Je me trouvais comme par le passé, sans état, sans ressources, et avec

des habitudes de violence de plus! Plusieurs des hommes dont j’étais le

capitaine avaient résolu de continuer, pour leur compte, la guerre faite

jusqu’alors au profit d’un parti; je refusai d’abord de les suivre;

l’impossibilité de vivre finit par vaincre mes répugnances, j’avais été

chouan par occasion, je devins voleur par nécessité. Cependant, ce ne

fut pas sans résistance. Plus d’une fois j’essayai de rentrer dans

l’ordre, de retourner au travail; mais ceux qui ne me haïssaient pas me

craignaient; nul ne voulait avoir pour serviteur un homme qui avait

manié le fusil et tenu le pays sous sa volonté; on s’excusait de

m’employer ou l’on me refusait, de sorte que la faim me repoussait

toujours dans le mal. Ce fut ainsi que je me retrouvai associé malgré

moi à Jacques et à l’Alsacien. Ils avaient préparé une affaire qui

devait, disaient-ils, faire notre fortune. Il s’agissait d’entrer dans

une maison isolée qu’habitait une femme malade avec une nourrice et un

enfant; on prit toutes ces mesures, et, vers le milieu de la nuit, nous

étions tous trois sous le balcon. Je devais monter le premier pour

ouvrir, mais une fois entré, je me sentis troublé; en voulant me hâter,

je pris une porte pour l’autre, et, au lieu d’arriver à l’escalier, je

me trouvai dans une chambre éclairée. Au fond était un berceau sur

lequel la mère s’était penchée et endormie. Je reculai précipitamment;

la femme se redressa au bruit, et je demeurai immobile de saisissement.

C’était l’étrangère de Longué!

Elle me reconnut également, car elle poussa un grand cri. Je tendis les

mains pour lui imposer silence, mais elle redoubla ses appels. Presqu’au

même instant j’entendis la voix de mes deux compagnons, et je les

aperçus qui accouraient le couteau à la main, je n’eus que le temps de

refermer la porte et de pousser le verrou. Elle aussi les avait aperçus;

égarée, elle étendit les bras vers le berceau, saisit l’enfant endormi

et me le présenta en s’écriant:

--Sauvez votre fille!

De Gausson, qui écoutait palpitant, se leva avec un cri.

--Votre fille! balbutia-t-il, achevez... et cette femme était...

--La mère de madame Honorine de Luxeuil.

Marcel demeura les mains appuyées sur ses genoux et les veux fixés sur

le chouan; l’excès de son étonnement lui avait ôté la force de

l’exprimer par aucune exclamation ni par aucun geste.

--Répétez, dit-il après un silence, répétez encore.

--Oui, reprit Marc, dont l’œil brillait d’une inexprimable tendresse,

ma fille, c’était ma fille! Ah! je ne puis vous dire ce que ce cri de

mère me fit éprouver; mon cœur fondit.... j’étendis les mains... et

je tombai à genoux sans pouvoir répondre, sans pouvoir rire ni

pleurer.... c’était une émotion trop forte.... je me sentais près

d’étouffer....

--Et la baronne!

--La baronne... oh! ce souvenir me mouille les yeux!... le cœur des

femmes est un abîme de miséricorde!... la baronne, quand elle vit mon

attendrissement, pencha l’enfant vers moi, et je sentis ses cheveux sur

mon front... ce fut comme une bénédiction, Monsieur: il me sembla que

quelque chose de l’innocence de cette douce créature coulait en moi; je

me relevai avec un cœur nouveau.

--Et pendant ce temps vos compagnons qui voulaient prendre la fuite

avaient été arrêtés?

--Grâce à l’arrivée de M. le docteur Darcy et de la comtesse de Luxeuil.

Près d’être surpris à mon tour, je n’eus que le temps de me réfugier

dans un cabinet obscur placé contre l’alcôve de la baronne. Ces

dernières émotions avaient achevé de la tuer; bientôt commença son

agonie. La comtesse en profita pour détruire le testament qui assurait

les dernières volontés de la mourante qu’elle abandonna ensuite...

--Et qui, par votre entremise, put tout réparer.

--Oui, dit Marc, dont l’émotion semblait croître à chaque parole; j’ai

eu cette dernière joie! ah! quand je vivrais mille années je n’oublierai

jamais cette entrevue. D’abord elle ne voulait point m’entendre; elle me

maudissait; elle regrettait des espérances perdues... et que j’ai

connues plus tard. Mais la vue de sa fille adoucit tout à coup son

désespoir; elle la prit dans ses bras en pleurant sur elle, et moi... je

n’osais parler... mais je pleurais aussi; jusqu’à ce qu’elle étendît la

main de mon côté, en s’écriant:

--Aidez-moi à la sauver.

--Hélas! que faut-il faire? demandai-je; mon sang est à elle et à vous.

Elle eut l’air touché, et elle voulut écrire: c’était son testament:

quand elle eut achevé, elle me regarda, et dit:

--Si j’osais vous le confier?...

--J’appuyai ma tête sur le bord du lit en pleurant, et je répondis:

--Pourquoi ne pouvez-vous me croire? Jusqu’à présent je n’ai su faire

que le mal; vous ne pensez pas que je veuille faire le bien, et

cependant je sens que je ne suis plus le même homme. Ah! demandez une

preuve, Madame, demandez une preuve: que faut-il faire pour vous et

pour elle? S’il suffisait de se battre... de travailler... de

souffrir...! Ah! je voudrais vous donner ma vie, mon sang, pour vous

faire croire...

--Je crois, me dit-elle; il le faut... Oui, vous veillerez sur elle;

vous lui rendrez en dévouement ce que vous m’avez ôté en bonheur, oui,

je vous crois... et je vous pardonne!

Alors elle me parla de sa fille; elle me dit quels projets d’avenir elle

avait formés pour elle; de quels ennemis on devait la défendre; quels

sentiments il fallait lui donner. Elle parla tant qu’elle eut de force,

puis, quand elle sentit qu’elle ne pouvait en dire davantage, elle me

montra une porte dérobée par laquelle je pouvais m’échapper. Il fallut

avoir le courage de partir. Je lui demandai encore une fois son pardon;

je baisai la main de l’enfant qui s’était endormie, et je m’enfuis

éperdu. Mais quand je me présentai quelques jours après devant le

conseil de famille pour remettre le testament de la baronne, la nourrice

me reconnut, et je fus envoyé au bagne avec mes complices. J’aurais dû

achever de m’y perdre comme tant d’autres; mais j’emportais avec moi un

souvenir qui devait me servir de sauvegarde. Dans ce monde, dont j’avais

été rejeté, restait une enfant au bonheur de laquelle j’avais promis de

veiller. Cette idée me prit tout entier: c’était ma première affection;

j’y reportai tout ce que mon cœur avait jusqu’alors économisé de

tendresse. Peut-être aurez-vous peine à comprendre cette passion,

Monsieur; moi-même je ne l’ai jamais essayé, et je ne saurais vous

l’expliquer. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à partir de ce jour

je ne me trouvai plus étranger à la société des hommes; je ne m’estimai

plus leur ennemi; j’avais parmi eux un intérêt. L’image de cette enfant

flottait partout devant moi, comme on dit que l’image du Christ flottait

autrefois devant les saints; j’y rapportais toutes mes actions.

Acceptant ma captivité sans révolte, de peur de la prolonger, je

m’étudiai à vaincre mes emportements, à obéir, à me soumettre. Ma bonne

conduite m’avait fait placer au jardin botanique de l’hôpital maritime:

le jardinier en chef me prit en amitié; il me donna des conseils, des

leçons. Grâce à lui je pus acquérir l’instruction première qui m’avait

fait défaut jusqu’alors; enfin, lors de l’incendie qui dévora l’arsenal,

j’eus le bonheur d’être utile; une demande en grâce fut adressée en ma

faveur, et l’on me rendit la liberté. Je savais la baronne au couvent de

Tours; j’y courus, et, en déguisant mon âge, je réussis à m’y faire

recevoir comme jardinier. Ce furent les deux plus douces années de ma

vie entière. Je voyais l’enfant tous les jours, je lui parlais, elle

m’appelait son ami! J’aurais voulu prolonger cette heureuse intimité au

prix de tout mon sang!... Hélas! elle touchait à son terme. Un jour,

attiré par les cris d’une des sœurs, j’arrivai assez à temps pour

sauver Honorine qui se noyait, mais les efforts et le saisissement me

firent perdre connaissance, et quand je revins à moi, le médecin appelé

pour me donner des soins, avait aperçu la marque infâme qui dénonçait la

honte de mon passé. Il fallut quitter le couvent. J’espérai en vain

pouvoir rester dans le voisinage; lorsque j’avais quitté le bagne une

résidence m’avait été imposée; arrêté en rupture de ban, je dus subir un

nouveau jugement et une nouvelle détention. Ainsi ma captivité

continuait sous une autre forme; on avait seulement élargi ma prison!

Condamné à ne point franchir les limites qui m’avaient été prescrites,

je ne pouvais espérer ni de voir la fille de la baronne, ni de veiller

sur elle comme je l’avais promis! Un seul moyen me restait d’échapper à

cette servitude; j’en avais horreur et pourtant je l’acceptai, c’était

pour elle!... Muni d’un permis provisoire je partis pour Paris et

j’entrai dans la police de sûreté. Le reste doit vous être connu. Vous

savez comment mes efforts pour empêcher le mariage de Monsieur de

Luxeuil avec sa cousine furent rendus inutiles, et quelles en ont été

les suites. Hier encore j’espérais que notre retraite pourrait nous

sauver... qu’elle prolongerait au moins ce temps de repos et de joie qui

vous dédommageait du passé. Le hasard a déjoué tous mes plans, le moment

suprême que j’espérais toujours reculer est venu. Notre existence à tous

va se décider dans quelques heures! Voilà pourquoi j’ai parlé, Monsieur,

et maintenant que j’ai tout dit, je vous répète ma demande et je vous

conjure d’y répondre sans réticence, sans détour. Avez-vous dans votre

cœur le même amour pour celle que j’ai osé nommer ma fille? Vous

sentez-vous capable de lui tenir seul lieu de toute famille et de lui

faire oublier à force de bonheur ce qu’elle a souffert jusqu’à ce jour?

De Gausson qui avait écouté la longue confidence du chouan avec un

trouble mêlé d’horreur et de pitié, releva la tête. Il était très-pâle,

mais il n’y avait dans son regard aucune hésitation. Il étendit la main

comme s’il eût voulu prêter un serment et répondit d’une voix ferme:

--Sur ma vie et sur mon honneur, j’ai plus d’amour pour celle que vous

avez nommé votre fille, sur ma vie et sur mon honneur je me sens capable

de lui tenir lieu de tout et de la rendre heureuse.

--Alors rien n’est désespéré, reprit Marc avec effort... demain... je

parlerai à monsieur de Luxeuil.

Et comme il vit que de Gausson voulait l’interrompre.

--Oh! ne craignez point d’essai de conciliation, continua-t-il plus

vivement; je sais que ce serait une tentative inutile... non... il faut

que toute incertitude finisse... que votre avenir se décide, et il se

décidera...

--Et par quel moyen? demanda Marcel.

--Vous le saurez... plus tard, répliqua le chouan qui s’était levé...

pour ce soir, c’est assez... Dormez, Monsieur, afin d’avoir demain

toutes vos forces; dormez, et bon courage.

Il fit de la main un signe à de Gausson, qui salua, et il s’avança vers

la porte; mais au moment de l’ouvrir, il se retourna les yeux baissés

et dit d’une voix oppressée:

--Je ne vous ai rien caché, et après avoir écouté, vous vous êtes tu! Je

comprends ce silence, c’était, sans doute, tout ce que je pouvais

espérer de votre justice. A vos yeux, le repentir n’a pu expier le

crime... et vous n’éprouvez pour moi que haine et mépris!...

--Non, dit Marcel avec quelque effort, si mon premier sentiment a été

l’indignation... ensuite... il a cédé... à la pitié! et maintenant je

vous plains.

Marc le regarda.

--Vous le pouvez, dit-il d’un accent sourd, plaignez-moi, plaignez-moi!

Si mon plus cruel ennemi savait ce que j’ai souffert, il renoncerait à

la vengeance. Ce secret que je viens de dire... voilà vingt années qu’il

pèse là, sur ma poitrine, qu’il me déchire, qu’il m’étouffe! vingt fois,

il a failli m’échapper; vingt fois, quand j’étais près d’_elle_, quand

elle me remerciait; vingt fois, j’ai failli lui dire:--Je suis ton

père!... mais elle eût répondu par un cri de douleur; elle eût rougi...

Je me suis tu. Oh! Monsieur, n’avoir qu’une pensée et ne pouvoir

l’avouer, n’avoir qu’un amour et le tenir caché comme un crime. Ne

jamais espérer de retour... C’est ma fille, Monsieur... Eh bien!

savez-vous... je mourrai sans l’avoir embrassée!

L’accent avec lequel ces mots avaient été prononcés émut de Gausson.

--Pourquoi vous arrêter sur ces tristes pensées? dit-il d’un ton

radouci. Songez plutôt à cette expiation si courageusement entreprise et

qui doit vous relever à vos propres yeux. Si vous n’avez pas les droits

d’un père, vous en avez eu le dévouement, et, autant que vous l’avez pu,

vous en avez mérité le nom.

--Le pensez-vous sincèrement? demanda Marc, les regards fixés sur le

jeune homme. Ai-je vraiment reconquis ce titre usurpé par un crime? Ah!

si vous le croyez, montrez-le moi par un signe. Prouvez-moi qu’à vos

yeux j’ai réellement racheté ma faute, que je ne suis plus pour vous un

objet de mépris.

De Gausson lui tendit la main. Marc poussa un cri de joie, et la saisit.

--C’est donc vrai, s’écria-t-il au milieu de ses larmes... Vous m’avez

pardonné... vous... vous... être pur et loyal... J’ai donc conquis le

droit de presser une main sans souillure! ah! laissez-la moi, laissez-la

moi, monsieur Marcel... Songez... _elle_ aussi, elle l’a pressée. Cette

main lui appartient... comme le cœur... en la sentant... c’est à elle

que je pense; c’est elle que je vois!

Il avait approché la main du jeune homme de ses lèvres et la baisait

avec des sanglots et des larmes. De Gausson attendri s’efforça en vain

de l’apaiser par de douces paroles; l’horloge qui sonnait minuit, put

seule le rappeler à lui-même. Il laissa aller la main de Marcel, essuya

ses yeux et se redressant:

--Assez, dit-il, comme s’il se parlait tout haut; assez maintenant... et

merci à vous, monsieur Marcel; je m’en vais raffermi, heureux! Je ne

crains plus rien désormais. Avant de venir j’avais vu M. de Luxeuil,

tout est convenu. De peur qu’on ne soupçonne quelque chose, vous

sortirez demain avec le conducteur de notre barque; il connaît les

chemins et vous vous rendrez ensemble au carrefour des Pierres noires,

tandis que votre adversaire vous rejoindra par un autre chemin; je le

conduirai moi-même. Le banquier demeurera à l’auberge afin de veiller

sur madame Honorine; c’est M. de Luxeuil qui l’a exigé. Adieu! ayez

confiance.

Il serra encore une fois la main du jeune homme et sortit.

XXXI

La grève de Saint-Michel.

De Gausson était parti avec le vieux pêcheur à l’heure convenue; de

Luxeuil et Marquier ne tardèrent pas à descendre; le banquier tout

frissonnant et tout pâle se plaignait du froid du matin.

--J’ai bien peur, mon cher, que le froid ne soit point dans l’air, mais

en vous-même, fit observer Arthur, dont l’accent était plus railleur et

l’air plus hautain que de coutume; cependant, vous serez ici

parfaitement en sûreté.

--Il s’agit bien de moi, reprit Marquier, quand vous allez vous

exposer...

--De grâce ne vous occupez pas des dangers que je cours, interrompit de

Luxeuil, et songez seulement à tenir votre promesse.

--Ne craignez rien; je vous réponds que madame Honorine ne quittera

point l’auberge.

--J’espère que vous me tiendrez parole, vu qu’il s’agit seulement de

tenir tête à une femme. J’emmène tous ceux dont la présence eût pu vous

embarrasser... même ce _monsieur_ Marc.

--Le voici.

L’ancien chouan venait en effet d’entrer. Il était enveloppé d’un caban

de peau de chèvre et tenait une lanterne à la main.

--Monsieur de Luxeuil est-il prêt? demanda-t-il d’une voix brève.

--Vous voyez que je vous attends, dit Arthur qui boutonnait ses gants.

Marc ouvrit en grand la porte qui donnait sur la rue et fit un pas au

dehors.

--Au revoir donc... ou adieu... dit de Luxeuil au banquier en allumant

un cigare; dans une heure vous aurez de nos nouvelles.

Marquier voulut répondre; mais Arthur lui imposa silence du geste,

affermit son chapeau sur sa tête, plaça le cigare entre ses lèvres et

suivit son conducteur.

Les premières lueurs du jour blanchissaient seulement l’horizon; les

brouillards de la mer couvraient le rivage, et l’on apercevait à peine

le sentier qu’il fallait suivre. Marc allait en avant, éclairant de sa

lanterne les pas de son compagnon. Ils descendirent d’abord jusqu’au

pont du Couesnon, puis gagnèrent la grève. Le vent était froid et

humide; de Luxeuil pressa le pas sans s’en apercevoir, de manière à

marcher de front avec Marc. Le duel dont il allait courir les chances

ressemblait trop peu à ceux dont il était précédemment sorti victorieux

pour qu’il n’éprouvât pas, malgré lui, quelque chose de cette inquiète

impatience qui s’éveille chez tout homme à l’approche du danger. Son

sang circulait plus vivement, une agitation involontaire parcourait ses

nerfs, il chantait sans s’en apercevoir; il eût voulu parler, et le

silence de son compagnon l’oppressait; enfin, quelle que fût sa

répugnance, il se décida à lui adresser la parole.

--Sommes-nous bientôt à l’endroit où M. de Gausson doit nous attendre?

demanda-t-il.

--Non, répondit le chouan.

Il y eut un court silence.

--C’est, il me semble, une étrange idée d’avoir choisi un rendez-vous si

éloigné, reprit Arthur; tout pouvait se décider à dix pas de l’auberge.

--En exposant madame Honorine à entendre le coup de pistolet et à voir

le cadavre, répliqua Marc.

De Luxeuil fit des épaules un mouvement ironique.

--C’est juste, reprit-il, ce n’est pas tout de se faire tuer pour les

dames, il faut encore le faire de manière à ménager leurs nerfs!... Mais

en tout cas, les précautions ont été exagérées; l’on pouvait aller moins

loin.

Marc ne répondit pas.

--Je crains, de plus, que nous ne suivions pas la bonne route, reprit de

Luxeuil un instant après; voyez, le sable cède sous nos pas.

--Ne craignez rien, Monsieur, nous arriverons au but, reprit Marc dont

le regard semblait chercher à l’horizon.

De Luxeuil, fatigué de ce laconisme, jeta son cigare avec humeur et

pressa le pas. Les premières clartés du soleil levant commençaient à

percer le brouillard qui enveloppait la grève; la brise devenait plus

vive, le murmure des flots plus distinct, les sables plus mouvants. De

Luxeuil, qui marchait avec peine, et dont le regard se promenait à

l’horizon pour découvrir son adversaire, s’arrêta tout à coup.

--Sur mon âme! dit-il, si nous étions sur la bonne route, on voit

maintenant assez loin pour apercevoir M. de Gausson!

--Vous ne voyez donc rien? demanda Marc d’une voix étrange.

--Rien qu’une ligne blanche qui tremble là-bas dans le brouillard.

--Et vous ne devinez pas ce que ce peut être?

--En aucune façon; à moins qu’il n’y ait là quelque banc de rocher ou de

sable éclairé par le soleil levant.

Marc, qui s’était arrêté, secoua la tête.

--Ce ne sont ni des sables, ni des rochers, répondit-il, car la ligne

grossit, elle avance!...

--Mais qu’est-ce donc alors? s’écria de Luxeuil.

--La mort!

Arthur recula.

--J’ai voulu délivrer la femme qui portait votre nom, reprit le chouan,

la rendre libre pour qu’elle pût encore être heureuse.

--Ah! misérable, c’est un assassinat, interrompit de Luxeuil.

--Non, dit Marc tranquillement, c’est un duel, un duel à mort pour tous

deux, car aucun de nous ne sortira désormais vivant de cette place.

--Tu mens, s’écria Arthur, en regardant autour de lui. Saint-Michel est

là; je puis encore atteindre le chemin...

Il voulut s’élancer dans la direction du mont, dont la masse sombre

commençait à se dessiner dans la brume; mais, dès les premiers pas, les

sables mouvants cédèrent sous ses pieds... Il enfonça jusqu’aux genoux

et étendit les bras en poussant un cri.

--Un pas de plus de ce côté, et vous êtes englouti dans les grèves, fit

observer le chouan.

--Malheureux! tu ne me laisseras pas périr ainsi, reprit Arthur, qui

faisait de vains efforts pour se dégager: aide-moi, il en est temps

encore... Dis ce que tu veux et je te l’accorderai... Fais tes

conditions, mais hâte-toi. Regarde, la mer vient!

La houle s’avançait en effet avec la rapidité d’un cheval de course:

ligne imperceptible d’abord, puis flot grossissant: c’était une montagne

écumeuse et mouvante qui roulait vers eux avec un immense rugissement;

on distinguait déjà les vagues, on sentait la rafale fraîche et humide!

Les cheveux d’Arthur se dressèrent sur son front; il fit un effort

suprême et se dégagea à moitié; mais au même instant, l’écume salée lui

jaillit au visage, et le flot le souleva; il poussa un cri si terrible

qu’on l’entendit retentir au-dessus de tous les grondements de la mer.

L’orgueil qui faisait son courage l’avait abandonné: il ne voyait plus

qu’une mort inattendue, horrible, et il avait peur. Par un mouvement

instinctif, Marc s’était rapproché et lui avait tendu la main; aidé par

ce point d’appui, il acheva de se dégager des sables... et retenant le

bras de son conducteur:

--Au nom de Dieu!... sauvez-moi! s’écria-t-il éperdu... Je renoncerai à

mes droits sur Honorine... je renoncerai à me venger de M. de Gausson...

sauvez-moi, et tout ce qui me reste vous appartient... Oh! vite...

vite... regardez, le flot gagne, oh! je vous en conjure à mains

jointes... mais ce que vous faites est infâme, c’est une trahison, une

lâcheté... Vous voulez un duel, dites-vous?... eh bien, conduisez-moi

hors d’ici et je me battrai... à telles conditions que vous voudrez...

vous serez également satisfait... puisque vous voulez ma mort... mais

que ce soit une autre mort... pas celle-ci... pas celle-ci... Dieu! le

flot m’emporte.

Il s’était cramponné au chouan qui, appuyé à un tertre de sable, avait

jusqu’alors résisté au roulis de la vague et ne fit aucun effort pour le

repousser.

--Ne perdez point ces derniers instants en vaines supplications, dit-il

gravement; aucune puissance humaine ne peut désormais nous sauver.

--Est-ce possible? bégaya de Luxeuil, les cheveux hérissés.

--Pensez à Dieu! reprit Marc d’une voix plus haute; demandez pardon dans

votre cœur à celle dont vous avez si longtemps torturé la vie; il ne

vous reste plus pour cela qu’un instant.

--Non, non, balbutia de Luxeuil, que la mer soulevait; je ne veux pas

mourir... encore...

Il abandonna brusquement Marc et voulut s’élancer à la nage vers la

rive; mais le chouan saisit une de ses mains et la retenant fortement

dans les siennes:

--Priez! dit-il.

Et quittant le point d’appui qui l’avait jusqu’alors retenu, il se

laissa emporter par le flot qui se précipitait avec plus de violence.

Deux ou trois fois on vit sa tête et celle d’Arthur reparaître sur la

crête des lames au milieu des écumes, puis tout disparut, et l’on

n’aperçut que la grande mer roulant ses longs replis sur la grève

envahie, tandis que le brouillard achevait de s’élever et que le soleil

inondait la baie de ses splendides lueurs.

De Gausson qui attendait au rendez-vous, rentra à l’auberge pour

s’informer des causes de ce retard. En apprenant de Marquier que son

adversaire était parti peu après lui sous la conduite de Marc, un

étonnement mêlé d’inquiétude le saisit. Il ressortit avec le vieux

matelot pour faire des recherches, mais toutes furent inutiles. Enfin,

comme ils regagnaient la _Croix-Verte_, ils rencontrèrent quelques

paysans qui, en traversant la grève que la mer avait abandonnée,

venaient d’y découvrir deux cadavres. De Gausson courut au lieu indiqué

et reconnut Marc et de Luxeuil. Le premier tenait encore serrée dans ses

deux mains la main de son compagnon; mais il avait le visage ferme et

calme comme si la mort l’eût surpris au milieu d’un grand sacrifice

librement accompli. Les autorités averties se rendirent sur les lieux et

constatèrent officiellement les deux morts. L’événement était expliqué

par trop d’exemples précédents pour qu’il pût surprendre. Il fut

attribué à l’ignorance des localités et à l’imprudence des deux

victimes. Marcel seul devina tout, mais garda le silence. Le corps

d’Arthur fut transporté à Paris pour être déposé dans le tombeau de sa

famille. Quant à celui de Marc, réclamé par de Gausson, il fut conduit à

la Brichaie et enterré sous le bosquet de sapins qui regardait la mer.

La barrière qui séparait les deux amants était désormais brisée, mais

leur union ne pouvait avoir lieu que plus tard; le deuil d’Honorine

devait durer une année. De Gausson comprit que sa présence à la

Brichaie, pendant cette attente, donnerait trop d’avantage à leurs

ennemis, et quelque cruel que fût pour lui le départ, il s’y résigna.

XXXII

Conclusion.

Tous les voyageurs ont parlé de ces hautes montagnes qui semblent étager

par terrasses certaines portions de l’Asie. La caravane gravit avec

mille fatigues des pentes dangereuses, elle traverse des précipices sur

des arbres tremblants, elle franchit des cascades dans lesquelles

restent toujours quelques compagnons plus faibles ou plus malheureux;

elle souffre le froid et le chaud, la soif et la faim; et après une

longue ascension, alors que les forces manquent à tous et que le

désespoir s’empare des plus courageux, tout à coup le dernier pic

s’aplanit et montre aux yeux ravis une immense contrée couverte de

bosquets en fleurs, de moissons dorées et de villes opulentes.

Il en est de même de certaines existences. Vous gravissez longtemps les

rocs inaccessibles, vous laissez à chaque caillou une goutte de votre

sang, à chaque ronce un lambeau de votre espérance, et, quand tout

semble perdu, quand vous cherchez une place pour vous cacher et mourir,

ce qui faisait obstacle s’écroule subitement et vous vous trouvez assis

dans l’Eden que vous aviez cru perdu sans retour. Hasard étrange ou loi

mystérieuse qui semble partager la vie humaine en autant de drames

distincts et contrastés, débutant tantôt par la tragédie, tantôt par

l’idylle, mais échappant toujours brusquement au poëme commencé pour en

entreprendre un nouveau.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 26 / 27 段