M. de Flammermont se redressa:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.

[Illustration]

--Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi.

Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva

bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d'un signe de

tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les

mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine; par ses

lèvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence

d'un bourdonnement sonore.

--Chut! dit l'ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le

pendant que je vais examiner Vulcain.

Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et

braqua l'instrument dans la direction où avait été signalée la planète.

Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit

et il grommela d'une voix sourde:

[Illustration]

--Crédié! ce n'est pas possible!

--Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris

d'inquiétude.

L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; cramponné à la lunette, il

regardait de toutes les forces de son rayon visuel.

--Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte.

Fricoulet s'écarta, prit son ami par le bras, et, l'entraînant vers

l'escalier, lui dit ce seul mot, impérativement:

--Viens.

En quelques secondes, ils furent en bas.

--Malheureux! dit alors l'ingénieur, sais-tu ce que c'est que cette

prétendue planète que tu as découverte?... c'est le boulet que Sharp

nous a volé!

Gontran fit un saut formidable.

--Tu es bien sûr? murmura-t-il d'une voix étranglée.

--Aussi sûr que je te vois là... c'est notre boulet qui tombe avec une

rapidité vertigineuse et--qui plus est,--qui tombe sur notre comète.

--Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me

pardonnera.

Fricoulet se frottait les mains.

--Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amitié du père tu

perds en même temps l'affection de la fille, et tu évites les chaînes

dont tu te préparais à te charger.

Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l'air, criant:

--Vive la liberté!

[Illustration]

Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement:

--Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas

que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là.

--Eh! bougonna l'ingénieur, impressionné malgré lui par l'énergie sombre

avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots; eh! tu me

prends décidément pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris

cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à

l'eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin... surtout qu'il

s'agit de faciliter une chose contraire à mes principes: ton mariage.

[Illustration]

Gontran lui prit les mains.

--Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère.

--C'est précisément pour cela...

--Me préfères-tu donc mort que marié?... demanda M. de Flammermont.

--Mort!

--Je te jure que si, lorsque l'aube se lèvera, tu n'as pas trouvé un

moyen de me sauver, je me tuerai.

Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde.

--Écoute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire

l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au

vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.

--Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte.

--Dis que je suis bête! répliqua l'ingénieur d'un ton bourru.

--Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi

comment tu vas t'y prendre?

--Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilité de

constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.

--Et pour cela?

--Pour cela, il me faut remonter là-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff

continue son petit somme, tout ira bien...

[Illustration]

Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu'il

montra, en souriant, à M. de Flammermont.

--Qu'est-ce que cette machine-là? demanda celui-ci en écarquillant les

yeux.

--Tout simplement l'objectif de la lunette.

--Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela?

--Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre

l'obus dans sa chute.

Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche:

--Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ.

--Comment! au départ! s'écria Gontran en sursautant.

--Oui, nous allons au devant de Sharp.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 44 / 77 题