M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique.

--Ah! les heureuses gens! soupira-t-il.

--En quoi les trouves-tu si heureux que cela?

--En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands fléaux inventés

par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de

porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les

locataires entrent, sortent, reçoivent, sans être obligés de passer sous

les yeux de cet Argus-Cerbère... Ah! les heureuses gens!

Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne négligeait cependant aucune

occasion de le tourmenter, lui murmura à l'oreille:

--Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils

ignorent également l'écharpe tricolore du maire...

Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitôt.

[Illustration]

Aotahâ survint au même moment.

--Un monde aussi avancé que celui-ci dans le progrès et dans la

civilisation doit avoir de merveilleux instruments télescopiques?

Ces paroles, prononcées par Ossipoff, s'adressaient à Fricoulet.

--Sans nul doute, répondit celui-ci.

Et il transmit immédiatement au Martien la réflexion du vieillard.

Aotahâ désigna l'énorme colonne du haut de laquelle l'inventeur martien

avait fait, la veille, l'expérience de son canon à air, et les Terriens

remarquèrent, à leur grande stupéfaction, que cette colonne, longue de

quatre-vingts mètres et mesurant près de trois mètres de diamètre,

n'était autre chose qu'un gigantesque équatorial.

Ossipoff poussa un cri de joie et d'admiration; en un bond, il fut près

de l'instrument.

--Que voulez-vous observer avec une semblable lumière? demanda

Fricoulet.

--Je veux résoudre l'un des plus intéressants problèmes de l'astronomie

moderne, répliqua le vieillard... d'ici, et avec un équatorial aussi

puissant, l'on doit pouvoir soulever le voile qui enveloppe les _Petites

Planètes._

Et se frottant les mains d'un air ravi, il ajouta:

--Hein! Gontran... les petites planètes?...

Le jeune homme chercha le regard de Fricoulet; celui-ci riait sous cape.

--Ah! oui, les petites planètes... répéta Gontran... quel régal

magnifique!

Et de nouveau, il implora le secours de l'ingénieur.

Celui-ci, pendant qu'Ossipoff manoeuvrait l'équatorial pour le braquer

dans la direction voulue, se pencha vers le comte.

--Observation _petites planètes_ impossible en ce moment, chuchota-t-il.

Gontran répéta aussitôt:

--Mais, cher monsieur, vous ne pouvez vous livrer, à présent, à aucune

étude à ce sujet.

Le savant se redressa.

--Et pourquoi donc? demanda-t-il.

Gontran regarda Fricoulet qui lui montra le soleil dont les rayons dorés

irradiaient l'espace.

--Mais tout simplement parce qu'il fait jour, répondit le jeune homme en

affectant un ton légèrement railleur.

Ossipoff se frappa le front.

--C'est, ma foi, vrai! répliqua-t-il... il y a des moments, ma parole,

où je n'ai pas la tête à moi.

Puis il ajouta:

--Eh bien! j'attendrai cette nuit... Dieu merci! les sujets

d'observation ne manquent pas.

Et, avec un bonheur d'autant plus ineffable qu'il n'en avait joui depuis

longtemps, il colla son oeil à l'objectif de l'équatorial.

Quand il vit le vieillard parti dans l'espace à la suite de son rayon

visuel, Gontran tira Fricoulet à l'écart.

--De grâce, implora-t-il, parle-moi des _petites planètes_... qu'est-ce

que c'est encore que cela?

Et se prenant la tête à deux mains:

--Jamais, gémit-il, ma cervelle ne sera assez forte pour résister à tout

le travail que je lui impose.

[Illustration]

--Cela la change, répliqua plaisamment l'ingénieur.

--Trop...

--Eh bien! renonce à tes projets de mariage... et redeviens le Gontran

d'autrefois.

Le jeune comte eut un geste plein d'énergie.

--Cela! jamais... je préfère avaler les planètes, petites et géantes,

après avoir dévoré les moyennes, dussé-je mourir d'indigestion.

--En ce cas, dit en riant Fricoulet, prépare ton estomac... la gaveuse

astronomique va fonctionner...

--Je t'écoute... parle.

[Illustration]

L'ingénieur tira de sa poche son inévitable carnet qu'il tendit à son

ami en disant:

--Écris les nombres suivants: 0, 3, 6, 12, 24, 48, 96.

--C'est fait, et à présent?

--À présent, que remarques-tu?...

Les yeux du jeune homme s'arrondirent à cette question, et sa langue

demeura muette.

Séléna, qui était venue le rejoindre et qui regardait par dessus son

épaule, murmura:

--Que chaque nombre est le double de celui qui le précède, est-ce cela,

monsieur Fricoulet?

--Mademoiselle, répondit l'ingénieur, j'ai rarement vu une personne de

votre sexe douée d'un sens d'observation aussi intense que le vôtre.

La jeune fille rougit.

[Illustration]

--Ce n'est pas bien difficile, balbutia-t-elle, et si M. Gontran voulait

se donner la peine de faire attention...

--Maintenant, poursuivit Fricoulet, à chacun de ces nombres ajoute 4.

Gontran sursauta.

--Mais ce n'est pas de l'astronomie cela, c'est un de ces petits jeux de

société auxquels, dans les familles bourgeoises, on consacre les soirées

dites: soirées en long... et où l'on...

Un formidable bâillement interrompit sa phrase.

--Allons, dit Fricoulet, as-tu ajouté 4?

--Oui, voilà qui est fait, et maintenant j'ai: 4, 7, 10, 16, 28, 52,

100.

--C'est très bien... maintenant, sais-tu ce que représente, à peu près,

chacun de ces nouveaux nombres?

--Mais, tu nous poses des questions abracadabrantes... ces nombres-là

peuvent représenter un tas de choses... cela dépend desquelles on

parle...

--Je ne sache pas que nous parlions, en ce moment, d'autre chose que

d'astronomie... eh bien! puisque tu ne le sais pas, je vais te le dire:

chacun de ces nombres représente la distance moyenne d'une ancienne

planète au Soleil... écris ceci: Mercure, 3,9--Vénus, 7,2--La Terre,

10--Mars, 15--Jupiter, 52--Saturne, 95.

--En effet, observa Gontran, à peu de chose près, c'est identique...

--Mais en comparant ces nouveaux nombres avec les premiers, tu ne

remarques rien?...

Le jeune homme se tut quelques instants:

--Ma foi, non, dit-il; je ne remarque rien.

--Et le nombre 28?...

--Tiens! c'est vrai... il ne correspond à aucune planète.

--C'est précisément cette lacune que Kepler avait signalée dans ses

recherches sur les _Harmonies du Monde_ et dont, plus tard, Titius et

Bode devaient confirmer l'existence... d'ailleurs, lorsqu'en 1781,

Herschell découvrit Uranus, elle se plaça à la distance 196 qui continue

la série...

M. de Flammermont l'écoutait parler, sans paraître comprendre grand

chose à son explication...

--Alors, fit-il, ce nombre 28...

--Est celui qui représente la distance à laquelle, entre Mars et

Jupiter, devait se trouver un autre monde qui, jusqu'alors, avait

échappé à l'observation humaine...

--C'est singulier... je n'ai rien vu de semblable dans les _Continents

célestes_, murmura M. de Flammermont.

--Ta mémoire te sert mal;... il y est question des petites planètes...

--En effet... j'ai vu un chapitre portant ce titre-là... mais j'ai jugé

cela de peu d'importance et j'ai passé à Jupiter.

--Eh bien! tu as eu tort... car ce sont précisément ces petites planètes

que représente le nombre 28.

--Les petites planètes! répéta le jeune homme, combien donc y en a-t-il?

Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative:

--Peuh! fit-il, quelque chose comme 224, je crois... mais on en découvre

tous les jours...

Gontran eut un mouvement d'effroi.

--Tu ne t'imagines pas, grommela-t-il, que je vais me fourrer dans la

tête les noms de ces 224 planètes.

--Mais il n'y a pas que leurs noms; il y a aussi leurs coordonnées;

c'est-à-dire leur diamètre, leur surface, leur densité, l'orbite décrite

par elles autour du Soleil, avec leur aphélie, leur périhélie, etc.

--Et il y a un _et coetera_! gémit Gontran... non, vois-tu, j'en

deviendrai fou!

Et il tendit à Fricoulet le carnet qu'il lui avait prêté.

--Cependant, insista l'ingénieur, la prudence exige que tu ne te laisses

pas prendre au dépourvu par les questions que M. Ossipoff ne manquera

certainement pas de t'adresser ce soir.

Gontran prit un air résigné.

[Illustration]

--Allons, va, bourreau... murmura-t-il, assassine-moi avec tes deux cent

vingt-quatre planètes... pour peu que chacune d'elles soit seulement

aussi grosse que la Terre... tu as de quoi m'assommer.

--Eh bien! regarde comme j'ai eu raison d'insister, répliqua

l'ingénieur, tu viens de commettre là une hérésie formidable; d'après la

théorie générale du système planétaire, la masse totale de ces deux cent

vingt-quatre planètes ne peut dépasser le tiers de la masse terrestre...

--Pourquoi cela?

--Te répondre m'allongerait inutilement... qu'il te suffise de savoir

que cela est... plus tard, quand j'aurai un moment, je t'expliquerai...

--Explique-moi donc alors comment cette zone sidérale a été considérée

si longtemps comme déserte?

--À cause de l'infinie petitesse de ces astéroïdes, dont les plus

importants ont cinq cents kilomètres de diamètre, au maximum, et qui

nous apparaissait sous la forme d'étoiles de onzième grandeur... et

puis, tu as dû remarquer qu'il y a beaucoup plus de chance de trouver

une chose que l'on sait exister, que celle après laquelle on court, à

tâtons, sans indications précises, sans certitude.

--C'est la vérité!

--Eh bien! du jour ou le nombre 28 fut déclaré par Titius comme n'ayant

aucune représentation céleste, il se forma une association de

vingt-quatre astronomes pour fouiller l'espace et trouver ce monde qui

se dérobait ainsi à la curiosité humaine.

--Et qu'ont-ils trouvé?

--Eux, rien du tout; mais un astronome de Palerme, qui observait les

petites étoiles du Taureau, découvrit par hasard, précisément à cette

distance de 28, un monde nouveau qu'il baptisa du nom de _Cérès_.

--Par hasard! s'écria Gontran... c'était bien la peine de constituer une

société de vingt-quatre savants?

--Plusieurs des plus grandes découvertes dont l'humanité s'enorgueillit

sont dues au hasard, mon cher Gontran, dit Mickhaïl Ossipoff qui était

venu rejoindre ses compagnons.

[Illustration]

Le jeune comte tressaillit et, se penchant vers Fricoulet:

--Ne m'abandonne pas surtout, lui souffla-t-il à l'oreille.

--Du reste, poursuivit le vieillard, si la première fut découverte

fortuitement, il n'en a pas été de même pour les suivantes qui, toutes,

sont dues à des études persévérantes, à des recherches opiniâtres.

--Il y a, dit à son tour Fricoulet, des astronomes qui se sont fait pour

ainsi dire une spécialité des petites planètes. Palisa en a découvert

40, un de vos compatriotes, sir Jonathan--Peters--en a découvert 34,

nous en devons 14 à Prosper Henry, de l'Observatoire de Paris; 14

également à un peintre allemand, Goldschmidt...

Et l'ingénieur eût continué longtemps de la sorte, si Ossipoff, persuadé

comme toujours, que le jeune homme faisait, par vanité, étalage d'une

science superficielle, ne lui eut coupé la parole avec un mouvement

d'impatience:

--Puisque la conversation est sur ce sujet, dit-il en s'adressant à

Gontran, je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis.

--Mon avis!... sur quoi? demanda M. de Flammermont.

Et, _in petto_, il ajouta:

--Voilà l'assaut!

--Mais votre avis sur la formation de ces planètes, répliqua le

vieillard.

Pour le coup, Gontran était acculé à son ignorance; nerveusement, il

étirait sa moustache tout en poussant des hem! hem! pleins d'aveu, et

ses regards désespérés s'attachaient sur Séléna, lorsque soudain, il vit

la jeune fille prendre sa montre et la laisser tomber.

Ossipoff poussa un cri et se précipita: mais sa fille l'avait devancé

et, ramassant les morceaux, les montrait, avec un sourire singulier, à

M. de Flammermont.

Ce geste fit luire, dans son cerveau, une lumière subite:

--Parbleu! dit-il avec assurance, toutes ces petites planètes ne peuvent

être que les fragments d'un monde qui, pour une raison inconnue encore,

mais que la science découvrira, aura éclaté.

[Illustration]

Ossipoff hocha la tête.

--Oui, dit-il, je sais que cette opinion a de fervents adeptes;

seulement, ce n'est pas la mienne.

--Et pourquoi cela? demanda, avec assurance, l'infortuné Gontran.

--Parce que, pour un seul monde d'une masse égalant à peine le tiers de

la masse terrestre, il était absolument inutile d'une zone aussi étendue

que celle occupée par les petites planètes.

Et il regardait le jeune comte, épiant la réponse qu'il allait faire

pour réfuter cet argument.

Ce fut Fricoulet qui répondit, avant que le vieillard eût pu l'arrêter.

--Ce que vous dites là serait logique si la fragmentation n'avait pas

été successive et si Jupiter n'était pas là pour expliquer comment ont

pu être disloquées toutes les orbites de ces fragments.

Et voyant Ossipoff frapper du pied avec impatience, il s'empressa

d'ajouter:

--Moi, je n'ai aucune idée à ce sujet; je ne fais que vous répéter, mot

pour mot, ce que me disait Gontran tout à l'heure...

L'irritation du vieillard s'apaisa; néanmoins, il répliqua d'un ton un

peu sec:

--Toutes les opinions sont libres; quant à moi, j'estime, au contraire

de vous, que, loin d'être les fragments d'une planète, ces astéroïdes en

sont les éléments constitutifs, détachés de l'équateur solaire par la

puissante attraction de Jupiter et empêchés, par cette même attraction,

de se réunir jamais pour former un tout.

Gontran hochait la tête d'un air capable.

--Cette théorie est tout au moins aussi vraisemblable que la vôtre, fit

Ossipoff avec un accent un peu amer.

--Sans doute... sans doute...

Fricoulet, qui avait remarqué combien son intervention irritait le

vieillard et qui se faisait un malin plaisir de l'exaspérer, demanda

alors d'un air naïf:

--Comment expliquez-vous, dans votre théorie, cette particularité que

les orbites de ces petites planètes se coupent toutes au même point?...

n'est-ce point une preuve à l'appui de la nôtre, car vous savez qu'une

loi mécanique veut...

Ossipoff le foudroya d'un regard.

--Ah! dit-il, vous êtes bien heureux d'avoir appris cela tout à l'heure

pour en faire parade maintenant.

Fricoulet fronça légèrement les sourcils.

--Alcide! murmura Gontran sur un ton de prière...

--Monsieur Alcide! implora Séléna qui redoutait de voir le jeune

ingénieur, exaspéré par le langage acerbe du vieillard, laisser échapper

quelque parole imprudente.

Mais Fricoulet, aussitôt rasséréné, leur fit signe de la main de n'avoir

crainte.

--D'un autre côté, poursuivit Ossipoff en s'adressant cette fois

directement à M. de Flammermont, les plus gros parmi ces mondes sont

sphériques; Cérès, Fallos, Junon, Hebé, Psyché, Calliope...

Encore cette fois, Fricoulet intervint.

--Et Camille, Sylva, Zeha, Lumen, Gallia, dit-il, que pensez-vous de

leur forme...

Le vieux savant eut un sourire méprisant.

--Mon cher monsieur, répondit-il, quand on se mêle de parler d'une

chose, il faut tout au moins connaître cette chose... or, vous vous

imaginez posséder des notions astronomiques, parce que M. de

Flammermont veut bien vous en dire quelques mots, de temps en

temps--malheureusement, cette couche de vernis scientifique s'écaille

d'elle-même... pour les astres que vous venez de nommer, Gontran a

peut-être négligé de vous dire ou plus vraisemblablement vous avez

négligé de retenir qu'ils étaient si petits que dans les plus puissants

télescopes, ils n'apparaissent que comme des points lumineux.

--C'est précisément ce sur quoi nous nous basons, déclara Fricoulet en

prenant un air comiquement important, pour prétendre que ces mondes sont

de petits éclats de forme polyédrique, fragments d'un monde détruit!

Ossipoff éclata de rire.

--Du moment que vous raisonnez ainsi, toute discussion est inutile entre

nous, grommela-t-il.

Séléna, pour faire diversion, demanda:

--Si ces mondes sont aussi petits, il n'y a guère de chance pour qu'ils

soient habités?

Gontran, à la mémoire duquel revinrent tout à coup les théories

philosophiques de son illustre homonyme, répliqua avec une autorité qui

impressionna Ossipoff.

--Et pourquoi cela, ma chère Séléna? sur quoi vous basez-vous pour

proclamer ces mondes inhabités? sur leur exiguïté, mais je ne vois point

en quoi cela peut les empêcher de prendre part au concert de vie

universelle... n'avons-nous pas sur la Terre même des preuves de ce que

j'avance... La Grèce, ce pays au territoire infime, n'a-t-il pas été,

pendant de longs siècles, le flambeau de l'Antiquité?

--Seulement, objecta Fricoulet malicieusement, sur le sol grec, les

conditions de pesanteur étaient tout autres qu'à la surface de ces

globules auxquels tu parais t'intéresser énormément, je ne sais pas trop

pourquoi.

--Rien ne prouve que l'humanité ne soit pas colossale; tout, au

contraire, porte à le penser,... la taille des habitants étant en raison

inverse de l'intensité de la pesanteur.

Et, satisfait de cette formule qui venait de germer dans sa tête,

Gontran se pencha vers Séléna avec un gracieux sourire aux lèvres.

--Savez-vous à quoi vous arrivez avec un raisonnement semblable, dit

alors Ossipoff: à avoir des habitants plus grands que les mondes sur

lesquels ils sont appelés à vivre!

[Illustration]

Gontran tressaillit et regarda l'ingénieur qui lui fit signe que le

vieillard avait raison.

Heureusement, un vol de Martiens vint s'abattre dans l'observatoire,

suivi bientôt d'un autre, puis d'un autre encore qui, se mettant les uns

à la suite des autres formèrent en quelques instants, une longue

théorie, semblables au ruban humain qui se déroule, le soir, à la porte

de nos théâtres.

Chose singulière que Séléna fut la première à remarquer, les enfants

étaient en grande majorité.

[Illustration]

--Sans doute y a-t-il matinée à un _Robert-Houdin_ ou à un _Cirque

d'Hiver_ quelconque, dit plaisamment M. de Flammermont.

--Le meilleur moyen de savoir à quoi vous en tenir, proposa Fricoulet,

est de suivre ces gens-là... du moment que nous sommes sur un monde ou

la curiosité est le mobile de toutes les actions, ils ne peuvent pas

nous en vouloir d'être curieux.

Ce conseil fut jugé bon et, sans tarder, les Terriens prirent la file.

Après une attente qui ne fut pas longue--les Martiens mettant à toutes

leurs actions une rapidité inouïe,--nos voyageurs arrivèrent à une porte

qu'ils franchirent à la suite de ceux qui les précédaient et ils se

trouvèrent aussitôt enveloppés d'ombres épaisses, tellement épaisses

qu'ils ne purent distinguer non seulement en quel endroit ils se

trouvaient, mais encore s'ils étaient seuls ou non.

Tout à coup, sans qu'ils eussent bougé de place, il leur sembla qu'ils

étaient transportés dans l'espace, sous le dôme céleste constellé de

mille étoiles parmi lesquelles étincelaient des constellations et des

planètes parfaitement reconnaissables.

Puis, un de ces astres qui n'avait paru jusqu'alors que comme un point

lumineux, grossit, accourant au devant des spectateurs avec une rapidité

vertigineuse, pour se transformer comme par miracle en une sphère

énorme, gigantesque qui bientôt eut envahi le ciel tout entier.

Maintenant, les Terriens, muets de stupeur et la poitrine comprimée par

une singulière angoisse, distinguaient aussi parfaitement qu'ils eussent

pu le faire à l'aide d'un puissant télescope, la topographie bizarre de

ce monde inconnu: c'était un enchevêtrement inextricable de terre et

d'océans, de terres qui semblaient des brasiers ardents et d'océans où

semblaient s'agiter des vagues de feu liquide; c'étaient aussi des trous

sombres, ainsi que des cratères de volcans et des pics étincelants comme

des sommets de montagnes neigeuses: des nuages verdâtres allongés en

bandes parallèles à l'équateur, formaient comme un écran à ce paysage.

Gontran sentit qu'on lui poussait le coude et une voix, celle

d'Ossipoff, murmura à son oreille:

--Je ne m'y reconnais plus du tout, mon cher ami,--et vous? aucune carte

céleste ne mentionne une planète semblable--à votre avis?...

Sa phrase s'acheva dans une exclamation de surprise et de frayeur tout à

la fois.

[Illustration]

Au moment où il semblait aux Terriens que cette sphère colossale,

s'avançant toujours sur eux, allait les écraser de sa masse, elle

éclata, comme éclatent dans l'espace ces belles fusées multicolores par

lesquelles se terminent ordinairement les feux d'artifice.

Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties

infinitésimales des fusées, et de devenir invisibles, les fragments de

ce monde repoussés par une force intérieure à la sphère, s'enfuirent de

tous côtés dans l'espace assombri.

Bientôt, il ne resta plus qu'un ardent petit soleil qui continua

lentement sa marche dans l'infini.

Puis les astres parurent rentrer dans la nuit; tout disparut et l'ombre

s'épaissit de nouveau autour des Terriens.

--_By God!_ grommela Farenheit, voilà un truc fort intéressant et qui

aurait un succès fou à New-York.

--Peuh! répliqua le sceptique Fricoulet; ce n'est pas autre chose que de

la lanterne magique compliquée de fantasmagorie et de vues fondantes...

Gontran avait raison de dire tout à l'heure que les Martiens allaient à

une matinée; on se serait cru chez Robert-Houdin.

--Mais qu'ont-ils voulu nous montrer là? demanda Ossipoff.

--La planète numéro 28, sans doute, répondit Fricoulet.

--Vous êtes fou...

Tout en parlant, les Terriens étaient revenus sur leurs pas; en rentrant

dans l'observatoire, ils retrouvèrent Aotahâ.

Comme bien on pense, le premier mouvement de Fricoulet fut de lui

demander des explications.

Après avoir écouté les paroles brèves et rapides du Martien, l'ingénieur

se tourna vers ses compagnons:

--Parbleu! mon cher Gontran, fit-il; on a bien raison de dire: Aux

innocents les mains pleines?

--Qu'entends-tu par là?

--Tout simplement que ce que nous venons de voir est la confirmation de

la théorie des _Petites planètes_.

Ossipoff fit un bond formidable.

--Qu'en savez-vous?

--C'est Aotahâ qui vient de me le dire.

--Qu'en sait-il lui-même?

À cette question, Fricoulet ne répondit qu'en haussant les épaules et

s'adressant à Gontran:

--Les Martiens ont, depuis des milliers d'années, trouvé le moyen

d'enregistrer la lumière comme nous avons trouvé, par le phonographe, le

moyen d'enregistrer le son... le spectacle saisissant auquel nous venons

d'assister a été photographié d'après nature et le brisement de cette

planète a été pour nous tel qu'il a été, il y a des siècles, pour les

Martiens.

--Ce n'est pas croyable! grommela Farenheit.

--Ces sortes de tableaux, pour ainsi dire vivants, servent à

l'instruction de la jeunesse; c'est ce qui vous explique pourquoi la

foule que nous avons suivie était presque exclusivement composée

d'enfants.

Ossipoff, tout rêveur et quelque peu humilié au fond, se taisait.

--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna, vous qui savez tant de choses,

expliquez-moi donc comment on peut arriver à un semblable résultat.

--Ma foi, mademoiselle, en ce qui concerne le système martien, je ne

puis vous répondre, ne l'ayant pas étudié; quant à celui dont se sert

maître Robert-Houdin, il est des plus simples: en éloignant rapidement

de l'écran tendu entre le spectateur et l'appareil le système optique,

on donne l'illusion du rapprochement de l'apparition, par l'ouverture

d'une seconde lanterne qui s'allume graduellement en même temps que la

première s'éteint, on change la projection et le sujet en vue.

--C'est ce que nous appelons «_the dissolving views_,» dit Farenheit.

--Ou «vues fondantes,» ajouta Gontran.

--Monsieur Fricoulet, je voudrais encore vous demander autre chose.

--Parlez, mademoiselle.

--Ces gens ont photographié une planète qui n'existe plus; peut-être

s'intéressent-ils assez à la Terre pour en avoir pris des vues

également.

L'ingénieur se tourna vers Aotahâ et lui traduisit la question de la

jeune fille.

Le Martien inclina légèrement la tête et fit signe aux voyageurs de le

suivre.

Comme précédemment, les Terriens s'arrêtèrent dans une pièce obscure;

puis soudain un voile se déchira, découvrant l'immensité des cieux au

fond desquels un mince croissant, brillant d'une lueur très douce et

très faible apparut.

Insensiblement ce croissant augmenta, étendant ses deux cornes immenses

sur l'horizon entier; puis la dimension devint telle que les cornes

elles-mêmes disparurent et qu'ils n'eurent plus sous les yeux, encadrés

dans les rayons visuels qu'une partie seule de la planète.

--_By God!_ grommela Farenheit,... mais c'est Londres que nous

apercevons là,... tenez, voyez la Tamise sur la gauche... et toutes ces

cheminées,... tous ces mâts de bateaux...

--C'est fort singulier, dit à son tour Fricoulet, on jurerait qu'on

plane en ballon à quelques kilomètres au-dessus du sol.

Une exclamation émue éclata presque aussitôt.

[Illustration]

--La France!... la France!... oh! comme cela file!... c'est Paris qui

sort là du brouillard... Paris!...

Et un formidable soupir s'échappa de la poitrine de Gontran: en même

temps que la vision de sa ville natale, le jeune comte venait de voir se

dérouler devant ses yeux la silhouette de tous ceux qu'il avait laissés

là-bas, parents, amis, camarades et il se demandait si tous ceux-là il

les reverrait jamais.

--Parbleu! ricana Fricoulet, je gage que tu cherches la rue d'Anjou?

--Pourquoi la rue d'Anjou?

--N'est-ce point là que se trouve la mairie du huitième arrondissement,

le plus chic arrondissement de Paris?

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 64 / 77 题