M. de Flammermont serra les poings avec fureur.

--Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main

dessus.

--Oh! oh! répliqua l'ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il

faut mettre une sourdine à ta rancune... Sharp peut être tout ce que tu

voudras: un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais

comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le

traiter avec douceur.

Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles

entendaient.

--Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu

me racontes.

[Illustration]

--Nous causerons de cela en voyageant, répondit l'ingénieur; le plus

urgent est de nous mettre en route.

Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le

campement; tous deux avaient revêtu leur respirol; Gontran emportait la

lunette marine de l'Américain; Fricoulet tenait à la main sa lampe

électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres

en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en

plein jour.

Quand les premières flèches solaires s'élancèrent par delà l'horizon,

Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de

kilomètres; devant eux, une vaste étendue d'un liquide grisâtre,

étincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route.

Gontran poussa un cri de désappointement.

--Comment faire? murmura-t-il.

Fricoulet, qui fouillait l'horizon à l'aide de sa jumelle marine, fit un

brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en

avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt; puis

passant l'instrument à son compagnon:

--Regarde, dit-il simplement.

Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la

surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre

qui l'entourait.

On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du

soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique.

--Sharp! s'exclama M. de Flammermont...

[Illustration]

--Oui, répondit l'ingénieur en appliquant son tube parleur sur

l'ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui,

c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber

dans cet océan cométaire.

Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée.

Fricoulet fit signe de la tête qu'il avait compris.

--Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du

véhicule et de son contenu? Ça va être la chose la plus simple du monde:

ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai

baptisée, peut-être bien à tort, du nom d'océan, n'est qu'un marais sans

profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus à pied, _pedibus cum

jambis_; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous

construire une sorte de radeau.

--Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait

revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les

transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff

nous mettrait la main dessus.

--Allons, allons, fit l'ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera

temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et

le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.

Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs

crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.

S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches

bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d'arriver au pied que

venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et

grisâtres.

Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de

ce liquide étrange qu'il considéra durant quelques minutes avec

attention.

--Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.

Celui-ci eut un mouvement d'épaules indiquant que la composition

chimique de ce liquide lui importait peu.

--Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l'occasion se présente à toi de

préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff,

profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les

yeux est une combinaison d'hydrogène, de carbone et d'oxygène. Cette

espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du

gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en ébullition.

Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide;

Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement,

avait fait en avant quelques enjambées qui l'avaient aussitôt porté à

une centaine de mètres du rivage.

C'est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait

lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en

l'air, faisant signe à l'ingénieur de le rejoindre.

[Illustration]

Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son

ami qui reprit la marche en avant.

À mesure qu'ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et

étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire

insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d'un

demi-millimètre par mètre, en sorte qu'après avoir parcouru environ deux

lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.

Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait

difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de

laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur

légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en

même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des

culbutes fort désagréables.

Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement,

dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons

ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante.

Fricoulet fit signe à son ami de s'arrêter; puis, ajustant son _parleur_

sur son casque:

--Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je

continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les

deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se

peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu'il faille se mettre à

la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article

natation...

--Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid

qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles

progrès, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire.

--Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car

tout à l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.

--As-tu ton revolver? demanda Gontran.

--Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question?

--Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi.

--À ce sujet là tu peux être tranquille... D'après ce que m'a dit de lui

le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez

complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez à l'un des

hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses

mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l'impossibilité absolue

de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au

premier signal.

Il s'éloigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son

chemin vers l'obus.

Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il

y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d'un suprême

effort, s'accrocha à l'un des écrous extérieurs de l'engin, au moment ou

ses forces l'abandonnaient.

[Illustration]

Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu'à l'un des hublots pour

jeter un regard à l'intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec

Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre

laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosité

anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect

fantastique, terrifiant.

--Eh! eh! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien

moins que rassuré... tant mieux, nous en viendrons plus facilement à

bout.

À ces mots, il attacha solidement à l'une des oreillettes de l'obus

l'extrémité du filin métallique qu'il avait eu la précaution d'emporter

et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à

mesure qu'il s'éloignait.

Tout à coup, au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta; il venait de

sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l'extrémité de l'amarre

étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à

Gontran de venir le rejoindre.

Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage,

l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il

s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles

toute l'énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le

bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de

son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la

surface comme un traîneau sur la glace.

Enfin, après deux heures d'efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps

trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le

rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps.

Un bruit léger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur.

Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M.

de Flammermont:

--Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare

à sortir.

Gontran fit un bond formidable, l'ingénieur le saisit par le bras.

--Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien

faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis

de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le

connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec

Ossipoff comme tu l'entendras.

Gontran, muettement, étendit la main.

--J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, écoute

moi... Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors,

qu'il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il

tombera asphyxié... aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le

réintégrerons dans sa coquille où nous l'accompagnerons. Là, nous le

ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise.

Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit

sourd.

C'était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de

tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents.

Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l'un par les épaules,

l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur

un des coussins circulaires de l'obus.

Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque,

étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan; dans leur

main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli

jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient été

abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi.

[Illustration]

--Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide

odorant, que c'est bon de se sentir chez soi!

Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont:

--À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.

Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui

manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation

par des frémissements des jambes et des bras.

--Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui!

--Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions

semblables, sinon ma combinaison échouera.

--Mais tu ne m'en as pas parlé de ta combinaison!

--Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver.

[Illustration]

En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses

paupières de ses poings fermés, comme quelqu'un qui se réveille d'un

long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la

vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.

Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge; il

voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui,

l'immobilisèrent.

--Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me

faire le plaisir de me présenter à l'estimable M. Sharp?

[Illustration]

Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à

contenir son indignation, il ajouta:

--Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une

émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi,

qui n'ai pas les mêmes raisons que lui d'être ému en vous voyant, je

tiens à vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis

ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution

ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l'idée, c'est un

peu grâce à moi.

Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une

crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent.

--Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,--mon ami,

M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie,

la violette n'est rien auprès de moi,--mais afin que nous nous

connaissions bien mutuellement... est-ce compris?

[Illustration]

L'ex-secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences de Pétersbourg ne

répondit pas tout de suite; enfin il se décida à demander d'une voix

caverneuse:

--Où voulez-vous en venir?

--À ceci: à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu'il

vous faudra en passer par où nous voudrons... vous devez deviner,

n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits

joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle.

Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon

de son revolver.

--Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous:

«On a souvent besoin d'un plus gredin que soi» a dit La Fontaine; nous

en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien nécessaire de vous

démontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont

vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer

rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien

que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par

Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.

Fédor Sharp devint verdâtre.

--Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant

Mlle Séléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilité de

l'épouser; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons

retrouvé Mlle Séléna, en sorte que l'abîme où je voulais empêcher M. de

Flammermont de rouler, s'est de nouveau creusé sous ses pas... voilà

pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je

consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair... à une condition.

--Laquelle? murmura le malheureux.

--C'est qu'au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez

indubitablement constaté l'existence de la planète Vulcain.

[Illustration]

Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.

--Ah çà!... s'écria-t-il, vous êtes fou!

--Fou!... et pourquoi cela?

--Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette

planète enfantée par une illusion d'optique de quelques-uns et

l'imagination trop ardente de certains autres.

--Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que

voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n'y a pas

vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque

solaire.

Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l'ingénieur parlait

sérieusement ou bien s'il se moquait de lui.

Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement à

Gontran:

--Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commença-t-il...

Fricoulet lui coupa la parole.

--Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation

est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constaté l'existence de Vulcain? si

oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlevé sa fiancée et de

l'avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous

nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les

joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine

enveloppe.

--Je crois à l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fédor Sharp, et

je suis prêt à l'attester à la face de l'Univers entier.

--En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis,

tenez votre promesse... nous tiendrons la nôtre.

[Illustration]

Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en

signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût.

--Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, là-bas,

doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d'aller les

rejoindre.

--Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.

Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction

en constatant que ses effets étaient dans l'état ou il les avait

laissés.

[Illustration]

Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu

très léger et compléta cette transformation en se coiffant d'un chapeau

de paille de genre dit Panama.

--Tu as l'air d'aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant.

--Ou d'en revenir, répliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie

que nous avons capturée là.

Vivement, l'ingénieur suivit l'exemple de son ami, puis après avoir

endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent

tous trois de l'obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le

chemin du campement.

Le Soleil commençait à disparaître de l'horizon, lorsqu'ils arrivèrent

au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.

Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en

vue d'une réconciliation entre Sharp et ses ennemis.

Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose,

Gontran, au contraire, était d'avis d'y aller carrément, de voir l'effet

que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à

se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances.

[Illustration]

Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se

mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur

éclatante de Vénus, la sphère de sélénium.

Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de

joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des

larmes dans la voix:

--Enfin! vous voilà donc, méchant! si vous saviez dans quelle inquiétude

vous nous avez mis.

--Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je

travaillais à notre bonheur.

À l'appel de la jeune fille, Farenheit était accouru.

--_By God!_ dit l'Américain, il était temps que vous revinssiez, je

commençais à devenir fou... le vieux m'a fait démonter et remonter sa

lunette plus de quatre fois... il paraît qu'il manque l'un des verres,

il est dans une fureur épouvantable... du reste, écoutez-le.

Là-haut, dans l'espèce d'observatoire organisé au sommet de la sphère,

on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et

d'exclamations désespérées.

--Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc

un instant... nous avons quelque chose de fort intéressant à vous

communiquer.

Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingénieur retourna en arrière,

vers Sharp qu'il avait laissé tapi dans un coin d'ombre et revint en

tenant le misérable par la main.

Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de

sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et

l'Américain.

Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en

avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer

le cou de l'ex-secrétaire perpétuel.

[Illustration]

Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en

même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de

l'Américain, le tirait en arrière.

--Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme

m'appartient avant vous... il a été mon ennemi bien avant d'être le

vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout

autre.

--Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant.

L'Américain écumait.

--Comment! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m'aura ruiné,

il aura tenté de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras,

tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot.

Sharp se tourna vers lui.

--Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est à

tort que vous m'accusez de vous avoir ruiné... que vous avais-je promis?

des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis,

puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment.

--Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit.

--Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention

à ces détails? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme

des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.

L'Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole.

--Ce misérable m'appartient et je ne permettrai à personne de porter la

main sur lui avant que je n'aie déclaré ma vengeance satisfaite.

Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l'ex-secrétaire

perpétuel:

--Votre vengeance! répéta-t-il d'un ton sardonique; avant que de

chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer

sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les

questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé?

Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment

de silence:

--Je ne saisis pas bien le motif de votre demande?

--C'est que j'aurais un marché à vous proposer.

--Un marché!... Lequel?

--Pendant les vingt jours qu'a duré le voyage que je viens de faire dans

l'espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études

approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a été donné de

connaître et d'expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des

siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde... ces

études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un

carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un

collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est

à vous.

--Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff!

c'est un marché de dupe!

Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait; enfin, il

releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit

simplement:

--Fédor Sharp, au nom de la science, j'accepte!

--Mais ces notes, répliqua l'Américain, nous les trouverions après votre

mort.

--Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes

absolument incompréhensibles!

--Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à

oublier ce que t'a fait cet homme?

--Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai!

--Et vous, monsieur de Flammermont?

[Illustration]

--Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l'ancien diplomate,

c'est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu'il pense de la planète

Vulcain.

Il se fit un silence et chacun, sauf l'Américain auquel cette question

importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp.

Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre

dans l'ombre: c'était Fricoulet qui armait son revolver.

Sharp tressaillit et d'une voix légèrement tremblante:

--J'ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j'ai constaté que,

suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l'astre

central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutôt une masse

nébuleuse qu'un monde proprement dit.

Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l'oreille de Gontran:

--Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait

d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprès de vous.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 45 / 77 题