[Illustration]
COMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.
Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s'était emparé de
l'observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère
et, l'oeil rivé à la lunette, s'absorbait dans la contemplation de
Vulcain.
Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de
notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algébriques.
À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce
prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et
exclamations.
Gontran était radieux et recevait les compliments de l'Américain avec
une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel
miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie
scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable
d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.
Quant à Séléna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de
son père à l'égard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait
énormément peinée; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son
esprit, commençaient à naître des doutes sur l'ignorance même de son
fiancé en matière astronomique.
Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient
venues, qui avaient tiré d'embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même,
plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant
qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdités, s'étaient trouvées
confirmées, et voilà que de nouveau...
--Mon Dieu! pensait-elle avec une légère émotion au coeur, M. de
Flammermont serait-il un homme de science!
À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif.
Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment: le doute et
l'ahurissement.
La découverte faite par son ami, bien qu'il l'eût contrôlée de ses
propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique,
antiscientifique, antinaturelle.
Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit
vers l'immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu'un point,
noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète.
--Insensé!... insensé! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son
observation, il passa la lunette à l'Américain désireux, lui aussi, de
contempler l'astre nouveau.
--Pourquoi, insensé? répliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu à
un tas de savants--plus ou moins de bon aloi--de déclarer que Vulcain
n'existait pas... il nous faudrait nier l'évidence! mais, c'est ça qui
est insensé.
Et il ajouta, d'une voix vibrante:
--Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques
avec tes principes scientifiques!... tu détestes l'autocratie
gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matière de
science... tu exècres le «tel est notre bon plaisir» de Louis XIV, mais
tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son
cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète
gravement les lois de l'Univers...
Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur.
--Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de
tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à
des millions de lieues de notre terrinsule, je demande «y êtes-vous allé
voir?»
Fricoulet était littéralement abasourdi;, un moment, il demeura
silencieux; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux
imperturbable:
--Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions
scientifiques, si, pour que tu croies à l'existence d'une planète ou
d'une étoile, il faut que tu l'aies dans l'oeil, sur quoi as-tu basé ton
opinion relativement à Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur
Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont
affirmé l'existence d'une planète intramercurielle?
Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur
malicieuse.
Jonathan Farenheit, s'adressant à M. de Flammermont, s'écria:
--Ne répondez pas, mon cher, c'est assurément la jalousie qui dicte ces
paroles à M. Fricoulet.
Et toisant l'ingénieur d'un regard méprisant:
--Dame! fit-il, il n'est pas à la portée du premier venu de découvrir
des planètes!
En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre.
--Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant?
Le jeune homme fronça le sourcil.
--Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il?
--Sans doute te demander d'établir les coordonnées de Vulcain, répliqua
Fricoulet.