--Corbleu! nous voilà bien, grommela l'ingénieur... mieux valait nous
dire nettement que nous étions liés à lui indissolublement.
--Hein? fit l'Américain en redressant l'oreille.
Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet; celui-ci fit la
grimace, mais comprit l'avertissement et se tut.
--Vous disiez? insista Farenheit...
--Moi! mais rien... si... je me rappelle... je voulais dire que la
situation de M. de Flammermont est fort difficile... il n'est pas
douteux, parbleu! qu'il ne trouve un moyen de nous rapatrier...
seulement, ce qui le gênera, ce sera pour le mettre à exécution, ce
moyen.
--Baste! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre,
j'imagine...
--Comme un autre! bougonna l'ingénieur... cela dépend de ce que vous
entendez par là: songez que Mercure est distant du soleil, à peine de
57,250,000 kilomètres, soit 14,300,000 lieues, que son diamètre ne
mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume égale seulement les 38
centièmes de celui de la Terre.
--Eh bien! qu'importe tout cela?
Le visage de Fricoulet refléta un ahurissement profond et se tournant
vers Gontran:
--Tu l'entends, s'écria-t-il, il demande ce qu'importent à un monde, sa
distance du Soleil, son diamètre et son volume; mais, sauvage que vous
êtes! il importe si bien que Mercure est la plus petite planète de tout
le système solaire, en outre que c'est la plus rapprochée de l'astre
central.
--Conclusion?
--Conclusion! Mercure ne peut être un monde comme un autre, sans compter
que son orbite est très excentrique,--c'est-à-dire qu'elle a la forme
d'une ellipse dont le soleil occupe l'un des foyers... si bien que la
différence entre l'aphélie et la périhélie est de six millions de
lieues... hein! six millions, c'est joli pour une orbite qui ne mesure
que vingt-huit millions de lieues de diamètre et que la planète parcourt
en quatre-vingt huit jours...
[Illustration]
--En quatre-vingt-huit jours, répéta Gontran étonné... l'année n'a que
quatre-vingt-huit jours?
--Et savez-vous qu'elle est la conséquence de cette marche rapide, c'est
que, transporté sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et écrire à
peine âgé d'un an; qu'un gamin de cinq ans serait un adulte et que
nous-mêmes serions centenaires.
--Des années de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont,
c'est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants.
--Pourquoi donc? demanda Farenheit.
--Dame! à cause des étrennes.
Fricoulet secoua la tête.
--Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit
déjà arrivée là.
[Illustration]
--Cependant, j'ai lu dans les _Continents célestes_ que l'intensité de
la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir
développé la vie avec une rapidité incroyable à la surface de Mercure.
Ossipoff se retourna:
--Cette supposition ne me paraît pas juste, dit-il; car les observations
télescopiques et spectroscopiques ont établi, d'une manière irréfutable,
que Mercure est entouré d'une atmosphère considérable, très épaisse,
dans laquelle flottent quantité de nuages et qui protège la planète
contre l'ardeur dévorante des rayons solaires quand elle est à son
périhélie; elle empêche également l'évaporation trop rapide de la
chaleur, lorsque Mercure se trouve à son aphélie...
--Alors?
--Alors je conclus, tout en tenant compte de l'intensité de chaleur, que
ce monde étant le dernier né de l'Univers, doit se trouver dans le même
état où se trouvait la Terre, à l'époque primaire.
Le visage de Farenheit était devenu soucieux.
--Dans ces conditions-là, grommela-t-il, j'ai bien peur que M. de
Flammermont ne puisse, de sitôt, me mettre à même de revoir le pavillon
étoilé des États-Unis.
Le jeune homme haussa les épaules.
--Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il, à l'impossible nul n'est tenu,
et j'aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure,
aucune humanité capable de me donner un coup de main, je crains bien que
vous ne soyez condamné à jouir de notre société plus longtemps que vous
ne le souhaitez.
Et, prenant un air grave pour s'adresser à Ossipoff:
[Illustration]
--Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fondé de votre
raisonnement, notamment en ce qui concerne l'âge de Mercure, il me
semblait que, dans son _Cosmotheoros_, l'illustre astronome Huygens
établissait l'existence d'une humanité semblable à la nôtre.
Le vieillard se prit à rire:
--Il en est des théories de Huygens comme de celles de Fontenelle,
d'après lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits êtres,
vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des nègres
d'Éthiopie; je ne crois pas plus à cette humanité-là qu'à celle inventée
par le baron de Holberg, dans son roman: _Voyage de Nicolas Klimius dans
les planètes souterraines_. L'homme-plante et l'homme-guitare imaginés
par lui n'ont pas plus raison d'être que les nègres de Fontenelle, les
hommes de Huygens et ceux du _Voyage au monde de Mercure_, publié au
XVIIIe siècle.
Ses compagnons, Farenheit lui-même, l'écoutaient avec un visible
intérêt; alors pour conclure, le vieillard ajouta:
--C'est déjà, pour le savant et le philosophe, un travail considérable
que de songer aux humanités existantes sans se préoccuper encore de la
forme que pourront affecter les humanités futures... laissons les
siècles s'écouler et alors seulement nos petits-neveux pourront
s'occuper de résoudre ces problèmes.
Sur ces mots, il retourna à son poste d'observation, laissant
l'Américain tout déconfit par ces révélations.
--Que fais-tu donc là? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec
attention une sorte de cadran fixé à l'extrémité du pivot central de la
sphère.
--Tu le vois, je consulte mon «rapidimètre».
Et, à un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte,
l'ingénieur ajouta:
--C'est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis, à tous
moments, m'assurer que les ondes lumineuses parviennent bien à la sphère
et l'actionnent avec la même force.
--Très pratique, approuva Gontran; mais le système?
--Écoute, je vais être aussi clair que possible; à toi de comprendre si
tu peux... Qui soutient et pousse dans l'espace notre véhicule? les
vibrations lancées par le réflecteur vénusien; de ces vibrations, j'en
emploie une partie infinitésimale à actionner un radiomètre tournant
dans son ampoule de verre; deux engrenages conduisent l'aiguille qui
tourne devant ce cadran. Tant que le radiomètre fonctionne à grande
vitesse, l'aiguille est poussée à l'extrémité de sa course; si, pour une
raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort
ramènerait plus ou moins l'aiguille vers le zéro... as-tu compris?
[Illustration]
--Tellement bien compris, répliqua Gontran dont l'oeil ne quittait plus
le «rapidimètre», que j'en ai eu un frisson par tous les membres; alors,
lorsque cette aiguille sera à zéro...
--Si elle est à zéro avant que nous n'atteignions la zone attractive de
Mercure, nous retomberons sur Vénus.
Et voyant l'effet déplorable produit par cette déclaration sur son ami,
l'ingénieur ajouta:
--Mais rassure-toi, il n'y a aucune raison pour qu'un semblable accident
survienne... et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutumés
aux chutes pour n'en pas craindre une de plus.
--Aussi, repartit Gontran, n'est-ce point la crainte de me rompre les os
qui me fait trembler... c'est tout le temps que nous perdrions à revenir
sur nos pas, alors que Sharp continue à marcher de l'avant.
Ce disant, il considérait l'instrument avec anxiété.
--Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous?
--Nous filons à toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant
quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre.
Farenheit se frotta les mains avec énergie.
--Alors, l'accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons...
mais qu'importe, puisque nous tomberons sur Mercure.
Sa phrase s'acheva dans un formidable bâillement.
--Cette température sénégalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas?
demanda-t-il en s'étendant sur le divan.
--Eh! eh!... c'est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant
Gontran s'allonger, lui aussi, à sa place habituelle.
--C'est bien possible! répliqua le jeune homme à haute voix, de façon à
être entendu d'Ossipoff.
Et d'un clignement d'yeux appelant son ami près de lui:
--Chut! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plongé
dans ses contemplations, pour étudier un peu Mercure.
L'ingénieur était ébahi.
--Tu as une singulière façon d'étudier les astres, répondit-il sur le
même ton... à moins que tu ne pries Morphée de t'envoyer des rêves
astronomiques, je ne vois pas trop comment...
M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de
voyage un volume qu'il ouvrit:
--Et les _Continents célestes!_ les comptes-tu pour rien?...
--Compris, répliqua Fricoulet; eh bien! je te laisse à ta leçon; pioche
ferme; moi, je vais aussi travailler un peu...
Et il alla s'installer à un hublot voisin de celui où le vieillard
s'était établi avec sa lunette.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que l'oreille de l'ingénieur fut
désagréablement frappée par deux bruits sonores, mais de tonalités
différentes qui emplissaient la logette.
Il se retourna et vit Gontran qui s'était assoupi, le nez sur l'ouvrage
de son illustre homonyme, et qui mêlait ses ronflements à ceux de
l'Américain.
[Illustration]
Une quarantaine d'heures s'écoulèrent ainsi dans une monotonie
désespérante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier
soupirant pour Séléna, le second rugissant après Sharp; puis, quand ils
avaient suffisamment l'un soupiré, l'autre rugi, ils cherchaient, dans
le sommeil l'oubli de leur amour stérile et de leur haine impuissante.
Quant à Ossipoff et à Fricoulet, ils ne quittaient guère leurs hublots
d'observation que pour prendre le repos strictement nécessaire au
maintien de leurs forces; tout le reste de leur temps, ils le passaient,
l'oeil vissé à la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs
interminables.
On touchait à la fin du second jour, lorsque Gontran, impatienté de voir
Fricoulet toujours assis à la même place et plongé dans ses calculs
algébriques, s'approcha de lui.
--Alors, fit-il, nous serions enfermés, pendant des années, dans cette
cage que, pendant des années, tu regarderais et tu calculerais.
[Illustration]
--Ce ne sont point des années, répondit l'ingénieur, ce sont des siècles
qu'il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer à
comprendre l'Univers.
--Mais, en ce moment, que fais-tu?
--J'établis, ou plutôt je cherche à établir un point délicat
d'astronomie.
Gontran leva les bras au ciel.
--Encore! s'exclama-t-il; mais l'astronomie n'est donc remplie que de
points délicats?
--Il y a une étoile connue, classée par Groombridge, sous le numéro
1830, qui plonge les savants dans une perplexité profonde, à cause de sa
prodigieuse vitesse de translation.
--Les étoiles «fixes» marchent donc! interrompit le jeune comte.
Fricoulet lui saisit le bras en lui désignant, d'un hochement de tête,
Mickhaïl Ossipoff.
Heureusement, le vieillard, plongé dans la contemplation du ciel,
n'avait rien entendu.
--Si elles marchent! riposta l'ingénieur, assurément, et même avec une
certaine rapidité; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit
320 kilomètres par seconde.
Gontran arrondit ses yeux.
--320 kilomètres par seconde! balbutia-t-il.
--C'est ce qui fait supposer qu'elle n'appartient pas à notre Univers
visible; car un corps, attiré par l'ensemble des soleils que nous
connaissons, n'atteindrait pas une vitesse supérieure à 40 kilomètres
par seconde.
--Et le but de tes recherches?
--Est d'élucider l'origine et la provenance de cette étoile qui arrive
du fond de l'incommensurable infini.
Gontran haussa les épaules et murmura avec un sourire railleur:
--Et voilà à quoi les savants passent leur temps et épuisent le génie
que leur a donné le Créateur!...
Il ricana et ajouta d'un ton dédaigneux:
--Et tu crois que tu ne serais pas plus utile à tes semblables en
cherchant à résoudre les problèmes sociaux sous lesquels se trouve
écrasée notre pauvre humanité qu'en t'épuisant en stériles études sur
Groombridge, numéro 1830?
Fricoulet allait riposter, son ami ajouta:
--Et quand on pense que cette étoile, dont les destinées te préoccupent,
est peut-être éteinte depuis vingt mille ans, que l'astre, duquel est
jailli ce rayon lumineux, est peut-être allé, depuis des siècles et des
siècles, rejoindre les vieilles lunes!
[Illustration]
Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain
mépris de la science chère à Ossipoff, contenaient cependant une
apparence de logique; aussi, tout d'abord, Fricoulet demeura-t-il
interdit.
En ce moment, un _by God!_ semblable à un coup de tonnerre éclata
derrière eux.
Du même mouvement, tous les trois se retournèrent et aperçurent Jonathan
Farenheit, figé dans une immobilité de statue, les cheveux hérissés
d'horreur, les traits convulsés, les yeux agrandis, avec, sur tout le
visage une expression d'épouvante intraduisible.
Les deux bras étendus, il avait les index de ses deux mains dirigés vers
le «rapidimètre.»
Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilité tragique; il
courut jusqu'à l'instrument et poussa un cri d'effroi:
--Arrêtés!
Ce seul mot fit blêmir Ossipoff et M. de Flammermont qui répétèrent
d'une voix atterrée:
--Arrêtés!...
[Illustration]
L'aiguille, en effet, marquait zéro.
Farenheit, sorti de sa stupeur, s'arrachait les cheveux.
--Si encore nous étions dans la zone de Mercure, grondait-il.
--Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vénus, répliqua
Fricoulet.
Et il ajouta, en jetant à Ossipoff un regard interrogateur:
--Mais que diable a-t-il pu arriver?
Le vieillard répondit par un haussement d'épaules.
--Peut-être bien, n'est-ce que ton «rapidimètre» qui s'est détraqué,
insinua Gontran, se rattachant à ce suprême espoir.
--C'est peu probable, répliqua l'ingénieur; en tout cas, il y a une
manière bien simple d'être fixé à ce sujet, c'est d'y aller voir.
[Illustration]
Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin
le casque métallique, après y avoir introduit une tablette d'oxygène
solidifié, et, soulevant la trappe pratiquée dans le plancher de la
logette, s'engagea dans l'escalier qui conduisait à l'intérieur de la
sphère.
La première chose qu'il constata, grâce à la lanterne de magnésium dont
il s'était muni, c'est que l'axe central, autour duquel s'opérait la
rotation de la sphère, était immobile; à part cela, tout était en aussi
bon état qu'au moment du départ.
Très perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, poussé par un
inexplicable pressentiment, il descendit jusqu'aux derniers échelons
aboutissant à l'ouverture inférieure de la sphère et là, se pencha sur
l'abîme.
Un cri s'échappa de sa poitrine.
Il s'attendait, en effet, à apercevoir, au-dessous de lui dans l'espace,
le point lumineux que devait former sur Vénus le foyer du réflecteur,
grâce au rayonnement duquel la sphère se soutenait dans l'infini.
Mais l'espace était sombre, le point lumineux s'était éteint, la planète
elle-même avait disparu.
Vivement, l'ingénieur rejoignit ses compagnons, il se débarrassa du
scaphandre et, pour la première fois depuis que l'on avait quitté la
Terre, sur son visage apparurent les marques d'un abattement profond.
--Mes amis, dit-il d'une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien
perdus.
Et, en quelques mots, il leur fit part de sa découverte.
--Mais qu'a-t-il pu arriver? gronda Farenheit.
--Une chose toute simple, répondit Ossipoff, une chose que j'avais
prévue et dont je n'avais pas voulu vous parler au moment du départ; à
la suite d'un de ces cataclysmes météorologiques si fréquents à la
surface de Vénus, une couche de nuages se sera interposée entre le
Soleil et le réflecteur.
--Alors, nous allons retomber sur Vénus? grommela l'Américain dont la
rage convulsait les traits.
--C'est probable, répliqua Ossipoff, nous devons même tomber déjà,
c'est, au surplus, une chose facile à vérifier.
[Illustration]
Il tira d'une de ses poches un petit appareil formé d'un cadre
métallique allongé; deux fils fins, dont l'un mobile, traversaient
verticalement ce cadre, en écartant ou en rapprochant ces deux fils,
l'un de l'autre, au moyen d'une vis, on mesurait le diamètre d'un objet
quelconque.
Le vieillard fixa cet instrument à l'oculaire de la lunette et dit à
Fricoulet:
--Tenez, regardez vous-même.
L'ingénieur braqua l'instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la
vis de rappel pour élargir, à la distance convenable, les deux fils du
micromètre.
[Illustration]
--Eh bien? demanda Ossipoff après un instant.
--Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil.
--Quelle mesure obtenez-vous?
--Soixante-cinq minutes, répondit Fricoulet en abandonnant l'instrument.
--Nous vérifierons dans un quart d'heure.
Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme
quinze siècles à ces malheureux dont l'angoisse étreignait la poitrine?
Mickhaïl Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l'on
n'avançait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur
Vénus?
Sa montre à la main, il considérait, impassible, l'aiguille qui,
lentement, se traînait sur le cadran.
--Regardez, dit-il enfin.
De nouveau, Fricoulet mit l'oeil à la lunette.
--Eh bien! fit le vieillard, vous devez constater une diminution
sensible du disque solaire.
Puis tout à coup, regardant la vis que l'ingénieur faisait tourner
doucement entre ses doigts:
--Mais que faites-vous? s'écria-t-il, vous avez perdu la tête! ne
voyez-vous pas que vous éloignez les fils au lieu de les rapprocher?
Fricoulet ne répondait pas; pâle, les lèvres serrées, la poitrine
soulevée par une respiration haletante, il étreignait la lunette de la
main gauche, tandis que de la main droite il manoeuvrait le micromètre.
Enfin, d'une voix étouffée:
--Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas.
--Comment, il ne diminue pas! cela est impossible! nous ne sommes pas au
point neutre, et, par conséquent, nous ne pouvons être immobiles...
l'émotion vous trouble la vue... le disque doit diminuer...
L'ingénieur se redressa et, passant la main sur son front inondé d'une
sueur moite et glacée:
--Vous avez raison, murmura-t-il, c'est l'émotion, sans doute, qui me
fait mal voir.
--Mais, enfin, que voyez-vous?
--Le disque solaire augmente.
À ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux.
[Illustration]
--Vous êtes fou! s'exclama-t-il en haussant les épaules.
Sans façon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais à peine eut-il
appliqué son oeil à l'oculaire, qu'il poussa un cri étouffé et se recula
en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupéfaction.
--C'est prodigieux!... incompréhensible... surnaturel... vous avez bien
vu... car, à moi aussi, il me semble que le disque solaire a
augmenté!... il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit
secondes!
Un moment, ils se regardèrent tous quatre en silence, atterrés par cet
incompréhensible phénomène.
--_By God!_ s'écria tout à coup Farenheit, nous changeons de place, car
voici les rayons solaires qui pénètrent par les hublots de côté.
--C'est l'appareil qui se retourne, déclara Fricoulet.
--Mais alors, nous tombons? demanda anxieusement M. de Flammermont.
[Illustration]
--Parbleu!
--Mais, ou cela? sur Vénus? sur la Lune? sur la Terre? rugit
l'Américain, en proie à une effroyable surexcitation, voyons, répondez
quelque chose... vous êtes des savants, et votre métier est de savoir
ces choses-là?
Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c'était lui qu'il
prenait à partie.
Un cri épouvantable, poussé par Ossipoff, lui fit lâcher prise.
Tous tournèrent leurs regards vers le vieux savant.
Il était horriblement pâle et, appuyé contre la paroi de la logette, il
semblait prêt à perdre connaissance.
Soudain il porta les deux mains à son visage et murmura:
--Ah! c'est horrible!... c'est horrible!
--Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grâce, dites-nous ce qui en
est! Si vous vous rendez compte du phénomène qui se produit,
expliquez-le nous, quelles qu'en doivent être les conséquences?
Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait
comme une lueur de folie, balbutia:
--Nous tombons sur le Soleil!
Farenheit poussa un épouvantable juron, tandis que, dans sa rage
impuissante, il menaçait des poings toute l'immensité noire et morne
malgré les éclatants rayons du soleil, où la mort... une mort
épouvantable... horrible, les attendait.
Gontran de Flammermont, anéanti, s'était laissé tomber sur le divan, et
là, sans mouvements, sans pensée, balbutiant machinalement un seul nom:
Séléna! il demeura de longues heures comme si la mort l'eut frappé déjà.
Ossipoff était retourné à sa lunette, mesurant le grossissement lent,
mais continu du disque solaire.
Quant à Fricoulet, à l'écart dans un coin de la logette, son carnet à la
main, il se livrait à des opérations algébriques gigantesques,
noircissant le papier de chiffres et de figures trigonométriques,
insouciant de l'océan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard,
ses compagnons et lui allaient être engloutis.
Peu à peu la chaleur s'élevait et, dans l'intérieur de la logette, l'air
surchauffé, devenait irrespirable.
L'Américain, qui rôdait comme un ours en cage, s'approcha du
thermomètre; il marquait 42 degrés centigrades au-dessus de glace.
--_By God!_ gronda-t-il, serons-nous donc assez lâches pour attendre
d'être dans cet épouvantable brasier... en tout cas, quant à moi, je
suis bien décidé de ne pas attendre plus longtemps.
Et sa main cherchait son revolver.
--Mes amis, dit alors d'une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers
eux sa face angoissée, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir
entraînés à votre perte?
Les yeux pleins de larmes, les traits convulsés, les cheveux en
désordre, le vieillard offrait l'image du désespoir le plus profond.
Sans prononcer une parole, Gontran et l'Américain lui tendirent la main.
--Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous?
Comme il achevait ces mots, l'ingénieur sauta sur ses pieds et s'écria
d'une voix vibrante:
--Je vous pardonne d'autant plus volontiers que vous n'avez rien à vous
faire pardonner, par la raison toute simple que ce n'est pas à notre
perte que vous nous avez entraînés, mais bien à notre but!...
Ossipoff regarda Gontran en hochant la tête.
--Le pauvre garçon est fou! murmura-t-il.
--Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela; pendant
que vous vous désespériez, moi j'ai travaillé et j'ai trouvé que notre
vitesse, actuellement de vingt mille mètres par seconde, va toujours en
augmentant.
--Nous n'en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit
nous dévorer, grommela l'Américain.
--Non pas, riposta l'ingénieur: étant donnée notre vitesse, nous devons,
conformément aux lois de la mécanique céleste, décrire autour du Soleil
une courbe quelconque, ouverte ou fermée: parabole, hyperbole,
ellipse... Eh bien! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous
une chose? elle se confond avec l'orbite même de Mercure que nous
n'allons pas tarder à gagner de vitesse... Avant vingt-quatre heures,
nous aurons rencontré Mercure...
Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs à Ossipoff.
Mais celui-ci passa la feuille à Gontran en balbutiant:
--Tenez, voyez vous-même... je suis tellement troublé...
Fricoulet eut un haussement d'épaules plein d'ironie; puis, s'approchant
du jeune comte, il lui prit les mains.
--Tu sais, lui murmura-t-il à l'oreille, tu es décidément né sous une
mauvaise étoile.
Et comme M. de Flammermont le regardait avec étonnement.
--Je commence à croire que ton mariage avec Séléna finira par se faire.
[Illustration]