LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC.

[Illustration]

Les premiers rayons du soleil doraient déjà les hautes nuées martiennes,

lorsque nos voyageurs s'éveillèrent.

À une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, un appareil étrange

était suspendu, immobile, comme s'il eût été rattaché au sol par quelque

invisible lien.

C'était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut

et portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont

chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin à vent.

Au-dessus, sur le même prolongement, mais autour d'un axe concentrique

au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes

seulement, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande.

À cinquante centimètres plus bas, ces deux axes pénétraient dans un

manchon sur lequel étaient fixés des arcs métalliques soutenant une

espèce de tente repliée.

Au-dessous encore, supportés par des arceaux, se trouvaient dix sièges

assez semblables à des selles de vélocipèdes, avec cette différence

qu'ils étaient munis d'un dossier.

Enfin, la partie inférieure de l'appareil se terminait par deux

cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces

moteurs devaient également actionner un arbre de couche, placé

horizontalement, et à chacune des extrémités duquel était fixée une

petite roue à pales gauches, servant de propulseur.

[Illustration]

--Ou je me trompe fort, ou voilà bien un hélicoptère! s'écria Fricoulet

qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considérant

attentivement cette étrange machine.

--Hélicoptère! murmura Gontran... je connais cela... attends donc...

Puis, après un moment, élevant la voix afin d'être entendu d'Ossipoff:

--Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amécourt.

Le vieux savant se retourna.

--Vous voulez dire celui de Philips.

--Pardon, répliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amécourt; je me

rappelle même que celui dont il m'a été donné de voir le modèle... dans

je ne sais plus quelle musée... était en aluminium.

Ossipoff riposta:

--Si vous n'avez vu que le modèle... moi, j'ai vu l'appareil lui-même.

Je me souviens d'avoir assisté à l'essai d'un hélicoptère à vapeur dont

l'inventeur se nommait Philips; c'était en 1845, à Varsovie...

--Allons, allons, déclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi

aussi j'ai vu un appareil à peu près semblable à celui-ci, mais il

n'était dû ni au génie inventif de Ponton d'Amécourt, ni à celui de

Philips; l'inventeur était l'Italien Forlanini.

Ce disant, l'ingénieur ploya légèrement les jarrets et s'enleva d'un

bond jusqu'à l'appareil, où il prit place.

--Charmant pays! s'écria-t-il en se penchant sur son siège... enfoncés

les escaliers et les échelles!

Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitôt et furent bientôt suivis

par Séléna, à laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui,

sans aucun effort, avait été transportée jusqu'à son siège, par son

guide, les ailes déployées.

Restait Farenheit qui, les pieds rivés au sol, considérait d'un oeil

méfiant cet étrange véhicule.

--Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas?

--Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des

perroquets, riposta l'Américain.

Le jeune comte fronça les sourcils.

--Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'êtes

guère poli... en outre, pensez-vous que les États-Unis seront plus

déshonorés en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la

nôtre?

--Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le

moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous

préférez le plancher des vaches; libre à vous... seulement, je vous

conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en même temps que

nous à la Ville-Lumière...

Sur ce, il fit un signe à Aotahâ qui, pesant sur un levier, mit

l'hélicoptère en mouvement.

--Si vous êtes embarrassé pour le chemin, cria plaisamment l'ingénieur

au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous

rencontrerez...

Cette boutade provoqua un éclat de rire général qui se perdit dans

l'espace, car l'appareil s'élevait rapidement.

[Illustration]

On était déjà à trois ou quatre cents mètres du sol, lorsque l'on vit

soudain Farenheit prendre son élan, filer comme une flèche et, d'un bond

prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons.

--Le malheureux! fit Séléna en joignant les mains, il n'arrivera jamais

jusqu'à nous!

Elle avait à peine poussé cette exclamation que le Martien touchait un

ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-même, ouvrant ses

ailes, piquait--ainsi que l'on dit vulgairement--une tête dans l'élément

éthéré.

Quelques secondes après, il était auprès de l'Américain que ses jarrets

avaient été impuissants à lancer jusqu'à l'hélicoptère et qui, lentement

redescendait vers le sol, jurant, vociférant, agitant désespérément ses

bras et ses jambes.

[Illustration]

Aotahâ le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers

l'appareil, l'eut bientôt rejoint traînant à sa remorque Farenheit qui

paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche.

--_By God!_ grommela-t-il en prenant place sur un siège, entre Fricoulet

et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez...

--Je ne sais, riposta l'ingénieur, si perchés comme nous le sommes, nous

vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincèrement que, vu

d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une piètre idée de

la dignité américaine.

Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le

sens, puis tournant brusquement le dos à l'ingénieur, il s'adressa à son

voisin de gauche.

--Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-là?

demanda-t-il.

Ossipoff transmit cette question à Fricoulet qui, lui-même la traduisit

au Martien.

Celui-ci, après quelques secondes de réflexion, répondit:

--Si le vent continue à être favorable, nous arriverons vers minuit.

Le vieillard déroula sa carte et mesura les distances soigneusement.

--Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore

près de cinq cents lieues à faire.

--Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran à Fricoulet, c'est

pourquoi nous ne nous sommes pas arrangés de manière à venir de Phobos

en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous

l'avons fait, nous nous sommes imposé, bien gratuitement ce me semble,

une étape de dix-huit cents lieues.

L'ingénieur jeta un coup d'oeil du côté d'Ossipoff; le vieillard était

tellement absorbé dans l'étude de sa carte qu'il n'avait point entendu

un seul mot de l'observation de son futur gendre.

Baissant néanmoins la voix, par prudence, il répondit:

--Si tu réfléchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte

immédiatement qu'il était impossible, par suite du mouvement de Phobos

autour de la planète, d'atterrir autre part.

--Ah! fit Gontran.

Ce ah! avait une intonation telle qu'il était facile de comprendre que

les paroles de l'ingénieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens

assez obscur.

--Pendant notre trajet, Mars a tourné sur son axe, si bien que le point

visé s'est éloigné... Pour arriver directement sur la Ville-Lumière, il

eut fallu calculer la rapidité de rotation de la planète et la vitesse

de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomètres

avant l'endroit où nous voulions arriver.

Gontran secoua les épaules.

--Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du

parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tête,

pour atteindre l'aile ou la cuisse.

--C'est cela même,... or le plus pressé, n'est-ce pas, était de vous

sauver... sans compter que par ce voyage à vol d'oiseau, tu peux te

rendre compte de l'aréographie.

--Oh! répondit M. de Flammermont, les _Continents célestes_ me

suffisaient...

Et désignant de la main le panorama immense qui se déroulait au-dessous

de l'appareil avec une rapidité vertigineuse:

--C'est toujours la même chose, dit-il; le paysage est d'une uniformité

désespérante.

--Absolument comme sur la Lune, dit à son tour Farenheit, seulement

là-bas, c'étaient des volcans, ici ce sont des canaux.

--Cet animal-là n'est jamais content, bougonna l'ingénieur.

L'Américain riposta:

--_By God!_ je voudrais vous voir à ma place... Qu'est-ce que je fais

ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traîner mes

guêtres à travers les mondes célestes, en votre compagnie, je ne serais

pas mieux à New-York...

--Eh! qu'y feriez-vous donc, à New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous

que les États-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrès parce

qu'un de leurs citoyens leur manque?

--Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'à

leur assemblée générale du mois de juin, ils ne me verront pas à mon

poste... et puis, les élections de l'_excentric Club_ ont lieu en

juillet... où serai-je en juillet? ah! _by God!... by God!..._

Et l'Américain se tut, les poings fermés, les lèvres serrées dans une

colère impuissante...

[Illustration]

--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna qui accoudée sur le dossier de sa

sellette observait, avec une curiosité intense, le paysage qui

s'étendait à ses pieds, tous ces _canaux_, comme vous appelez ces mers

qui sillonnent en tous sens la planète, sont-ils connus des astronomes

terrestres?

L'ingénieur eut un sourire énigmatique.

--Votre question, mademoiselle, répondit-il, prouve que vous connaissez

peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogués,

baptisés... ils ont même, sur un grand nombre de chrétiens, cet avantage

d'avoir été baptisés plusieurs fois.

--Comment cela?

--Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arrivé que

le même canal a été découvert en même temps par des astronomes de

différentes nationalités, lesquels se sont empressés de lui donner un

nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit

avec leur propre imagination.

--Comment fait-on pour s'y reconnaître, en ce cas? demanda ingénument la

jeune fille.

--On ne s'y reconnaît pas, mademoiselle, répliqua l'Américain avec une

gravité comique.

--Sir Jonathan va trop loin, déclara Fricoulet; mais il est certain que

l'empressement mis par certains astronomes à baptiser leurs découvertes

ne contribue pas peu à rendre obscures pour le _vulgum pecus_ les cartes

sidérales.

Durant toute la journée, l'hélicoptère courut du nord au sud, suivant

une ligne à peu près rigoureusement parallèle au tracé de l'_Oréus_,

planant tantôt au-dessus de campagnes rougeoyantes, émaillées de ci de

là de taches grisâtres que Aotahâ déclarait être des villes et des

villages, tantôt au-dessus de filets argentés, miroitant sous les rayons

du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'étaient

autre que des canaux coupant perpendiculairement l'_Oréus_.

La caractéristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur

son carnet d'observations, était une platitude désespérante de

monotonie; pas la moindre montagne, pas même la plus petite colline;

partout des terres basses, émergeant à peine des flots qui les

baignaient.

Comme Séléna s'étonnait, l'ingénieur expliqua ce manque de relief dans

la topographie par l'usure résultant du frottement de la surface

martienne contre les molécules composant l'atmosphère ambiante.

Vers six heures du soir, au moment où le Soleil allait disparaître à

l'horizon, les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux et s'étendant à

perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se réfléchissaient

les derniers rayons de l'astre du jour.

--Voilà le _Trivium Charontis_, déclara Ossipoff qui suivait, sur sa

carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutôt de

Méditerranée dans lequel se déversent plusieurs canaux découverts par

Schiaparelli, parmi lesquels l'_Oréus_, le _Laestrygons_, le _Cerberus_,

le _Styx_, le _Hadès_, l'_Erebus_...

En quelques instants, l'hélicoptère se fut engagé sur cet océan et les

côtes du continent disparurent aux yeux des Terriens.

Tout à coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos

régions équatoriales, la nuit succéda au jour et nos voyageurs se

trouvèrent enveloppés d'une ombre vague dans laquelle la surface de la

planète se noya, indécise et confuse.

Le soleil venait de disparaître au-dessous de l'horizon, après avoir,

durant quelques secondes, empourpré l'atmosphère de ses derniers rayons;

mais aussitôt, précisément à l'endroit où il venait de s'enfoncer dans

l'espace, un astre se leva, brillant d'une clarté douce qui jetait sur

le paysage une mélancolie singulière.

--La Lune! s'écria Gontran.

Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le

bras, il abandonnait sa sellette.

--Vous dites! exclama le vieillard d'une voix étranglée.

Cette attitude stupéfaite et indignée de son futur beau-père d'une part,

et surtout un coup de pied envoyé par l'ingénieur en guise

d'avertissement, prévinrent le jeune comte de l'hérésie qu'il venait de

commettre.

--Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou

plutôt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rôle que joue Phobos?

Ossipoff inclina la tête affirmativement.

--À la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru...

--Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une

raideur un peu hautaine.

--Rien, rien, s'empressa de répondre le savant,... l'expression dont

vous vous étiez servi m'avait fait croire,... mais c'était un lapsus...

Fricoulet riait sous cape, tellement était amusant l'embarras du bon

savant.

Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme à

cette situation difficile.

--Une autre lune! s'écria-t-il en étendant la main vers l'est.

--Eh bien! riposta Gontran, quoi d'étonnant à cela?... c'est Deimos.

--Mais cette lune là ne va pas dans le même sens que l'autre...

[Illustration]

--Vous le voyez bien...

--Elles doivent se rencontrer, en ce cas?

--C'est fatal.

--Qu'arrivera-t-il alors?

--Une éclipse, tout simplement, répondit Fricoulet, éclipse partielle ou

totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est

encore là une originalité de ce monde... et vous avouerez que cela vaut

bien le voyage.

Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clarté

de Phobos et de Deimos qui, ce soir-là, ne donnèrent pas aux Terriens le

spectacle d'une éclipse.

Enfin, au loin, perçant le brouillard léger qui flottait à la surface du

sol, un faisceau de lumière parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques

instants, ils planèrent à huit cents mètres au-dessus de la

_Ville-Lumière_, capitale intellectuelle de Mars.

Vu de cette hauteur, le spectacle était féerique, rappelant à chacun des

Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet

déclaraient reconnaître le quartier de l'Opéra, tout étincelant de ses

mille lumières et son animation extraordinaire; pour Séléna et son père,

c'était la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'étendait à leurs

pieds; quant à Farenheit, il avait proclamé tout de suite que, de la

nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec

ses avenues rectilignes et brillamment éclairées.

Mais ce qui donnait à la _Ville-Lumière_ un aspect étrange, fantastique,

c'étaient moins ces milliers de lumières qui découpaient, dans l'ombre

de la nuit, la carcasse même de la cité, avec ses rues et ses monuments,

que surtout des centaines d'étincelles qui sillonnaient l'espace dans

tous les sens, semblables à des myriades de feux follets voltigeant à la

surface du sol.

--Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les

Martiens se rendent à leurs plaisirs.

--Ou à leurs affaires! reprit Farenheit.

--La nuit n'est généralement pas le moment que l'on choisit pour faire

des affaires, reprit le jeune comte.

--_The business!!_ répliqua sentencieusement l'Américain.

Et se tournant vers Fricoulet.

--Ne m'avez-vous point dit, hier même, que ces gens-là, plus que nous

encore, se conformaient à la devise: _Time is money!_

--Assurément! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si précieux

pour eux, ils le consacrassent aux affaires...

Sir Jonathan ouvrit des yeux énormes.

--À quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps?

--Je vous l'ai dit: les Martiens, doués par la nature d'une somme

considérable de curiosité, consacrent leur vie à satisfaire cette

curiosité... tout, pour eux est problème... et chaque fois qu'ils sont

arrivés à en résoudre un,--si petit fût-il--ils sont persuadés d'avoir

fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts

sont-ils dirigés vers la science,... la seule clé qui puisse leur ouvrir

la porte de l'éternel mystère.

--Alors, dit Gontran, tu es persuadé que tous ces individus ne sont

point à leurs plaisirs?

--Vous croyez qu'ils ne courent point à leurs affaires? poursuivit

Farenheit.

L'ingénieur secoua la tête en souriant:

--Vous avez raison tous les deux quant à l'expression même; mais vous

avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par

affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps

suivant son goût et ses aptitudes, n'éprouve-t-on pas un véritable

plaisir?

[Illustration]

En ce moment, Aotahâ poussa une exclamation gutturale, désignant de la

main, au centre même de la ville, une masse toute étincelante de

lumières.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'ingénieur.

La réponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise.

--Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff.

--Si j'ai bien compris, ce monument illuminé serait à la fois une sorte

d'Institut et de Palais de gouvernement.

--Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le même

toit?

--Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et même personne...

ou plutôt que la première est absorbée par la seconde... dans un monde

aussi avancé en civilisation que celui-ci, la race spéciale appelée sur

terre, homme politique, a disparu depuis de longs siècles... elle a dû

certainement exister, mais à une époque pour ainsi dire préhistorique,

correspondant peut-être à la nôtre actuelle.

--Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont.

--Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la

conséquence de leur _Time is money_. Le temps, à leurs yeux, a une trop

grande valeur pour qu'ils le gaspillent à la politique,... en outre,

chez nous, la politique cache toujours un intérêt personnel, et ces

gens-là ont l'esprit trop vaste, le coeur trop grand pour que de

semblables petitesses y puissent trouver place.

[Illustration]

--Ah! s'écria Gontran, n'était mon amour pour Séléna qui me fait

souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque là seulement j'y dois

trouver l'écharpe municipale, indispensable à mon bonheur, je planterais

ma tente ici,... car un pays où l'on ne parle pas politique et surtout

où la politique n'existe pas, un pays comme celui-là est le Paradis!

Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles

il planait, était descendu insensiblement jusqu'à une centaine de mètres

au-dessus de la ville.

Aotahâ prononça quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute,

car il se leva et prit la place du Martien qui venait de déployer ses

ailes et de quitter l'appareil.

--Où donc va-t-il? demandèrent les Terriens.

--Il va prévenir les autorités de notre arrivée, répondit

l'ingénieur,... dans quelques instants, il va être de retour.

Bientôt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit

entendre et Aotahâ les rejoignait.

Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hélicoptère se

dirigea sur le monument désigné par Fricoulet comme étant

l'Institut; une fois là, la grande hélice supérieure s'immobilisa

et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba

perpendiculairement, comme la balle d'un fil à plomb.

Puis les voyageurs traversèrent une zone étincelante, tellement

étincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermèrent les

yeux, et sans qu'ils pussent immédiatement se rendre compte du pourquoi,

ils entendirent bruire à leurs oreilles un indescriptible tumulte.

Soudain, un choc léger les fit tressauter sur leurs sièges, ils

entr'ouvrirent les paupières.

L'appareil, immobile maintenant, était suspendu par sa grande hélice à

la voûte d'une vaste salle, voûte transparente car, au travers, on

apercevait les cieux étoilés, mais, en même temps, cette voûte

réfléchissait, comme un miroir, les milliers de lumières qui

étincelaient de toutes parts.

Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considérait

avec étonnement, poussant de brèves interjections et agitant les ailes

dans des battements précipités.

--Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain

effet.

--Oui, l'effet d'un lustre dans un théâtre, riposta l'Américain d'une

voix rogue.

--C'est ma foi vrai! dit à son tour Gontran... il est seulement

regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions

à un faisceau de lumières Jablochkoff.

Mickhaïl Ossipoff se rengorgeait, persuadé que toute cette multitude

était réunie pour l'acclamer, lui et ses compagnons...

--Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il à l'oreille de M. de

Flammermont.

Celui-ci eut un haussement d'épaules imperceptible...

--Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, répliqua-t-il... Si

ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-là est exact, nous ne devons

être pour eux que de bien petits enfants... à côté de ces penseurs qui

ont arraché à la nature une si grande partie de ses secrets, nous en

sommes à peine, nous, à l'alphabet scientifique...

--Voilà qui est parlé, mon brave Gontran, exclama l'ingénieur... et tu

as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-là

sont des délégués scientifiques des différents districts de l'Équateur,

venus pour assister à d'intéressantes communications concernant la

prochaine guerre...

Aotahâ toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il

s'élança sur une haute colonne surmontée d'une sorte de plate-forme où

il replia ses ailes; une fois là, il prononça quelques sons gutturaux

qui parurent faire, sur l'assemblée, une profonde impression, et

rejoignit les voyageurs.

--Que dit-il donc? demanda Séléna.

--Il fait son métier de _barnum_; il nous présente aux Martiens comme

dans les cirques de Paris, on présente au public quelque monstre

difforme ou quelque habitant de contrées inconnues... pour lui,

d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et représentons l'espèce

intelligente de l'Univers sous une forme fort arriérée...

--Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarité des

auditeurs?

--Faisant allusion à nos membres inférieurs grâce auxquels nous nous

traînions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a déclaré que bien des

canaux seraient creusés à la surface de leur monde, avant qu'il nous

soit poussé des ailes.

--Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considèrent-ils

donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'énormes

volatiles...

L'indignation de l'Américain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent

d'un grand éclat de rire.

Leur hilarité fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit

l'apparition, sur la colonne qui jouait le rôle de tribune, d'un Martien

auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un

vieillard.

Fricoulet, prévenu par son guide que c'était, en effet, l'un des plus

vieux et des plus renommés savants de l'Équateur, s'apprêta à écouter

attentivement.

[Illustration]

Bientôt, ses compagnons le virent sourire avec pitié.

--Parbleu! murmura-t-il, voilà une idée assez saugrenue et qui, en tout

cas, ne doit pas être fort meurtrière... des canons chargés d'air!...

--En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me paraît assez

platonique.

--Plus platonique, à coup sûr, que de bonnes pièces de vingt-quatre

chargées de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit.

Fricoulet lui posa la main sur le bras.

--Ça, par exemple, non, répondit-il... ce serait encore moins meurtrier

que les canons à air dont parle cet individu.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq

cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans

le ciel... à moins qu'une partie des combattants n'aille prendre

position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore...

L'attention des Terriens fut ramenée vers l'orateur dont le discours

paraissait faire, sur l'Assemblée, un effet diamétralement opposé à

celui qu'il en attendait.

En vain il gesticulait, tenant à la main un tube de verre mesurant près

de cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de diamètre, en

vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient

l'intensité de cris véritables, l'efficacité du système qu'il proposait

ne semblait rien moins que prouvée.

Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où

l'opposition était la plus acharnée et, sans mot dire, il lança dans le

tube un jet enflammé.

Cette démonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux

qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ainsi

que des capucins de cartes.

Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un

concert de cris, de gémissements, de volettements effarés; dans ce

mélange soudain d'individus, les familles disloquées, brouillées,

confondues, cherchaient à se reconnaître. Et au fur et à mesure que les

maris avaient retrouvé leurs femmes, les pères leurs enfants et les

enfants leurs mères, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les

baies ouvertes dont la salle était percée.

Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent

entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis

se retirèrent lentement.

Alors, l'obscurité se fit, et les Terriens, accablés de fatigue,

s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil...

Le premier, Fricoulet fut éveillé.

Déjà, le soleil pénétrait de toutes parts dans la salle immense que

Farenheit remplissait, à lui seul, du bruit formidable de ses

ronflements.

Sitôt l'oeil ouvert, l'ingénieur pensa à se rendre compte du pays dans

lequel il se trouvait, aussi courut-il à l'une des ouvertures par

lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens.

Il poussa un cri de surprise qui réveilla ses compagnons et les fit

accourir auprès de lui.

--Mais, c'est Venise! s'exclama Séléna.

Les rues, en effet, au lieu d'être faites du sol même, étaient liquides,

et les maisons se reflétaient dans l'eau.

--Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit.

--Comme on fait à Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau.

--Peine inutile... leurs ailes suffisent.

--C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-là ont la propriété de

voler. Mais cela doit singulièrement modifier leur architecture.

--Pas besoin d'escaliers, en effet.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 63 / 77 题