Et insensiblement, ses joues se coloraient, son œil devenait plus

brillant, son sein se gonflait; elle sentait le réseau de plomb qui

pesait sur elle se soulever et le sang circuler plus librement dans ses

veines; elle retrouvait sa force, elle vivait! La journée entière passa

comme un rêve; le lendemain et les jours qui suivirent ce fut le même

enchantement. La guérison d’Honorine était désormais assurée; elle

traversait toutes les joies de la convalescence. De Gausson était venu

s’établir dans une petite maison de pêcheur réparée et meublée par les

soins de Marc; elle se trouvait placée vis-à-vis de la chambre occupée

par Honorine, et chaque matin les deux amants couraient à leurs fenêtres

pour se saluer du regard et du geste. C’était à qui devancerait l’autre

dans ce rendez-vous. Puis Marcel venait déjeuner à la Brichaie où le duc

lui développait ses espérances de régénération sociale, ajoutant tous

les jours quelque nouveau détail à ce poëme de l’avenir que poursuivait

sa vieillesse. Le jeune homme écoulait ces nobles inspirations, les yeux

fixés sur Honorine et le cœur épanoui de sa joie: il espérait avec le

vieillard; il voyait comme lui poindre à l’horizon l’aurore d’un

meilleur temps; son bonheur lui donnait la foi. Quant à la jeune femme

elle avait repris son activité sereine; attentive près du duc, tendre

pour Marcel, bonne envers les autres, elle était redevenue le soleil qui

donnait à tous la lumière et la gaieté. Françoise avait recommencé à

chanter comme une alouette; le petit Jules s’était remis à jouer avec la

jeune dame, et Brousmiche, toujours au jardin, qu’il avait entrepris de

cultiver, s’appuyait sur sa bêche lorsqu’il apercevait Honorine et de

Gausson, et les regardait passer avec un sourire attendri.

Marc seul était demeuré grave, sinon triste: ange gardien de ce paradis,

il tenait les yeux fixés vers l’entrée avec inquiétude, comme s’il eût

craint quelque funeste apparition. Mais ses protégés n’y songeaient pas.

Tout entiers à leur ravissement, ils laissaient passer les jours comme

ces nuées qui voguent dans un ciel d’été. La lumière succédait à la

lumière, l’azur à l’azur. Qui eût pu leur faire craindre la tempête? Ils

parcouraient lentement les grèves, les promontoires, les vallées,

appuyés l’un sur l’autre, regardant la mer et le ciel, écoutant le vent

dans les sapins, foulant aux pieds les bruyères défleuries, le cœur

si plein que leur enivrement débordait sur tout et ne leur faisait voir

autour d’eux que charmes et délices. C’était la première fois qu’ils

connaissaient cette plénitude d’existence, que l’avenir et le passé

s’effaçaient du monde et qu’ils glissaient dans la vie, emportés sur

leur bonheur comme sur une barque qui vous suit partout. Ah! quand lassé

des épreuves qui traversent les plus belles destinées, on se plaint du

mélange amer d’espérances et de désenchantements qui forme la trame de

la vie, on a oublié ces rapides illusions de la jeunesse qui seules

peuvent faire comprendre les joies immuables d’un autre monde; on ne se

souvient plus du temps où l’on semait sa joie partout et où partout on

la voyait germer et fleurir; de ces jours où les eaux, les bois, le ciel

nous parlaient avec une seule voix, nous regardaient avec un seul

regard, où toutes les divergences humaines venaient se confondre dans

l’immense unité d’un amour partagé. Songe d’un jour qui ne laisse à sa

suite que le regret et l’incrédulité. Honorine et de Gausson y étaient

plongés! suffisamment heureux de s’aimer, ils ne désiraient rien, ils ne

craignaient rien. Leur bonheur était trop complet pour qu’ils pussent le

croire périssable! Et cependant l’orage était proche! Tandis que, comme

le premier couple peint par Milton, ils traversaient leur Éden,

enveloppés de leur amour, l’ennemi préparait ses embûches et cherchait

l’entrée de la retraite où ils s’étaient abrités.

XXIX

Madame de Luxeuil.

Il est rare que les retours, après de longues séparations, ne soient

pas, pour ceux qui se retrouvent, une occasion de surprise et de

désappointement. On s’est quitté se connaissant bien, avec des haines ou

des sympathies justifiées, et pendant l’absence l’action invisible du

temps, de l’âge, des événements, a amené de chaque côté des changements

qui font qu’on se reconnaît à peine. On se parle de ses anciennes

affections, de ses anciens goûts, de ses anciennes espérances, et à

chaque demande l’interlocuteur s’embarrasse, comme si on lui parlait

d’un mort; il faut refaire connaissance avec une nouvelle famille de

sentiments inconnus qui vous accueillent avec défiance. Or, ce qui

arrive à cet égard dans la vie, arrive également dans le récit du

romancier. Tandis que les événements marchent et que le temps s’écoule,

les personnages que vous aviez laissés en arrière ont suivi leur voie,

et quand le drame vous les ramène ce ne sont plus les mêmes gens que

vous aviez présentés à vos lecteurs. Non que tout soit changé en eux,

car chaque âme humaine ne se renouvelle qu’avec ses propres éléments,

mais les mêmes instincts ont revêtu d’autres formes; vous sentez le

besoin d’une explication pour les faire reconnaître.

Cette explication nous est surtout devenue nécessaire au sujet de madame

la comtesse de Luxeuil, abandonnée par nous après le mariage de son

fils, et à peine entrevue depuis, lors de la rencontre de Marc et du

marquis de Chanteaux. Pour elle comme pour tant d’autres, l’âge avait

amené, non pas une conversion dans les sentiments, mais une réforme dans

les habitudes. Sentant les vanités mondaines lui échapper, elle s’en

était retirée comme ces hommes d’État qui envoient leur démission la

veille de leur chute. Sa ruine se trouvait consommée par la rupture de

son fils. Ne pouvant continuer le train de maison qu’elle avait

jusqu’alors soutenu, elle se sentit subitement touchée par la grâce et

se réfugia du monde, qui n’avait plus de place pour elle, dans l’Église

qui ne demandait qu’à lui en faire une. On l’y reçut avec son égoïsme,

sa malveillance, sa frivolité, comme une naufragée dont il faut accepter

les infirmités et les haillons. Elle trouva place pour tout. La dévotion

est une habitation à cloisons mobiles où chacun se loge selon ses

habitudes. Grâce à elle, il en est de Dieu comme des rois de la terre

qui sont faits pour leurs peuples; on peut l’accommoder aux désirs de

chaque pécheur, et allonger ou raccourcir, selon les besoins, le glaive

de la justice. Mais cette indulgence doit s’acheter. Dieu ne se montre

accommodant qu’au profit de ses ministres; ce que l’on empiète sur ses

priviléges, il faut le rendre à l’Église. La comtesse de Luxeuil le

savait et accepta sincèrement l’obligation. Son nom et ses anciennes

relations pouvaient la rendre utile à mille saintes négociations,

entreprises pour la plus grande gloire du ciel; on le comprit, et elle

s’y prêta avec la bonne grâce qu’elle mettait toujours à accorder les

services qui la servaient elle-même. Rompue aux intrigues et ayant

l’expérience du monde, elle devint bientôt un des instruments les plus

indispensables de cette association catholique dont l’activité

commençait à tout remuer. Grâce à ses nouveaux amis, ses affaires furent

réglées, sa position assurée, et elle put jouir de toutes les aisances

du luxe, en faisant tout doucement son salut.

Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’Arthur revînt des Motteux.

L’association méditait alors d’élever une tribune du haut de laquelle on

pût attaquer les ennemis du catholicisme, et proclamer les saines

doctrines qui devaient sauver le monde en le donnant aux associés. Mais

en plaçant à la tête d’une pareille entreprise des noms appartenant au

clergé, on lui ôtait d’avance toute influence de propagande mondaine; ce

n’était plus que transporter le sermon dans un journal. Si l’on pouvait,

au contraire, lui donner pour chef un homme du monde, on faisait sortir

la croisade de l’Église; on y intéressait de nouveaux auxiliaires, on

faisait croire enfin à la foule, toujours prise par les apparences, que

la réaction avait gagné toutes les classes et que l’armée catholique

comptait autant de fracs que de robes noires. On chercha longtemps parmi

les gens dont le nom aristocratique pouvait donner un certain éclat à

cette tentative, et celui d’Arthur de Luxeuil fut prononcé. On le savait

réduit aux derniers expédients, par conséquent accessible à la

tentation. Sa mère fut chargée de négocier cette affaire. En prétextant

le désir d’une réconciliation, il lui était facile d’attirer Arthur, et

de savoir au juste ce que l’on pouvait attendre de lui. Le marquis de

Chanteaux servit d’intermédiaire: il alla trouver le jeune homme et

l’amena à la comtesse. L’entrevue fut, en apparence, fort touchante.

Madame de Luxeuil réussit à pleurer, et Arthur à faire des excuses, mais

aucun ne fut dupe de l’autre. La mère comprit que le fils espérait

quelque chose de ce rapprochement, et le fils devina que la mère avait

sur lui quelque projet. Aussi abrégèrent-ils, par un accord tacite, les

attendrissements préliminaires, afin d’en venir au fait. Madame de

Luxeuil exposa à son fils l’impossibilité de suivre la voie dans

laquelle il s’était engagé; elle lui parla de la nécessité de revenir à

des idées plus sages, de se rattacher à l’Église, hors laquelle il n’y a

point de salut, et finit par lui parler du journal projeté. Arthur

accueillit favorablement ces ouvertures. Pour le moment, rien de plus

convenable ne pouvait lui être offert. Il sortait ainsi de l’impasse

dans laquelle il se trouvait engagé, et devenait l’instrument nécessaire

d’un corps riche, nombreux, et puissant. L’hésitation était impossible;

aussi déclara-t-il à la comtesse qu’il était prêt à discuter les

conditions qui pouvaient lui être offertes. M. de Chanteaux, qui avait

été en tiers dans l’entrevue, fit aussitôt part du succès aux

intéressés, et le contrat par lequel Arthur de Luxeuil se trouvait

acquis à la cause des catholiques fut convenu et signé. Cette conversion

fit un certain éclat, ainsi que la congrégation l’avait espéré. De

Luxeuil lui-même y mit une sorte d’ostentation. Il craignait les

railleries, et voulait les prévenir par la publicité avouée de sa

nouvelle position. Elle n’avait imposé, du reste, aucune contrainte à

ses habitudes; car si l’on peut retrouver encore quelque part le type du

Tartuffe de Molière, il faut reconnaître que c’est rarement à Paris, et

seulement par exception. Les catholiques contemporains n’ont point été

inaccessibles à la loi du progrès: ils ont su singulièrement

perfectionner leurs moyens d’action. L’hypocrisie du héros de Molière

était gênante, difficile, dangereuse; ils l’ont supprimée. Loin

d’affecter des mœurs plus austères que le commun des impies, ils les

dépassent en liberté d’allures. Vous les trouvez également aux sermons

du révérend Père Lacordaire et aux bals masqués de l’Opéra, aux

conférences de la Société de Saint-Paul et dans les coulisses de nos

théâtres. Si vous vous étonnez de ce singulier mélange de sacré et de

profane, ils vous traiteront de Pharisiens; ils déclareront que la

communion des fidèles est partout où se trouvent des hommes de bonne

volonté (et parmi les hommes ils comprennent nécessairement les femmes);

ils vous répèteront que la foi sanctifie tout. A la vérité, ces apôtres

à barbe et à lorgnon vous donneront, encore tout émus d’une danse

échevelée, l’adresse de leur confesseur; ils vous apprendront au juste

quels sont les prédicateurs de l’Avent, et où se disent les plus belles

messes, car ils conduisent leurs vices à l’église, ils acceptent les

mystères, et expliquent le cantique des cantiques.

De Luxeuil prit place dans cette phalange de fervents fashionables, en

élaguant seulement la messe et le confesseur. Il se rangea parmi les

_forts_, exemptés de pratiquer les doctrines en raison de leur ardeur à

les soutenir. Sa mère le complétait à cet égard en assistant à tous les

offices et en abandonnant sa conscience à deux directeurs. Cependant une

circonstance imprévue vint bouleverser cet arrangement. Depuis sa

conversion, madame de Luxeuil avait dû rompre avec le docteur Darcy, et

prendre un des médecins recommandés par ses patrons. Tant qu’elle se

porta bien, elle l’accepta sans réclamation; mais l’âge amena des

infirmités, que le nouveau docteur ne put faire disparaître, et la

comtesse l’accusa d’ignorance. Elle se rappela alors l’habileté de

Darcy, dont les soins avaient toujours réussi et elle se persuada que

lui seul pourrait la guérir. Craignant de le rappeler ostensiblement,

elle lui écrivit un billet, dans lequel elle lui avouait sincèrement sa

position, et faisait appel à son ancienne amitié. L’expérience lui avait

appris que la franchise était la meilleure ruse vis-à-vis du docteur.

Celui-ci vint en effet le soir même. Il trouva la malade avec Marquier

et M. de Chanteaux. A sa vue, elle fit un geste de joie.

--J’étais bien sûre qu’il ne m’abandonnerait pas! s’écria-t-elle, en lui

tendant la main; ah! merci d’être venu pour moi...

--Pour vous! répéta Darcy, qui, tout en se rendant à la prière de la

comtesse, avait promis de se venger; pardieu! dites pour moi-même,

madame la comtesse. Si je suis venu c’est par respect pour ma propre

dignité, et afin démontrer à vos amis qu’il n’est pas besoin d’être

dévot pour pardonner les injures.

--Ah! vous êtes le roi des hommes, reprit madame de Luxeuil, en faisant

signe à Marquier d’avancer un fauteuil au docteur.

--Cela veut dire tout simplement que vous avez besoin de moi, répliqua

Darcy qui ôtait ses gants; je ne suis le roi de rien... pas même celui

des Juifs; mais je n’ai pas été fâché de voir comment _travaillaient_

ceux de mes confrères, qui comptent sur l’inspiration du Saint-Esprit.

Car c’est M. Delarue qui vous soigne, n’est-ce pas?

La comtesse fit un signe affirmatif.

--Un savant du premier ordre, continua Darcy ironiquement; l’inventeur

de la médecine orthodoxe... qui consiste à faire prendre des infusions

de psaumes et des élixirs de litanies à différentes doses! Comment

diable ne vous a-t-il pas guérie?

--Vous êtes toujours implacable, docteur, dit la comtesse d’un ton

contraint.

--Pour les hypocrites, reprit Darcy en tâtant le pouls de la malade; il

vous a sans doute fait prendre de la thériaque ou quelque autre drogue

du moyen âge?... Ce qui ne vous empêche pas d’avoir la fièvre.

--Vous croyez?

--Et de ne pouvoir supporter aucun aliment.

--Quoi, vous avez deviné!...

--Il n’y a pardieu pas besoin pour cela d’être prophète... vous avez le

foie pris.

--Cette chère amie a eu tant de fatigues et d’émotions depuis quelque

temps, fit observer M. de Chanteaux.

--Bah! répéta Darcy d’un air incrédule.

--Vous n’avez donc pas su, docteur, reprit Marquier; Madame la comtesse

a fait un voyage en Angleterre.

--Puis, ajouta le marquis, il y a eu cette réconciliation avec son fils.

--Ah!... et vous croyez que cela engorge le foie! dit le médecin. C’est

sans doute une observation récente de mon confrère Delarue.

--Allons! vous êtes un homme terrible, fit observer le banquier en

riant; vous ne voulez jamais croire à l’influence du moral sur le

physique...

Darcy jeta au gros petit homme un regard de côté.

--Et vous y croyez, vous? demanda-t-il.

--Par la raison qu’on ne peut nier ce qu’on sent, répliqua Marquier; que

diable! mon cher docteur, il suffit de s’observer pour savoir que l’âme

gouverne le corps...

--Ainsi, c’est votre âme qui vous rend pléthorique, reprit Darcy; c’est

elle qui a arrêté le développement de vos extrémités au profit de vos

organes abdominaux; c’est votre âme qui vous prédispose tout doucement à

l’apoplexie...

--Comment, comment? interrompit le banquier effrayé.

--A l’asthme, à la goutte, à la gravelle, continua le docteur; par le

ciel! délivrez-vous de cette ennemie intime, et redevenez tout

simplement un vertébré à l’état normal.

--Vous déplacez la question, docteur, vous déplacez la question! s’écria

Marquier.

--C’est-à-dire que c’est vous, répliqua Darcy; vous venez me parler

d’âme à propos de maladie de foie... quand vous ne devriez en parler

qu’à propos de finances. Savez-vous depuis quand vous sentez votre âme,

comme vous dites? depuis que la congrégation vous a choisi pour son

banquier.

--Moi!

--Vous allez le nier, peut-être! N’est-ce pas de votre caisse que sort

l’argent employé à fonder ce nouveau journal que dirige de Luxeuil... A

propos, j’avais oublié de vous faire compliment, madame la comtesse,

sur la subite conversion de monsieur votre fils!

--Il est vrai que nous avons réussi à lui inspirer de meilleurs

sentiments, dit la malade avec quelque embarras.

--C’est évident, reprit Darcy; il vient de publier une profession de foi

qui ferait honneur au grand-maître des dominicains!... Je suis fâché

seulement de le voir marquer de si bons sentiments aux trois personnes

de la Trinité, qui, à la rigueur, pouvaient s’en passer, et si peu de

pitié pour celle qui porte son nom.

La comtesse fit un mouvement.

--Honorine, répéta-t-elle, en auriez-vous entendu parler?

--J’ai fait mieux, Madame, je l’ai vue!

--Ici?

--Non, fort loin de Paris, au contraire, où je l’ai trouvée mourante.

Tous les auditeurs firent un mouvement.

--Se peut-il! s’écria la comtesse, et vous n’avez point averti Arthur?

--Par la raison que je me suis engagé à taire la retraite de votre

nièce, répliqua Darcy; elle tient à demeurer cachée, à _vivre

tranquille_!... Ce sont ses propres paroles.

--Ah! vous m’avez donné un coup terrible! dit madame de Luxeuil, en se

renversant sur son fauteuil; Honorine mourante, grand Dieu! sans que

nous en sachions rien!

--Il est difficile de s’occuper en même temps des affaires du ciel et de

la terre, fit observer le médecin sèchement. Vous, qui accordez tout à

l’âme, vous ne devez point vous étonner qu’une jeune femme n’ait pu

supporter tant de chagrins et de luttes.

--Je sais que mon fils a eu des torts, reprit la comtesse, mais

maintenant il serait facile de les lui faire reconnaître, et de

travailler à un rapprochement. Au nom du ciel, docteur, dites-moi où est

Honorine?

Darcy prit un air grave.

--Madame la comtesse oublie que j’ai promis de garder le silence,

dit-il.

--Qu’importe! Vous ne pouvez vous regarder comme enchaîné par un caprice

de malade; une promesse n’oblige qu’à la condition d’être raisonnable...

--Elle oblige toutes les fois qu’elle a été faite sérieusement et

librement.

--Mais, songez!...

--Pardon, madame la comtesse; j’en ai déjà trop dit et mon indiscrétion

est une faute; vous me permettrez d’écrire la consultation que vous

m’avez fait l’honneur de me demander.

Il s’était approché d’une table sur laquelle se trouvait le pupitre,

formula les prescriptions nécessaires, donna de vive voix quelques

explications, puis salua froidement et se retira. Mais la comtesse

demanda aussitôt son fils pour lui faire part de ce qu’elle venait

d’apprendre. Cette confidence réveilla ses anciens projets. Honorine

avait pu lui échapper par la fuite une première fois; mais, en la

retrouvant, il était sûr de la forcer à le suivre, ou à racheter du

moins sa liberté. Dans le cas même d’une mort prochaine, il pouvait

tenter une réconciliation qui lui assurerait une partie des avantages

sur lesquels il avait autrefois compté. Quoi qu’il arrivât enfin, il

devait découvrir au plus tôt sa retraite dans l’intérêt de ses

espérances. Il y tenait, en outre, dans l’intérêt de son orgueil, de sa

haine. Ses échecs successifs l’avaient aigri contre la jeune femme; il

en était venu à désirer ce qui pouvait la faire souffrir, même sans

profit pour lui-même, il voulait se venger de tant de mécomptes et

d’humiliations. Aussi commença-t-il, après l’avertissement de sa mère,

des recherches actives et dont le succès ne pouvait être longtemps

douteux. Il sut que le docteur s’était absenté un mois auparavant et

qu’il avait pris la route de Granville! c’était assez pour le mettre sur

la voie. Il régla tout pour une absence de quelques semaines et partit.

La comtesse, prévoyant qu’il pourrait avoir besoin des conseils d’un

homme versé dans les affaires, lui fit accepter Marquier pour son

compagnon de voyage. Arrivés à Granville, leurs recherches commencèrent;

mais toutes les précautions avaient été prises par Marc. Le duc, qui se

faisait appeler comme autrefois M. Michel, passait pour le père

d’Honorine, et de Gausson pour un cousin récemment arrivé en France. Du

reste, nul ne les connaissait. Arthur entendit parler de cette famille

étrangère retirée à la Brichaie sans que rien pût lui faire soupçonner

la vérité. Toutes ses perquisitions du côté de Bréhal, de Gavray, de

Villedieu, avaient été inutiles, et il commençait à désespérer lorsqu’il

reçut de sa mère une lettre qui le força de suspendre ses recherches

pour visiter, au nom d’amis communs, deux insurgés vendéens, récemment

envoyés au Mont-Saint-Michel.

XXX

Rencontre.

Bien que la baie de Cancale soit surtout estimée des gastronomes, elle

ne mérite pas moins la visite des touristes et l’admiration de quiconque

se laisse émouvoir par les grands aspects de la création. Vous ne

trouvez point, comme sur les grèves du Finistère, ces promontoires de

granit taillé par les vagues en colonnes, en cavernes, en portiques; ce

ne sont point non plus les hautes falaises du Calvados avec leur verdure

rase et serrée, se déroulant sur le sol comme un tapis velouté; ici,

tout est plat et aride, c’est le désert avec ses sables mouvants et ses

lignes d’horizons infinis. Mais d’un côté les flots grondent à la limite

de ce _Sahara_ maritime, de l’autre des villes apparaissent au loin dans

les brumes; et vers le milieu s’élève ce rocher aux flancs duquel pend

une prison et que couronne la vieille église de l’archange! A une

certaine heure tout est désert, morne, immobile dans cette plaine aride:

mais attendez seulement quelques instants: un murmure bruira dans

l’espace, une ligne blanche frémira à l’horizon, et ce murmure, c’est la

voix de la mer, cette ligne blanche, c’est le flux qui arrive; vous avez

eu à peine le temps de le reconnaître, de le nommer, que la plage a

disparu partout; le mont qui, tout à l’heure dominait les grèves, ne

domine plus que les vagues; en quelques instants le continent est devenu

une île.

Depuis son retour à la santé, Honorine avait entrepris plusieurs

excursions avec Marc, Françoise et de Gausson. Une barque de pêcheur les

transportait le matin sur quelque point de la baie, et après avoir

marché tout le jour sans autre guide que leur fantaisie, et s’en

remettant au hasard pour leur découverte, ils la rejoignaient le soir,

fatigués mais joyeux, et regagnaient la Brichaie bercés par la lame et

éclairés par les étoiles. Souvent Honorine élevait la voix au milieu du

murmure des flots; elle répétait de vieux airs de son enfance, ou

quelque chant plus nouveau, choisi parmi les plus simples et les plus

doux: Marcel l’appuyait, à demi-voix, de son accent profond; et alors,

le pêcheur ravi restait appuyé sur sa barre, l’oreille au vent et le

sourire sur les lèvres. Françoise, touchée, sans savoir pourquoi,

embrassait Jules qui s’était endormi dans ses bras, et Marc, la tête

penchée sur sa poitrine, s’oubliait dans de longues rêveries. Les

promeneurs s’étaient d’abord peu éloignés de la Brichaie; mais le succès

de leurs excursions les enhardit. Voulant les étendre plus loin et dans

une nouvelle direction, ils partirent un matin avant le jour, arrivèrent

à l’embouchure du Couesnon, petite rivière qui séparait autrefois la

Bretagne de la Normandie, et de là gagnèrent à pied Pontorson.

Une partie du jour fut employée à parcourir les campagnes voisines.

Jamais Honorine ne s’était sentie l’esprit si libre, le cœur si

léger. Le soleil commençait à tomber, lorsque Marc rappela qu’il était

temps de rejoindre la barque, si l’on ne voulait point manquer la marée.

On reprit donc la route de la grève. L’ancien chouan alla en avant, de

ce pas égal et modéré que donne l’habitude de la marche. Honorine et de

Gausson suivaient plus lentement. Animée par la course, l’œil

souriant et les traits illuminés de joie, la jeune femme marchait un

bras appuyé sur celui de Marcel, dont elle sentait battre le cœur.

Son autre main tenait une branche de houx ornée de ses fruits, et de

longues herbes cueillies par de Gausson ornaient sa capote de soie

violette. Son écharpe, à demi-échappée de ses épaules, laissait voir sa

taille cambrée: elle se tenait penchée un peu en avant et la tête

tournée vers Marcel, dans cette attitude de confidence si gracieuse et

si caressante! A chaque pas, quelque nouvelle remarque ralentissait leur

marche. Elle montrait la mer, les nuages, une cabane de paysan, et tous

deux s’arrêtaient jusqu’à ce que la voix de Marc les avertît de nouveau.

Ces avertissements devinrent de plus en plus fréquents. Le ciel s’était

assombri; l’ancien chouan paraissait inquiet.

--De grâce! hâtons-nous, dit-il enfin; le vent commence à s’élever, et

je n’aime point ces nuages.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 24 / 27 段