font
ressembler à des navires à l'ancre, viennent de se rompre.
--Alors?
--Alors la ville s'en va à la dérive, répondit placidement Fricoulet.
[Illustration]
--Mais nous sommes perdus, s'écria le jeune comte.
L'ingénieur haussa les épaules.
--Pourquoi cela,... cette tour peut très bien faire l'office d'un
transatlantique et nous mener à bon port.
--À bon port!... où cela?
--Où il plaira à la tempête de nous pousser!...
Toute la nuit et toute la journée du lendemain, la situation resta la
même.
La ville tout entière était emportée par le cyclone vers le Sud-Est; à
la place où, deux jours auparavant, s'étendaient les régions cultivées
de la Lybie, un océan boueux étendait maintenant ses eaux tumultueuses,
à perte de vue.
Au dire de Fricoulet, une surface de quatre cent mille kilomètres
carrés--les dimensions de l'Europe tout entière--se trouvait submergée.
Aotahâ déclara que l'océan Newton devait se trouver à sec et que la mer
Flammarion avait certainement diminué de profondeur.
Pendant que Fricoulet se demandait comment se terminerait cette odyssée
étrange, pendant que Gontran songeait à Séléna, Mickhaïl Ossipoff
continuait ses études sur le monde inconnu à la surface duquel il
naviguait d'une si bizarre façon.
--Oui, pensait-il, c'est bien ainsi que le télescope me la montrait,
alors que je l'examinais de l'observatoire de Poulkowa; point
d'aspérités importantes,... sol usé par la rotation, à peine plus élevé
que le niveau moyen des eaux, et permettant ainsi à la plus légère cause
extérieure, de produire des dénivellations énormes, des inondations
considérables qui changent du tout au tout l'aspect de la planète...
Et se frottant les mains avec une vive satisfaction:
--Ah! messieurs mes confrères, murmura-t-il à mi-voix, combien d'entre
vous prendraient volontiers ma place...
Depuis trente-six heures que l'on flottait ainsi, on devait avoir
franchi une distance considérable mais que les Martiens eux-mêmes ne
pouvaient apprécier.
La direction suivie était-elle toujours la même? avait-on dévié de
plusieurs degrés ou même était-on revenu sur ses pas?
Autant de questions que se posait Fricoulet et auxquelles son ami Aotahâ
était impuissant à répondre.
De tous côtés à perte de vue, des vagues, encore des vagues, toujours
des vagues; sur leurs têtes un ciel gris de plomb rayé par la pluie et
dans lequel, semblables à une troupe de chevaux sauvages au galop,
couraient de gros nuages noirs.
--C'est à désespérer d'arriver jamais, murmura Fricoulet.
--D'arriver où cela? demanda Gontran.
--Là où nous devons nous arrêter, parbleu!
Cependant vers le soir, une accalmie parut se préparer; le vent
soufflant avec moins de violence, soulevait les flots avec moins de
fureur, la tour avait moins de tangage et le ciel, balayé tout à coup de
nuages qui l'obscurcissaient, permit aux derniers feux du soleil
couchant de venir se jouer à la surface liquide sur laquelle voguaient
nos amis.
Tout à coup, Gontran qui sondait l'horizon, jeta un cri.
--Terre! terre à l'avant!
Ses compagnons accoururent pour contrôler cette nouvelle.
[Illustration]
À dix kilomètres à peine, couchée sur les flots comme un grand cétacé,
une terre basse apparaissait; au loin, dans l'intérieur, se dressait,
couronné d'une légère vapeur, un pic aigu étincelant.
Se tournant vers Ossipoff, Fricoulet ricana.
--Dites donc! monsieur l'astronome qui prétendiez que la planète Mars
était ronde comme une boule de billard,... il me semble que vous ne
l'aviez pas bien examinée ou, tout au moins, que vous ne la connaissiez
pas dans tous ses coins et recoins...
--Pourquoi cela?
--Dame, parce qu'il me semble que voici une montagne, qui paraît être de
taille, et même cette montagne est couverte de glace.
[Illustration]
Le vieillard se frappa le front, comme si une idée subite lui eût
traversé l'esprit et, sans répondre à l'ingénieur, il tira sa carte, la
consulta et d'une voix vibrante s'écria:
--Voulez-vous que je vous dise où nous sommes?
--Cette question?
--Eh bien! nous sommes par le 33° de longitude et le 26° de latitude
australe.
--C'est-à-dire?
--Presque au centre de l'océan Kepler.
--À quoi voyez-vous cela? demanda Fricoulet incrédule.
--À cette île... qui n'est autre que l'île _Neigeuse_.
--Mais nous allons y aborder, dit Gontran; le vent semble nous pousser
vers elle.
Fricoulet fit entendre un petit soupir de satisfaction.
--Tant mieux,... cela me permettra de me dégourdir un peu les jambes--je
commençais à m'ankyloser.