M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine.

--À voir ton calme, s'écria-t-il, on dirait, ma parole, qu'il n'y a pas

un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes là... tu me fais

l'effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l'histoire de

Croquemitaine ou de Barbe-Bleue.

[Illustration]

--Plût au ciel que ce ne fût pas exact, répliqua l'ingénieur;

malheureusement Mercure est là pour nous convaincre de la réalité.

Au-dessous de l'appareil, en effet, la planète étendait sa masse énorme,

terrifiante, dont les aspérités titanesques n'apparaissaient encore que

vaguement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse.

L'Américain prit entre ses mains celles de Gontran.

--Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix légèrement

angoissée, vous nous avez trop souvent déjà tirés d'affaire, pour que

cette fois encore...

Ossipoff avait le dos tourné, ce qui permit au jeune comte de pouvoir,

sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait

son impuissance.

Mais l'Américain était tenace; il ne lâcha pas sa proie.

--_By God!_ grommela-t-il, vous devez à votre réputation, à votre

gloire, à votre amour... et aussi à ma haine, de nous sortir vivants de

cette impasse...

Et il ajouta en serrant les poings:

--_By God!_ si, au lieu d'être un simple marchand de porcs, j'étais un

savant tel que vous, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'ai laissé ma

fiancée entre les mains d'un misérable comme ce Fédor Sharp... voyons,

cherchez, cherchez...

Gontran eut un mouvement d'impatience.

--Eh! s'écria-t-il... cherchez... c'est commode à dire... vous croyez

qu'il suffit de se mettre la cervelle à la torture pour trouver une

idée... Je voudrais bien vous y voir...

Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tête penchée sur

la poitrine, dans une attitude méditative.

--Mon Dieu! fit-il tout à coup, en regardant Fricoulet, j'ai bien une

idée...

Farenheit poussa une exclamation joyeuse.

--J'en étais certain! s'écria-t-il, il était impossible qu'un homme tel

que vous...

Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubérant Américain

et se tournant vers Fricoulet:

--Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur

le point de couler?... jetons à la mer tout ce que nous pourrons pour

nous alléger.

Sir Jonathan s'était sans doute illusionné sur l'idée géniale de M. de

Flammermont, car ses traits s'allongèrent visiblement.

--Peuh! murmura-t-il, quand nous serons débarrassés de nos armes, de nos

vêtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares

provisions que nous avons encore à nous mettre sous la dent, nous nous

serons allégés peut-être d'une centaine de kilogs... et après?

--Le fait est, dit à son tour Fricoulet, que ce n'est point la peine de

jeter du lest lorsqu'on en jette si peu.

Gontran ébaucha un hochement de tête.

--Vous ne m'avez pas compris, dit-il. Il ne s'agit pas, dans ma pensée,

de nous débarrasser de nos armes, de nos vêtements, de nos vivres,

toutes choses indispensables à notre existence.

--Alors, bougonna l'Américain, à moins de nous jeter nous-mêmes par

dessus bord...

--J'ai compris, moi, s'écria soudain Fricoulet qui examinait

attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait

dans son cerveau...

--Tu as compris?...

--Je le crois, du moins.

--Eh bien?

--C'est hardi, mais ce n'est pas impossible.

Et s'approchant d'Ossipoff, qui, insouciant de la mort à laquelle lui et

ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidité, continuait ses

études sur l'espace:

--Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop précieux pour les

employer a compter les étoiles, voulez-vous, je vous prie, nous prêter

le concours de votre sagesse et de vos lumières?

Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant.

--La situation est grave, commença Fricoulet, très grave, dans quelques

heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu'il restera de

nous après cet abordage.

Ossipoff eut un mouvement d'épaules qui signifiait clairement «qu'y

pouvons-nous faire?»

L'ingénieur poursuivit:

--Partant de ce principe, que plus nous serons légers et moins notre

chute aura de chance d'être mortelle, M. de Flammermont propose de nous

alléger de 300 kilos.

Le vieux savant sursauta:

--Mais, dit-il, c'est plus du tiers du poids de l'appareil tout entier!

--C'est, en effet, ce que pèse la logette, dans laquelle nous sommes en

ce moment.

Ossipoff ouvrit démesurément les yeux:

--Vous voulez que nous nous séparions de la logette? demanda-t-il à

Gontran.

--Mais vous êtes fou! s'écria Farenheit.

Tout interloqué, le jeune homme gardait le silence.

--Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en séparons-nous pas?

L'appareil n'a-t-il pas été construit de manière à ce que les deux

parties dont il se compose pussent être séparées l'une de l'autre!

comment donc avons-nous abordé sur Vénus s'il vous plaît?

--Les conditions ne sont plus les mêmes, riposta Ossipoff, c'est la

sphère et non la logette que nous avons abandonnée et puis, nous avions

le parachute, tandis qu'à présent...

--À présent, il s'agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que

nous avons fait sur Vénus. D'ailleurs, avez-vous un autre moyen? Si oui,

nous sommes prêts à l'examiner et à l'adopter, s'il est préférable au

nôtre?

--Non, je n'en ai pas, répondit sèchement le vieux savant.

--_By god!_ grommela l'Américain, vous en auriez peut-être trouvé un,

si, au lieu de vous hypnotiser, l'oeil vissé à votre lunette, vous aviez

tourmenté un peu votre cervelle.

Ossipoff haussa doucement les épaules et allait, sans doute, retourner à

son instrument chéri, mais Fricoulet l'arrêta:

--Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation

de vos études... en ce moment, il s'agit de nous mettre tous à la

besogne, car le temps presse...

Le vieillard poussa un soupir.

[Illustration]

--Voilà ce que nous allons faire, continua l'ingénieur; vous et sir

Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement

possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous

reconnaîtrez nous être indispensables; Gontran et moi nous les

amarrerons au fur et à mesure, sur le plancher circulaire qui court le

long de la paroi intérieure de la sphère...

Aussitôt dit, aussitôt au travail; en deux heures, la logette fut

débarrassée entièrement de tout ce qu'elle contenait.

--Et les filins de sélénium qui nous rattachaient au parachute, demanda

Farenheit, les abandonnons-nous?

Fricoulet réfléchit quelques instants et répondit:

--Non pas, ils vont nous servir de suite.

--À quel usage?

--Pour nous attacher solidement; plus tard, peut-être, pourrons-nous en

tirer parti.

[Illustration]

Il promena autour de lui un regard circulaire et, après avoir constaté

que l'on n'oubliait rien:

--Allons, dit-il, en bas tout le monde!

L'un après l'autre, ils descendirent et, sur les indications de

l'ingénieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha

solidement, ainsi qu'il l'avait dit, avec les filins métalliques.

--Et toi? demanda Gontran.

--Ne t'inquiète pas de moi, répliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter

le lest lorsque le moment sera venu.

Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs,

réduits à une immobilité presque complète, attendirent, l'angoisse au

coeur, que l'ingénieur vint les rejoindre.

Tout à coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse ébranla

la sphère, et Fricoulet apparut sur la première marche de l'escalier, en

criant:

--C'est fait!... maintenant, à la grâce de Dieu!

Il s'assit près de ses compagnons, passa autour de son corps le câble de

sélénium qu'il enroula à l'axe central, comme font les pêcheurs qui

prévoient une tempête et s'attachent au mât de leur bateau.

Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mêmes, ainsi que Farenheit

l'avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d'une sonde;

réunis tous les quatre à la partie inférieure de la sphère, ils

accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui

donnait à l'appareil une fixité immuable.

[Illustration]

Ils tombaient, et par l'ouverture béante à leurs pieds, ils voyaient, se

rapprochant d'eux, avec une vertigineuse rapidité, le panorama mercurien

qui, maintenant, avait envahi l'espace tout entier.

À présent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement,

comme s'ils eussent plané en ballon à une hauteur de quelques

kilomètres; les montagnes élançaient vers eux leurs pics aigus,

projetant, à leur base, des traînées d'ombres gigantesques, et sous les

derniers feux du soleil couchant, des immensités d'eau miroitaient avec

des reflets d'incendie.

Muets de stupeur, cramponnés aux liens qui les attachaient à la sphère,

les voyageurs tenaient leurs regards rivés sur ce monde qui les attirait

avec une irrésistible force, se demandant angoisseusement si le moment

où un point de contact s'établirait, ne serait pas aussi le moment de la

mort.

Ils tombaient... ils tombaient...

Soudain, un choc épouvantable se produisit, accompagné d'un fracas

formidable; on eut dit que le véhicule se disloquait de toutes parts, se

réduisant en miettes.

Les quatre Terriens poussèrent un cri de terreur.

--Mercure!... cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend!

Il n'avait pas achevé, qu'un nouveau choc, moins violent cependant,

faillit briser leurs attaches: puis, aussitôt, coup sur coup, un

troisième, un quatrième... et bientôt, tournoyant sur elle-même dans une

trépidation folle, la sphère se mit à dévaler, entraînant les voyageurs

la tête tantôt en haut, tantôt en bas, aveuglés par une poussière

épaisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le métal en

roulant sur le sol, ahuris de se sentir emportés dans ce tourbillon

inexplicable pour eux.

[Illustration]

Ce qui se passait était cependant bien simple; la sphère avait, dans sa

chute, rencontré à mi-côte, une des montagnes élevées de Mercure; la

violence même de son choc l'avait fait rebondir, semblable à un ballon,

à quelque cinquante mètres de haut, puis elle était retombée plus loin,

avait rebondi de nouveau, jusqu'au moment où, épuisant ses forces par

des bonds successifs, elle s'était mise à rouler sur le flanc même de la

montagne, renversant les arbres, écornant les rochers, traversant ravins

et cours d'eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle

arriva dans la plaine, après une course de huit kilomètres; alors elle

s'arrêta.

--Ouf! soupira Fricoulet, j'ai cru que cela n'en finirait jamais.

Par prudence, il attendit quelques secondes.

--Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes

arrivés... qu'en pensez vous?

À cette question personne ne répondit.

--Fichtre! grommela-t-il, ils n'ont pas la tête solide, les amis; pourvu

que nous n'en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage!

Rapidement, il se débarrassa du filin qui le reliait au pivot

métallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de

magnésium qui répandit aussitôt dans la sphère une lumière éclatante.

Ses trois compagnons étaient bien là; il poussa un soupir de

soulagement.

[Illustration]

Mais presqu'aussitôt il éclata de rire en les voyant; affaissés sur

eux-mêmes, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants le long du

corps, les jambes molles, le buste plié en deux, ils ressemblaient, à

s'y méprendre, à ces marionnettes que l'on fait manoeuvrer dans les

«Guignols» des Champs-Élysées, pour la plus grande joie des enfants et

des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des

susdites marionnettes, et vous aurez une idée à peu près exacte de

l'aspect des malheureux Terriens...

--Le fait est, murmura l'ingénieur, qu'il faut avoir le coeur bigrement

solide dans la poitrine, pour résister à une si singulière façon de

voyager.

Tout en parlant, il déliait, l'un après l'autre, ses compagnons et les

étendait sur le plancher circulaire.

Après quoi, il s'élança au dehors pour reconnaître le pays.

La nuit était venue et autour du jeune homme tout était sombre et

silencieux; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure

confus assez semblable à celui que produisent les eaux d'un ruisseau

courant sur les cailloux.

Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait

diriger ses pas, tout à coup, dans le ciel pur tout étincelant de mille

étoiles, un astre apparut, brillant d'un incomparable éclat au milieu

des feux nocturnes éclairant l'espace et dont la lueur, douce et

indécise, glissa jusqu'à Fricoulet.

En même temps, le paysage d'alentour, sortant de l'ombre, se dessina

presque nettement, bien qu'estompé dans les vapeurs du soir.

--Merci, Vénus, dit plaisamment l'ingénieur en inclinant la tête vers

l'astre radieux.

Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu'il se trouvait

au pied même d'une montagne fort élevée, sur la lisière d'une forêt dont

les arbres avaient arrêté la sphère; non loin de là, serpentant sur le

flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d'une voix cristalline,

reflétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus.

Saisir dans la sphère le premier récipient qui lui tomba sous la main,

courir au ruisseau, y remplir le récipient et revenir en jeter le

contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq

minutes.

Mais à peine le liquide eut-il touché leur peau, que Mickhaïl Ossipoff

et ses deux compagnons d'infortune se mirent à pousser des cris

horribles.

--Au feu!... Au feu!... hurla Farenheit en se redressant d'un bond.

Puis, apercevant Fricoulet qui, debout à l'entrée de la sphère

contemplait ses amis d'un air tout ahuri:

--_By God!_ gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie?

Et il s'avançait vers l'ingénieur, le poing levé, menaçant.

--Dites donc, dites donc, riposta l'ingénieur... c'est comme cela que

vous me remerciez des soins que je vous donne?

--Drôles de soins, en vérité, dit à son tour Ossipoff... et singulière

façon de faire revenir les gens à eux en les aspergeant d'eau

bouillante.

--D'eau bouillante! répéta Fricoulet... Ah çà! devenez-vous fou?

--N'est-ce pas toi, plutôt, qui l'es devenu? s'écria Gontran qui se

tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir.

--De l'eau chaude? répéta encore l'ingénieur... mais puisque je viens de

l'aller chercher à ce ruisseau... tenez... là-bas!...

Il n'avait pas achevé ces mots, que Farenheit se précipita pour être le

premier à constater la chose.

[Illustration]

Mais, oublieux des lois spéciales qui régissaient la pesanteur à la

surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d'un seul bond, bien

qu'une dizaine de mètres l'en séparassent, à l'endroit indiqué par

Fricoulet, et tomba dans le ruisseau où il enfonça jusqu'à mi-jambes.

Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations à n'en plus

finir; lorsqu'on le sortit de là, le malheureux Yankee avait la peau des

jambes presque entièrement enlevée.

--Baste! murmura Fricoulet, tout en procédant à un pansement sommaire;

rien ne vaut, pour dégager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud.

Gontran, que les grimaces de l'Américain amusaient beaucoup, vint lui

serrer les mains avec énergie.

--Merci, sir Jonathan! dit-il avec emphase, merci.

--Merci... de quoi? demanda l'autre étonné.

--De nous avoir, par ce petit accident, donné une preuve certaine que le

sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure.

Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s'il ne se moquait pas de

lui, mais le grand sérieux de M. de Flammermont lui donna le change et

il étouffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu'il

était prêt à prononcer.

--Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de

cette preuve pour savoir ou nous étions?

Le jeune homme esquissa un geste vague.

--Mon Dieu! balbutia-t-il, ce n'était peut-être pas tout à fait

nécessaire.

--Je dirai plus... c'était inutile.

Et étendant les bras vers les cieux:

[Illustration]

--N'avons-nous pas là, au-dessus de notre tête, un indicateur

merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre

route et nous renseigner sur notre position?

--Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des

étoiles...

Fricoulet intervint:

--Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff,

que, vu de Mercure ou des autres planètes, le ciel étoilé est absolument

le même que vu de la Terre. N'apercevons-nous pas ici, presque au

Zénith, les sept étoiles de la Grande Ourse? là, sur notre gauche, ne

sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pléiades? sur notre

droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Véga, Procyon, Capella? Donc, nous

ne pouvons guère nous en rapporter à la voûte étoilée pour nous assurer

que nous sommes bien sur le sol mercurien.

Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur:

--Vous oubliez, dit-il, que pour la planète Mercure seule, Vénus peut

briller avec un éclat aussi intense... si cela ne vous paraît pas

probant... voici Mars, là-bas... ici, voici Jupiter, et enfin, voici la

Terre; dites-moi quel est, dans l'immensité sidérale, le monde duquel on

peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les

différentes planètes que je viens de vous nommer?

Et il considérait l'ingénieur d'un air triomphant.

--Notez bien, répliqua Fricoulet, que je n'avais nullement besoin de ce

que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde

sur lequel nous nous trouvons... seulement, je tenais à insister sur ce

point que, en raison de l'éloignement prodigieux des étoiles, les

perspectives ne changent pas et que...

[Illustration]

--Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d'un regard dédaigneux,

est-ce à moi que s'adressait ce petit cours d'astronomie?

--Nullement, nullement, s'empressa de répondre l'ingénieur; c'était à

sir Jonathan.

[Illustration]

--_By God!_ grommela celui-ci, qui considérait d'un air piteux ses

mollets, que l'eau bouillante du ruisseau avait amenés à l'état

écarlate; si c'est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps...

car je me soucie de tout cela comme...

Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l'ongle de

son pouce.

Décrire l'expression méprisante du visage d'Ossipoff, en entendant

l'Américain s'exprimer ainsi, serait impossible.

Il pivota sur ses talons en haussant les épaules.

Mais, quelle ne fut pas sa stupéfaction, en voyant M. de Flammermont

s'éloigner en courant, puis, après quelques enjambées, prendre son élan,

et, d'un bond prodigieux, s'élancer dans les airs.

--Gontran! Gontran! cria Fricoulet, que fais-tu donc?

--Je le tiens... je le tiens... répliqua le jeune comte, en brandissant,

à bout de bras, un objet que l'obscurité ne permettait pas de

distinguer, mais qui paraissait s'agiter violemment.

En même temps, des cris perçants, désespérés, se firent entendre,

troublant le majestueux silence de la nuit, éveillant au fond de la

forêt immense des échos mystérieux.

Cependant, Gontran avait touché le sol, et, prestement, s'en revenait

auprès de ses compagnons.

--Voilà, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment.

Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal étrange,

ayant avec l'oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu'il était

pourvu d'ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu'un

seul oeil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d'un

long tube corné, s'évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de

chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en

forme de crochets, dont l'animal devait certainement se servir pour se

suspendre aux arbres, au moment du repos.

[Illustration]

Les Terriens, Fricoulet surtout, considéraient avec un intérêt mêlé de

stupéfaction cet être bizarre.

--Et vous croyez que cela est bon à manger? demanda Farenheit, aux yeux

duquel ce volatile n'était intéressant que par l'adaptation culinaire

que l'on en pouvait faire.

--Ma foi! vous me posez là une question à laquelle je ne puis pas plus

répondre que vous,... cependant, comme rien, dans la nature, n'a été

créé sans but, peut-être est-il permis de penser que cet animal est

comestible... donc, si le coeur vous en dit...

--Non, pas le coeur, mais l'estomac, répliqua Gontran, qui, déjà,

préparait la bête avec acharnement... car je ne sais si cette

nourriture, faite de mastic sur la lune, et d'herbes hachées sur Vénus,

convient à vos estomacs, mais cette volaille a réveillé, chez le mien,

tous ses appétits carnassiers!

Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramassé des

brindilles de bois qu'il avait réunies en tas, puis, battant le briquet,

il mit le feu à ce bûcher improvisé, qui, bientôt, se transforma en un

véritable brasier; quelques minutes après, le volatile mercurien, enfilé

dans une branche de bois vert en guise de broche, grésillait au-dessus

des flammes, répandant, dans l'atmosphère, une bonne odeur de graisse

chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement.

[Illustration]

Tout en surveillant son rôti, Gontran réfléchissait.

--À quoi pensez-vous, mon cher enfant? demanda Mickhaïl Ossipoff.

--Je songe que nous allons éprouver bien des difficultés à parcourir

rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si,

au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas complètement dépouillés.

--Nous n'avons rien à déplorer en ce qui concerne Mercure, répliqua le

vieillard, puisque les astronomes terrestres n'ont jamais été à même

d'étudier suffisamment la planète pour en pouvoir dresser une carte; au

surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine! quinze mille kilomètres

de tour, qu'est-ce que cela pour des gens comme nous?

--Surtout, ajouta Fricoulet, que, organisés comme nous le sommes, c'est

absolument comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues...

--À table!... à table!... cria en ce moment l'Américain.

--Mais votre rôti ne doit pas encore être à point, déclara M. de

Flammermont.

--Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix

minutes qu'il est au feu.

--Eh bien! mais il sera saignant.

--Pardon! ces dix minutes en font quarante, en réalité.

--Je ne vous comprends pas!

--Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois

moins de temps que n'en met la Terre à accomplir le sien, c'est donc que

les minutes, sur cette planète, ont une valeur quadruple de celle des

minutes terrestres.

Personne ne répondit, chacun étant trop affamé pour prendre le temps de

réfuter cette théorie bizarre.

Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda:

--Alors, si j'ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage,

Mercure est un monde inhabité.

Fricoulet haussa les épaules.

--Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en

main la preuve du contraire?

L'Américain arrondit les yeux.

--Ce n'est point une preuve que j'ai, répliqua-t-il; c'est un membre de

volaille.

--Eh! riposta l'ingénieur, cette volaille est-elle autre chose qu'un

habitant de Mercure?...

L'Américain, à cette sortie inattendue, éclata de rire, et son hilarité

fut partagée par Gontran.

--En vérité, s'écria le jeune homme, tu voudrais prétendre que cet

oiseau à trompe est un représentant de l'humanité mercurienne!

--Pourquoi pas?

--Notez bien, mon cher Gontran, dit à son tour Ossipoff, que Mercure

étant une planète toute jeune, son humanité doit correspondre à la

période quaternaire terrestre... d'autre part, il se peut que la

succession des espèces vivantes se soit faite autrement que sur notre

monde, et que l'humanité mercurienne ait une forme toute différente de

celle qu'elle affecte sur les autres planètes.

Gontran, pendant cette explication, était demeuré tout interdit; quand

le vieillard eut achevé, il fit une moue de dégoût et jeta loin de lui

le morceau de carcasse qu'il s'apprêtait à dévorer à belles dents.

--Que te prend-il donc? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine.

--Je me fais l'effet d'un anthropophage!... déclara M. de Flammermont.

--Baste! grommela l'Américain, un habitant de Mercure! cela ne tire pas

à conséquence, et puis, il n'avait qu'à prévenir.

Tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au

jour.

À peine le soleil avait-il paru à l'horizon, que rapidement, il s'éleva

dans le ciel, déversant sur la planète des torrents de lumière et de

chaleur.

Pendant que ses compagnons s'épongeaient le front, Ossipoff, insouciant

des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l'astre

radieux, mesurait son diamètre à l'aide du micromètre.

--C'est bien cela, murmura-t-il d'un ton satisfait--75'.

--Et de la Terre? demanda l'Américain, sous quel diamètre l'aperçoit-on?

--Sous un diamètre une fois moindre... c'est-à-dire mesurant 32 minutes

seulement.

--Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, à

moins d'être rôtis tout vifs; si vous m'en croyez, nous nous étendrons

sous la voûte épaisse et impénétrable que forme le feuillage de ces

arbres, et nous dormirons en attendant la nuit.

Lorsque le crépuscule tomba, enveloppant le paysage d'une douce et

chaude lumière dorée, les voyageurs se préparèrent au départ; du reste,

ils n'emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prévision

de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pâte nutritive,

pour le cas où quelque habitant de Mercure ne passerait pas à leur

portée.

Ils laissaient, auprès du ruisseau, leur sphère avec tout ce qu'elle

contenait; nulle crainte que quelque filou y vînt mettre la main.

--Comment allons-nous faire pour ne pas nous égarer? demanda M. de

Flammermont.

--D'après mes observations, répondit le vieux savant, nous devons nous

trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale; en nous

guidant sur les étoiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le

tour de la planète, en nous dirigeant vers l'Est.

--Mais il doit certainement exister des mers et des océans, dans ce

monde inconnu!... comment ferons-nous pour les traverser?

--Nous aviserons.

Tout en causant, on s'était mis en marche et cinq minutes avaient suffi

à parcourir un kilomètre; on alla, de cette allure, jusqu'à minuit

environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines

abruptes, se frayant à grand'peine un chemin à travers des forêts aux

arbres titanesques, enchevêtrés de lianes énormes, fouillis inextricable

dans lequel il leur fallait se débattre, comme des bestioles dans des

toiles d'araignée immenses.

[Illustration]

Puis, tout à coup, le ciel s'assombrit, l'atmosphère se couvrit de

nuages épais derrière lesquels disparurent les étoiles scintillantes et

les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la planète comme

dans un suaire de deuil.

Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour.

À l'aube, comme ils se préparaient à repartir, désireux de profiter des

quelques instants pendant lesquels la chaleur était supportable, pour

faire encore quelques lieues, Mickhaïl Ossipoff, qui marchait en tête,

s'arrêta brusquement.

--De l'eau! exclama-t-il, de l'eau!

Étendant la main, il montrait à ses compagnons une nappe liquide qui,

non loin de là, miroitait sous les rayons dorés du soleil; sur la rive,

des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui

semblait répandre, tout alentour, une fraîcheur délicieuse.

--Si vous m'en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque

là, puis nous nous arrêterons pour attendre le crépuscule.

--À quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis? demanda

l'Américain en s'épongeant le front.

--Une quinzaine de kilomètres, tout au plus, répondit Fricoulet.

--C'est l'affaire d'une demi-heure! un peu de courage et nous jouirons,

jusqu'au soir, d'un repos délicieux.

Sur ces mots, prononcés d'un ton encourageant par M. de Flammermont, on

se remit en marche.

Mais, chose singulière, les voyageurs, tout en avançant, ne paraissaient

pas se rapprocher de leur but!

L'eau étincelait toujours et les arbres continuaient à dresser dans

l'air, leur chevelure; mais il semblait que le paysage reculât à

l'approche d'Ossipoff et de ses compagnons.

L'Américain tira sa montre:

--Voilà déjà cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il,

cinquante minutes pour faire quinze kilomètres! c'est inadmissible! vous

vous êtes trompé dans l'estimation de la distance, mon cher monsieur

Fricoulet!

--C'est bien possible, répliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en

guise d'abat-jour, examinait pensivement l'horizon.

--Par exemple! dit à son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe,

quelque chose d'étrange, d'anormal! remarquez-vous que cette eau, ces

arbres, ont la même tonalité que tout à l'heure, or les règles de

l'optique...

L'ingénieur frappa ses mains l'une contre l'autre.

--J'y suis, s'écria-t-il... j'ai l'explication du phénomène, c'est un

mirage... nous sommes victimes d'une illusion d'optique semblable à

celles qui se présentent souvent dans les déserts africains.

--Un mirage, répéta Farenheit d'un ton accablé, alors, cette eau

n'existe pas?

--À cela, il n'y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle

doit être quelque peu brûlante, c'est l'ombre des arbres que je

regrette.

[Illustration]

--Ne nous désespérons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un

peu, il est fort possible que ce paysage existe réellement.

La constance des voyageurs fut soumise à une rude épreuve; la contrée

qu'ils traversaient était une sorte de désert aride, aussi loin que la

vue pouvait s'étendre, on ne voyait qu'un sol jaunâtre et desséché...

pas un arbre, pas un brin d'herbe; du sable, du sable, toujours du sable

et, au-dessus de la tête, dans le ciel pur, le disque énorme du soleil,

versant à torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et

corrodaient leurs entrailles.

Enfin, à bout de forces, ils s'arrêtèrent, une toile de tente fut tendue

sur quatre piquets et, dans le carré d'ombre que cet abri primitif

projetait sur le sol brûlant, les voyageurs s'étendirent jusqu'au soir.

Lorsque, dans l'immensité sidérale, l'astre du jour eut été remplacé par

la clarté plus douce de Vénus, les voyageurs abandonnèrent leur

campement, décidés à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de ce pays

désolé.

Vers minuit, enfin, après une cinquantaine de kilomètres parcourus, ils

entrèrent dans une contrée nouvelle, et la végétation reparut, plus

luxuriante encore qu'à l'endroit où ils avaient opéré leur descente; aux

sables du désert succédait une plaine fertile et gazonnée; au loin, l'on

entendait le murmure d'une eau courante, bruissant sur les cailloux.

--Farenheit! Farenheit! appela Ossipoff en voyant l'Américain prendre

les devants, ou courez-vous ainsi?

--Prendre un bain! répondit-il sans s'arrêter.

--Mais le malheureux va s'échauder! fit M. de Flammermont en se

précipitant sur les traces de Farenheit.

Celui-ci avait quelques enjambées d'avance, si bien qu'il disparut sous

les grands arbres, avant que le jeune homme l'eût rejoint.

Soudain l'Américain poussa un cri de joie; semblable à une nappe

d'argent, une immensité liquide s'étendait devant lui, reflétant, à sa

surface, les astres étincelants qui fourmillaient au firmament.

--_By God!_ grommela-t-il en précipitant sa course, fût-ce de l'eau à

faire cuire des oeufs, le bain me paraîtra frais auprès des rayons du

soleil.

En deux bonds, il atteignit la rive, se débarrassa de ses vêtements, et

ne conservant que son caleçon, entra dans l'eau.

Bien que chaude, l'eau lui parut, en effet, d'une température moins

élevée que l'atmosphère embrasée de la journée, et il s'y plongea avec

une volupté inouïe, piquant des têtes, faisant la planche, tirant des

coupes savantes, en bon nageur qu'il était.

[Illustration]

Sans y prendre garde, il s'était un peu éloigné de la rive et il ne

songeait aucunement à mettre un terme à ses exercices aquatiques,

lorsque tout à coup, à quelques mètres de lui, l'eau bouillonna

fortement, en même temps qu'une masse sombre, émergeant à la surface, se

dirigeait vers le bord.

Tout de suite, l'idée des crocodiles vint à Farenheit et, en dépit de la

température de l'eau, un frisson glacé lui courut le long de l'échine.

Instinctivement, sa main chercha son revolver à sa place habituelle;

mais il était en caleçon.

--_By God!_ gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent à temps.

Cependant, la masse inquiétante avait abordé et, lentement, péniblement,

se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables.

À la clarté de Vénus, l'Américain distinguait, bien qu'assez vaguement,

un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas mesurer

moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de l'animal

formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que

terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle

dont était munie la tête de l'habitant mercurien dont les voyageurs

s'étaient régalés.

[Illustration]

De l'endroit où il se trouvait, Farenheit entendait l'aspiration

puissante du monstre qui, déséquilibrant les couches atmosphériques,

produisait des courants d'air violents dont le remous arrivait jusqu'au

nageur.

Celui-ci était fort mal à son aise et maudissait la malencontreuse idée

qu'il avait eue de prendre un bain.

Tout à coup, un cri terrible, n'ayant presque rien d'humain, parvint

jusqu'à lui.

Puis aussitôt, une voix angoissée, venant de la rive, appela au secours!

--_By God!_ grommela Farenheit, qu'arrive-t-il?... le monstre aurait-il

attaqué les amis?

Et, sans réfléchir que ses mouvements pouvaient attirer l'attention de

l'animal, il se mit à nager vigoureusement en faisant un léger détour,

afin d'aller aborder au plus près et de prêter main forte à ses

compagnons.

--Au secours!... au secours!... répéta la même voix.

L'Américain avançait rapidement.

--Courage! cria-t-il, courage, me voici.

Comme pour lui répondre, le monstre poussa un hurlement qui déchira

l'air effroyablement; on eût dit le ronflement d'une sirène à vapeur.

Comme Farenheit sortait de l'eau, il aperçut une forme blanche

cramponnée à un arbuste.

--Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici.

--À moi! monsieur Farenheit, à moi!

--Mademoiselle Séléna! s'exclama l'Américain, tellement stupéfait qu'il

s'arrêta dans sa course.

--Vite!... vite!... je ne puis plus.

La forme blanche parut se détacher de l'arbre et, tout en résistant,

s'avancer vers le monstre dont la trompe, braquée sur elle, semblait un

gouffre prêt à l'engloutir.

En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres; c'était

Ossipoff et ses compagnons qui accouraient à la recherche de Farenheit.

[Illustration]

--Tirez! tirez! leur cria l'Américain, impuissant à sauver la jeune

fille de la mort inévitable qui l'attendait.

Une dizaine de coups de feu éclatèrent, éveillant, dans le lointain, des

échos semblables aux roulements du tonnerre.

[Illustration]

Épouvanté par ce bruit auquel ses oreilles n'étaient point habituées,

atteint peut être par l'un des projectiles, le monstre mercurien poussa

un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des

Terriens.

--Séléna! s'écria Gontran éperdu, en bondissant jusqu'à la forme blanche

étendue sur le sol.

Presque en même temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprès du corps

de sa fille:

--Mon enfant! gémit-il, ma fille adorée! c'est toi! c'est bien toi que

je revois!

Il l'avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant.

Fricoulet écarta un peu Gontran et plaça sa main sur la poitrine de la

jeune fille.

--Elle n'est qu'évanouie, déclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur

Ossipoff, et toi, Gontran, ne te désole pas, ce n'est absolument rien.

Si vous le voulez bien, nous allons retourner, à marche forcée, jusqu'à

l'endroit ou nous avons laissé notre sphère, là, je trouverai, dans ma

caisse de pharmacie, les médicaments nécessaires à Mlle Séléna.

--Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous?

--D'une manière fort simple, déclara Farenheit qui achevait de

s'habiller, vous aller voir.

Il arracha, à l'arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles

auxquelles il fixa l'ample redingote du vieillard, comme une toile

tendue sur un lit de sangle.

On y déposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs

épaules les brancards de cette litière improvisée, partirent au pas

gymnastique, suivis de Fricoulet et d'Ossipoff.

[Illustration]

Tous les vingt kilomètres, les porteurs se relayaient; tous les quarante

kilomètres, on s'arrêtait dix minutes pour se reposer.

Quand l'aurore apparut, les voyageurs étaient réunis dans la sphère,

autour de Séléna qui, sortie de sa torpeur, grâce aux soins intelligents

de Fricoulet, leur souriait doucement.

Des quatre voyageurs, Farenheit était certainement celui qui manifestait

la plus grande joie de voir la jeune fille revenue à elle.

--Comme vous êtes bon, sir Jonathan, dit Séléna en lui tendant la main,

et comme cela paraît vous faire plaisir de me revoir.

--Dame! répliqua l'Américain, je songe que vous allez pouvoir me donner

des nouvelles de ce misérable.

--Moi! répliqua-t-elle d'un air étonné, je ne puis rien vous dire de

lui, sinon qu'il est parti voilà bientôt quatre jours.

--Parti! s'écrièrent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti

pour quelle destination?

--Pour le Soleil.

--Mais, toi?...

--Moi, il m'a abandonnée ici, parce que j'étais, pour le wagon, une

surcharge qui pouvait compromettre son voyage.

Gontran serrait ses poings avec fureur.

--Ah! le misérable... le misérable!... il me le paiera cher.

Farenheit, lui, répondit avec un rugissement:

--Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus; or, comme

nous sommes cloués ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir

de revoir jamais notre planète natale...

--Qu'importe! murmura Ossipoff tout à la joie de serrer dans ses bras sa

fille chérie.

--_By God!_ grommela l'Américain, vous en parlez à votre aise, vous avez

retrouvé votre fille; mais Sharp m'échappe encore une fois.

--Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet.

Sir Jonathan haussa les épaules et s'éloigna pour aller à la recherche

d'habitants de Mercure sur lesquels il pût passer sa fureur.

En effet, il revint, au bout d'une demi-heure, portant attaché, tout

autour de lui, à sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points

semblables à celui que Gontran avait tué.

[Illustration]

--Belle chasse! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible

contentement.

--Figurez-vous, répliqua l'Américain, qu'il se passe dans le ciel

quelque chose de fort singulier; on dirait qu'il y a une étoile qui

grandit à vue d'oeil.

L'ingénieur haussa les épaules en riant.

--Illusion d'optique, dit-il.

--Je vous affirme que j'ai vu net, même que cette étoile illumine, de

son rayonnement, toute une partie de l'espace.

L'Américain parlait si ferme et d'un ton si convaincu que Fricoulet le

suivit au dehors.

À peine eut-il jeté les yeux sur le ciel qu'il rentra précipitamment;

muni de la lunette d'Ossipoff, il la braqua sur le point désigné par

l'Américain:

--Une comète! une comète! s'écria-t-il.

Tout le monde, même Séléna, vint le rejoindre.

Le vieux savant arracha, des mains de l'ingénieur, l'instrument qu'il

dirigea vers l'astre et demeura longtemps en contemplation.

Enfin, il murmura:

--En effet, c'est une comète.

Puis aussitôt, jetant un regard circulaire sur le paysage:

--Si vous m'en croyez, dit-il, nous nous établirons provisoirement au

sommet de cette petite colline que vous voyez là-bas; nous y serons

admirablement bien pour nous livrer à nos observations astronomiques; en

même temps, au point de vue hygiénique, nous aurons moins à souffrir du

rayonnement.

En raison du peu de pesanteur à la surface de la planète, les quatre

Terriens eurent tôt fait de rouler la sphère jusqu'à l'endroit indiqué

par le vieux savant; c'était une petite éminence boisée, élevée d'une

cinquantaine de mètres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en

pente douce, jusqu'au ruisseau où sir Jonathan avait pris,

l'avant-veille, un bain de pieds si malencontreux.

Quand il s'éveilla, le lendemain matin, le premier soin d'Ossipoff fut

de gravir l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère où

il avait installé des instruments d'optique.

Aux cris qu'il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperçurent,

avançant vers le Soleil avec une rapidité vertigineuse, le météore de la

veille qui étalait, en travers du ciel, une queue immense.

Après être demeurée un moment silencieuse, éblouie par ce spectacle

féerique, Séléna demanda:

--Chaque comète a un nom, n'est-ce pas, père?... Comment donc s'appelle

celle-ci?

L'astronome hocha la tête, d'un air de doute.

--Je l'ignore, répondit-il.

--Comment, vous l'ignorez? je croyais cependant...

--Tu croyais mal, répliqua-t-il d'un ton un peu sec, ces corps errants,

baptisés du nom de comètes, sont aussi nombreux dans l'espace que les

poissons au sein de l'Océan; il se peut donc que nous ayons sous les

yeux une comète nouvelle, arrivant de l'infini et que notre Soleil fait

dévier de sa route.

En ce moment, Gontran fit un léger saut en arrière.

--Dites donc, fit-il, n'y a-t-il pas à craindre que cette comète ne nous

heurte en passant; elle paraît venir directement sur nous.

Fricoulet, qui examinait l'astre avec attention, murmura:

--Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper

l'orbite de Mercure.

Et, après un moment, il ajouta:

--Ça, par exemple, pourrait bien être la fin; qui sait, en effet, ce qui

sortirait d'un abordage semblable.

Toute la journée, en dépit des torrents de feu qui tombaient du ciel,

les Terriens demeurèrent à leur poste d'observation, regardant croître,

avec terreur, cet astre qui, peut-être, leur apportait la mort;

maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comète: la

tête énorme, monstrueuse, entourée de sa chevelure lumineuse auprès de

laquelle la lumière solaire pâlissait, et sa queue qui balayait l'espace

de son panache enflammé.

Comme la nuit approchait, l'atmosphère parut soudain s'embraser, la

chaleur devint étouffante, l'air se raréfia et, sous le coup d'une

inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 36 / 77 题