En quittant la maison de santé de Bel-Air, il avait mis à profit la

confidence de Marc, forcé le marquis à le laisser libre, et gagné

Granville, puis la Brichaie, dont l’isolement devait faire une sûre

retraite. C’était de là qu’il avait écrit à Marc cette lettre renvoyée

de Paris à Trévières, et dont nous avons précédemment parlé. L’arrivée

d’Honorine lui causa autant de surprise que de joie; mais celle-ci fut

bientôt tempérée par la révélation de tout ce que la jeune femme avait

eu à souffrir, et de ce qu’elle avait à craindre. Il y eut entre lui et

Marc une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier repartit

avec une procuration en blanc signée par Honorine. Son absence, qui

devait être courte, se prolongea plusieurs semaines. Le duc passait ses

journées à méditer et à écrire; la vieille paysanne, qui était sourde,

ne parlait que pour faire les questions indispensables, ou pour y

répondre; Honorine, toujours seule et silencieuse, n’avait donc d’autre

occupation, d’autre compagnie que ses souvenirs; circonstance fatale,

qui devait enraciner plus profondément sa douleur. L’activité, succédant

aux cruelles épreuves qu’elle venait de traverser, eût empêché son

esprit de se les rappeler; distraite de sa souffrance, elle eût pu

arriver à se résigner sinon à se guérir; mais l’oisiveté et la solitude

la laissèrent livrée à toute l’amertume de ses regrets; elle porta de ce

côté ce qu’il y avait en elle de force et d’ardeur; chaque semence

douloureuse laissée dans son cœur put y germer, se développer,

grandir, et quand Marc revint, il fut effrayé des progrès que le mal

avait faits pendant son absence. Pour comble de malheur, il apportait de

fâcheuses nouvelles. Irrité du départ d’Honorine, de Luxeuil avait

attaqué le testament de la mère Louis, qui, selon lui, portait atteinte

au droit d’administration que lui donnait son titre de mari, et un

procès allait se trouver engagé. Honorine dut signer de nouveaux

pouvoirs, et écrire pour se procurer les fonds nécessaires. Elle le fit

avec une répugnance nonchalante qui affligea profondément l’ancien

chouan. Elle semblait ne point comprendre la nécessité de disputer cet

héritage qu’elle eût voulu abandonner; désintéressée de la vie, elle ne

demandait qu’à ne plus entendre ses bruits et qu’à se plonger plus

profondément dans la retraite. Marc espéra vaincre cette espèce de

torpeur en peuplant et en égayant la Brichaie: il repartit donc pour

Paris d’où il revint avec Françoise et avec M. Brousmiche qui relevait

d’une maladie à la suite de laquelle on lui avait retiré sa place de

portier. A la vue de la grisette, Honorine eut en effet un élan de joie

qu’augmentèrent encore les larmes de la mère et les caresses du fils.

--Eh bien! la reconnais-tu, mon petit Jules? répétait Françoise, qui

riait et pleurait en même temps; c’est la bonne dame, ainsi que tu

l’appelais. Ah! si vous saviez comme il vous aime..... et comme il m’a

parlé de vous! C’était si souvent que quéq’fois j’en ai pris de

l’humeur... oui... j’en étais presque jalouse!

Honorine souriait attendrie et serrait l’enfant dans ses bras.

--Et pourtant j’aurais dû comprendre ça, reprenait la grisette; moi qui

trouvais si triste de ne plus vous voir et qui avais tant besoin de

ramener votre nom en causant.... Demandez à M. Brousmiche; pas vrai,

monsieur Brousmiche, que j’en rabâchais?

--C’est un terme que mademoiselle Françoise peut seule se permettre à

l’égard d’elle, répliqua le petit bossu avec sa politesse ordinaire;

mais il est certain que nous avons pris bien souvent la liberté de nous

entretenir de Madame... quoique n’ayant pas l’honneur de la connaître ni

d’être connu d’elle.

--Vous vous trompez, monsieur Brousmiche, reprit Honorine; je vous

connais depuis longtemps déjà.

Le petit bossu parut étonné.

--Croyez-vous donc que je ne sache pas ce que vous avez fait pour le

duc, pour Marc, pour Françoise? continua la jeune femme d’un accent

affectueux; nous sommes de vieux amis sans nous être jamais vus, et je

vous demande pardon de ne pas m’être encore informée de Lolo et de

Fanfan.

--Hélas! Madame, répondit le petit bossu, dont le visage s’altéra à ces

derniers mots; vous êtes trop bonne.... mais tous mes soins ont été

inutiles... cela a fini par un malheur...

--Ah! je suis désolée de vous l’avoir rappelé, interrompit gracieusement

Honorine... je voulais vous prouver seulement qu’en disant vous

connaître je ne me vantais pas! Mais, pardon, vous devez être fatigués,

je vais vous montrer les chambres que l’on a fait préparer pour vous.

Elle les y conduisit en effet; mais Françoise ne voulut prendre aucun

repos qu’elle n’eût visité le jardin, la maison et le petit bois de

sapins. Tout lui parut charmant, et, chemin faisant, elle communiqua ses

projets d’arrangements et d’améliorations. Elle déclara qu’elle aurait

une basse-cour, trouva un vieux grenier d’appentis excellent pour des

pigeons, énuméra tout ce qu’il faudrait semer dans le jardin, et finit

par déclarer que l’on pourrait avoir une couple de chèvres qui

brouteraient l’herbe rase de la dune. Brousmiche s’associait à tous ces

plans en y ajoutant quelques menus détails, toujours proposés sous la

forme du doute et toujours acceptés avec empressement par la grisette.

Mais, arrivés au bout du jardin, tous deux s’arrêtèrent pour regarder la

mer qui s’étendait à l’horizon. Le petit bossu qui l’avait aperçue, il y

avait quelques heures, pour la première fois, ne pouvait se rassasier de

la regarder et s’inquiétait de savoir d’_où pouvait venir tant d’eau_,

tandis que Françoise, plus familiarisée avec ce spectacle, faisait

observer que l’on trouvait sur les rochers des coquillages et des

crabes et que ça pouvait être encore _une ressource_. Quant à Honorine,

elle jouait avec l’enfant qu’elle élevait dans ses bras pour qu’il pût

atteindre les pommes de pin, et qu’elle conduisait sur les grèves de

sable brillant ou vers le banc de cailloux polis par la mer. C’était une

occupation nouvelle et charmante fournie à son oisiveté. Le petit Jules

qui n’avait jamais connu, pour ainsi dire, qu’elle et sa mère les

confondait dans ses expansions enfantines; il avait pour toutes deux une

part presque égale de mots tendres et de baisers. Il cessa de donner à

Honorine le nom de _la bonne dame_ pour l’appeler _l’autre maman_.

Mais là où le cœur est troublé les sources de la joie elles-mêmes

s’aigrissent. Cette affection d’enfant qui, au premier moment, avait été

pour Honorine une consolation, devint insensiblement un motif

d’amertume. En écoutant le nom qu’il lui donnait, de nouvelles

aspirations s’éveillèrent dans son âme; cette maternité adoptive lui

rappela qu’elle n’en connaîtrait jamais de plus complète; que privée des

bonheurs de l’épouse elle le serait encore de ceux de la mère; que le

ciel lui avait refusé jusqu’à cette tardive consolation donnée aux

femmes les plus éprouvées, de rajeunir et de revivre dans un être qui

est encore une part d’elles-mêmes! Oh! si à bout de tout espoir elle

avait pu du moins espérer pour son enfant! lui préparer une place dans

la vie, le voir heureux par elle et réchauffer sa vieillesse au soleil

de sa prospérité! Mais ne trouver que l’isolement dans le présent,

l’isolement dans l’avenir; n’avoir aucune raison de vivre, aucun but à

poursuivre! Cette pensée l’écrasait. Alors, au milieu de son

découragement, le souvenir de Marcel lui revenait plus douloureux. La

persuasion qu’il avait quitté la France et qu’elle ne devait plus le

revoir, la jetait dans un désespoir sans mesure; elle s’indignait de

vivre, elle appelait la mort comme une libératrice! Le duc, livré à ses

préoccupations, ne s’apercevait de sa tristesse que par intervalles;

Françoise et Brousmiche qui la voyaient tous les jours, avaient fini par

s’y accoutumer, mais Marc, dont les absences étaient fréquentes,

s’effrayait de la retrouver, à chaque retour, plus muette, plus

indifférente à tout. Il s’attrista d’abord, puis l’inquiétude succéda,

lorsqu’il vit la jeune femme pâlir et perdre ses forces. Tous les essais

tentés pour combattre cette langueur furent inutiles. Les médecins

appelés parlèrent d’_affection nerveuse_, mot vague et immense dans

lequel la Faculté embrasse tout ce qui est inconnu. Quelques-uns émirent

des doutes plus précis en prononçant le mot de phthisie! Marc, frappé

d’épouvante, voulut conduire la jeune femme à Paris, où il espérait que

la science se montrerait plus éclairée; mais il ne put l’y déterminer.

Croyant sentir l’approche d’une mort qu’elle souhaitait, Honorine se

déclara incapable de quitter la Brichaie et supplia de ne point exiger

d’elle un effort inutile.

Marc, désespéré, employa en vain toutes les prières; ensevelie dans sa

torpeur, la jeune femme se défendait par le silence. Enfin, ne pouvant

rien obtenir, il prit un parti extrême, partit subitement pour Paris et

se présenta chez le docteur Darcy. La réputation de celui-ci avait

encore grandi dans ces derniers temps, et ses soins étaient une faveur

que l’on se disputait à force d’argent et de patience. Marc trouva trois

salons remplis de clients qui venaient le consulter. Tous les âges et

toutes les classes étaient là momentanément confondus par l’égalité de

la souffrance et attendant le moment de parler à M. Darcy comme ils

eussent attendu la guérison. On voyait des malheureux se traînant à

peine et sortis du lit pour obtenir un conseil; car, ce n’était plus lui

qui se transportait près de la couche du malade, mais le malade qui

quittait sa couche pour se transporter près de lui; le temps du savant

était plus précieux que la vie de celui qui souffrait. Marc attendit

plusieurs heures et fut renvoyé avant que son tour fût arrivé; le

lendemain il fut plus heureux et put pénétrer dans le cabinet du

docteur. Ce cabinet était une vaste pièce entourée de bibliothèques que

décoraient les bustes des médecins matérialistes les plus célèbres.

Trois bureaux y étaient disposés, et à chacun de ces bureaux se trouvait

assis un secrétaire qui écrivait. M. Darcy se tenait au milieu devant

une table couverte de livres et de lettres.

Au moment où Marc entra, il dictait à l’un des secrétaires:

«Le traitement proposé se composera: 1º de frictions opiacées...»

Marc salua; Darcy lui jeta un regard de côté en disant:

--Quelle est votre affection, Monsieur?

Et, se retournant vers le secrétaire, il continua:

«De frictions opiacées sur toutes les régions soumises à la

douleur...»

Puis, adressant de nouveau la parole à Marc, il reprit:

--Parlez, Monsieur, je vous écoute.

Et tout en écoutant, il continuait:

«2º Des applications de sinapismes journaliers...»

Marc était demeuré immobile. La pensée que l’on dictait ainsi la vie ou

la mort comme s’il se fût agi d’une facture réglée _sauf erreur_, lui

causa un tel saisissement qu’il resta d’abord indécis. Il venait le

cœur plein de trouble et de larmes consulter sur une vie plus

précieuse pour lui que le monde entier, et il voyait ces consultations

données au milieu d’une conversation, presque sans y prendre garde!

Après un instant de stupeur, il fit un mouvement instinctif pour se

retirer. Le docteur, qui avait achevé de dicter, et qui prenait le

papier pour signer, leva la tête.

--Eh bien! où allez-vous donc? demanda-t-il étonné, j’attends que vous

me parliez. Qu’éprouvez-vous? Quelle est votre affection?

--Je ne venais pas pour moi, Monsieur, répliqua Marc en hésitant; mais

pour une personne qui habite loin de Paris... et dont j’aurais voulu

vous parler sans témoins.

Le docteur se leva et fit passer Marc dans une pièce voisine.

--Ici, nul ne peut nous entendre, dit-il lorsque la porte fut refermée.

Le garçon de bureau le regarda en face.

--Vous souvenez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix basse et légèrement

émue, d’un voyage fait, il y a vingt ans, avec madame la comtesse de

Luxeuil?

--En Touraine.

--A Château-la-Vallière.

--Pardieu! nous arrivâmes pour voir mourir sa sœur, la baronne Louis.

--Oui, reprit Marc, visiblement troublé par ces souvenirs; mais la

baronne laissa une fille...

--Mademoiselle Honorine! qui a plus tard épousé son cousin... et qui a

été forcée de le fuir... Je me rappelle parfaitement... une charmante

brune... tempérament bilio-sanguin... magnifique constitution...

--Eh bien... elle est mourante, Monsieur!

Darcy releva brusquement la tête.

--Mademoiselle Honorine? répéta-t-il, qu’est-ce que vous me dites-là?

Que lui est-il donc arrivé? Quel est son mal?

Marc raconta sommairement au médecin les derniers événements qui avaient

obligé Honorine à quitter les Motteux (en lui taisant toutefois ce qui

avait rapport à de Gausson), et dans quelle langueur la jeune femme

était tombée depuis son arrivée à la Brichaie. Le docteur écoutait avec

une attention qui devenait à chaque instant plus sérieuse. Il adressa

plusieurs questions à Marc, lut deux consultations données par des

médecins de Granville, puis se mit à parcourir la chambre d’un air

soucieux.

--Prostration des forces... pâleur... dégoûts, murmura-t-il... diable!

diable!

--Vous trouvez ces symptômes alarmants, n’est-il pas vrai, Monsieur? dit

Marc palpitant.

--Je les trouve surtout incertains, reprit Darcy en continuant à se

promener; s’il s’agissait d’un homme on pourrait avoir une opinion, mais

avec une femme on ne peut rien décider. Les femmes sont les plaies de la

médecine, Monsieur, elles échappent à toutes les observations,

contrarient tout principe: la veille vous les croyez perdues et le

lendemain on les trouve au bal. Vous les déclarez guéries et on vous

adresse une invitation pour leur enterrement. Il semble qu’elles ne

vivent et qu’elles ne meurent que par caprice et sans s’inquiéter des

règles de la physiologie... Aussi empêchent-elles tous les progrès de la

science... tant qu’il y aura des femmes, on ne pourra arriver à aucune

certitude en médecine.

--Mais votre impression, Monsieur? demanda Marc, dont cette incertitude

augmentait l’angoisse.

--Je veux être pendu si j’en ai une, reprit Darcy, tout ce que je vois

là peut également indiquer un état désespéré ou une crise passagère...

il faudrait s’assurer... examiner par soi-même. Peut-être suffirait-il

d’un régime raisonnable pour la sauver.

--Ah! vous la sauverez alors! s’écria Marc en joignant les mains.

--Ce serait de tout mon cœur, reprit Darcy; mais le moyen de la voir:

elle ne peut, dites-vous, venir à Paris?

--Il est trop vrai.

--Vous comprenez que de mon côté je ne puis partir pour la Normandie,

reprit Darcy d’un ton qui ne permettait même point de discuter la

possibilité de ce voyage.

Marc laissa retomber ses mains et baissa la tête.

--C’est juste, dit-il avec abattement; dans la position de M. le

docteur, il ne peut se déranger... pour nous!... et cependant, mon

Dieu! penser qu’il suffirait peut-être d’une visite pour la faire vivre;

que si, au lieu d’être une pauvre femme, abandonnée de tout le monde,

elle avait son rang, sa famille, monsieur eût pu céder à des prières

plus puissantes! Mais moi, il ne me connaît pas, je n’ai le droit de lui

rien demander; et ceux qui auraient dû protéger madame Honorine l’aiment

mieux morte que vivante... vu qu’ils héritent! aussi bien, qui sait si

elle ne sera pas plus heureuse de s’en aller! Une fois dans le cimetière

elle pourra dormir tranquille du moins; on ne lui en voudra plus de ce

que Dieu lui a donné. Après l’avoir tuée on prendra son deuil!... et

s’il y a quelqu’un qui la regrette trop... il pourra la rejoindre!...

Monsieur excusera mon importunité.

L’accent de Marc était devenu entrecoupé; des larmes tremblaient dans sa

voix; il fit un pas vers la porte, Darcy le retint. L’émotion de

l’ancien chouan l’avait gagné.

--Un moment! reprit-il, que diable, il ne faut pas se désespérer ainsi.

J’espère qu’il y a encore de la ressource... et, dans tous les cas, j’en

veux avoir le cœur net, je partirai avec vous.

Marc poussa un cri de joie.

--Vous consentiriez! dit-il. Ah! Monsieur, laissez-moi serrer vos mains.

Oui, j’ai eu tort de perdre courage; je devais tout espérer de votre

cœur.

--Il ne s’agit point de cœur, interrompit le docteur, qui tenait à

maintenir sa réputation d’insensibilité; la position de madame Honorine

peut donner lieu à de curieuses observations, et ce que j’en fais est

dans l’intérêt de la science... Seulement il ne faudrait point de

retard, et nous partirons... Voyons, il faut d’abord que je consulte mon

carnet.

Il appela un des secrétaires qui lui apporta un petit registre dont il

examina les dernières feuilles.

--Bien, murmura-t-il; je ne vois rien d’absolument indispensable. Le

vieux duc de Clairvaut! il mourra parfaitement sans moi. M. d’Escar, il

peut encore bouloter trois ou quatre jours sans danger, et il a son

confesseur pour lui faire prendre patience. Madame de Chanteaux: depuis

que de Cillart est parti avec cette danseuse, elle se dit malade pour

faire quelque chose... Ah! le prince Dovrinski; il faudra envoyer lever

son appareil. La marquise m’a écrit ce matin qu’il avait renoncé à se

rebrûler la cervelle. Pour le reste, vous enverrez Mullin à ma place; il

indiquera aux malades le traitement, et le hasard les guérira. Je vais

achever de signer quelques consultations, faire mes préparatifs, et dans

deux heures nous serons sur la route de Normandie.

Marc se retira en promettant d’être exact. Il employa le peu de temps

qui lui restait à voir l’homme d’affaires chargé des intérêts

d’Honorine, puis revint chez Darcy avec lequel il monta en chaise de

poste pour Granville.

L’arrivée du médecin causa à la jeune femme un premier saisissement qui

fut bientôt suivi d’une crise de larmes. Sa vue lui rappelait tout un

passé vers lequel sa pensée ne pouvait retourner sans émotion. Darcy

s’efforça de la calmer par d’affectueux encouragements. Il feignit de ne

point la trouver changée et parut à peine s’occuper de sa santé. Mais

sous cette tranquillité apparente se cachait une réelle inquiétude.

L’examen le plus attentif ne put rien lui apprendre sur la cause de la

souffrance qui minait Honorine: aucune lésion sérieuse ne semblait

justifier son dépérissement. Le mal était évidemment une de ces

influences intérieures qui tarissent la vie à sa source même. Après

avoir passé une partie du jour à chercher la solution de ce problème,

Darcy fit quelques recommandations, indiqua une hygiène, puis prit congé

d’Honorine. Mais avant de le laisser repartir, Marc le prit à l’écart.

--Eh bien? demanda-t-il.

Le docteur plia les épaules et répliqua d’un ton désappointé qu’il ne

pouvait rien dire.

--Ah! elle est perdue, s’écria Marc.

--Que je me fasse moine si j’en sais rien! reprit Darcy; il y a

évidemment chez elle un mal profond et qui se cache; mais où est-il?

quel est-il? Je l’ignore. On dirait qu’outre tous ses chagrins elle

couve une affliction particulière; quelque chose comme une passion

comprimée. Si c’est cela, il n’y a qu’un remède, et vous le connaissez

aussi bien que moi; tâchez de lui redonner envie de vivre, tout le reste

est inutile.

A ces mots le docteur remonta en chaise de poste et partit. Mais ses

dernières paroles avaient fait une profonde impression sur Marc, et dès

le lendemain il quitta de nouveau la Brichaie. Son absence ne dura que

trois jours. Il reparut un matin au moment où Honorine, tentée par la

beauté du jour, venait de sortir pour gagner la lisière du petit bosquet

de sapins. Le soleil brillait doucement, la brise gazouillait dans les

feuilles, et l’Océan immobile semblait une plaque d’azur frangée

d’argent. La jeune femme était assise sur un pliant de bambous, et

Françoise, accroupie à ses pieds, tenait le petit Jules debout devant

ses genoux. L’enfant lui montrait des coquillages ramassés sur la grève,

et la malade lui répondait par des signes caressants. Elle était vêtue

de noir: ses cheveux, relevés sans soin par un peigne d’écaille,

donnaient à sa physionomie quelque chose de plus naïf et de plus jeune

encore. Mais cette jeunesse n’avait rien de fort ni de riant. Pâles et

amaigris, les traits d’Honorine avaient pris cette délicatesse maladive

des fleurs nées sans soleil; c’était quelque chose de plus tendre, de

plus élégant, de plus suave peut-être, mais de profondément triste. Le

regard flottait dans une vague expression, les lèvres à peine colorées

restaient doucement entr’ouvertes, les contours moins arrêtés avaient je

ne sais quoi d’incertain, et son teint, plus transparent, semblait

éclairé d’un reflet bleuâtre. Elle regardait devant elle, écoutant les

causeries de l’enfant et de Françoise, comme ces douces rumeurs de flots

ou de vent qui vous charment sans qu’on les comprenne, lorsque Marc

s’avança vers elle; à sa vue elle fit un mouvement.

--Ah! vous voilà! dit-elle avec un pâle sourire; je ne vous espérais pas

si tôt.

Marc, qui paraissait éprouver quelque embarras, répondit que l’affaire

pour laquelle il était parti s’était arrangée plus vite qu’il ne l’avait

d’abord supposé, et avertit Françoise qu’on la demandait au logis. La

grisette prit son fils dans ses bras et partit en chantant. Marc la

regarda aller.

--Bonne et tendre fille, dit-il à demi-voix; Dieu ne lui a donné pour la

dédommager de tout qu’une affection, et c’est assez pour la rendre

heureuse.

--Ah! c’est que pouvoir jouir d’une affection, c’est vivre, dit Honorine

doucement; il n’y a de véritablement à plaindre que ceux qui restent

sans liens.

Marc la regarda.

--Ainsi c’est là ce qui vous fait mourir? dit-il brusquement.

La malade tressaillit; une rougeur subite traversa sa pâleur; c’était la

première fois que le chouan faisait allusion à son amour pour de Gausson

et à la séparation qui avait brisé leur joie. Elle porta une main à son

cœur comme si elle y eût senti le contre-coup de ces brusques

paroles.

--Je n’ai point... parlé... de moi!... balbutia-t-elle blessée.

--Ah! ne cherchez point à me donner le change, reprit Marc, dont

l’embarras se traduisait par une rudesse inaccoutumée... Vous souffrez,

parce que votre isolement vous tue. Aux Motteux vous supportiez tout; il

y avait dans l’air quelque chose qui vous donnait de la force!

--Pourquoi me le rappeler? murmura Honorine, qui serra son mouchoir sur

ses lèvres...

--C’est donc vrai, bien vrai, reprit Marc rapidement; tout votre mal

vient de là! Répétez-le moi, je vous en prie.

--Ne m’interrogez pas, dit la jeune femme, dont les paupières se

gonflèrent de larmes. A quoi bon me demander... ce que je ne veux point

savoir moi-même? Jusqu’à ce moment vous aviez eu pitié de moi; vous

m’aviez épargné des explications inutiles... Laissez les choses suivre

leur cours... Je ne me suis pas plainte! Pourquoi vouloir me consoler?

Ce qu’il y avait dans l’air des Motteux, comme vous le dites, aucune

puissance humaine ne peut le mettre dans celui de la Brichaie...

--Qu’en savez-vous? dit Marc.

Elle releva vivement la tête, regarda fixement son interlocuteur,

joignit les mains et s’écria:

--Vous avez vu Marcel?

--Je l’ai vu! répondit-il.

--Ainsi... il n’a point quitté la France?

--Non...

--Et... il est près d’ici... car votre absence a été courte... Où

est-il? Que vous a-t-il dit? répétez-moi tout, ne me trompez pas; oh!

parlez, parlez, je vous en conjure.

Elle avait saisi la main de Marc; son œil brillait, sa voix était

palpitante; on eût dit qu’un flot de vie élancé de son cœur venait

d’inonder tout son être; Marc serra sa main dans les siennes.

--Oui, reprit-il ému, je l’ai vu... et il ne m’a parlé que de vous... Il

ne peut supporter plus longtemps cette séparation. Lui aussi il languit;

et pour revivre il ne demande qu’à vous voir.

--Ah! qu’il vienne! cria Honorine en se levant.

Elle n’acheva pas! Son nom venait d’être prononcé dans un cri... et

Marcel était à ses pieds. Incapable de supporter une pareille émotion,

elle laissa tomber sa tête sur son épaule, à demi évanouie de bonheur.

Quand elle revint à elle, Marc avait disparu, mais de Gausson se tenait

à ses côtés, les regards sur les siens, pâle d’inquiétude et de douleur.

Elle ferma les yeux, puis les rouvrit afin de s’assurer qu’elle n’était

point le jouet d’un rêve. La voix de Marcel dissipa ses doutes; il

répétait son nom, il parlait du bonheur de la revoir en mots

entrecoupés; il jurait de ne plus la quitter... et Honorine enivrée

écoutait sans répondre; s’il s’arrêtait, elle murmurait tout bas:

--Parlez encore! parlez encore!

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 23 / 27 段