M. de Flammermont frappa du pied avec impatience:

--Alcide! grommela-t-il, tu m'énerves considérablement.

--C'est l'effet de la chaleur torride qu'il fait ici.

--Alors, tu n'as aucun espoir? c'est la fin...

L'ingénieur tressauta.

--Est-ce que tu es fou?... s'écria-t-il... pourquoi la fin?... bien

qu'il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous

brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle à laquelle

nous sommes mêlés, une part d'inconnu dans laquelle on peut mettre son

espoir, c'est ce que je fais, et je t'engage à m'imiter!

Gontran secoua la tête; la part d'inconnu à laquelle se raccrochait

Fricoulet ne lui inspirait qu'une médiocre confiance.

--Quand nous sommes tombés sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon

ont atténué le choc; quand nous avons abordé sur Vénus, c'était en

parachute et puis, faire un plongeon dans l'Océan est toujours moins

dangereux que d'atterrir sur le sol même... mais, dans les conditions où

nous nous trouvons, nous n'avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur.

--Tu oublies la façon dont l'aéroplane a atterri sur le mont Boron,

riposta Fricoulet; nous sommes, ce jour-là, de même qu'en ce moment,

tombés de l'espace, comme une pierre.

--Avec cette différence que nous tombions de quelques cents mètres,

tandis qu'aujourd'hui nous tombons de quelques centaines de mille

lieues!

Fricoulet sourit.

--Heureusement que, pour contre-balancer cette différence énorme, nous

avons, en notre faveur, la pesanteur moitié moindre, à la surface de

Mercure, de ce qu'elle est à la surface de la Terre.

Le jeune comte ouvrit de grands yeux.

--Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c'est vrai,

mais je ne suis pas un imbécile auquel on puisse faire accroire que des

vessies sont des lanternes.

--Loin de moi cette pensée, mon cher, répliqua l'ingénieur, mais, si au

lieu de t'endormir sur les _Continents célestes_, comme tu as fait hier,

tu piochais un peu plus sérieusement l'ouvrage de ton homonyme, tu

saurais que c'est en étudiant l'action perturbatrice produite sur les

comètes qui passent près de lui, que l'on est parvenu à déterminer

exactement la masse de Mercure...

Gontran se frappa le front.

--J'y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c'est Le Verrier,

n'est-ce pas, qui est, le premier, arrive à un résultat en étudiant la

comète d'Encke. Et la conclusion?...

--...Est que le globe de Mercure pèse environ quinze fois moins que le

globe terrestre, et la pesanteur, à sa surface, est presque la moitié de

la pesanteur, à la surface de notre planète natale.

--C'est vrai,... c'est vrai,... j'ai lu tout cela, murmura Gontran un

peu humilié de son manque de mémoire... mais alors, nous avons moitié

plus de chances de ne pas nous réduire en bouillie que si nous tombions

sur la Terre!

--Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tête.

--C'est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la

tête, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prétendiez tout à

l'heure, dit à son tour Farenheit.

--Scrupuleusement exact, sir Jonathan.

[Illustration]

L'Américain témoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de

l'ingénieur suffirent à refroidir son enthousiasme.

--N'oublions pas, néanmoins, que nous tombons d'une hauteur de 500,000

lieues, que nous pesons, l'appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu'en

multipliant la hauteur par le carré du temps de chute, nous devons

toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomètres dans la

dernière seconde.

Gontran et Farenheit poussèrent un cri d'effroi:

--Étant donné que la pesanteur sera réduite de moitié, prenons seulement

la moitié de cette vitesse, et vous m'accorderez qu'elle est suffisante

encore à nous réduire à notre plus simple expression.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 35 / 77 题