--Que craignez-vous? demanda Honorine.

--Je crains du gros temps.

--Qu’importe?

--Vous oubliez qu’il nous reste à regagner la Brichaie.

--Eh bien! nous aurons un orage; ce doit être si beau! J’ai toujours

désiré savoir comment je me _comporterais_ en pareille occasion: ce

serait un moyen d’essayer mon courage.

Marc secoua la tête.

--Oh! vous croyez que c’est bravade, reprit Honorine en souriant; mais

non, Marc, c’est confiance! Je me sens si forte... si heureuse...

--Que vous voudriez cesser de l’être?..... interrompit-il brusquement.

--Que je ne puis croire à un changement, reprit la jeune femme. Après

tout, mon bon Marc, Dieu est juste! et c’est lui qui fait nos lots

ici-bas. Quand on a été longtemps éprouvé, on doit avoir plus de

confiance dans l’avenir; on a payé sa dette.

--Le malheur est toujours notre créancier, dit le chouan sourdement: il

ne faut jamais lui rappeler que nous vivons.

--Oh! vous êtes triste, s’écria Honorine; je ne veux point vous croire:

j’espère encore le beau temps...

Un éclair, suivi d’un sourd grondement de tonnerre, l’interrompit; elle

fit un mouvement en arrière et pâlit.

--C’est une réponse, dit Marc, et qui vous persuadera mieux que moi,

peut-être... Au nom du ciel, allons plus vite; j’ai peur qu’il soit déjà

trop tard!

Ils pressèrent le pas et atteignirent enfin le pont du Couesnon, près

duquel leur conducteur les attendait. Mais l’orage avait continué à

grandir; le vent de mer chassait devant lui de lourds nuages chargés de

pluie, et les éclats de tonnerre devenaient de plus en plus rapprochés.

Après s’être concerté quelque temps avec le vieux marin, Marc déclara

que l’on ne pouvait, sans imprudence, tenter la traversée.

--Mais que va-t-on penser à la Brichaie? s’écria Honorine.

--On devinera, j’espère, que le mauvais temps nous a empêchés de

reprendre la mer, dit le chouan, et, en tout cas, mieux vaut

l’inquiétude pour eux que le péril pour vous. Demain la bourrasque aura

cessé, et nous pourrons nous rembarquer; mais, maintenant, nous n’avons

qu’à gagner l’auberge la plus voisine, pour y passer la nuit.

Honorine n’accepta qu’à regret une pareille nécessité. Ce contre-temps

avait fait envoler sa joie. Comme toutes les âmes ballottées par le flot

de la passion, elle passa subitement de la confiance à l’inquiétude. Les

nuages qui venaient d’envahir le ciel semblaient avoir un reflet dans

son cœur. Contrariée et abattue, elle se laissa conduire à la petite

hôtellerie que le pêcheur avait indiquée à Marc. Plusieurs touristes

revenant du mont Saint-Michel les y avaient précédés et se trouvaient

réunis dans une salle à manger séparée de la première pièce par une

cloison vitrée à hauteur d’appui. On y entendait un bruit de couverts et

de voix qui effraya la jeune femme. Désirant éviter la table d’hôte,

elle envoya Marc pour lui faire préparer une chambre, et attendit son

retour avec de Gausson dans l’espèce de parloir où on les avait fait

entrer. L’orage, jusqu’alors suspendu, venait d’éclater dans toute sa

violence; la nuit était subitement venue, et les deux amants ne

tardèrent pas à se trouver plongés dans une obscurité presque complète.

Honorine n’y prit point garde; le front appuyé contre les petites vitres

de la fenêtre, elle regardait les gros nuages noirs qui accouraient

traînant à leur suite un long voile de pluie qui semblait réunir le ciel

à la terre. De Gausson se tenait à quelques pas, les yeux également

fixés sur l’horizon. Attristés par cette bourrasque inattendue, tous

deux gardaient le silence, et le bruit des voix leur arrivait

directement du salon voisin entre chaque pause de l’ouragan.

Une de ces voix frappa plus particulièrement l’oreille de de Gausson,

qui devint tout à coup attentif. Elle s’élevait au-dessus de toutes les

autres, et son grasseyement criard la rendait facile à reconnaître.

Marcel s’approcha vivement de la cloison vitrée, se baissa pour regarder

dans la salle à manger, et aperçut debout près de la table Aristide

Marquier, en costume de voyage. Devant lui se tenait Arthur de Luxeuil!

Le jeune homme recula avec une exclamation involontaire.

--Qu’y a-t-il? demanda Honorine qui se retourna étonnée.

--Pas un mot, au nom du ciel! murmura de Gausson, en courant à elle et

lui désignant du geste le salon voisin.

--Il y a là quelqu’un que nous connaissons?

--Votre mari!

Elle fit un geste d’épouvante.

--Etes-vous sûr? demanda-t-elle.

Marcel la conduisit doucement jusqu’au vitrage; elle écarta le rideau,

jeta un regard dans la pièce voisine, et se redressant épouvantée, fit

un mouvement pour fuir; de Gausson la retint; Arthur et Marquier

venaient d’ouvrir la porte du salon! Honorine recula jusqu’au coin le

plus sombre du parloir. Celui-ci était plongé dans une obscurité presque

complète; le banquier et son compagnon le traversèrent sans prendre

garde qu’il y eût quelqu’un; mais, au moment où ils sortaient, Marc

parut sur le seuil une lumière à la main. Il y eut pour tous un premier

mouvement de stupéfaction. De Luxeuil, qui s’était arrêté en apercevant

l’ancien chouan, se retourna au cri jeté derrière lui, et aperçut

Honorine, dont Marcel tenait encore la main. Il ne put retenir à son

tour une exclamation répétée sur un autre ton par le banquier. Quant à

Marc, il était resté à la même place, un bras en avant. Tous gardèrent

un instant le silence, comme s’ils eussent voulu s’assurer qu’ils ne se

trompaient pas. Enfin de Luxeuil fit un pas vers la jeune femme.

--Vous ici, Madame! s’écria-t-il; pardieu! je dois remercier le hasard,

car il me sert mieux que toutes les recherches.

--C’est un vrai coup du ciel! ajouta Marquier; notre voyage eût été

inutile sans cette heureuse rencontre...

--D’autant plus heureuse, reprit de Luxeuil, que le docteur Darcy nous

avait, à ce que je vois, alarmé sans raison.

--Quoi! interrompit Honorine, le docteur vous a dit...

--Qu’il vous avait laissée mourante, acheva Arthur; mais il est évident

que la science a été mise cette fois en défaut, et que Madame a trouvé

un médecin plus habile que M. Darcy.

Ces mots, prononcés d’un accent ironique, furent accompagnés d’un regard

provocateur lancé à de Gausson. Honorine ne permit point à ce dernier de

répondre.

--Le docteur s’était effectivement effrayé outre mesure, dit-elle; le

temps et le repos ont suffi pour ma guérison.

--Il est certain que Madame ne m’a jamais paru plus éblouissante de

santé! fit observer Marquier avec une intention visiblement galante.

--Aussi est-ce pour moi une bonne fortune inattendue, reprit de Luxeuil;

je venais offrir des soins, et, loin de là, je puis en demander.

--Des soins!

--Non pas pour moi, Madame, mais pour ma mère affaiblie, souffrante, et

qui vous réclame.

--Quoi! madame de Luxeuil?... interrompit de Gausson.

Arthur lui jeta un regard hautain, et s’adressa de nouveau à Honorine,

sans lui répondre:

--J’espère n’avoir pas besoin de recommencer ici les fâcheuses

explications que j’ai dû donner aux Motteux, continua-t-il; j’engage

seulement Madame à se rappeler et à réfléchir! notre chaise de poste

sera demain à ses ordres.

L’arrivée de la servante qui venait annoncer que la chambre d’Honorine

était prête, coupa court à la conversation; celle-ci parut un instant

indécise, puis faisant signe à Marc, elle sortit avec lui. De Gausson

attendit que la lumière qui les éclairait eût disparu dans l’escalier.

La fatale rencontre qui replaçait Honorine dans l’horrible alternative

dont on l’avait déjà menacée aux Motteux, venait de lui inspirer une

résolution extrême. Resté seul avec Marquier et Arthur, il s’approcha de

ce dernier.

--J’ai eu l’honneur d’adresser tout à l’heure la parole à M. de Luxeuil

sans qu’il ait daigné me répondre, dit-il à demi-voix.

--En effet, Monsieur, répliqua Arthur froidement.

--Ainsi, le silence de M. de Luxeuil n’a été ni un oubli ni une

distraction?

--Ni l’un, ni l’autre.

--Alors c’est une insulte dont j’ai droit de lui demander raison.

De Luxeuil regarda Marcel avec une sorte d’étonnement.

--Ah! c’est vous qui prenez l’initiative, dit-il d’un ton railleur; mais

avez-vous bien réfléchi, monsieur de Gausson, à ce que vous allez faire?

Avez-vous averti... _la personne_ intéressée à cette affaire, et vous

a-t-elle donné la permission de vous battre?

--Ceci, Monsieur, est une seconde insulte, dit Marcel d’une voix animée.

--Vous croyez, reprit Arthur; j’aurais pensé que c’était à moi de me

fâcher; mais j’accepte que vous soyez l’offensé.

--Et à ce titre, reprit Marcel, j’ai le choix des armes?

--Ah! voilà le mot de l’énigme! s’écria de Luxeuil, parbleu! cher

Monsieur, offenseur ou offensé, il eût suffi de me demander cet

avantage, mais puisqu’il vous plaît d’intervertir les rôles, veuillez me

dire comment vous désirez vous battre?

--A bout portant, Monsieur; l’un des pistolets chargé, et l’autre vide.

Arthur redressa la tête.

--Je comprends, dit-il en regardant de Gausson, vous voulez être sûr

d’en finir, et que madame de Luxeuil soit définitivement délivrée de son

mari ou de son amant... mais je puis refuser un pareil duel?

--Ici peut-être, reprit Marcel, ici où _personne ne vous voit_, mais je

vous suivrai à Paris, Monsieur; là je dirai que vous n’avez point voulu

égaliser les armes en vous remettant du succès au hasard, et l’on saura

ce que l’on doit penser de votre réputation de courage...

--J’espère vous épargner cette fatigue, interrompit brusquement Arthur;

votre heure, Monsieur?

--Demain, au point du jour.

--Je serai prêt.

Tous deux se saluèrent, et de Gausson gagna la chambre qui lui avait été

préparée. Il ne voulut s’interroger ni sur ce qu’il venait de faire, ni

sur le résultat qu’il pouvait craindre ou espérer. Arrivé à l’un de ces

moments où tout regard jeté en arrière devient inutile, il ne songea

qu’à faire ses dispositions pour le lendemain. Après avoir écrit ses

dernières volontés, et un billet adressé à son homme d’affaires, il

commença une longue lettre pour Honorine dans laquelle il épancha tout

ce qu’il ne lui avait dit jusqu’alors qu’imparfaitement et par aveux

entrecoupés. Suprêmes adieux qui contiennent notre cœur tout entier

et que nous adressons à ceux qui nous aiment au moment de les quitter

pour toujours! Il écrivait les dernières lignes, lorsque l’on frappa

doucement à sa porte; il courut ouvrir; c’était Marc! L’ancien chouan

paraissait plus sombre qu’à l’ordinaire. Il vit les lettres écrites par

de Gausson, s’assit, demeura quelques instants les bras croisés, puis

enfin regarda le jeune homme, et dit lentement:

--Ainsi vous vous battez demain?

--Qui vous l’a dit? demanda Marcel étonné.

--Ce banquier qui suit M. de Luxeuil, et qui est venu me trouver pour me

prier d’empêcher le duel.

--C’est impossible, interrompit de Gausson; il faut qu’il ait lieu et

toutes les représentations seraient inutiles.

Marc secoua la tête.

--Oui, dit-il; quand cet homme m’a raconté ce qui s’était passé, j’ai

compris tout de suite que vous vouliez rendre la liberté à... <sc>ELLE</sc>...,

et que, pour cela, vous aviez fait le sacrifice de votre vie. Mais,

avez-vous bien vu le résultat? Si votre adversaire vous tue, <sc>ELLE</sc> reste

à sa discrétion, avec la douleur de vous avoir perdu; si vous le tuez,

cette mort même qui la délivre la sépare de vous à jamais.

--Je le sais, je le sais! s’écria Marcel; mais que pouvais-je faire?

Fallait-il donc la laisser au pouvoir de cet homme, demeurer moi-même

sous sa menace, et recevoir de lui le droit de vivre comme une aumône!

Ah! je ne me suis point senti la force d’accepter, pour tous deux, cette

honteuse servitude: mieux vaut un malheur connu, et dont on voit la

limite; mieux vaut mille fois la mort!

--Aussi ne suis-je pas venu pour vous proposer de rester sous le joug de

M. de Luxeuil, dit Marc; non, qu’il vous tue plutôt, et que madame

Honorine meure!... Mais il y a peut-être un autre moyen.

--Lequel?

Le chouan ne répondit pas sur-le-champ; il était tombé dans une sorte de

rêverie; enfin il reprit tout à coup en regardant de Gausson:

--Si elle était votre femme... êtes-vous sûr de la rendre heureuse?

demanda-t-il.

--Pourquoi cette question? dit Marcel.

--Répondez-moi, reprit-il avec instance; mais en regardant bien dans

votre cœur. Je ne vous demande pas si vous l’aimez comme on peut

aimer beaucoup de femmes... mais assez pour n’avoir pas d’autre désir

sur la terre que de la voir contente de vivre, assez pour vous consoler

de tout quand elle sourit... même du mépris...; assez pour vous

sacrifier à un autre qu’elle aimerait, et pour dire: C’est bien! Si ce

n’est pas ainsi que vous l’aimez, c’est trop peu, et vous pouvez vivre

sans elle.

--Vous-même avez pu vous assurer du contraire, fit observer de Gausson,

étonné de l’exaltation du chouan.

--Oui, reprit celui-ci en se parlant à lui-même...; ils ne pouvaient

vivre séparés...; ils ont besoin l’un de l’autre... ils s’aiment... Ah!

si j’étais bien sûr...

Il appuya son front sur ses deux mains, et demeura longtemps ainsi.

Marcel, ému, n’osait l’interroger. Enfin il releva la tête.

--Si c’est bien pour elle-même que vous l’aimez, reprit-il, fût-elle

pauvre, méprisée, elle ne vous serait pas moins chère?

--Je n’ose dire qu’elle me le serait davantage, répliqua de Gausson, et

cependant combien de fois je lui ai souhaité moins de dons, rêvé quelque

disgrâce qui pût donner le charme du désintéressement ou du dévouement à

ma tendresse.

Marc se leva brusquement.

--Eh bien!... écoutez-moi, s’écria-t-il avec une sorte de désordre; à

vous... je dirai tout!... Il y a sur sa naissance un secret que je

connais seul... qui devait mourir avec moi... vous le saurez!...

--Et quel est-il?

L’ancien chouan regarda fixement Marcel, et dit très-lentement:

--Honorine... n’est pas la fille... du général Louis!

De Gausson recula.

--Que dites-vous! s’écria-t-il. La baronne... vous osez l’accuser!...

--Non! interrompit précipitamment Marc. Oh! malheur à qui l’accuserait!

--Mais comment expliquer alors?... D’où avez-vous su?... Qui êtes-vous

donc enfin?...

--Qui je suis? s’écria Marc... Oui, c’est là ce que je dois vous dire

d’abord... C’est un cruel récit, Monsieur... mais je vous l’ai

promis...; et d’ailleurs, il le faut pour <sc>ELLE</sc>.

Il y eut encore une pause, comme s’il eût voulu recueillir ses

souvenirs; puis il commença d’une voix basse et souvent interrompue.

--Je n’ai jamais eu de famille, Monsieur. Tout ce que j’ai pu savoir,

c’est que le jour de ma naissance, on me laissa devant la margelle d’un

puits, au village de Noyant, en Maine-et-Loire, et que les premiers qui

me trouvèrent là me ramassèrent pour m’apporter à l’hospice, d’où l’on

m’envoya chez une nourrice de campagne. J’étais chétif, mal soigné;

j’aurais dû mourir, et ma mort n’eût fait pleurer personne! Justement

pour cela, je pris le dessus, je grandis et je devins fort. Ma force eût

pu me servir à travailler; mais les garçons de mon âge me méprisaient à

cause de ma naissance; on m’appelait bâtard! J’employai ma force à les

faire taire. Alors on se mit à me haïr, et personne ne voulut me donner

du travail. J’allai ailleurs, ce fut de même. Partout il y avait des

gens qui me tourmentaient, et ceux qui étaient meilleurs laissaient

faire; car les bons sont toujours plus timides que les méchants. Les

choses continuèrent ainsi pendant quelque temps; je passais pour une

mauvaise tête qui ne savait pas endurer la plaisanterie, et c’est

pourquoi on me donna le sobriquet de Rageur. J’avais fini par tirer

gloire de mon défaut, parce qu’il me faisait craindre; mais je vivais

misérablement. Vers ce temps-là, des chefs royalistes arrivèrent dans

l’Anjou pour soulever les campagnes. Je n’avais jamais pensé au roi ni à

l’empereur; mais, dans ma position, je préférais nécessairement ce qui

n’existait pas à ce qui était établi; je me mis dans une bande de

braconniers et de vagabonds, dont je fus bientôt le capitaine. On nous

adjoignit une dizaine de vauriens embauchés à Paris, parmi lesquels se

trouvaient Jacques et Moser. Le marquis de Chanteaux, qui commandait

plusieurs cantons, envoyait de préférence notre bande quand il y avait

quelques mauvais coups à faire. Je me troublai un peu d’abord; mais, à

défaut de goût vint l’habitude. Je voyais autour de moi les deux partis

brûler et tuer sans pitié; je fis comme les autres. C’était d’ailleurs

une guerre; il y avait du danger à faire le mal, ce qui le rendait moins

répugnant: on égorgeait, on était égorgé, la cruauté avait l’air d’être

du courage. Notre bande devint la terreur du pays. Je ne vous raconterai

pas toutes ses expéditions, Monsieur, pendant ces trois mois du luttes;

j’arrive sur-le-champ à la dernière, la seule qui puisse vous

intéresser. C’était vers la fin des Cent-Jours; je me trouvais dans les

taillis de Longué, avec une cinquantaine d’hommes, quand on vint nous

avertir qu’une voiture, escortée par des cavaliers, paraissait sur la

levée. Je courus avec mes gens, et j’aperçus, en effet, une chaise de

poste et un peloton de chasseurs d’Angers commandés par un officier. Dès

que celui-ci nous reconnut, il fit faire halte et eut l’air de se

consulter avec quelques-uns de ses hommes; je m’étais approché en avant

de ma bande, embusquée des deux côtés de la route. L’officier agita son

mouchoir, comme s’il eût voulu parlementer, et nous cria:

--Ne tirez pas! royalistes. Vivent les Bourbons!

Nous pensâmes que c’étaient des gentilshommes du pays qui avaient revêtu

l’uniforme de l’armée, comme cela leur arrivait quelquefois pour

certaines expéditions. Mes hommes remontèrent sur la chaussée, et nous

nous avançâmes tous sans défiance! mais, au moment même, l’officier

reprit la tête du peloton, en criant de charger, et les vingt cavaliers

se précipitèrent au galop, en sabrant tout devant eux. Le mouvement

avait été si prompt et si inattendu qu’une dizaine de nos hommes

tombèrent, tandis que le reste prit la fuite en se précipitant le long

des berges. Mais la première surprise passée, les plus hardis

profitèrent de leur position qui les mettait à l’abri des cavaliers et

commencèrent un feu de tirailleurs. Une de leurs balles alla frapper le

postillon qui avait voulu, pendant le tumulte, faire passer sa chaise de

poste, et les chevaux privés de guide s’arrêtèrent. De leur côté les

chasseurs assaillis à droite et à gauche avaient perdu leur avantage;

ils battirent d’abord en retraite, puis, voyant leurs rangs s’éclaircir

de plus en plus, ils mirent leurs chevaux au galop et disparurent. Je

courus aussitôt à la voiture que quelques-uns de nos gens étaient déjà

occupés à piller et dans laquelle se trouvait une femme évanouie. Nous

regagnâmes avec elle l’auberge de Longué où je la confiai à l’hôtesse.

Mais la trahison dont nous venions d’être victimes avait exaspéré mes

compagnons. Des cris de mort s’élevèrent contre la prisonnière. Bien que

partageant leur colère, il me répugnait de laisser égorger une femme; je

demandai à boire dans l’espérance de la faire oublier. Le moyen ne

réussit que peu de temps: avec l’ivresse revinrent les idées de

vengeance et les menaces; une révélation d’un de nos compagnons blessé

les rendirent plus furieuses. Il avait entendu un soldat crier au

postillon:--Sauvez la femme du commandant! L’officier qui nous avait

tendu un piége était donc le mari de notre prisonnière et nous pouvions

nous venger sur cette dernière de sa perfidie! Cette découverte finit

par justifier à mes propres yeux les représailles. Échauffé par le vin,

je me sentais gagner à la rage de mes compagnons; je m’associai malgré

moi à leurs désirs. Cependant, au moment où les plus furieux se levèrent

pour courir à la chambre de la prisonnière, je les retins en déclarant

que je me chargeais moi-même de venger les morts. Le Parisien me passa

son pistolet et je montai l’escalier qui conduisait à la pièce occupée

par l’étrangère. La nuit était venue; je suivis à tâtons le long

corridor au bout duquel se trouvait une porte entr’ouverte et faiblement

éclairée. Je la poussai du pied et j’aperçus la femme que je cherchais.

Elle était couchée sur le lit le visage caché dans l’oreiller. Au bruit

que je fis en entrant, elle se releva à demi, et dans ce mouvement, sa

robe, délacée par l’hôtesse pendant son évanouissement, glissa de son

épaule nue. J’étais entré étourdi par l’ivresse et chaud de colère,

mais sans projet arrêté... Une fatale inspiration traversa mon esprit à

cette vue. Je pensai que l’honneur de la femme était le bien le plus

précieux du mari; que je pouvais le punir par la honte de celle qui

portait son nom; mes sens s’éveillèrent. Je posai sur un fauteuil l’arme

qui m’avait été donnée et je refermai la porte derrière moi.

Ici, Marc s’arrêta un instant comme s’il eût manqué de paroles pour

continuer; il tenait les yeux baissés et la rougeur couvrait ses joues;

enfin, faisant un effort visible:

--J’étais seul avec la prisonnière, reprit-il sans lever les yeux; elle

se trouvait en mon pouvoir..... et quand mes compagnons arrivèrent,

attirés par ses cris..... elle était déshonorée!.....

De Gausson fit un geste d’horreur.

--C’était une lâcheté infâme, reprit vivement le Chouan; je le compris à

l’instant même! Le crime, à peine commis, me fit rougir. Dégrisé par la

violence d’un désespoir dont j’étais la cause, je ne pus le supporter et

j’allais m’échapper, lorsque j’entendis à la porte la voix du Parisien

et des autres qui me criaient d’ouvrir. L’imminence du danger me rendit

ma présence d’esprit: s’ils entraient, la prisonnière était perdue.

J’avais déjà honte de ma violence; je voulus la racheter au moins en

sauvant celle qui en avait été victime. L’enlevant dans mes bras, je

courus à une seconde porte d’où je gagnai un escalier extérieur qui

conduisait à la cour de l’auberge. La chaise de poste avait été dételée,

mais les chevaux étaient restés à la porte des écuries. Je m’élançai sur

le porteur, et, plaçant l’étrangère devant moi, je pris au galop la

route de Beaugé. Tout cela avait été aussi rapide que la parole. Un seul

mot, murmuré à l’oreille de la prisonnière, lui avait fait comprendre

mon intention. Une fois à cheval, je continuai au galop jusqu’aux

premières maisons du faubourg; arrivé là, je sautai à terre.

--Où suis-je? demanda celle que je conduisais.

--Dans un cantonnement de bleus, répliquai-je, à Beaugé.

Au même instant, un bruit de pas se fit entendre; je frappai le cheval

qui partit, puis, franchissant le fossé qui bordait le chemin, je

regagnai Longué à travers les champs et les prairies. Quand j’y arrivai,

mes compagnons venaient d’être avertis de l’approche d’un détachement,

et s’étaient dispersés. Quelques jours après, la capitulation de Paris

fut connue, le retour des Bourbons proclamé et nos bandes licenciées.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 25 / 27 段