L'ÎLE NEIGEUSE

[Illustration]

AOTAHÂ voletant, les Terriens bondissant, la petite troupe arriva, en

moins d'une heure, au but de sa course.

Sur le bord d'un océan que Mickhaïl Ossipoff déclara être le cul-de-sac

que forme, au centre même de la Lybie, l'extrémité de la mer du Sablier,

une ville étrange se dressait.

C'était un enchevêtrement gracieux de tours ne mesurant pas moins de

cent mètres de haut; des clochetons originalement découpés les

terminaient, surmontés eux-mêmes de pointes métalliques fort élevées

dont l'extrémité semblait se perdre dans les nuages.

Ce qui paraissait former le corps même de l'habitation, était percé de

nombreuses baies au travers desquelles circulait toute la population

ailée, comme fait un essaim d'abeilles bourdonnant autour de sa ruche.

[Illustration]

Une animation extraordinaire semblait régner par la ville que les

Terriens traversaient rapidement à la suite de leur guide; cette

animation était même si grande que c'est à peine si les voyageurs

excitaient la curiosité de ceux qu'ils rencontraient.

--La nouvelle de la victoire les met probablement sans dessus dessous,

murmura Gontran qui, en dépit de son inquiétude au sujet de Séléna,

n'avait pas, comme on dit, assez d'yeux pour regarder autour de lui.

--Sans doute, répliqua Fricoulet, va-t-on chanter un _Te Deum_ dans une

cathédrale quelconque.

Et plus on avançait, plus la foule que l'on rencontrait devenait

compacte, plus les bataillons ailés qui sillonnaient l'espace devenaient

épais.

--C'est bien cela... c'est bien cela, murmurait l'ingénieur tout en

marchant, je ne me suis pas trompé.

Et cette persuasion s'augmenta lorsque ses compagnons et lui

débouchèrent sur une vaste place à l'extrémité de laquelle s'élevait un

monument, de même forme que les habitations de la ville, mais d'un tiers

plus considérable.

--C'est leur Notre-Dame, sans doute, fit-il à Gontran.

La place fourmillait de monde et la façade des maisons, leurs

clochetons, leurs paratonnerres même étaient couverts de Martiens tenant

tous leur visage tourné vers le monument dont Aotahâ s'approchait

lentement.

--Dis donc, murmura l'ingénieur, il ne te semble pas, comme moi, que

tous ces gens-là n'ont pas la physionomie aussi ravie que le voudraient

les circonstances?

--Ils paraissent plutôt anxieux.

--On dirait qu'ils attendent quelqu'un ou quelque chose, dit à son tour

Ossipoff.

--Peut-être la proclamation officielle de la victoire, ajouta Fricoulet.

Il se pencha vers Aotahâ qui le précédait; celui-ci se retourna et

levant la main vers le ciel, répliqua brièvement, puis continua sa

marche.

[Illustration]

Seulement alors les Terriens remarquèrent l'aspect menaçant de

l'atmosphère; sous la calotte gris de plomb que les cieux arrondissaient

au-dessus de leur tête, des nuages noirs s'abaissaient rapidement vers

le sol, comme s'ils eussent voulu l'écraser, et l'atmosphère, chargée

d'électricité, était devenue étouffante.

Le visage de Fricoulet, assombri lui aussi, trahissait une certaine

anxiété.

[Illustration]

--Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Flammermont.

--Il va falloir retarder notre départ, je le crains...

Le jeune comte poussa une exclamation furieuse.

--Cela, non, par exemple! déclara-t-il... et pour quelle raison?

--Parce que la bataille à laquelle nous venons d'assister a ébranlé les

couches atmosphériques si profondément, qu'un cataclysme météorologique

est imminent.

--Que nous importe?

--Il nous importe que Aotahâ refuse de nous accompagner.

--Nous nous passerons de guide.

--C'est impossible.

Gontran frappa du pied avec violence.

--Impossible! gronda-t-il; c'est à moi que tu dis ce mot-là... c'est toi

qui le prononces!...

--Assurément--comment feras-tu pour te conduire à travers ce monde

inconnu?

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 70 / 77 题