M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif:

--Les coordonnées? répéta-t-il.

--C'est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d'état civil:

masse, densité, pesanteur, orbite.

[Illustration]

Le malheureux comte eut un geste effaré.

--Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous?

--Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna.

Et il mit le pied sur l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de

la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l'échafaud.

L'ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille:

--Monde très petit, dont le diamètre n'excède pas quelques centaines de

kilomètres, chuchota-t-il; orbite très inclinée sur le plan de

l'écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque

solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues

observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu

compris?

--Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.

Quelques instants après, on entendit une série d'exclamations retentir

dans l'observatoire improvisé; puis bientôt, une dégringolade rapide

dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié.

[Illustration]

--Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix étranglée, Vulcain! eh bien!

ce n'est point une planète sphérique... c'est un rocher prismatique, un

fragment polyédrique... un bolide irrégulier.

--Permettez, s'écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre

l'épithète de bolide.

--Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l'évidence est là contre

laquelle vous vous débattriez en vain.

--L'évidence me démontre que le corps en question n'est point une

sphère, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne à la classe

des bolides.

Mickhaïl Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il

Gontran d'un regard irrité; M. de Flammermont, de son côté, sentait

qu'il s'était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus

consciencieusement possible; il considérait le vieillard d'un air fort

mécontent.

Une scène nouvelle était sur le point d'éclater; Fricoulet intervint:

--Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puéril

de continuer la discussion à ce sujet; dans quelques heures, le monde

qui nous porte aura assez rapidement marché dans l'espace pour que nous

soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude

approfondie... donc, suspendez vos appréciations jusqu'à ce que vous

puissiez constater _de visu_ qui de vous deux est dans le vrai.

Séléna s'empressa d'ajouter:

--Voilà qui est bien parlé! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une

planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de

votre valeur se boudent un seul instant.

Puis comprenant la nécessité d'une diversion, elle poursuivit:

--Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j'estime qu'il

fait bon de toucher du doigt pour être convaincu... d'autant plus que

même les plus savants ne peuvent penser à tout... ni tout savoir.

--Où veux-tu en venir? demanda Ossipoff.

--J'en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et

je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir,

comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez

pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur

cette comète.

--Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c'est que les

comètes étant des étrangères à notre monde, qu'elles ne font, du moins

la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y

retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition.

--Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne

négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les

quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la

périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont

justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de

celles-là... donc...

--Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c'est le

métier, de prévoir ce qui nous est arrivé.

--Eh! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien

que vous n'entendez rien à tout cela... et puis, j'avais la tête à autre

chose qu'aux comètes.

--Très bien! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit; mais ne

venez pas nous dire qu'il n'était pas possible de savoir qu'à date

précise, la comète de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier

passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans

quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour

savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884.

--Mon Dieu! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à

pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables?

Gontran sourit.

--Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que «les

comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la

nature» et il affirmait que la postérité s'étonnerait que son âge eût

méconnu une si incontestable vérité... mais ce ne fut qu'en 1758 que les

comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines

apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes

célestes d'un ordre purement naturel.

[Illustration]

--Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme

art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure

contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour

Séléna.

Farenheit haussa les épaules:

--Quels sauvages! grommela-t-il.

[Illustration]

--Non pas, déclara Fricoulet, l'année 1557 n'est pas si loin de nous et

Ambroise Paré n'était pas un âne... et cependant les comètes avaient

encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une

allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du

chirurgien de Charles IX.

M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues

quelques bribes de _l'Astronomie du Peuple_, déclara doctoralement:

--C'est en 1558[5] seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva

vérifiée la prophétie de Sénèque: Halley ayant compris que, d'après les

lois de l'attraction universelle, la marche des comètes devait décrire

une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680:

l'événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par

l'astronome, l'astre reparut dans le ciel... à partir de ce moment, il

fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil...

--Ni plus ni moins que de vulgaires planètes... mais en suivant un orbe

plus allongé.

--N'avez-vous cependant pas dit tout à l'heure, objecta Séléna, qu'il y

en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient?

[Illustration]

--Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire

comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la

parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup

et, qu'à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être

de vous fournir qu'imparfaitement.

--Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce

que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous

trouvons?

--Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse

nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C'est une trace

vaporeuse, un nuage gazeux...

--Peut-être même n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de

Flammermont.

Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard

le temps de relever la réflexion, il répliqua:

--Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un

noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres; celle de

1858 en possédait également un de 9000 kilomètres.

--Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre! s'écria

Gontran.

Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à

coup:

--Je croyais que le signe distinctif de la comète, c'était la queue...

comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet

appendice?

--D'abord, déclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les

comètes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui

en possèdent plusieurs.

[Illustration]

--Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de

Flammermont.

--Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouvé que cet

ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons...

L'Américain laissa échapper un violent éclat de rire.

--En vérité, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire

croire que je suis myope... À vous entendre, la queue des comètes

atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or,

vous avouerez que, s'il en était ainsi, nous serions à la première place

pour mesurer celle de notre comète... mais il n'y en a aucune trace.

Et se tournant vers l'Orient, il étendait la main pour désigner l'espace

infini qu'éclairait seule la lueur douce des étoiles.

Ossipoff ricana d'un air moqueur:

--Parbleu! dit-il, si c'est de ce côté là que vous, la cherchez, je

comprends que vous ne la trouviez pas...

L'Américain ouvrit démesurément les yeux.

--_By God!_ grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de

quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du

côté opposé à celui vers lequel elle se dirige?

Peu à peu, la colère le gagnait et il s'écria en agitant les bras avec

des mouvements désordonnés:

--Nous allons de l'Occident à l'Orient, donc...

Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui

désignant, d'un coup d'oeil, Jonathan Farenheit:

--_Vulgum pecus!_ murmura-t-il.

Gontran haussa les épaules d'un air de railleuse commisération.

--Ah çà! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?...

--Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre

de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'élever leurs regards

vers l'immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes les

_suivent_ dans leur cours... c'est là une erreur profonde; cet appendice

caudal est toujours opposé au Soleil, comme s'il était l'ombre lumineuse

de la comète.

--En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la

comète lorsqu'elle est avant son périhélie, elle la précède, au

contraire, après cette époque.

--En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement

par la comète, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous

faut chercher la traînée lumineuse.

L'Américain se croisa les bras d'un air furieux.

--_By God!_ hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperçois rien,

absolument rien?

--Non, mon cher sir Jonathan; vous n'êtes point aveugle; mais il se peut

parfaitement que la comète qui nous sert de monture n'ait pas de

queue... il y en a comme cela.

--Et de quoi est faite cette queue, cher père? demanda Séléna.

Le vieillard hocha la tête.

--Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort

embarrassante, attendu que, jusqu'à présent, l'on en est réduit

là-dessus à de simples conjectures.

--Mais enfin, vous-même avez bien une opinion?

--Pour moi, je pense que l'on a affaire là à une simple apparence, à un

mode spécial des vibrations de l'éther, impressionné par la comète,

quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'évaporerait sans

cesse dans la trace de la comète.

[Illustration]

--C'est l'opinion de l'auteur de _l'Astronomie du Peuple_ que vous

donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.

--En vérité! répliqua Ossipoff... ce n'est pas la première fois que je

me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur.

Il eut un mouvement d'épaules et ajouta:

--D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu'à présent on ne sait que

fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les

Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de

messagers célestes; voici un siècle et demi à peine que l'on a commencé

l'étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans?

Sur ces mots, il se dirigea vers l'intérieur de la sphère et gravit

pesamment l'escalier qui conduisait à son observatoire.

--Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura

plaisamment Fricoulet.

Gontran tressaillit, et le tirant à part:

--Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu'une planète puisse

affecter une autre forme que la forme sphérique?

L'ingénieur regarda son ami avec étonnement.

--Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.

--À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect

bizarre qui m'inquiète.

--Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout à

l'heure de l'existence de la planète intramercurielle.

[Illustration]

--_Errare humanum est_, disait notre proviseur du lycée Henri IV.

--Mais il ajoutait: _Perseverare autem diabolicum[6]_, tu t'en souviens?

--Aussi, comme je n'ai rien de _diabolicum_ dans ma nature...

--Tu ne persévères pas dans ton opinion.

--Je ne dis pas cela, seulement...

--Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur

Lescarbault, n'est-ce pas?

--Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que

j'ai aperçu n'était pas Vulcain...

--C'en serait fait de ton mariage avec Mlle Séléna, ça, c'est certain...

Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humilié

avec ta découverte.

--Eh! c'est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire...

enfin, je voudrais te demander un service.

--Lequel?

--Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette.

--À quoi cela t'avancera-t-il?

--À être de suite renseigné sur mon sort... cette incertitude me

torture...

--Volontiers... attends-moi un moment.

M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et,

anxieux, s'assit sur la première marche.

Dans l'intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture,

dormait déjà à poings fermés; derrière la toile de tente qui faisait à

Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de

la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes

d'un papillon.

--Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te

conquérir.

Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le

carré clair de ciel que découpait dans l'ombre de la sphère l'ouverture

supérieure de l'escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se

penchait vers lui.

--Pstt!... Pstt!... fit l'ingénieur.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 43 / 77 题