M. de Flammermont dissimula un bâillement; néanmoins, il se leva.

--Tenez, lui dit le vieillard en s'écartant de la lunette, regardez à

votre tour... Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du

Soleil, mais j'ai, depuis quelque temps, la vue très faible.

Pendant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait collé son oeil à

l'oculaire.

--Eh bien! demanda-t-il, que désirez-vous savoir?

--Sous quelle forme apercevez-vous la planète?

--Comme vous devez l'avoir aperçue vous-même: sous la forme d'un premier

quartier.

--Bien! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes; ne

remarquez-vous rien?

Gontran attendit un instant avant de répondre:

--Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien...

Les sourcils d'Ossipoff se contractèrent.

--Alors, murmura-t-il, je me serais donc trompé, et Schroëter, Noble et

Burton avec moi... c'est impossible.

Il ajouta tout haut:

--Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d'une identité absolue?

Le jeune homme se tut quelques secondes; puis, tout à coup:

--Non, dit-il, la corne australe est loin d'être aussi aiguë que

l'autre... on dirait qu'elle est émoussée.

Ossipoff jeta un cri de triomphe.

--C'est bien cela... c'est bien cela, balbutia-t-il tout ému.

Puis, après un moment:

--Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons

cru remarquer cette inégalité entre les deux cornes mercuriennes... et

cette remarque a une importance considérable, puisqu'elle établit

l'existence, sur la planète, d'un sol accidenté.

--Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la

conversation, de savoir comment vous pouvez déduire cela logiquement.

--Rien de plus simple: il suffit d'admettre que, près de cette corne

méridionale, il existe un plateau montagneux très élevé qui arrête la

lumière du Soleil et l'empêche d'aller jusqu'au point auquel, sans cette

proéminence, la corne s'étendrait.

--Mais cette hypothèse est également celle de Flammermont, s'écria

Fricoulet.

--Mon hypothèse, à moi! fit Gontran.

--Non... celle de ton homonyme.

--C'est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits

se rencontrent souvent, lorsqu'il s'agit de résoudre les éternels

problèmes de la Nature.

--Et, sans doute, demanda Farenheit d'un ton sceptique, avez-vous pu

faire comme sur la Lune, c'est-à-dire mesurer les montagnes

mercuriennes?

Ossipoff eut, à l'adresse de l'Américain, un regard dédaigneux:

--Vous êtes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, répliqua-t-il,

vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt.

Fricoulet eut un hochement de tête significatif.

--Plaise à Dieu qu'il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il...

car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu'il va advenir de nos os.

Un léger frémissement courut par les membres de l'Américain; néanmoins,

il fit bonne contenance, et s'adressant à Ossipoff:

--Vous ne m'avez toujours pas répondu, dit-il.

--Schroëter, calculant la mesure de la troncature du croissant,

a évalué la hauteur de certains pics mercuriens à la deux cent

cinquante-troisième partie du diamètre de la planète... ce qui leur

donne environ dix-neuf kilomètres...

--Peuh! fit Jonathan, qu'est-ce que cela à côté des montagnes de Vénus.

--Presque rien, en effet, mais cela vous paraîtra une hauteur encore

respectable, si vous voulez bien réfléchir que la plus haute montagne du

globe, le Gaurisaukar de l'Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mètres.

--Et les volcans mercuriens! demanda Gontran d'un air capable, qu'en

pensez-vous, monsieur Ossipoff?

--Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de

Flammermont, je pense que peut-être il en existe, mais qu'en tout cas,

ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres.

--Schroëter et Huggins se seraient donc trompés?...

--Je ne vous cache pas que c'est mon opinion; j'ai eu beau, de

l'observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus

minutieuses, il m'a été impossible de retrouver cette tache lumineuse

que l'un et l'autre ont cru remarquer sur la planète, non loin de son

centre.

Farenheit, qui examinait avec attention le thermomètre, s'écria tout à

coup:

--Nous n'avons plus que 39°!

--Preuve que nous nous éloignons du Soleil, répliqua Fricoulet.

--Dame! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu'il en soit

ainsi, dit Gontran en riant.

--En sommes-nous loin encore? demanda l'Américain.

--À peine quelques centaines de mille lieues, répondit l'ingénieur; au

surplus, nous devons être maintenant dans sa zone d'attraction, et la

rapidité de la chute va augmenter encore.

La planète, maintenant, paraissait avoir envahi tout un côté du ciel, et

sa masse noirâtre, semblable à un boulet colossal, se détachait, plus

claire cependant, sur le fond assombri de l'espace.

Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage collé aux hublots,

contemplèrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour

ainsi dire, à vue d'oeil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu

sait comment.

Cette question n'était pas sans tourmenter sérieusement Farenheit et M.

de Flammermont.

Ce dernier s'approcha de Fricoulet et lui murmura à l'oreille:

--Dis donc! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la

perspective de notre chute; nous avons évité le Soleil, mais j'ai bien

peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus

enviable.

L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein d'insouciance

philosophique.

--Qu'y veux-tu faire? répondit-il... nous avons mis le petit doigt dans

l'engrenage... il faut que le corps tout entier y passe.

[Illustration]

--Si c'est là tout ce que tu as à me dire pour me rassurer...

--Dame!... je ne vois guère autre chose à te dire... nous tombons...

cela, tu le sais aussi bien que moi... nous tombons même avec une

certaine vitesse... que résultera-t-il de notre rencontre avec le sol

mercurien?... voilà ce qu'il est impossible de prévoir...

Le visage de Gontran s'assombrissait visiblement.

Fricoulet s'en aperçut, et avec un ricanement moqueur:

--Je comprends ta situation, dit-il, et si j'étais à ta place, cela

m'ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiancée à l'état de

chair à pâté... mais il faut prendre le dessus et se dire, qu'après

tout, la vie est une vallée de larmes...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 34 / 77 题