d’Honorine, s’était prolongé assez de temps pour que Marcel crût devoir
rentrer, mais le trouble de la jeune femme lui avait fait oublier, pour
un instant, tout le reste, et Marc, instruit par de Gausson du meurtre
auquel elle avait failli succomber, n’était pas moins préoccupé de
deviner l’ennemi caché qui s’acharnait à sa perte. Tous trois
cherchèrent longtemps en vain. Enfin, accablée par la pensée de cette
haine qui la poursuivait dans l’ombre sans qu’elle l’eût méritée et sans
qu’elle pût rien faire pour s’en défendre, Honorine avait appuyé sa tête
sur une de ses mains et laissait couler silencieusement ses larmes. Elle
était arrivée à l’un de ces moments où la multiplicité des coups qui
nous frappent brise les restes de notre courage, où, lassés de
combattre, nous appelons nous-mêmes la défaite pour finir la lutte.
Rappelant avec amertume les souvenirs de tant de pièges tendus à son
repos ou à son bonheur, de tant d’inimitiés dont elle avait en vain
cherché la cause; de tant de chocs humiliants ou douloureux, elle se
sentit subitement découragée de la vie. A quoi bon, en effet, prolonger
cette épreuve renaissante, marcher sous cette épée de l’inconnu, dont la
pointe effleurait toujours son front, s’acharner dans cette existence
chère à un seul homme qui ne pouvait en jouir? Ces pensées
s’entassaient sur son cœur comme les nuées sur le ciel, et tout y
devenait de plus en plus sombre. Elle n’écoutait plus ni les questions
de Marc, qui continuait ses recherches, ni les encouragements de de
Gausson, triste de sa tristesse. Immobile à la même place, elle
demeurait ensevelie dans son accablement lorsqu’un bruit de pas et des
cris d’appel l’arrachèrent à sa douloureuse torpeur. C’étaient les voix
d’Anselme Micou et de plusieurs autres, parmi lesquelles on entendait la
voix de Françoise troublée et suppliante. Tout à coup la porte fut
brusquement poussée et plusieurs gens de la ferme parurent à l’entrée.
--Vous voyez bien que la dame de Paris y est, dit le berger à Françoise
d’un ton de reproche.
--Seulement, elle s’trouve pas seule, ajouta à demi-voix un des garçons.
Honorine s’était levée en tressaillant.
--Que me voulez-vous? demanda-t-elle troublée.
--Faites excuse, dit Anselme d’un ton grave et triste, mais on a besoin
de madame à la ferme.
--La malade me demande?
--Non.
--Qu’est-ce donc alors?
Micou se découvrit, et, faisant le signe de la croix, il dit avec une
simplicité émue et pieuse:
--La grand’mère vient de mourir!
XXV
L’accusation.
Après le premier saisissement de douleur, Honorine avait suivi à la
ferme ceux qui étaient venus la chercher. Elle voulut se rendre près de
la morte où elle resta en prière jusqu’à l’arrivée de Vorel; il lui
annonça la visite du juge de paix appelé pour remplir les formalités
exigées par la loi et l’engagea doucement à se retirer. La jeune femme
ne fit point de résistance. La présence des gens de la ferme, qui
venaient témoigner successivement une douleur plus bruyante que
profonde, l’avait jusqu’alors tenue dans une pénible oppression; elle
sentait le besoin de se livrer seule et en liberté à son affliction.
Elle déposa donc un dernier baiser sur les mains immobiles de sa
grand’mère et courut s’enfermer dans sa chambre, où ses larmes purent
couler sans contrainte. Ces larmes n’étaient que trop justifiées par la
perte qu’elle venait de faire. Quelle que fût l’égoïste rudesse de celle
qui lui était enlevée, elle n’avait point de plus sûre protection. La
mère Louis l’avait aimée à sa manière, elle s’était parfois émue de son
isolement, elle l’appelait d’un de ces noms familiers que rien ne
remplace; c’était un anneau de famille qui se brisait, et, de fer ou
d’or, il restait sans prix, car c’était le dernier! Puis la mort est un
si puissant appel à la miséricorde! les défauts de l’être qu’on vient de
perdre s’effacent si aisément dans notre souvenir! Émus de sa
disparition, nous ne voulons nous rappeler que ce qui le rendait digne
de notre attachement; nous formons un faisceau de tous ses mérites, nous
dressons à sa mémoire un autel, et tout ce qu’il a pu nous faire
souffrir est oublié. Dans les cœurs généreux, la moindre séparation
éteint les ressentiments; mais pour les transformer en tendresses, il
faut la grande absence, celle que nous savons sans espérance et sans
retour!
Honorine passa plusieurs heures abandonnée à son affliction. La
sincérité de ses regrets lui avait fait oublier les avertissements de
Marc et tout le reste; elle ne songeait qu’à cette mort rapide qu’elle
n’avait pu prévoir ni adoucir; elle se reprochait amèrement son absence
dans un pareil instant; elle fondait en larmes à la pensée que sa
grand’mère l’avait peut-être appelée au moment de fermer les yeux et ne
l’avait point trouvée là! Elle était au plus fort de ses crises de
regrets, lorsqu’on frappa à sa porte. C’était Françoise qui entra pâle,
agitée, et referma vivement derrière elle. Honorine lui demanda la cause
de ce trouble.
--Mon Dieu! je ne puis vous dire au juste de quoi il s’agit, répondit
Françoise dont le regard se tourna vers la porte avec une sorte
d’effroi; mais ils sont tous là dans la chambre de madame Louis...
C’était d’abord M. Vorel et le juge de paix; puis on a envoyé chercher
un autre médecin, puis M. Duclerc, le pharmacien; et enfin la plupart
des gens de la ferme auxquels on a fait des questions... Moi-même on
vient de m’interroger sur ce qui s’est passé depuis quelques jours.
--Et dans quel but?
--Je l’ignore! mais ils ont tous des figures... qui m’ont donné froid,
et je ne sais pourquoi j’ai peur pour vous.
--Pour moi; que puis-je craindre?
--C’est qu’ils m’ont fait de si singulières demandes! et puis, quand on
prononçait votre nom, tout le monde se regardait d’une manière... Soyez
sûre qu’il se prépare quelque chose!... et, tenez, écoutez... on vient
ici!...
Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor, on s’arrêta
devant la porte de la chambre et on frappa. Honorine alla ouvrir,
c’était une des servantes de la ferme, accompagnée du greffier, qui
venait la chercher. La jeune femme déjà saisie par les avertissements de
Françoise, les suivit sans savoir ce qu’on voulait d’elle ni où on la
conduisait. Ils la firent entrer dans la chambre mortuaire où toutes les
personnes précédemment indiquées par la grisette se trouvaient réunies.
A leur vue Honorine s’arrêta; le juge de paix l’invita par un signe à
s’avancer, puis parla bas à Vorel et au pharmacien. Il y eut une courte
pause. Les garçons et les servantes des Motteux se tenaient groupés à
l’une des extrémités de la chambre et dirigeaient sur la jeune femme des
regards étranges; celle-ci embarrassée de sa position, inquiète sans
savoir pourquoi, jeta autour d’elle un coup d’œil rapide et
tressaillit en apercevant la morte immobile au fond de l’alcôve. Son
mouvement n’échappa point au juge de paix qui venait de se retourner.
--Cette vue vous trouble, Madame, dit-il, en indiquant du doigt le lit
funèbre.
Honorine ne put répondre, ses pleurs avaient recommencé à couler malgré
elle et étouffaient sa voix.
--Ce serait, sans doute, dans votre position, une douleur naturelle,
reprit le juge, si vous n’aviez précédemment prouvé votre indifférence
pour la malade, en l’abandonnant au dernier instant.
--Ah! ne me le rappelez point, Monsieur! s’écria la jeune femme, au
milieu de ses sanglots; je me suis déjà fait plus de reproches que vous
ne pourriez m’en adresser... si j’avais prévu... mais rien ne pouvait me
faire craindre un malheur si prompt. Quelqu’un... me demandait...
--Quelqu’un, que madame n’a point l’habitude de faire attendre? ajouta
le juge de paix avec intention.
La jeune femme rougit et voulut balbutier une réponse, mais il l’arrêta
du geste.
--Nous reviendrons sur ce sujet, dit-il; pour le moment il s’agit
d’autre chose. Veuillez reprendre votre sang-froid, Madame, et répondre
clairement aux questions que je vais avoir l’honneur de vous adresser:
elles ont pour vous une importance capitale.
A ces mots, il se retourna vers le greffier qui s’était assis près d’une
table sur laquelle il se préparait à écrire; il lui fit, à demi-voix,
quelques recommandations, et s’adressant de nouveau à Honorine, il lui
demanda ses noms, prénoms, et la date de son arrivée aux Motteux. Elle
fit à toutes ses demandes des réponses que le greffier inscrivit. Enfin
le juge de paix, qui laissait un intervalle après chaque question afin
de donner le temps d’écrire, arriva à l’interroger sur ses rapports avec
la mère Louis. Honorine ne répondit que par des expressions de
reconnaissance. Elle rappela avec attendrissement les marques
d’affection qu’elle avait reçues de sa grand’mère à différentes
reprises. Le juge fit un signe affirmatif.
--Nous savons, en effet, dit-il, que madame Louis a longtemps montré une
préférence qui rendait votre volonté toute puissante aux Motteux; mais
cette amitié n’avait-elle point faibli depuis quelque temps?
--Il se peut que la maladie y eût apporté quelque altération, répliqua
Honorine qui ne faisait cet aveu qu’avec effort.
--Ainsi, vous convenez que votre grand’mère se montrait mécontente,
irritée?
--Par suite de ses souffrances, Monsieur.
--N’avait-elle point même fini par ne vous garder près d’elle qu’à
regret, et ne venait-elle pas de déclarer l’intention de vous frustrer
de son héritage?
--Je l’ignore.
--Vous en êtes sûre?
--Monsieur, une pareille supposition...
--Doit d’autant moins vous surprendre, Madame, que vous avez hier
renvoyé le notaire qui se présentait pour recevoir les dernières
volontés de la mourante.
--Parce que je ne soupçonnais point la gravité de son mal, Monsieur, et
que je craignais de troubler son sommeil!
--C’est effectivement la raison que vous avez alors donnée... On aura
plus tard à l’apprécier! Passons maintenant à un autre ordre de faits.
Vous avez écrit ce billet à M. Duclerc, ici présent?
--Il est vrai.
--Il vous a envoyé le médicament demandé?
--Sans doute.
--Et qu’en avez-vous fait?
--Je l’ai donné à la malade, Monsieur.
Le juge de paix redressa la tête.
--Ainsi, vous l’avouez, s’écria-t-il.
--Pourquoi le nierais-je, répliqua la jeune femme; j’ai fidèlement suivi
l’ordonnance de M. Vorel.
Il y eut un grand mouvement parmi les spectateurs. Tous les yeux se
tournèrent vers le médecin, qui avait fait un geste d’étonnement dont le
naturel valait la plus énergique protestation.
--Moi! répéta-t-il en regardant Honorine, j’ai donné une ordonnance...
Dans ce cas, madame de Luxeuil l’a conservée?
--Mais sans doute, dit Honorine; la voici.
--Quoi! ce billet de votre main...
--Je l’ai écrit sous votre dictée.
--Et vous en avez envoyé une copie à M. Duclerc...
--Sur votre recommandation.
Vorel se retourna vers le pharmacien.
--Vous ne m’accuserez plus d’empiéter sur vos attributions, Monsieur,
dit-il avec une ironie affligée, vous voyez que je vous adresse des
acheteurs.
--Ce serait la première fois, objecta aigrement le pharmacien.
--Je regrette que madame de Luxeuil n’ait pas trouvé d’explication plus
vraisemblable, reprit Vorel d’un accent d’indignation triste qui émut
les auditeurs. Je comprends maintenant son aveu. Désespérant de cacher
les faits, elle a pensé qu’il suffirait de m’en attribuer la
responsabilité. La manœuvre est ingénieuse, mais heureusement facile
à déjouer. Je vois pourquoi mademoiselle Françoise vient de sortir tout
à l’heure: elle a voulu avertir sa maîtresse de ce qui se passait, et
lui donner le temps de préparer sa défense.
Le greffier déclara qu’il avait, en effet, trouvé la grisette chez
Honorine. Vorel jeta au juge de paix un regard expressif, plia les
épaules et poussa un soupir. Il était évident qu’il regardait une plus
longue défense comme inutile. Tous les spectateurs partagèrent sans
doute son opinion, car les regards se tournèrent de nouveau vers la
jeune femme, comme si on eût attendu d’elle quelque explication plus
vraisemblable. Elle demeura d’abord étourdie devant le médecin.
--Vous niez! s’écria-t-elle enfin, et pourquoi? Quel était ce
breuvage?... Qu’est-il donc arrivé? Au nom de Dieu, répondez: que me
reproche-t-on enfin?...
--Ah! vous comprenez qu’il s’agit d’un reproche? dit le juge avec un
regard scrutateur.
--A quoi bon sans cela cet interrogatoire! reprit vivement Honorine; on
m’accuse, mais de quoi? Ah! parlez, je le veux, Monsieur... Je vous en
conjure à mains jointes.
Le juge garda un instant le silence, puis la regardant en face il dit
lentement:
--Madame Louis, votre grand’mère, est morte empoisonnée!
Le cri poussé par Honorine fut si horrible qu’il fit tressaillir tous
les spectateurs. Ce n’était ni une exclamation de surprise ni un
gémissement de douleur; mais une de ces protestations sans nom qui
sortent quelquefois du fond des entrailles et semblent résumer, dans une
syllabe, tout ce que les langues humaines ne peuvent exprimer. Aussi lui
fut-il impossible de rien ajouter. Après l’avoir poussé elle demeura
droite, muette, les deux mains pressées l’une contre l’autre et les yeux
immobiles. On eût dit que, foudroyée par les paroles du juge, elle avait
exhalé son âme entière dans ce cri suprême. Mais son anéantissement fut
court. Elle en sortit par un second cri plus bas, plus douloureux, plus
indigné. Ses regards cherchèrent autour d’elle, et courant à Vorel qui
gardait son attitude affligée:
--Avez-vous entendu, Monsieur, bégaya-t-elle avec égarement... Morte...
empoisonnée... est-ce vrai... est-ce vrai?
--Trop vrai, murmura le médecin en secouant la tête.
Honorine fit un pas en arrière.
--Mais alors c’est vous qui l’avez tuée! cria-t-elle éperdue.
--Encore! dit Vorel qui se redressa.
--Rappelez-vous vos recommandations, reprit vivement la jeune femme.
C’était dans la chambre voisine. La malade venait de refuser vos soins.
Vous m’avez prié de lui cacher que le remède était donné par vos ordres.
Vous ne pouvez avoir oublié toutes ces circonstances. S’il y a eu
erreur, imprudence, ayez le courage de l’avouer, Monsieur; ne me laissez
point sous le coup de cette horrible accusation; vous ne le pouvez pas,
vous ne le devez pas; j’en appelle à votre honneur!
Elle parlait avec une véhémence qui donnait à ses paroles une
irrésistible autorité. Vorel s’en aperçut, et sa tristesse étudiée parut
faire place tout à coup à un élan involontaire.
--C’est aussi trop d’audace! s’écria-t-il en se levant; j’aurais voulu
garder le silence, mais puisque vous en appelez à mes souvenirs, puisque
vous me forcez à parler, je vous dirai, à mon tour, ce qui se passe ici
depuis trois mois. D’abord vos correspondances avec M. de Gausson, vos
entrevues chaque soir...
--Que dites-vous?
--Une seule fois on s’est aperçu à la ferme de votre absence; l’alarme a
été donnée; on a commencé les recherches de tous côtés; mais, avertie à
temps vous avez pu inventer, pour justifier votre disparition, ce
prétendu enlèvement par des inconnus...
--Quoi, vous doutez?...
--A partir de ce jour votre grand’mère conçut des doutes; son affection
se refroidit, et... _tomba subitement malade_.
--Ah! c’est horrible! balbutia Honorine, écrasée par tant d’audace.
--Horrible, en effet, répéta Vorel avec une expression profonde: car, à
partir de cet instant, les souffrances de madame Louis sont toujours
allées croissant. Mes conseils eussent pu l’éclairer peut-être, j’ai été
écarté! Une seule fois la malade demanda à me voir, elle vint au manoir;
je lui prescrivis un régime, des remèdes qui pouvaient encore la sauver!
Au sortir de chez moi, madame la conduit à Vertbec, d’où elle la ramène
mourante, et, de peur que des soins pussent la rappeler à la vie, elle
cache à tout le monde son état; elle ne permet à personne la vue de la
malade; elle la veille seule pendant la nuit!... Le reste est connu de
tout le monde! Le matin même, sûre d’avoir atteint son but, madame
quittait la morte au point du jour, et vous savez où les gens envoyés à
sa recherche l’ont trouvée!... J’aurais voulu ne rien révéler de tout
cela, laisser à d’autres le soin de découvrir la vérité... mais on m’a
forcé de tout dire... et madame ne doit s’en prendre qu’à elle-même!
Les accusations de Vorel étaient si précises, il y avait dans son accent
une sincérité si pénétrante, et une si douloureuse conviction, que les
derniers doutes parurent s’effacer dans l’esprit des auditeurs. Il
s’éleva parmi les gens de la ferme un premier murmure qui confirmait
toutes les assertions du médecin, puis un second plein de reproches et
de colère. Quant à Honorine, elle semblait partager l’impression
générale. Atterrée par la vraisemblance des accusations, elle ne
songeait plus à nier ni à se défendre; toute sa présence d’esprit
l’avait abandonnée, elle ne voyait plus autour d’elle que des nuages, au
milieu desquels s’agitaient des visages ennemis et courroucés; il
fallut que le juge lui adressât par deux fois la parole, pour l’arracher
à cette espèce d’étourdissement.
--Vous avez entendu, Madame? dit-il d’un ton plus sévère qu’au début.
Après les explications du docteur, vous ne pouvez persister dans un
système de défense aussi dangereux qu’invraisemblable. Je vous adjure
donc de vous résoudre enfin à la déclaration de la vérité.
Honorine essaya de répondre; mais elle ne put que balbutier quelques
mots sans suite. Le juge attendit encore un moment, puis se retournant
vers les deux médecins, il leur parla un instant tout bas et enfin se
leva.
--Mes fonctions ne me permettent point de pousser cette affaire plus
loin, Madame, dit-il; les magistrats supérieurs seront avertis et feront
leur devoir. Attendez-vous à les voir demain et à subir un
interrogatoire plus sérieux. D’ici là vous êtes libre.
Il avait appuyé sur ces mots avec une intention qui n’échappa point à la
jeune femme. C’était une invitation détournée à la fuite, seule chance
de salut qui parût désormais possible pour elle! Ce dernier témoignage
d’intérêt fondit, pour ainsi dire, l’enveloppe glacée qui retenait la
vie d’Honorine comme suspendue. Elle poussa un gémissement, porta les
deux mains à son front, et s’écria:
--Ainsi... personne ne veut croire!... Ah! Monsieur... Monsieur, ne me
quittez pas ainsi, ayez pitié de moi... dites ce qu’il faut faire pour
vous persuader. Oh! ne pouvoir donner aucune preuve!... c’est
impossible... quelqu’un doit savoir!... quelqu’un doit avoir entendu!...
quoi, pas un mot, pas un fait qui puisse me justifier!... personne qui
veuille venir à mon secours!
Elle s’était tournée vers les gens de la ferme, le regard suppliant et
les mains tendues! tous baissèrent les yeux ou détournèrent la tête.
Elle fit un geste de désespoir.
--Personne, répéta-t-elle; non, ils m’accusent tous.
Et se tournant vers la morte avec une douleur égarée:
--Avez-vous entendu, ma mère? continua-t-elle, en courant vers le lit
funéraire et se laissant tomber à genoux près du chevet; c’est moi
qu’ils accusent de vous avoir tuée... moi qui eusse donné ma vie pour
vous faire vivre... moi qui n’avais plus que vous au monde pour me
protéger... ils m’accusent... et je n’ai rien à leur répondre... Ma
mère, ô ma mère, justifiez-moi, défendez-moi!
Elle s’était penchée sur le cadavre qu’elle couvrait de baisers et de
larmes; mais tout à coup elle se rejeta en arrière avec un grand cri!...
La morte venait de se soulever et de tourner vers elle ses yeux à demi
entr’ouverts! Tous les spectateurs reculèrent glacés d’épouvante. La
mère Louis se redressa avec effort sur son coude. Ses lèvres s’agitèrent
sans pouvoir faire entendre aucun son; enfin, une de ses mains se
détacha du lit, s’avança lentement et vint se poser sur le front
d’Honorine.
--Ah! elle a témoigné pour la jeune dame, s’écria Micou, qui était tombé
à genoux avec tous les autres gens de la ferme.
--Oui, murmura la ressuscitée d’un accent si faible qu’il parvenait à
peine jusqu’aux auditeurs; pour elle... qui est injustement accusée...
car... j’ai tout entendu.
--Vous! s’écria Vorel stupéfait.
--Tout! répéta la vieille femme avec plus de force, et pendant qu’on
l’accablait, j’essayais en vain de donner un signe; je restais morte
malgré moi! ce n’est qu’en sentant ses caresses que je me suis
réveillée... ah! que Dieu soit béni, pour m’avoir permis de revivre
encore une fois!
--Nous devons tous le remercier doublement de ce miracle! dit le juge
d’une voix troublée, car il sauve deux existences...
--Peut-être! interrompit la mère Louis, qui se ranimait; faites retirer
tout ce monde, monsieur Beaumont, je veux, parler à la _mezette_... et
à mon gendre... plus tard, je vous appellerai.
Le juge de paix fit ce que lui demandait la malade, et celle-ci se
trouva seule avec Honorine et le médecin. Vorel n’avait pu revenir
encore de son saisissement. Ses traits décomposés laissaient deviner la
rage et la frayeur qui se partageaient son âme. A la demande faite par
la mère Louis il avait tourné les yeux vers la porte comme s’il eût
voulu échapper par la fuite à cette explication; un reste d’audace le
retint. Il demeura à la même place jusqu’au moment où le dernier des
spectateurs eut disparu. La mère Louis fit alors un signe à Honorine.
--Vois s’ils ont bien fermé les portes, dit-elle avec une gravité
sombre.
La jeune femme alla s’en assurer.
--Y a-t-il quelqu’un dans l’autre chambre? demanda encore la paysanne.
Honorine répondit négativement.
--Ainsi personne ne peut nous entendre?
--Personne!
La mère Louis se retourna alors vers Vorel; mais la vue du médecin
sembla produire sur elle un effet électrique et ses yeux s’allumèrent.
--Approche, dit-elle avec un geste impérieux: approche que je puisse
voir de plus près le visage d’un assassin.
Vorel voulut l’interrompre.
--Ne parle pas! continua la paysanne hors d’elle, ou j’appelle le juge
pour lui montrer le scélérat qui a d’abord voulu noyer la petite-fille,
puis empoisonner la grand’mère.
Honorine fit une exclamation.
--Oh! tu ne savais pas ça, toi, reprit-elle; moi aussi j’ai été dupe...
J’ai pas cru à l’instinct qui me disait de me garer de la vipère, et
elle a voulu me mordre! mais le bon Dieu s’est fait mon second. Grâce à
lui j’en suis sortie; et maintenant c’est à mon tour de me revenger.
--Oh! ne l’essayez pas, ma mère, interrompit Honorine: s’il est vrai que
de tels crimes aient été commis, ce n’est pas à nous de les punir.
--Et à qui donc? interrompit la mère Louis avec une indignation qui
ennoblissait sa brutalité accoutumée. Si ceux qui tiennent les
meurtriers par la gorge les laissent vivre, qu’est-ce qui défendra les
honnêtes gens? Sais-tu seulement tout ce qu’il a à sa charge.
Demande-lui pourquoi il est devenu veuf si vite!... pourquoi son fils
est idiot... pourquoi tu es orpheline... car c’est lui qui soignait ta
mère quand ta mère est morte!
La jeune femme joignit les mains avec un cri étouffé.
--Non, non, reprit la fermière dont la colère grandissait; y ne sera pas
dit qu’on se sera nourri du sang et de la chair des miens, sans que
j’aie demandé vengeance. Je mettrai la corde dans les mains de la
justice... et ce sera à elle de la tirer.
Vorel redressa lentement la tête. Il avait eu le temps de se remettre
insensiblement, et les menaces de la mère Louis, loin de l’abattre,
l’avaient ranimé. Ainsi poussé aux dernières extrémités, il se retourna
subitement comme un loup traqué par les chiens et qui n’a plus d’espoir
que dans une lutte désespérée!
--Réfléchissez à ce que vous allez entreprendre, dit-il d’un ton bas et
menaçant, avec vous je ne tenterai point une défense inutile; votre
prévention vous empêcherait de la comprendre; mais devant les juges je
parlerai... et ce n’est point contre moi que tourneront les preuves!
--Et contre qui donc?
--Contre celle qui vous a préparé et offert le poison.
--A moi?
--Dans un breuvage dont le reste a été recueilli.
--Le reste, répéta Honorine, mais qui donc a pu boire?
--Attendez, s’écria la mère Louis en portant une main à son front... Le
verre était là... près de moi... oui... cette nuit... je me
rappelle..... quand je me suis réveillée j’ai vu quelqu’un le prendre...
--Dieu! et c’était?
--C’était l’idiot.
Vorel recula épouvanté.
--Henri, répéta-t-il, mon fils... vous êtes sûre.....
--Sûre, reprit la mère Louis, je l’ai même menacé et il s’est échappé de
ce côté. Elle désignait un cabinet ménagé à l’extrémité de l’alcôve.
Vorel et Honorine y coururent, mais à peine curent-ils repoussé la porte
que la jeune femme s’arrêta avec un cri; l’idiot était étendu à terre
roide et sans mouvement.