--Parti! répéta Honorine, qui ne pouvait détacher son âme de cette

pensée.

--Il vous a expliqué pourquoi il le faisait.

--Oui... oui; mon Dieu! Oh! j’ai compris... mais... parti!...

--Pourquoi vous acharner à cette pensée?... Songez plutôt à ce qu’il

faut faire pour que ce départ ne soit point inutile. Vous le devez à

vous-même... vous le devez à M. Marcel.

--Comment? que faut-il encore? demanda Honorine émue par ce dernier

argument.

--Si vous restez ici, reprit Marc, vous ne pouvez empêcher M. de Luxeuil

d’y demeurer également, la loi l’autorise, et il est à craindre qu’il

n’use de ce droit pour essayer mille persécutions.

--Mais si je pars, reprit la jeune femme, ramenée au sentiment de sa

position, ne peut-il courir à ma poursuite, me forcer de le suivre?

--C’est un privilége écrit dans le code, mais auquel on a dû renoncer

dans la pratique, fit observer Marc; rien ne vous oblige d’ailleurs à

faire connaître votre retraite; un homme d’affaires muni de votre

procuration peut régler tout ce qui concerne l’héritage de madame Louis,

et lui seul saura où vous trouver.

--Alors je partirai.

--Je venais vous l’offrir; toutes les précautions sont prises pour qu’il

soit impossible de suivre nos traces, et nous pouvons quitter ce soir

même les Motteux.

--A l’instant, je suis prête.

--Vous vous en allez! s’écria Françoise, et moi! vous ne me laisserez

point ici sans vous!

Honorine l’embrassa.

--Non, non, dit-elle; tu nous suivras.

--Pardon, interrompit Marc; mademoiselle Françoise fait partie de notre

plan; mais elle ne peut venir avec nous! Une femme qui conduit un enfant

se remarque trop facilement; elle servirait à mettre sur nos traces,

tandis qu’elle peut aider à les faire perdre.

--De quelle manière?

--Qu’elle prenne ce soir la diligence de Paris; on s’apercevra en même

temps de sa disparition et de la vôtre, on ne doutera point que vous ne

soyez parties ensemble; et les recherches se feront dans cette

direction, tandis que nous en prendrons une autre.

--Laquelle?

--Celle de Coutances. Arrivée à Paris, mademoiselle Françoise retournera

à son ancien logement, et j’irai l’y prendre dès que nous aurons trouvé

une retraite.

La grisette et Honorine tombèrent d’accord que c’était le moyen le plus

sûr. Après être convenue de tous les détails, Honorine regagna la ferme,

assista au repas du soir et se mit au lit; mais, une fois tout le monde

endormi, elle se releva, descendit avec précaution et trouva Marc à la

porte de l’aire.

--Venez, dit celui-ci en enveloppant la jeune femme dans un manteau

qu’il avait apporté; M. de Gausson m’a laissé son cabriolet qui nous

attend au bout de l’avenue.

--Et Françoise? demanda-t-elle.

--Partie depuis deux heures; mais vite, vite! si par hasard quelqu’un

nous rencontrait, tout serait perdu.

La jeune femme le suivit en pressant le pas. Seulement, arrivée au

carrefour du chemin qui conduisait aux Motteux, elle se retourna; un

rayon de lune glissait doucement sur le toit de chaume de la ferme, et

le vieux château masquait l’horizon de sa masse délabrée. Honorine

entendit de loin le mugissement des bœufs dans les étables, et la

vieille girouette de la chapelle qui criait sur son axe de fer; son

cœur se serra, elle sentit une larme gonfler sa paupière, et appuyant

une main à ses lèvres elle envoya un baiser d’adieu à cette habitation

où elle avait tant souffert et tant aimé! Le cabriolet avait été caché

par Marc à l’entrée du taillis; tous deux y montèrent et prirent un

chemin de traverse qui aboutissait à la route d’Isigny. Il les

conduisit, au bout de quelques instants, sous les murs du jardin de M.

Vorel. En apercevant, dans l’ombre, le pignon aigu et étroit du manoir,

la jeune femme ne put se défendre d’un frémissement intérieur. Le regard

de Marc s’arrêta également sur la demeure isolée.

--Voilà sa tanière, murmura-t-il.

--Heureusement qu’il ne peut nous voir! dit Honorine dont la voix

tremblait; il dort maintenant.

--Ah! vous croyez donc qu’un pareil homme peut dormir? demanda Marc.

--Que ferait-il... à cette heure!...

--Je voudrais le savoir!

Un cri sourd venant du manoir sembla lui répondre. Il redressa la tête

en retenant les rênes.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Passons vite! passons vite!... s’écria Honorine glacée.

Il prêta encore l’oreille; mais tout était silencieux. Après un court

moment d’hésitation, il fouetta le cheval qui tourna brusquement le mur

de clôture, et quelques minutes après ils roulaient sur la route

d’Isigny. Cependant, le cri qu’ils avaient entendu n’était point une

illusion de leurs sens, et avant de continuer notre récit nous devons

instruire le lecteur de ce qui se passait au manoir.

XXVII

La punition.

En revenant de la cérémonie funèbre, Vorel avait ordonné à la Sureau de

se rendre à la ferme où l’on pouvait avoir besoin d’elle, et lui

recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prétexte

pour rester sans témoins. Après les coups terribles qui venaient de le

frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Obligé de

maintenir devant la foule le masque de douleur résignée qu’il avait

adopté, il le sentait près de tomber malgré tous ses efforts; il avait

épuisé le reste de sa patience et de son courage; il éprouvait, comme le

tigre blessé, le besoin de rugir sa douleur.

On croit les hypocrites à l’abri des ferventes passions, parce qu’on ne

voit que le dehors fardé qu’ils montrent; mais qui pourrait lire au fond

de ces âmes sans issues demeurerait frappé de stupeur. Oh! si l’on

savait ce qui s’agite de tempêtes sous ces surfaces paisibles, quelles

flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrière ces

sourires! Malheureux damnés qui brûlent et doivent conserver la face des

anges! quelles que soient les passions, quand elles s’épanchent, elles

peuvent donner une âcre et fiévreuse jouissance, une ivresse de quelques

instants! mais renfermer en soi-même tous les venins corrosifs, couver

ses désirs comme une nichée de serpents, et, à mesure qu’ils

grandissent, laisser ronger un morceau de son cœur pour leur donner

place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire

l’emportement de l’hypocrite qui éclate enfin? qui pourrait résister à

ses tempêtes grossies et renfermées; comment arrêter la colère tant de

fois remise?

Vorel l’éprouva pour lui-même. Resté seul, il ferma les portes et les

fenêtres par un reste de prudence, comme si l’habitude de son rôle

appris ne pouvait l’abandonner entièrement au plus fort de sa passion;

puis, laissant un libre cours à son désespoir furieux, il se mit à

parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris

mêlés de blasphèmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de

retour à jamais, et ne pouvoir même se venger sur quelqu’un de ce

désastre! Rester malgré lui dépouillé, inoffensif, muselé; cette idée le

rendait fou! Aussi après avoir tout bouleversé, s’arrêta-t-il avec un

rugissement de colère désappointée. Ces objets inanimés sur lesquels

s’exerçait sa furie ne pouvaient l’assouvir; ils ne sentaient pas ses

coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura

debout devant son bureau, les mains crispées, les lèvres convulsives et

écumantes. Mais tout à coup son regard s’arrêta sur un papier plié en

forme de lettre et qui y avait été sans doute déposé par la Sureau en

son absence. Il le saisit, en regarda l’écriture qui lui était inconnue,

et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:

«Monsieur Vorel,

»J’ai à converser avec vous pour plusieur choses qui vous

intéresse; mais comme j’ai queq’raisons pour ne pas paraître dan le

pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bonté de laissé la

petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir

que je suis là.

RIGHT

»<sc>Jacques.</sc>»

Le médecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pénétrer le sens.

Pour oser revenir vers lui après ce qui s’était passé, il fallait que le

Parisien eût un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu’il fût, du

reste, Vorel résolut de le connaître. La passion qui le dominait faisait

taire sa prudence accoutumée. Il avait une vague espérance que ce

Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de réparer son échec ou

du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments où les

âmes corrompues cèdent à je ne sais quel délire du mal et arrivent à

aimer le crime pour lui-même. Vous avez vu après les pluies d’orage la

terre subitement inondée de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux

essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes brisés, les fleurs

flétries; tout ce que le sol recélait dans son sein de vénéneux ou

d’horrible apparaît et cache le reste! La tempête qui venait d’agiter le

cœur du médecin y avait opéré le même prodige. Toutes les haines

acharnées, tous les désirs infâmes, toutes les espérances criminelles

avaient surgi et se tordaient à sa surface.

Après avoir regardé de nouveau la date du billet afin de s’assurer que

le rendez-vous était bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin,

ouvrit la petite porte désignée par Jacques, puis regagna la maison. Il

se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin, à la

fenêtre ouverte pour entendre le signal annoncé. Mais tout à coup il lui

sembla que l’on montait l’escalier. Il se rappela alors qu’il n’avait

point fermé, en dedans, la porte de la maison, courut à celle du palier

et heurta le Parisien.

--Vous deviez m’avertir de votre arrivée, dit-il brusquement; pourquoi

ne l’avoir point fait?

--Je vous ai aperçu du dehors, répliqua Jacques. Alors j’ai pensé que je

pouvais monter.

--C’est une imprudence, un domestique eût pu vous rencontrer.

--Y a pas de danger, reprit le Parisien d’un air singulier; personne ne

m’a vu; nous pourrons causer sans être dérangés.

--Qu’avez-vous à me dire?

Avant de répondre, le Parisien, qui avait réussi à entrer dans la

chambre, promena un regard rapide autour de lui.

--Ce que j’ai à vous dire, répéta-t-il, ça demande pas mal

d’explications, vu qu’il s’agit d’une affaire _conséquente_.

--Venez-vous recevoir mes remerciements de ce que vous avez fait il y a

trois mois? demanda le médecin.

--Eh bien quoi! répliqua Jacques insolemment, est-ce notre faute si cet

animal de Romain ne sait pas travailler! Dire qu’à trois ils n’ont pas

pu noyer une femme! Si j’avais supposé la chose, j’aurais donné un coup

de main.

--Vous vous y étiez engagé et vous avez reçu le paiement de ce que vous

n’aviez point fait.

--Qué’q’ chose de chenu! reprit Jacques; trois cents _balles_ pour un

extrait mortuaire qui devait faire de vous un _milesoudier_

(millionnaire), comme ils disent dans le pays.

--C’était plus qu’il ne vous était dû, puisque vous avez eu la

maladresse de tout manquer.

--La maladresse! répéta Jacques évidemment blessé; facile à dire, quand

on n’a qu’à regarder les coups. Mais lorsqu’il faut mettre la main à la

pâte!... C’est comme aux cartes, voyez-vous; on a beau bien jouer, faut

la chance. Eh bien, c’était la petite qui l’avait; à preuve que vous

n’avez pas mieux réussi que nous.

--Moi!

--Oui, dans votre second essai.

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Jacques jeta au médecin un regard effrontément narquois.

--Vrai! dit-il; eh bien, c’est que vous avez la mémoire courte, pour

lors. Je veux dire, bourgeois, qu’en voyant l’affaire manquée avec la

dame de Paris, vous avez voulu, comme on dit, tirer d’un autre tonneau.

Vous vous êtes débarrassé de la mère Louis.

--Moi!

--Avec l’espérance qu’on soupçonnerait sa petite-fille.

Vorel affecta de sourire en haussant les épaules.

--Et c’est pour me faire ce conte ridicule que vous êtes venu?

demanda-t-il sèchement.

--Ridicule, c’est possible, répliqua le Parisien; mais, en tout cas, je

n’en suis pas l’inventeur: l’honneur en appartient à un particulier qui

a été aux premières loges pour voir l’affaire; c’est le juge de paix du

canton.

Cette fois le médecin ne put réprimer un tressaillement.

--Tu mens, misérable! s’écria-t-il vivement; M. Beaumont n’a pu dire...

Comment le saurais-tu d’ailleurs?

--De fait, c’est un hasard, reprit Jacques; je me trouvais dans la

voiture de Saint-Lô avec deux voyageurs, et comme j’avais entendu dire

qu’un d’eux était juge, je dormais pour me donner une contenance, quand

j’ai entendu ces messieurs, qui parlaient bas, prononcer le nom de

madame Louis; alors j’ai ouvert les oreilles tout en continuant à

ronfler, et M. Beaumont a raconté ce qui s’était passé à la ferme.

--Et il... il a exprimé des soupçons.

--Il disait qu’il y avait eu, sans aucun doute, du poison de donné.

--L’autopsie de la mère Louis a prouvé le contraire.

--C’est bien ce qui l’embarrassait, reprit le Parisien; mais tout en

les écoutant parler, j’ai fait, moi, une réflexion.

--Laquelle?

--C’est qu’il y a eu deux morts, celle de la fermière et celle de votre

fils.

--Eh bien?

--Eh bien, je me suis dit que si la première était naturelle, on pouvait

bien avoir aidé à la seconde!

Vorel pâlit.

--En tout cas, il y aurait donc que’q’ chose qui ne serait pas conforme

aux réglements, continua Jacques les yeux fixés sur son interlocuteur;

que’qu’ manigance dans laquelle vous vous trouvez fourré.

--Après? dit le médecin.

--Après, j’ai pensé que ça vous serait nécessairement désagréable qu’on

éclaircît la chose, et je suis, en conséquence, venu pour vous avertir.

Vorel qui tenait la tête baissée, la releva brusquement.

--C’est-à-dire que tu veux me proposer d’acheter ton silence?

s’écria-t-il.

--On achète bien la parole des avocats! fit observer Jacques d’un ton

cynique; chacun vit de son état.

--Et tu as pensé que je me laisserais effrayer par tes menaces?

--Du tout; je sais que vous n’êtes pas poltron, bourgeois, mais je sais

aussi que vous êtes raisonnable! Vous comprendrez qu’il suffirait d’une

petite lettre à la justice pour qu’on recherche de quoi votre fils est

mort, et si on trouve qu’il a avalé une boulette, faudra bien savoir si

c’est vous qui la lui avez jetée.

--Moi! s’écria Vorel; mais tu ne comprends donc pas, malheureux, que

cette mort m’enlève tout droit à l’héritage de madame Louis; qu’elle me

ruine, que je donnerais une partie des années qui me restent à vivre

pour ressusciter mon fils!

--Bah! dit Jacques, persuadé par l’accent douloureux du médecin; mais

si c’est pas vous qui avez fait le coup, pourquoi donc que vous n’avez

rien dit, alors? La justice aurait bien trouvé ceux qui avaient intérêt

à la chose.

--Intérêt! répéta le médecin frappé: il n’y avait que cette femme à en

profiter.

--La petite Parisienne! Eh bien, puisqu’elle vous prend sur les nerfs,

pourquoi ne pas lui avoir passé cette corde-là au cou?

Le front de Vorel s’éclaira subitement.

--La mère Louis morte, une explication devient impossible, murmurait-il;

toutes les circonstances accusent Honorine... elle seule trouvait

avantage à se débarrasser d’un cohéritier... Comment n’ai-je point pensé

plus tôt!... Ah! la haine est aveugle! mais il est encore temps! Oui,

quelles que soient les difficultés, j’entreprendrai cette tâche: je la

poursuivrai jusqu’au bout; j’arracherai à cette femme l’héritage qu’elle

m’a dérobé!

--Eh bien, c’est à moi que vous devrez ça, reprit le Parisien; je vous

demandais de payer pour me taire; maintenant, j’y ai encore bien plus de

droit, pour avoir parlé.

--Tu veux une récompense pour être venu me menacer, dit Vorel, à qui son

espoir avait rendu une nouvelle énergie; vide la place, drôle, je fais

déjà trop en te laissant ce que tu m’as volé.

--Prenez garde! dit le Parisien, dont le front s’était rembruni; faut

pas être ingrat avec les amis. Je pourrais dire des choses...

--Qui te perdraient sans me nuire, car tu ne pourrais appuyer les

déclarations d’aucune preuve. Cesse tes menaces qui sont ridicules, et

va-t’en.

--Pas encore, cria Jacques en se précipitant sur le médecin, qui se

sentit frappé au-dessous du bras.

Mais l’arme rencontra une côte qui la repoussa; le Parisien voulut

redoubler; Vorel lui saisit la main et se jeta sur lui à corps perdu.

La lutte se continua quelque temps entrecoupée de menaces et

d’imprécations. Vorel qui ne pouvait espérer aucun secours, faisait des

efforts désespérés; il poussa son adversaire jusqu’à la fenêtre.

Celui-ci, qui se sentait faiblir, cria:

--A moi, Moser, à moi!...

Une grande ombre se leva tout à coup des plates-bandes. Le médecin

l’entrevit. Comprenant que tout était perdu s’il donnait à un nouvel

assaillant le temps d’intervenir, il se lança contre le Parisien par un

élan suprême et le renversa sur le balcon; mais la balustrade céda avec

un craquement sinistre et tous deux tombèrent sur le perron qui se

dressait au-dessous. La tempe de Vorel alla frapper l’angle d’une des

marches; il demeura où il était tombé, sans plainte et sans mouvement.

Le Parisien se redressa avec un gémissement.

--L’Alsacien!... à mon secours!... bégaya-t-il.

--Me f’là! me f’là! dit Moser qui restait au bas du perron.

--Vite!

--J’ai beur que le pourgeois ne soit bas fini! reprit le Juif.

Et pour s’en assurer il ramassa l’arme que son compagnon avait laissé

échapper, et en effleura le visage du médecin; mais le corps demeura

immobile.

--Il a son gompte, dit-il plus résolûment; mais toi, bauvre Barisien, tu

es pien malate, dis?

--Ah! brigand! interrompit Jacques, qui faisait des efforts inutiles

pour se soulever sur les coudes; il a encore l’air de me plaindre...

quand c’est lui qui est cause!...

--Foyons, foyons... nous fageons bas! dit Moser, qui voulut le prendre

sous les bras; est-ce que tu beux bas te leffer?

--J’ai les jambes... brisées....

--Pah!... les teux?

--Oui...

Le Juif le laissa retomber sur la pierre.

--Eh pien! mais... gomment tonc que tu fas faire pour te sauffer!

s’écria-t-il.

--Faut que tu m’emmènes, reprit Jacques qui se tordait dans d’atroces

souffrances; Moser... je t’en prie... soulève-moi... porte-moi... ne me

laisse pas ici... oh! oh! Moser... rien que jusqu’à la première

maison... pourquoi ne réponds-tu pas?

Le Juif ne répondait point parce qu’il réfléchissait. Il avait compris

l’impossibilité d’emmener son compagnon, et il se demandait s’il devait

fuir sur-le-champ ou exécuter seul le projet de vol qui les avait

amenés. Effrayé de son silence, le Parisien se redressa sur le ventre:

--Scélérat! balbutia-t-il, tu veux me laisser ici..... mais, prends

garde... si tu m’abandonnes... je te dénoncerai...

--Qu’est-ce que tu tis? s’écria Moser en s’approchant.

--Oui... reprit Jacques d’un accent convulsif, sauve-moi ou je te

perdrai... aussi... je dirai... tout.

--Tu tiras rien! interrompit le Juif.

Et il plongea à deux reprises dans la poitrine de son compagnon l’arme

qu’il tenait. Celui-ci poussa un cri étouffé. Dans ce moment un bruit de

voiture retentit dans le chemin; c’étaient Marc et Honorine qui

regagnaient la route d’Isigny. Moser les laissa s’éloigner, puis entra

au manoir dont la porte n’avait point été refermée. Il n’en sortit que

deux heures après, chargé de tout ce qui pouvait être emporté, et se

dirigea rapidement vers Carantan, d’où il gagna Saint-Lô, puis Coutance

et Granville.

Cette direction n’avait point été prise par lui au hasard, il

poursuivait un projet formé avec le Parisien, et que tous deux devaient

accomplir après l’affaire Vorel. Maîtres d’une forte somme amassée par

le vol et conservée par l’économie de l’Alsacien, ils avaient résolu de

quitter la France dont le séjour leur devenait à chaque instant plus

dangereux. Moser, qu’avait enrichi l’héritage de son compagnon, persista

dans ce plan qui devait lui assurer la paisible jouissance de ce qu’il

possédait. Descendu dans une des moindres auberges de Granville, il y

rencontra le capitaine d’un petit navire portant le pavillon des

États-Unis et lui communiqua son intention. L’Américain fit un tableau

si séduisant de son pays, où l’on ne s’informait du passé de personne,

et où chacun était classé d’après ce qu’il apportait de dollars, que le

Juif se laissa persuader de le suivre. Tout ce qu’on lui disait

réalisait, en effet, son idéal. Possesseur désormais d’un capital

_honnête_, il pouvait rentrer dans la vie régulière, et appliquer au

commerce permis les capacités jusqu’alors employées aux industries

défendues. Il se voyait déjà citoyen estimé d’un grand État, et

exploitant cette estime comme un escompte de son capital; défenseur de

l’ordre établi, maintenant qu’il y avait trouvé sa place, et trouvant

tout bien dès qu’il ne se trouvait plus mal. Il songeait même à

reprendre une religion pour être plus respectable et à louer un commis

qui sût l’orthographe à sa place. Bercé par ces rêves charmants, il

s’embarqua dans la chaloupe américaine pour aller rejoindre le navire

prêt à mettre à la voile. Comme il débordait, une petite barque glissa

près de la sienne, et il aperçut à l’arrière un homme déjà vieux assis

près d’une jeune femme à l’air accablé; c’étaient Marc et Madame

Honorine de Luxeuil qui gagnaient le vieux manoir de la Brichaie.

XXVIII

Une recette.

On ne peut jeter les yeux sur une carte du département de la Manche,

sans remarquer la vaste échancrure creusée par la mer au sud-ouest de ce

département. Elle forme un arc régulier dont Granville et Cancale

occupent les deux extrémités. Du côté de cette dernière ville, la baie

n’a pour encadrement que les grèves basses et arides, à l’entrée

desquelles s’élève le mont Saint-Michel; mais en remontant vers le nord,

après avoir dépassé Tombelene, le rivage s’élève doucement et prend un

aspect plus riant jusqu’à ce que l’on rencontre la vallée de Sartilly,

verdoyante, ombreuse et encadrée de coteaux du sommet desquels apparaît

un des plus magnifiques paysages que l’œil puisse embrasser. C’est

dans cette vallée que se trouvent dispersées les maisons de campagne de

la bourgeoisie de Granville, riantes demeures d’été, abritées par des

bois et entourées de jardins, de vergers ou de prairies; mais la plupart

avoisinent la route d’Avranches vers l’embouchure du vallon: aux bords

de la mer elles deviennent plus rares et l’on ne trouve guère que de

pauvres fermes ou quelques maisonnettes de pêcheurs. Cependant quiconque

a côtoyé la baie doit avoir remarqué une vieille habitation bâtie au

flanc de la falaise et à moitié masquée par un bouquet de pins

rabougris. Bien que l’architecture ne permette guère d’assigner une

époque fort reculée à cette construction bâtarde, le site et l’abandon

lui ont imprimé un singulier caractère de vétusté. Le corps du bâtiment,

peu élevé, ne présente que quatre fenêtres de façade; mais deux longues

ailes qui s’étendent par derrière triplent en réalité le logement

apparent. Entre ces deux ailes commence un jardin qui se prolonge dans

une sorte de fente ouverte au milieu du coteau et qui, par une pente

insensible, va en rejoindre le sommet. Malgré l’aridité de tout ce qui

l’environne, ce jardin doit à sa position abritée du côté du nord une

fertilité dont le contraste frappe et étonne le regard. Du reste triste,

isolée, et n’ayant pour voie de communication avec la ville que les

barques de pêcheurs, la Brichaie était depuis longtemps demeurée

déserte. Depuis deux mois seulement un étranger l’habitait, sans autre

serviteur qu’une vieille paysanne chargée de garder l’habitation; et

cet étranger n’était autre que le duc de Saint-Alofe.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 22 / 27 段