M. de Flammermont se redressa.

--Alcide, grommela-t-il, tu m'impatientes à la fin, avec tes éternelles

plaisanteries... J'aime Séléna, je dois l'épouser!

--De quoi te plains-tu?... Les moments pendant lesquels on fait la cour

à sa fiancée, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage...

--Si tu appelles cela faire sa cour? s'exclama M. de Flammermont, tu

n'es guère difficile, en vérité!

--C'est le seul moyen de ne pas s'apercevoir de ses défauts réciproques!

--En attendant, je me sens ridicule... je tourne au Juif-Errant!

--Les voyages forment la jeunesse, ricana l'ingénieur, quant à moi, en

dépit de tout ce que tu pourras dire, je persiste à bénir les différents

incidents qui retardent le moment où tu passeras au cou le collier de

l'esclavage.

Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l'attention, depuis quelques

instants, était distraite par la conversation des deux jeunes gens, il

tourna brusquement le dos au hublot et s'adressant à Fricoulet:

--Voilà une expression, monsieur l'ingénieur, qui, s'adressant à ma

fille, me semble malsonnante.

--Eh! monsieur, vous avez votre opinion sur l'astronomie, j'ai la mienne

sur le mariage, voilà tout.

Le vieillard fronça le sourcil et dit à M. de Flammermont:

--Je suis étonné, mon cher Gontran, que vous permettiez à monsieur, bien

qu'il soit votre ami, de s'exprimer de la sorte lorsqu'il parle de votre

fiancée!

--Sa fiancée! s'écria plaisamment Fricoulet... vous avouerez, monsieur

Ossipoff, qu'elle l'est bien peu, Gontran, lui-même, me le faisait

observer tout à l'heure.

--Alcide! fit sévèrement le jeune comte.

--Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai? demanda Ossipoff en se

tournant vers Gontran.

Celui-ci, fort embarrassé, ne savait guère que répondre:

--Mon Dieu! balbutia-t-il, vous conviendrez vous même que la situation

est étrange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit

mois, à Saint-Pétersbourg, nous sommes aujourd'hui...

--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, dit Fricoulet en

consultant son carnet.

--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, répéta Gontran, et je

commence à croire que je suis moins loin de Saint-Pétersbourg que de la

date si chère où je pourrai mener à l'autel ma chère Séléna!

Mickhaïl Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine:

--En vérité, dit-il d'un ton quelque peu acerbe, je ne m'attendais pas à

vous entendre parler de la sorte... est-ce moi qui suis allé vous

trouver pour vous demander votre main? est-ce moi qui vous ai forcé à me

faire cette déclaration que vous m'avez faite à l'observatoire de

Poulkowa et que je me rappelle textuellement: «Ce ne sont pas des

millions, des billions et même des trillions de lieues qui peuvent

effaroucher un amour tel que le mien.»

Le vieillard se tut un moment, foudroyant d'un regard Gontran qui

courbait la tête.

Puis il ajouta avec un petit ricanement:

--Cela, rien ne vous forçait à le dire!... Vous avez parlé de trillions

de lieues, et pour quelques millions à peine que vous avez parcourues,

vous voilà déjà regrettant votre parole.

--Monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec beaucoup de dignité, vous

donnez à une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que

lui-même n'a certainement pas voulu lui donner... je ne regrette rien;

ce que j'ai fait, je le referais encore; mais si vous me voyez si

sombre, si nerveux, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma

grande affection pour Mlle Séléna.

Il avait prononcé ces paroles d'une voix grave, profonde et pleine

d'émotion.

Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main.

Derrière eux, un juron éclata: c'était Farenheit qui, réveillé depuis

quelques instants, assistait, silencieux, à l'entretien.

--_By God!_ grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce

gredin... de ce misérable...

Ses dents grinçaient, ses joues tremblaient et ses mains s'ouvraient et

se refermaient convulsivement, dans un geste d'étranglement.

--On ne pourra donc jamais l'empoigner, ajouta-t-il furieux.

[Illustration]

--Prenez patience, sir Jonathan, répondit Fricoulet, dans quatre jours,

nous serons sur Mercure et là, espérons-le du moins, vous pourrez vous

livrer aux douceurs de la vengeance.

--La vengeance, murmura l'Américain, est un plat qui devrait se manger

chaud, comme la soupe.

L'ingénieur hocha la tête.

--Eh! Eh! fit-il, cela dépend des goûts... on prétend que les gourmets

la préfèrent froide.

--Ah çà! dit Farenheit en s'adressant à Ossipoff, j'espère bien que,

aussitôt votre fille retrouvée et ce coquin de Sharp puni, nous ferons

machine en arrière pour toucher Terre.

Ossipoff eut un brusque tressaillement; un voile sombre s'étendit sur

son visage dont les muscles se contractèrent soudain, et il répondit

d'une voix sourde, à peine distincte:

--Si c'est possible!

L'Américain fit un bond.

--Comment! si c'est possible! _By God!_ il faudra bien que cela le soit.

Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi; je ne me suis pas engagé à

faire le tour du monde sidéral,--la gloire, moi, ce n'est pas mon

fait--je ne suis pas astronome, je ne suis qu'un simple marchand de

porcs... et l'astronomie je m'en moque comme un poisson d'une pomme...

Il s'arrêta un moment pour souffler et poursuivit:

--Ma maison de commerce me réclame... d'un autre côté, les actionnaires

de la «Moon's diamantal Company» sont capables de croire que je leur ai

joué le tour... enfin, voici bientôt venir l'époque des élections pour

la présidence de l'Excentric Club... et j'en ai fait suffisamment pour

que mon élection soit assurée... donc, je vous en préviens, aussitôt mon

compte avec Sharp réglé, je demande à m'en aller.

--Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxiété,

êtes-vous aussi pressé que sir Jonathan, de revoir notre planète natale?

--À vrai dire, monsieur Ossipoff, répliqua le jeune ingénieur, je ne

vous cacherai pas que cette course, à travers les astres, commence à me

paraître monotone... et, bien que je n'engraisse pas de porcs au

boulevard Montparnasse, bien que je n'aie pas d'actionnaires auxquels il

me faille rendre des comptes, bien que je n'aie posé ma candidature à la

présidence d'aucun cercle--excentrique ou autre...--j'emboîterais assez

volontiers le pas à sir Jonathan.

[Illustration]

Le vieillard réfléchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de

Flammermont:

--Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces

messieurs... comme rien, au fond, ne les oblige à poursuivre le voyage

en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner

notre point de départ, c'est-à-dire la Terre... en conséquence, je vous

laisse le soin de songer à ces moyens...

Sur ce, il tourna les talons et s'en fut reprendre sa place aux hublots.

Farenheit avait l'air fort satisfait et son attitude contrastait

étrangement avec l'expression penaude du visage de Fricoulet.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 30 / 77 题