Le médecin se pencha vivement sur lui, consulta son pouls, écouta son

haleine. Il était mort! Il y eut un moment de douloureuse stupeur pour

Honorine et pour la mère Louis. Frappées de cette péripétie inattendue,

elles se regardèrent en joignant les mains. Quant à Vorel, il s’était

jeté à genoux près du cadavre de l’idiot qu’il avait soulevé dans ses

bras, et il s’efforçait de retrouver en lui quelques restes de vie. En

vain ne rencontrait-il que le froid de la mort, il ne pouvait y croire;

il appelait Henri, il secouait sa tête flottante avec une rage

désespérée. Mais enfin, sûr de son malheur, il la laissa retomber sur le

plancher et se redressa avec une sorte de rugissement. Une si pénible

attente, de si longs efforts, tant de crimes, tout cela inutile! inutile

par sa faute! Il avait empoisonné son fils, et son fils mort, il

n’héritait plus! Cette affreuse pensée envahit si violemment tout son

être, qu’elle le jeta dans le délire. Il se mit à parcourir la chambre

les bras en avant, et en poussant des cris insensés. Dans son égarement,

il mêlait d’hypocrites expressions de douleur paternelle aux sincères

lamentations de la cupidité déçue! On voyait à la fois le masque et le

visage. Il pleurait son fils unique, sa seule affection; il supputait

tout haut l’héritage qui lui échappait; il s’emportait en malédictions

contre la mère Louis, contre Honorine..... Il prenait à deux, mains son

front et le heurtait contre la muraille!

Les deux femmes contemplaient ce hideux égarement avec une curiosité

épouvantée; serrées l’une contre l’autre, elles suivaient d’un regard

inquiet tous les mouvements du médecin, prêtes à appeler à leur secours.

Mais elles n’en eurent point besoin. Après avoir parcouru cinq ou six

fois la chambre en chancelant, Vorel se laissa tomber sur un fauteuil

près de la fenêtre, cacha sa tête dans ses deux mains et pleura!

C’étaient les premières larmes qu’il eût versées! La colère de la mère

Louis fut ébranlée par cette expression de douleur inattendue. Elle ne

se demanda point au juste ce que regrettait le médecin, elle ne vit que

ses pleurs. L’idée de cet innocent mort pour elle et dont le cadavre

était là avait d’ailleurs changé ses préoccupations; elle se sentit

attendrie, passa la main sur ses yeux humides; puis se retournant du

côté de Vorel qui se tenait toujours à la même place:

--Le bon Dieu a lui-même imposé le châtiment, dit-elle avec une gravité

émue; les hommes n’ont rien à faire après lui. Cachez encore un peu la

mort de votre fils; j’arrangerai tout avec les gens de justice.

* * * * *

La mère Louis tint parole. La mort de l’idiot, déclarée seulement le

surlendemain, n’éveilla aucun soupçon, et elle affecta de recevoir Vorel

comme par le passé. Mais sortie de sa léthargie, elle avait retrouvé

toutes ses souffrances; le médecin de Balleroi, consulté le lendemain

par Honorine, déclara que ce retour à la vie était le dernier effort

d’une organisation épuisée, et annonça l’agonie pour le soir même.

La malade devina cet arrêt et s’y résigna. Comme il arrive souvent,

l’approche du moment suprême avait relevé cette nature. Dépouillée de

ses grossières passions, et domptée par la douleur, elle se montrait

plus compréhensive, plus tendre. Le prêtre et le notaire furent

appelés. La mère Louis remplit ses devoirs avec un calme digne

qu’Honorine ne lui connaissait point. Elle prit toutes les précautions

pour assurer à sa petite-fille la totalité de son héritage, régla avec

elle quelques comptes arriérés, lui donna de sages conseils, puis

sentant diminuer ses forces, elle l’embrassa plusieurs fois et entra

dans l’agonie! Celle-ci fut longue mais paisible. On eût dit un sommeil

légèrement agité. De loin en loin, la mourante rouvrait les yeux avec un

soupir, prononçait le nom d’Honorine, serrait sa main, puis retombait

dans sa somnolence oppressée. Enfin, vers le soir, sa respiration devint

plus sifflante, elle prononça des mots entrecoupés, poussa quelques cris

étouffés et mourut. Honorine qui s’était jusqu’alors contenue éclata en

sanglots. Les dernières heures de la vie de sa grand’mère avaient doublé

sa tendresse; en croyant la perdre d’abord, elle avait pleuré par

sensibilité et par devoir, mais en la perdant réellement cette fois,

elle sentit son cœur se briser. Françoise essaya de la calmer.

--Laissez-moi, s’écria-t-elle en tombant à genoux près de la morte; je

l’ai méconnue jusqu’au dernier instant, rien ne me consolera de cette

douleur!

--Madame nous permettra au moins de la partager! dit une voix railleuse

qui retentit tout à coup derrière elle.

Les deux femmes se retournèrent en même temps et demeurèrent frappées de

stupeur devant Arthur de Luxeuil!

XXVI

Les droits du mari.

Quelque imprévue qu’elle pût paraître, l’arrivée du mari d’Honorine

n’avait rien qui dût la surprendre. Sorti depuis peu de prison, grâce à

l’intervention de quelques amis, il avait appris la maladie de la mère

Louis, et prévoyant la possibilité d’un prochain héritage, il était

parti sans retard pour les Motteux, où il arriva quelques instants après

la mort de la vieille paysanne. Cette mort réalisait des espérances trop

longtemps caressées pour ne pas être accueillie avec transport. Dès le

lendemain, après la cérémonie funèbre, du Luxeuil se rendit chez le

notaire afin de l’interroger sur la fortune laissée par la mère Louis et

sur ses dispositions testamentaires. Pendant ce temps, Honorine restée

seule dans la chambre mortuaire, priait et pleurait. Tout ce qui

frappait ses regards entretenait son affliction. Après avoir remis en

place chaque chose, par une habitude machinale, comme si celle qui

n’était plus là devait y revenir, elle s’arrêta avec un tressaillement

devant cette alcôve vide, dont le funèbre désordre entretenait ses

souvenirs douloureux!... Dans ce moment de Gausson ouvrit doucement la

porte. A sa vue, elle poussa une exclamation involontaire et lui tendit

les mains avec cette expression plaintive et suppliante des enfants qui

demandent secours. Le jeune homme courut à elle.

--Ah! je viens de savoir seulement ce que vous aviez souffert, dit-il,

Françoise m’a tout appris, et je suis accouru!...

--Elle est morte! murmura Honorine qui ne pouvait penser à autre chose.

--Mais vos amis vous restent! reprit de Gausson qui baisait avec une

passion attendrie les mains qu’il tenait, et si la mort vous a enlevé

votre protectrice, un heureux hasard vient de vous rendre un protecteur;

le duc de Saint-Alofe est libre.

--Se peut-il?

--Marc a reçu une lettre de lui, d’abord adressée à Paris, puis

retournée à Trévières où il l’a trouvée. Le duc se cache dans le

département voisin.

--Ah! je veux qu’il vienne ici, près de nous, dit vivement la jeune

femme: vous irez le chercher, Marcel.

--Je le souhaite, mais songez que sa liberté tient au secret de sa

retraite.

--Ne peut-il se cacher aux Motteux?

--Vous oubliez qu’il est connu de M. de Luxeuil.

Honorine tressaillit.

--Ah!... je n’y pensais plus, dit-elle en pâlissant... oui... Nous ne

sommes pas seuls... mais M. de Luxeuil repartira bientôt, sans doute.

--Dieu le veuille.

Elle le regarda.

--Avez-vous donc quelque nouveau sujet de crainte? demanda-t-elle

vivement; Marcel, au nom du ciel, répondez; vous savez quelque chose?

--Rien, répliqua le jeune homme, mais je tremble...

--Et pourquoi?

--Parce que tout à l’heure, en venant ici, j’ai aperçu M. de Luxeuil

causant avec le médecin.

--M. Vorel?

--Je ne doute plus que ce misérable ne soit l’ennemi caché dont Marc

venait vous dénoncer la présence; lui seul a pu surprendre notre

correspondance, et s’il en parle à votre mari!...

--Ah! vous me faites trembler, interrompit Honorine épouvantée... Il

parlera, n’en doutez point... et quand M. de Luxeuil saura... Vous ne

pouvez rester ici, Marcel; je veux que vous partiez sur-le-champ...

--Que dites-vous! fuir au moment du danger...

--Il le faut! il le faut!

--C’est impossible, Honorine! Songez à ce que vous me demandez!

--Écoutez! interrompit la jeune femme en baissant subitement la voix et

imposant silence des deux mains.

C’était Arthur que l’on entendait parler dans l’escalier, où il donnait

quelques ordres.

--Il va vous trouver ici! continua-t-elle épouvantée.

--Ne puis-je m’échapper...

--Par ce côté, vous le rencontrez...

--Mais là?

--Ah! oui... vite, le voici...

Elle fit entrer précipitamment de Gausson dans la chambre voisine, ferma

la porte et retira la clef. Au même instant de Luxeuil parut à l’entrée.

--J’use des priviléges de la campagne, dit-il en s’inclinant légèrement;

j’entre sans dire: gare! Madame excusera, j’espère, ma liberté.

--Vous avez sans doute... à me parler? demanda Honorine troublée.

--Je ne me serais point, sans cela, permis de me présenter, fit observer

Arthur, qui semblait n’avoir d’autre but que de faire ressortir, par une

politesse affectée, ses intentions impertinentes; mais Madame doit

comprendre qu’après une aussi longue séparation ce n’est point trop

d’une entrevue de quelques instants. Je tâcherai, du reste, de

l’importuner peu de temps.

Honorine parut vouloir prendre acte de cette dernière promesse en

restant debout, une main appuyée sur le dossier de la chaise qu’elle

avait instinctivement avancée; mais il était évident qu’Arthur, malgré

sa protestation de laconisme, désirait s’expliquer avec détail: car,

prenant lui-même un siége, il invita du geste Honorine à s’asseoir. Elle

parut hésiter.

--De grâce souffrez que nous nous expliquions à l’aise, reprit-il avec

insistance; on ne cause guère debout qu’au théâtre; et nous sommes ici

chez nous, jouant la comédie sans témoins et pour notre propre compte.

Honorine s’assit. Il y eut une courte pause, puis Arthur reprit:

--Mon intention n’est point de vous reparler des débats qui se sont

autrefois élevés entre nous, Madame; nous avions entrepris tous deux une

lutte folle, et que votre départ a heureusement interrompue; je reviens

aujourd’hui complétement transformé, et comme on eût dit autrefois,

l’_olivier à la main_. J’ose espérer que vos intentions ne sont pas

moins pacifiques.

--Je n’ai jamais cherché ni souhaité la lutte, Monsieur, répliqua

Honorine, qui ne comprenait point encore où il en voulait venir.

--Alors nous ne pouvons manquer de nous entendre, continua de Luxeuil.

En définitive, nous nous sommes beaucoup tourmentés l’un l’autre, et

pourquoi? Parce que nos goûts étaient différents, nos principes

contraires! Comme si le monde n’était point assez grand pour deux

volontés! Aussi ai-je fait depuis de sages réflexions, et suis-je arrivé

à cette opinion, que le mariage était une auberge où l’on devait

profiter des bénéfices de l’association sans s’imposer les gênes de

l’intimité. Il me semble que ma définition doit obtenir votre

approbation.

--J’attends... le but de ces explications, Monsieur, dit Honorine, qui

se sentait malgré elle glacée du ton froidement persiffleur d’Arthur.

Celui-ci s’inclina.

--Ah! le but, reprit-il; en effet, je m’aperçois que je me suis laissé

emporter aux développements philosophiques, et je vous remercie, Madame,

de me rappeler au fait. Le but, le voici. La mort de madame Louis vous

laisse un héritage suffisant pour réparer les brèches faites à votre

fortune par les nécessités du passé. Grâce à lui, vous pouvez reprendre

des habitudes auxquelles vous n’eussiez dû jamais renoncer; je viens, en

conséquence, vous arracher à votre exil pour vous rendre, dans le monde,

le rang qui vous est dû.

Honorine releva vivement la tête.

--A moi? s’écria-t-elle; ah! je n’ai d’autre ambition que la retraite,

Monsieur, et rien ne pourra m’obliger à recommencer une vie à laquelle

je dois mes plus cruels souvenirs. J’apprécie, du reste, comme je le

dois, votre démarche!...

--Pardon! vous n’en devinez évidemment qu’une partie, fit observer de

Luxeuil tranquillement. Vous avez compris que je voulais profiter de

votre nouvelle opulence; c’est effectivement un privilége que je tiens

du code, et j’ai toujours professé un respect aveugle pour les lois...

quand elles sont faites à mon profit. Mais j’aurais pu jouir de ces

avantages en vous laissant ici par un compromis amiable, et je l’aurais

fait sans aucun doute si je n’avais besoin de votre retour à Paris.

--Que voulez-vous dire, Monsieur? demanda Honorine stupéfaite de cette

étrange franchise.

--Mon Dieu! c’est chose humiliante à déclarer, reprit Arthur; cet aveu

va vous donner sur moi d’immenses avantages: mais maintenant je suis

franc, par paresse... Depuis votre départ, ma réputation est devenue

détestable. Un mari peut mal vivre avec sa femme; c’est la chance

commune, l’état normal; mais vivre séparés!... cela a quelque chose de

choquant. Le monde, qui ne s’inquiète pas du mal, condamne tout ce qui a

l’apparence du désordre! puis, le moyen, quand on est seul, de tenir une

maison, de donner des fêtes, de garder enfin son rang avec quelque

éclat? Depuis un an, je suis descendu, malgré moi, au rôle de

célibataire; on m’a adressé des invitations que je ne puis rendre; mon

hôtel est désert; je vis au foyer de l’Opéra et au café de Paris. Tout

cela était parfait, il y a cinq à six ans; mais je me fais un peu vieux

pour continuer ce personnage de garçon; il est temps de prendre une

position plus grave, de devenir sérieusement chef de maison, et, comme

pour cela il me faut une femme, j’ai dû penser naturellement à la

mienne.

--Je ne puis regarder une pareille explication comme sérieuse, Monsieur,

dit Honorine glacée par ce cynisme moqueur, et j’aime encore à croire

que vous ne persisterez point dans une intention... qui ne peut être

qu’une menace.

--Mon Dieu! pourquoi ne pas achever votre pensée, reprit de Luxeuil

d’un ton souriant; vous regardez mes prétentions comme une ruse.

--Monsieur!...

--Vous croyez que je parle de vous conduire à Paris afin de vous forcer

à racheter le droit de demeurer ici? Je suis étonné que vous ne m’ayez

point encore demandé pour quelle somme je consentirais à vous laisser

dans votre solitude.

--Eh bien! je vous le demande! s’écria la jeune femme poussée à bout.

--Décidément, Madame, vous me forcerez à me mettre au rang des maris

_incompris_, dit Arthur ironiquement; je suis véritablement contrarié de

ne pouvoir vous convaincre que je tiens non-seulement à votre fortune

mais à vous-même.

Honorine fit un mouvement.

--Oh! ne donnez point trop d’étendue à mes prétentions, reprit de

Luxeuil avec un accent incisif; ce que je demande, c’est seulement une

_apparence_! Je n’ai point le téméraire espoir d’obtenir davantage.

Toute liberté sera laissée à vos sentiments, à vos habitudes, à vos

actes, et, pour n’avoir jamais à revenir sur un sujet pareil, je me

permettrai un simple avis.

--Quel avis, Monsieur?

--Celui de mettre plus de prudence, Madame, dans des relations qui ont

tout intérêt à se déguiser; de ne point confier aux arbres une

correspondance qui pourrait être surprise; de choisir enfin pour vos

rendez-vous du matin un lieu qui ne soit point ouvert à tout venant.

Au premier mot prononcé par Arthur, la jeune femme avait tressailli,

puis elle devint très-pâle.

--Je m’attendais à ces accusations... balbutia-t-elle; mais quelles que

puissent être vos préventions, Monsieur, je puis vous affirmer...

--De grâce! pas de serments! interrompit de Luxeuil; je ne vous ai

adressé ni questions, ni reproches: j’ai seulement hasardé un conseil!

--Non, s’écria Honorine, bouleversée par ce calme sardonique, dont elle

ne pouvait comprendre la cause; non, ce n’est point un conseil! Ah!

votre froide raillerie cache quelque piége, Monsieur; montrez-le, quel

qu’il soit; que voulez-vous enfin, parlez! Si c’est une part de cet

héritage que Dieu m’a donné dans sa colère, prenez-la; mais si c’est mon

repos, ma liberté, n’espérez point que je vous les livre; je ne

reprendrai point une chaîne dont vous m’avez fait une flétrissure; je ne

feindrai point un pardon que je n’ai point accordé; je ne veux point de

la paix que vous me proposez, et si vous n’en avez point d’autre, c’est

moi qui demande la guerre.

--A la bonne heure, dit de Luxeuil en frappant le plancher de sa badine.

Je vous reconnais enfin, Madame; vous voilà telle que je vous aime;

audacieuse par irrésolution et menaçante par peur! seulement je dois

m’étonner de la lenteur de votre intelligence pour ce qui me concerne.

Vous me demandez pourquoi je vous parle si tranquillement de votre amour

pour M. de Gausson? moi je vous demande, Madame, comment j’en pourrais

parler autrement? Faut-il donc m’indigner de ce qui me sert?

--Je ne vous comprends pas, Monsieur.

--Autrefois, Madame, j’étais l’offenseur, j’avais tout à craindre;

aujourd’hui je suis l’offensé, et c’est à vous de trembler! vous êtes

désormais à ma merci. Je sais où vous frapper. Ah! vous avez longtemps

abusé de vos avantages, c’est à mon tour enfin. Maintenant, Madame, au

moindre geste vous devrez obéir: quand je vous dirai de venir, vous

viendrez, car, au premier refus, moi, votre mari, votre maître, je puis

aller trouver celui que vous aimez... le tuer... et le monde dira que

j’ai bien fait. Oh! tout est changé; vous avez perdu ce talisman qui

vous défendait; aujourd’hui mon honneur est pour moi une épée avec

laquelle je puis égorger votre bonheur. Faites-vous donc humble et

patiente, si vous ne voulez savoir ce qu’il y a de tristesse dans un

cœur de veuve!

A mesure que de Luxeuil parlait, Honorine devenait plus pâle. Elle

comprenait enfin et elle demeurait égarée d’épouvante. Ce fut seulement

au dernier mot prononcé qu’elle se leva avec un cri.

--Ah! c’est horrible, dit-elle éperdue...

--C’est simplement raisonnable, répliqua Arthur en se levant à son tour.

Remarquez que le hasard pouvait vous donner un mari sans usage, qui eût

pris tout de suite la chose au tragique et ne vous eût point laissé

d’alternative. Moi, au contraire, je suis comme le Dieu de M. Tartuffe,

j’admets _les accommodements_. Tant que vous resterez sur le pied de

paix, M. de Gausson ne cessera point d’être de mes amis; comme Mécène,

je dormirai pour Auguste; mais à la première révolte, je vous avertis

que je me réveille, et alors malheur à qui aura compromis la femme de

César!

--Ainsi, s’écria la jeune femme révoltée, vous croyez à ma honte et vous

l’acceptez à l’amiable... par compromis! Ah! je ne vous croyais pas

descendu si bas.

--J’ai dû vous suivre, Madame, répliqua ironiquement de Luxeuil.

--Et vous avez espéré que j’accepterais cette transaction inouïe, reprit

Honorine, chez qui le dégoût faisait taire la peur. Vous avez pensé que

j’achèterais de vous le droit du déshonneur. Non, Monsieur, non; quoi

que vous ayez pu croire, je ne suis point arrivée à ce point

d’abaissement; je puis me justifier de toutes les accusations portées

contre moi; loin de craindre la vérité, je la veux, je la demande.

Arthur l’interrompit d’un geste.

--Alors, veuillez me remettre la clef de cette porte, dit-il, en

montrant la chambre dans laquelle de Gausson se trouvait enfermé.

Honorine changea de visage. Dans son élan d’indignation, elle avait

oublié un instant qu’il était là.

--Donnez, répéta de Luxeuil plus vivement, car je me lasse enfin de ce

débat; puisque vous désirez la vérité, moi aussi je veux la connaître.

Il avait fait un pas vers la porte, Honorine s’y appuya suppliante et

éperdue.

--Ah! vous étiez averti, dit-elle; vous saviez que M. de Gausson était

ici.

--Ainsi, vous en convenez? interrompit Arthur qui la tenait palpitante

sous son regard.

--N’en concluez rien contre lui ni contre moi, Monsieur; Dieu sait que

le hasard a tout fait; que cette visite n’avait rien qui ne pût

s’avouer; mais je vous savais prévenu par M. Vorel... J’ai craint une

première explication, c’est le seul motif qui nous ait décidés... le

seul, je vous le jure.

M. de Luxeuil tendit la main.

--La clef, Madame.

--Écoutez-moi, Monsieur, je vous en conjure, écoutez-moi, dit la jeune

femme épouvantée et dont les idées se troublaient, si ce n’est par

confiance que ce soit par pitié pour moi, par respect pour vous-même.

N’en venez point à un éclat honteux et inutile.

--Je vous ai offert un moyen de l’éviter, fit observer de Luxeuil;

consentez à ce que j’exige, et à cette condition je me retire.

La jeune femme fit un effort.

--Eh bien... bégaya-t-elle, je vous demande, Monsieur, quelques

heures...

Arthur la regarda.

--Un autre refuserait de laisser échapper une occasion aussi favorable,

dit-il; mais je veux vous prouver jusqu’au bout mon désir de

conciliation... d’autant que je suis assez fort pour me montrer

généreux. Je me retire; mais je reviendrai demain. D’ici là, tâchez

d’accoutumer votre esprit aux conditions que je vous propose; elles

n’ont rien de dur; vous le verrez à la pratique; ce plan qui vous

effarouche ressemble au péché; on s’y décide difficilement, puis on y

persévère avec délices. Pensez-y.

Il la salua avec une politesse railleuse et sortit. Dès que le bruit de

ses pas eut cessé de se faire entendre, Honorine ouvrit vivement la

chambre dans laquelle s’était caché de Gausson. Il ne s’y trouvait plus!

Elle courut à la fenêtre ouverte et aperçut, au-dessous, la trace de ses

pieds profondément empreinte dans le sol. La crainte d’être découvert et

de la compromettre l’avait sans doute décidé à cette fuite périlleuse.

Honorine descendit rapidement, espérant savoir de Françoise ce qui

s’était passé; mais celle-ci n’était point à la ferme. Elle courut à la

maison du garde que la grisette habitait, et la trouva fermée..... Il

fallut revenir aux Motteux sans avoir rien appris. Ce fut seulement

plusieurs heures après que Françoise reparut. Elle venait de Vertbec, où

de Gausson était arrivé sain et sauf. Un long entretien avait eu lieu

entre lui et Marc, et ce dernier devait attendre Honorine à la maison du

garde-forestier vers le déclin du jour. Bien qu’elle ignorât le motif de

cette entrevue, la jeune femme s’y rendit, à l’heure indiquée. Honorine

avait espéré trouver Marcel chez Françoise, mais le chouan y était seul.

Il avait changé ses haillons contre un costume bourgeois d’une propreté

recherchée. La jeune femme voulut l’instruire de ce qui s’était passé

entre elle et de Luxeuil; il l’interrompit.

--M. de Gausson m’a tout appris, dit-il; je viens pour vous secourir.

--Vous le pouvez donc? s’écria Honorine; ah! si vous avez un moyen,

parlez.

--Lisez d’abord cette lettre.

La jeune femme prit la lettre qu’il lui présentait; c’était l’écriture

de Marcel! Elle l’ouvrit et lut:

«J’étais là, Honorine, et jusqu’au moment où il vous a demandé la

clef, j’ai tout entendu! C’est alors seulement que la crainte de

confirmer ses soupçons par ma présence, et de lui donner un nouvel

avantage contre vous, m’a décidé à partir!

»Oui, j’ai tout entendu! Maintenant je connais ses projets: je les

comprends; je sais ce qu’il doit, ce qu’il peut oser! Ses menaces

ne sont point de vaines suppositions; tout ce qu’il vous a dit, il

le fera!

»Ainsi je deviendrais pour lui un moyen de persécution! Il vous

forcerait à racheter ma vie par une odieuse soumission! Ah! mon

premier mouvement à cette pensée a été de courir pour provoquer

moi-même la rencontre dont il vous menace; votre souvenir m’a

arrêté. Quel que soit le résultat d’une lutte entre M. de Luxeuil

et moi, elle vous sera également fatale, car le monde ne voudra

voir en nous qu’un mari et un amant... Vainqueur ou vaincu, je vous

perdrais donc toujours, et je n’aurais réussi qu’à vous flétrir!

»Comprenez-vous, Honorine; moi qui ai le saint amour d’un frère,

moi qui, pour conserver l’auréole de pureté qui vous couronne,

donnerais dix fois ma vie, penser que je pourrais vous laisser avec

un honneur soupçonné! Non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas.

J’aurais voulu n’avoir à donner que mon sang; c’est ma joie, mon

espoir que l’on demande, je ne balance pas.

»Quand vous recevrez cette lettre, Honorine, je serai parti!»

--Parti! s’écria la jeune femme en s’interrompant et en regardant Marc.

C’est impossible!

--Lisez, répéta doucement ce dernier.

Elle chercha l’endroit auquel elle s’était arrêtée, et reprit:

«Soyez donc désormais sans crainte; moi absent, les menaces de M.

de Luxeuil deviennent vaines; il n’a plus d’armes contre vous.

Toutes les recherches pour me trouver seraient inutiles; j’aurai

fui trop loin et pour toujours!

»En écrivant ces mots, je sens mon cœur qui se brise... mais il

le faut. Ainsi, du moins, vous redeviendrez libre; vous serez

maîtresse de votre présent, de votre avenir. Vous resterez honorée

autant que pure!... Mon but sera atteint. Dieu décidera du reste.

»Adieu, vous dont j’emporte le souvenir comme un talisman; vous à

qui je dois tant d’innocentes joies et de consolations sans

remords; adieu, mon amie, ma sœur! Quelque épreuve ou quelque

bonheur que vous garde l’avenir, pensez à moi sans tristesse, mais

ne m’oubliez pas.

RIGHT

»<sc>Marcel.</sc>»

Les larmes avaient gagné Honorine; elle put à peine lire les dernières

lignes tracées par de Gausson, et quand elle les eut achevées, elle les

pressa sur ses lèvres en sanglotant. Marc respecta cette douleur qu’il

semblait partager, et laissa passer quelques instants avant de reprendre

la parole. Enfin, il s’approcha de la jeune femme et lui dit d’un accent

ému:

--M. de Gausson a pris le seul parti qui fût sage, Madame; mettez autant

de courage à accepter son sacrifice qu’il en a mis à le faire. Sa seule

récompense maintenant est de penser qu’il a assuré votre repos. Songez à

ce qu’il souffrirait s’il voyait votre affliction.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 21 / 27 段