La mort d’Arthur changea tout dans la destinée d’Honorine. Il sembla

avoir emporté avec lui, dans sa tombe, la fatalité qui avait jusqu’alors

pesé sur la jeune femme. Délivrée de ceux qui s’étaient, tour à tour,

acharnés à sa perte, elle se retrouvait libre et sans inquiétude. On eût

dit une colombe échappée aux filets de l’oiseleur et qui reprenait

possession de la verdure et du ciel. De Gausson, retourné aux Motteux, y

avait réglé toutes les affaires de la succession; ses lettres tenaient

Honorine au courant, jour par jour, de ce qu’il avait fait, de ce qu’il

avait pensé. Chaque mois il revenait passer quelques heures à la

Brichaie. C’étaient alors toutes les enivrantes joies du retour, toutes

les ravissantes tristesses du départ; et l’attente, ainsi entrecoupée

d’émotions, avait elle-même je ne sais quel charme ardent! Oh! qui n’a

regretté ces angoisses des années amoureuses, tout ce cortége poétique

mêlé de chimères, de regrets, d’espoir! Olympe romanesque où nous

plaçons nos rêves pour en faire des Dieux, fascination charmante qui

nous enlève aux froissements de la réalité pour nous emporter comme

Elisée dans les nuées. L’année d’épreuve s’écoula et le mariage eut lieu

dans la petite église de Sartilly. Le duc, dont les forces allaient

s’affaiblissant, s’y fit transporter. Françoise et Brousmiche pleuraient

de joie derrière les mariés, et le petit Jules, qui tenait ses petites

mains jointes, répéta tout haut la simple prière qui lui avait été

apprise par sa mère:

«Mon Dieu, bénis tous ceux qui nous aiment et pardonne à ceux qui nous

haïssent!»

Honorine et de Gausson revinrent à la Brichaie à pied, à travers les

_viettes_ ombragées, respirant les premières senteurs du printemps,

écoutant les premiers chants des oiseaux, ayant leurs mains enlacées et

le cœur gonflé d’un bonheur trop grand pour pouvoir l’exprimer par

des paroles. Trois mois s’écoulèrent dans un inexprimable enchantement;

les épreuves du passé rendaient encore plus enivrantes les délices du

présent. Honorine ne pouvait s’accoutumer à tant de bonheur. Parfois, au

milieu des extases silencieuses qui suivaient ces longs entretiens, elle

laissait échapper tout à coup un léger cri; des larmes venaient mouiller

ses longs cils, et elle serrait la main de Marcel en disant:

--Ah! je suis trop heureuse, j’ai peur!

Ces craintes ne tardèrent pas à être justifiées par un malheur prévu,

mais qu’ils devaient sentir douloureusement. La santé du duc de

Saint-Alofe déclinait de jour en jour; bientôt commença pour lui cette

agonie sans souffrance et sans affaiblissement d’esprit, rare privilége

accordé à certains vieillards. La vie le quittait lentement, comme une

eau qui fuit; il la sentait lui échapper; il assistait par

l’intelligence à cet anéantissement du corps, et, semblable à Socrate,

il continuait à proclamer d’une voix ferme, quoique affaiblie, les

grandes doctrines auxquelles il avait voué sa vie. Enfin, un matin du

mois d’août, il se fit transporter à la lisière du bosquet de sapins,

près de la tombe de Marc. Il aimait ce lieu élevé d’où l’on apercevait

les bois et la mer. A demi couché sur un tapis étendu à terre, il

regarda longtemps l’horizon. Son visage amaigri était plus pâle, ses

cheveux plus rares, ses mains plus tremblantes, mais la même flamme

brillait dans son regard plein de douceur. Honorine et de Gausson,

debout près de lui, le surveillaient avec une tendresse inquiète. Il

releva la tête vers eux, essaya de sourire, et dit d’une voix faible:

--La terre est toujours aussi verte, le ciel aussi bleu, et vos regards

nagent dans la joie... Où pourrais-je m’éteindre plus doucement?

--Ah! pourquoi ces pensées? interrompit Honorine en se penchant vers le

vieillard avec des larmes dans les yeux.

Le duc prit sa main, qu’il retint dans les siennes.

--Que peuvent-elles avoir de triste? dit-il doucement. La mort qui brise

une vie dans sa fleur, ou des projets à peine commencés, peut affliger

l’homme qui la subit; mais quand la tâche est remplie, on se repose sans

regrets. J’ai élevé jusqu’au faîte l’édifice que je voulais bâtir; un

homme ne pouvait en faire davantage.

--Mais cet édifice est encore invisible pour le plus grand nombre, fit

observer de Gausson; il vous reste à le faire connaître.

--Je n’ai plus le temps, dit le vieillard; mais je vous remercie d’y

avoir pensé... Vous me rendez ainsi plus facile la demande que je

voulais vous faire.

--Ah! parlez! s’écrièrent à la fois les deux époux; nous accomplirons

tous vos désirs; que voulez-vous?

--Ce que je veux, reprit le duc, dont la voix s’anima, c’est que le

fruit de longues études ne soit point perdu pour le bonheur des hommes.

S’il ne m’a point été donné de voir lever ce soleil dont j’aperçois les

lueurs à l’horizon du monde, je n’ai point pour cela cessé d’y croire;

non, j’en prends Dieu à témoin, je meurs avec la foi de l’avenir! Mais

cette terre promise dans laquelle doivent s’établir nos fils, il faut en

indiquer la route à la foule; je l’ai cherchée trente ans...

--Et vous l’avez découverte! interrompit vivement de Gausson.

--Alors, montrez-la à tous, reprit le vieillard; promettez-moi que ces

longues études ne demeureront point ensevelies dans l’oubli, et que,

grâce à vous, elles seront publiées.

--J’en prends l’engagement! s’écria Marcel.

Le vieillard lui tendit la main.

--J’étais sûr de votre réponse, dit-il; vous trouverez tous mes

manuscrits en ordre dans la cassette d’ébène donnée par Honorine... Si

je ne me suis point trompé, le jour de la justice viendra pour mon

œuvre. Quelque longue que soit l’attente, le germe conservé ne périra

pas. Quelqu’un l’apercevra un jour et lui donnera assez de terre, d’eau

et de soleil pour qu’il s’élève et s’épanouisse.

--Ah! vous verrez ce jour! dit Honorine, en s’approchant du vieillard

avec une émotion croissante; pourquoi ne point espérer dans la bonne foi

et dans la bonne volonté des hommes?

--Parce que je les connais depuis soixante années! répliqua le duc avec

une légère nuance d’amertume; ne sont-ce pas eux qui ont flétri mes

espérances dans l’avenir du nom de folie? Avez-vous donc jamais oublié

le gibet du Golgotha? Toutes les royautés spirituelles doivent passer

par la couronne d’épines. Heureux seulement les martyrs qui tombent en

laissant leur vie dans d’autres âmes. Cette joie ne m’a point été

donnée! Je meurs sans avoir pu communiquer mon souffle à aucun apôtre;

il ne restera de moi qu’un livre où ma pensée dormira immobile comme ces

corps dérobés à la décomposition par l’art égyptien. Ah! cette

douleur... j’aurais voulu me la cacher à moi-même... vous avez forcé mon

cœur à s’ouvrir... Que m’eût importé de mourir si d’autres avaient

continué ma vie!... Mais je meurs tout entier... Mon âme ne laisse point

de fils sur la terre, et il n’y aura pour elle, comme pour mes os,

qu’une épitaphe!

L’accent du vieillard était devenu tremblant, son œil s’était voilé;

il se laissa retomber sur un de ses bras et referma les paupières.

Honorine et de Gausson, profondément touchés, se regardèrent; tous deux

avaient la même inspiration. Il leur suffit de ce regard pour se

comprendre. Ils se penchèrent en même temps, et soutenant dans leurs

mains réunies la tête du vieillard:

--Non, votre souffle ne s’éteindra point tant que nous vivrons, dit

Honorine avec un attendrissement religieux, car vous nous avez pénétrés

de votre foi et échauffés de votre amour.

--Oui, ajouta Marcel d’un ton de fermeté émue, dites ce que nous devons

faire et nous le ferons.

Le duc rouvrit les yeux, se releva sur le coude, et son pâle visage

parut s’éclairer.

--Vous! répéta-t-il; est-ce bien vrai.... vous vous feriez les apôtres

d’une croyance pour la populariser et la défendre, vous renonceriez à

votre bonheur?

--Non, dit Marcel, car ce bonheur vient de notre amour et rien ne peut

nous l’enlever; mais nous voulons le mériter et le sanctifier par le

dévouement. Ah! ne nous jugez pas trop sévèrement pour ces premiers mois

d’oisiveté et de rêverie! tant de traverses nous avaient désaccoutumés

de la joie! nous avions besoin de nous y reprendre, de nous assurer d’un

bonheur si longtemps espéré! Mais maintenant cette convalescence d’un

long malheur est achevée; nous nous sentons forts et nous voulons être

utiles. Ne dédaignez donc point notre bonne volonté et acceptez pour vos

apôtres ceux qui sont déjà vos enfants.

Il avait plié le genou et Honorine l’avait imité. Le mourant se redressa

brusquement comme si la vie se fût tout à coup réveillée en lui; il

étendit ses deux mains tremblantes, les posa sur la tête des époux et

deux larmes coulèrent sur ses joues flétries.

--Allez donc, reprit-il lentement, et suivez vos bons désirs. Tu as dit

vrai, Marcel... la lutte ne peut rien vous enlever de votre bonheur;

vous vous appuierez l’un sur l’autre; vous vous serez réciproquement une

Providence. C’est l’isolement qui fait la faiblesse et le désespoir.

Il les attira alors plus près de lui et commença d’une voix tantôt

familière, tantôt exaltée, une de ces improvisations sublimes que la

mort inspire quelquefois. Il résuma avec une lucidité rapide tous les

éléments de la doctrine nouvelle qui devait régénérer la terre, et ses

deux auditeurs fascinés écoutaient sans oser faire un mouvement. Enfin,

sa voix s’éteignit, ses forces étaient épuisées. Il se recoucha

doucement, et referma les yeux.

Honorine et Marcel troublés demeurèrent à la même place, les mains

enlacées. Les paroles du vieillard venaient, pour ainsi dire, d’agrandir

leur amour en l’arrachant à son égoïsme. Maintenant ils sentaient le

besoin de le répandre sur tout, d’en faire un foyer de chaleur et de

lumière pour les cœurs aveugles ou glacés, de lui donner une

occupation, un but! quelque chose de grave s’était tout à coup mêlé à

leur joie; c’était toujours le même enivrement, mais plus noble et plus

serein. Pensifs, ils attendirent le réveil du duc, jusqu’au moment où

les derniers rayons du soleil vinrent se jouer sur son front et dans ses

cheveux. Surpris de son immobilité, ils se penchèrent alors sur lui...

Le duc était mort sans plainte et avec un sourire sur les lèvres! De

Gausson et Honorine furent fidèles à leur promesse. Tous deux reparurent

dans le monde, non pour prendre part à ses vains plaisirs, mais pour

féconder les idées dont le dépôt leur avait été confié, pour appuyer les

faibles, éclairer les forts et appeler à l’œuvre les _hommes de bonne

volonté_.

Les obstacles surgissent chaque jour devant leurs pas, les injures et

les calomnies germent sur leur route comme l’herbe des chemins, mais

leur amour est une cuirasse impénétrable contre laquelle viennent

s’émousser tous les traits. Après dix mois de laborieuses épreuves, tous

deux s’échappent de Paris, chaque année, pour venir puiser de la

patience et du courage à la Brichaie. Là, près du tombeau de Marc et du

duc de Saint-Alofe, ils retrempent leurs âmes dans la solitude et

amassent des forces pour retourner dans la mêlée. Françoise, dont le

fils grandit, chante alors du matin au soir, et le vieux Brousmiche

croise les mains lorsqu’il les voit passer, en répétant que ce sont des

saints. Mais après avoir puisé des forces dans la retraite, tous deux

repartent à l’heure indiquée. Semblables à ces plongeurs qui, revenus

sous le ciel pour respirer, s’enfoncent de nouveau dans l’abîme, tous

deux rentrent dans la Babylone où les attendent les mêmes sarcasmes;

généreux réprouvés d’un monde pour lequel ils sont près de mourir comme

le Christ en disant: «Pardonnez-leur, mon père, car ils ne savent ce

qu’ils font!» Quant à madame la comtesse de Luxeuil et à M. de

Chanteaux, ce sont toujours des élus dont le noms se trouve inscrit en

tête de toutes les œuvres pieuses; Marquier vient d’arriver à la

députation, et l’on parle du mariage de mademoiselle Clotilde avec M.

Vankrof, auquel un journal a dernièrement décerné le titre de _Mécène de

l’Escaut_.

FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.

TABLE

Pages.

I. Une maîtresse 1

II. Une mère 11

III. Encore Marc 20

IV. Une découverte 29

V. Deux amants 40

VI. Les deux loges 51

VII. Femme et maîtresse 61

VIII. Les Motteux 86

IX. Un gendre 99

X. Adieux 113

XI. Amis et ennemis 124

XII. Présages 134

XIII. Projets de vengeance 143

XIV. Le sorcier 152

XV. Le Petit-Tourbillon 164

XVI. Soirée de grisette 177

XVII. Rupture 190

XVIII. M. Vankrof 201

XIX. Une rencontre 211

XX. La maison de Bel-Air 223

XXI. La déclaration 227

XXII. Le château de Vertbec 241

XXIII. Une journée chez Marcel 255

XXIV. Le gendre et la belle-mère 267

XXV. L’accusation 281

XXVI. Les droits du mari 296

XXVII. La punition 311

XXVIII. Une retraite 320

XXIX. Madame de Luxeuil 337

XXX. Rencontre 346

XXXI. La grève de Saint-Michel 368

XXXII. Conclusion 374

FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.

NOTES:

[A] En Normandie, on attribue à M. Matignon ou à M. La Vaquerie tous les

coq-à-l’âne et toutes les naïvetés qui sont attribuées ailleurs à MM. de

Sottenville ou à Jean-l’Innocent. Le Matignon normand est l’Hercule de

la bêtise; il résume en lui tous les idiots.

[B] On prétend en Normandie que certaines gens ont la faculté de

s’approprier le lait de vos vaches et de vos chèvres, au moyen d’un

_cordeau_ magique qui fait passer les produits de vos étables dans leur

laiterie.

[C] Nom qu’on donne en Normandie aux bestiaux qu’on laisse pâturer

librement.

* * * * *

On a effectué les corrections suivantes:

un constraste=> un contraste {pg 50}

le vériritable=> le véritable {pg 74}

celui-ci répétait=> celle-ci répétait {pg 78}

Ça m’a navré, monsieur Marc=> Ça m’a navrée, monsieur Marc {pg 95}

place dans leurs charriots=> place dans leurs chariots {pg 96}

nous étions convenu=> nous étions convenues {pg 108}

nulle resource=> nulle ressource {pg 134}

erme=> ferme {pg 134}

J’métais arrêté=> J’m’étais arrêté {pg 137}

j’lai vu=> j’l’ai vu {pg 137}

différents point du canton=> différents points du canton {pg 141}

endroit sigulièrement sauvage=> endroit singulièrement sauvage {pg 153}

et attegnirent l’enceinte=> et atteignirent l’enceinte {pg 158}

de plaisanteries.=> de plaisanteries! {pg 178}

que j’aie fini mes beignets.=> que j’aie fini mes beignets? {pg 180}

Non, répliqua la Belge=> Non, répliqua le Belge {pg 203}

Ah! qu’est-ce qui veut=> Ah! qu’est-ce qu’i veut {pg 234}

toujours les gravulures=> toujours les gravelures {pg 262}

les feux de vaisseaux ballotés=> les feux de vaisseaux ballottés {pg

277}

Mirou se découvrit=> Micou se découvrit {pg 281}

monsieur Baumont=> monsieur Beaumont {pg 291}

le dernier des spectateurs eût disparu=> le dernier des spectateurs eut

disparu {pg 292}

Frappée de cette péripétie inattendue, elles=> Frappées de cette

péripétie inattendue, elles {pg 294}

Faut-il donc m’indigner de ce qui me sert.=> Faut-il donc m’indigner de

ce qui me sert? {pg 303}

quand elle les eût achevées=> quand elle les eut achevées {pg 308}

les âmes ballotées par le flot=> les âmes ballottées par le flot {pg

350}

End of Project Gutenberg's Les réprouvés et les élus (t.2), by Émile Souvestre

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 27 / 27 段