Un soir que la malade était plus abattue que d’habitude, Honorine voulut

essayer quelques nouvelles représentations; mais la souffrance avait mal

préparé la mère Louis à la soumission; elle répondit aux conseils de sa

petite-fille par des emportements, et enfin lui ordonna de sortir.

Honorine, craignant d’augmenter son irritation en prolongeant le débat,

se retira les larmes aux yeux. Son départ n’apaisa point la malade; elle

continua à se plaindre amèrement des persécutions de la _dame de Paris_,

qui prétendait la gouverner à sa guise.

--V’là comme c’est reconnaissant! ajouta-t-elle en frappant de son poing

sur le lit; ça commence par vous demander un pauv’coin par charité, et

quand vous l’y avez donné, ça veut toute la maison. Ah! mais non, mais

non! j’suis pas encore tombée en enfance, j’suis trop _cœurue_ pour

qu’on me marche sur la tête... Faudra en finir, et plus vite que ça.

Vorel s’efforça de l’apaiser, mais en termes qui eurent pour résultat

d’allumer plus vivement sa colère. Enfin, il lui fit observer, d’un ton

peiné que, si un pareil état de chose se prolongeait, il était à

craindre que l’incompatibilité des caractères ne nécessitât, quelque

jour, une rupture fâcheuse. Tout cela était dit avec des circonlocutions

et des pauses qui ne pouvaient qu’exalter l’impatience emportée de la

mère Louis; aussi déclara-t-elle, en l’interrompant, que ce jour-là

était venu, qu’elle voulait être la maîtresse à la ferme, et qu’elle

était décidée à prier la dame de Paris de chercher un autre gîte. Le

médecin objecta la difficulté d’une pareille séparation et l’espèce de

droit acquis par Honorine de rester aux Motteux... qu’elle pouvait

regarder comme sa propriété future! A ce dernier mot la mère Louis fit

un bond.

--Sa propriété, répéta-t-elle; c’est-à-dire qu’elle me croit déjà morte!

Ah! c’est pour ça qu’elle veut tout faire de son _esto_ (mouvement) et

que je suis comme un second manche à une cognée? Eh ben, j’connais le

moyen de lui ôter son idée; pas plus tard que demain, mon _mière_, vous

amènerez ici le notaire. J’veux lui chanter une chanson, et quand elle

sera sur du timbré, on verra si la Parisienne est aussi glorieuse.

Vorel affecta de ne point prendre au sérieux la recommandation de sa

belle-mère afin de la faire insister, et, après une résistance destinée

à la raffermir dans son projet, il promit de remplir ses intentions.

Anselme Micou entra dans ce moment en avertissant que le boucher

d’Isigny venait d’arriver, et le médecin descendit afin de traiter avec

lui pour la vente d’un certain nombre de moutons.

La fermière retint le vieux berger et lui adressa plusieurs questions

sur le troupeau et sur la culture. Mais sa récente colère l’avait mise

dans une agitation qui l’empêchait de bien suivre les réponses

d’Anselme.

--Cette malheureuse m’a fait _ensangmêler_, dit-elle; je sais plus ce

que je dis, ni ce que j’entends... Dis donc, _grand Jodane_, es-tu là?

L’idiot, qui se tenait assis près de la fenêtre, releva la tête.

--Viens ici, reprit la fermière, en tirant une clef de dessous son

oreiller, ouvre la grande armoire... bon... Maintenant regarde derrière

la pile de draps, y doit avoir une bouteille de cassis. C’est ça,

apporte ici; mais prends bien garde... donne-moi ma clef... et les

verres qui sont sur la cheminée. A vous, père Micou, c’est du doux!

Elle avait versé dans deux verres; elle en prit un, le vieux berger prit

l’autre et but à la santé de sa maîtresse. L’idiot les regardait.

--Et moi... moi... bégaya-t-il d’un ton avide et pleureur.

--Toi, répéta la mère Louis, ah! _liqueréi_ (friand)! Eh ben, approche.

L’idiot avança un verre, but une gorgée de la liqueur et fit entendre un

grognement de joie.

--Dirait-on pas que c’est le lait de sa mère, reprit la paysanne, qui

s’amusait de l’avidité du _grand Jodane_; après ça, y n’a pas d’autre

plaisir! encore un coup, vieu’ Anselme.

Le berger tendit son verre et but à la santé de sa maîtresse.

--Ah! oui, la santé, reprit madame Louis en avalant par gorgées. Ce

serait la plus grande fortune pour moi à c’t’heure! Si seulement

j’pouvais sortir, faire quéq’ visites chez les voisins!

--Y en a un qu’est venu tout à l’heure à la ferme, fit observer le

berger.

--Qui ça donc?

--Le monsieur de Vertbec.

--Ah! le grand brun!

--Y voulait savoir si Madame était toujours aussi malade.

--Moi! ah ben oui! y venait pour la Parisienne; y s’cherchent comme la

paille et le vent.

--Faut pas s’étonner, après l’service que le Monsieur a rendu à notre

jeune maîtresse, dit Micou; sans lui, elle aurait maintenant une robe de

terre.

--Oui, oui, reprit la mère Louis, en posant son verre près d’elle; mais

à c’t’heure, c’est moi qui ai eu le malheur! sans cette nuit-là,

j’serais encore sur mes pieds.

Micou prononça quelques paroles d’encouragement, et prit congé de la

fermière. Mais celle-ci, dont les idées venaient de prendre un nouveau

cours, continua à parler seule et à demi-voix.

--C’est tout de même quéqu’chose de _mirou_ (étonnant), murmura-t-elle,

qu’on n’ait jamais pu deviner pourquoi qu’on avait voulu _egohiner_

(égorger) la _mezette_, et qu’est-ce qui avait fait le coup... Ça m’a

toujours tourné le sang, moi.

Elle demeura la tête baissée sur sa poitrine, roulant avec distraction

le coin de son drap de toile à demi-rousse. La nuit était venue, et la

faible lueur qui éclairait encore la chambre pénétrait à peine jusqu’à

l’alcôve. L’idiot, dont l’avidité était éveillée, et qui n’avait point

détourné les yeux de la liqueur placée près de la malade, se glissa, en

rampant, jusqu’à la bouteille, qu’il saisit, et dont il porta le goulot

à ses lèvres. La mère Louis, tout entière aux souvenirs que le vieux

venait de réveiller en elle, n’y prit point garde. Ce succès encouragea

le _grand Jodane_ à recommencer, jusqu’à ce que l’effet de la liqueur se

fît sentir: son sang commença à circuler plus rapidement; une rougeur

inaccoutumée colora son visage blafard; ses yeux devinrent plus

brillants, sa pensée plus active, et il se mit à chantonner à demi-voix.

La paysanne retourna la tête et aperçut la bouteille qu’il tenait à deux

mains avec une expression de gaieté tendre.

--Eh ben! qu’est-ce que tu fais là, failli _gouras_ (gourmand),

s’écria-t-elle en avançant la main pour reprendre la liqueur; veux-tu

bien me rendre mon _bère_ (boisson)!

L’idiot recula avec le grognement d’un dogue auquel on veut enlever sa

proie.

--Encore... boire, bégaya-t-il, encore!

--Ah! méchant _halabre_, si je vais à toi... Laisseras-tu cette

bouteille?

Le _grand Jodane_ se réfugia à l’autre extrémité de la chambre et

reporta le goulot à ses lèvres. La fermière, indignée, voulut se lever

pour aller à lui; mais elle sentit les forces lui manquer. Henri, qui

s’était arrêté, éclata de rire en voyant son impuissance.

--Elle peut pas, la _hanne_ (vieille femme), dit-il, enhardi par une

demi-ivresse... Ah! ah! ah! j’ai pas peur de ses _griches_.

La mère Louis lui montra les deux poings.

--Ah! si je te tenais! s’écria-t-elle.... et dire qu’on me laisse

seule!... Eh! _mezette_... Madame Honorine! Attends, attends, va,

méchant _Gauplumé_, la dame de Paris va venir!

--Ça m’est égal, dit l’idiot, la dame de Paris n’est pas _gavaste_

(brutale) comme vous.

--Elle appellera ton père.

--Il est parti, dit l’idiot avec ce geste de bravade des esclaves qui

savent que leur maître ne peut les entendre.

--Il reviendra avec une branche de _fesselaron_ (houx).

--Il est parti, répéta Henri qui but une nouvelle gorgée.

Et il se mit à chanter.

--Ah! maudit _gogaile_ (imbécile), reprit la paysanne, je te ferai

mettre au pain et à l’eau.

Il chanta plus fort.

--Tu seras _matrasé_ (assommé).

L’idiot but un nouveau coup et dansa. La mère Louis frappa la muraille

et appela encore Honorine; mais se rappelant tout à coup les craintes

superstitieuses de l’idiot elle se retourna vers lui et reprit:

--Tu ne veux pas laisser la bouteille?

--Non, murmura Henri.

--Eh bien! je vais appeler les _huards_ (lutins).

L’idiot parut inquiet.

--Ils vont venir avec le grand Varou pour t’emporter!

Il se rapprocha de l’alcôve.

--Je n’ai qu’à faire un signe, continua la fermière, et ils te prendront

comme ils ont pris ta cousine pour la jeter dans le petit tourbillon.

La première menace de la fermière avait évidemment effrayé l’idiot,

mais l’exemple ajouté pour l’effrayer davantage produisit un effet

contraire. Il laissa échapper un de ces éclats de rire vagues et

saccadés qui lui étaient ordinaires.

--Ce n’est pas le Varou qui a emporté ma cousine, reprit-il d’un air de

confiance.... Ils étaient deux hommes.

La fermière tressaillit et se rappela l’indication déjà donnée par

l’idiot, le jour même du crime.

--Deux hommes! répéta-t-elle étonnée de cette persistance de souvenir...

tu es sûr de les avoir vus?

--Dans le jardin... ils ont dit:--Tout est fini. Et alors le _mière_ les

a payés.

--Comment! Qu’est-ce que tu dis? Ton père?

--Oui.... alors il ont voulu avoir plus.... parce qu’il serait seul à

hériter!

La mère Louis ne put retenir un geste de saisissement. Ces mots de Henri

venaient de faire passer devant ses yeux une horrible lumière; elle se

redressa sur son séant, se pencha vers l’idiot, et baissant la voix:

--Rappelle-toi bien, reprit-elle vivement, et je te laisserai boire tant

que tu voudras. Ces hommes ont dit à ton père que maintenant il

hériterait seul. Voyons, et après il faut ne rien oublier, mon Jodane.

--Après, répéta l’idiot, chez qui le souvenir était si vivement réveillé

qu’il semblait voir et entendre ce qu’on lui rappelait; après il a

dit:--Non... et ils ont repris:--Il n’y a plus qu’à en finir avec la

grand’mère.

--Et lui, demanda la mère Louis palpitante, qu’est-ce qu’il a répondu?

--Il a répondu tout bas... On est venu sonner à la porte, et les deux

hommes se sont sauvés.... Mais ce sont pas des _huards_.... aussi, j’ai

pas peur.

Et pour le prouver il acheva la bouteille d’un seul trait. Au même

instant le bruit d’un pas qui se dissimulait fit craquer le plancher. La

mère Louis releva la tête et vit une ombre passer sur les rideaux à

demi fermés de l’alcôve.

--Qui est-là? cria-t-elle.

On ne lui fit aucune réponse, et l’ombre et le bruit s’éloignèrent. Elle

poussa un cri d’épouvante auquel accourut Honorine, qui venait d’entrer

dans la chambre voisine.

--Il y a quelqu’un dans le corridor! dit précipitamment la mère Louis.

La jeune femme y regarda, et répondit qu’elle ne voyait personne.

--Demande de la lumière et cherche partout, reprit la fermière, je suis

sûre d’avoir entendu marcher; je veux savoir qui est-ce qui nous

écoutait.

Honorine appela Françoise, qui arriva avec une _puette_ (chandelle de

résine), mais toutes leurs recherches furent inutiles. La mère Louis

demeura tremblante. La révélation de l’idiot l’avait bouleversée. Au

milieu de toutes ses variations de conduite, il y avait en elle, contre

Vorel, une répugnance instinctive qui se taisait par instants, mais que

la première occasion faisait renaître. Circonvenue par le médecin,

lorsqu’elle revenait à lui c’était le fait de la fascination bien plus

que de la sympathie; elle se laissait prendre, elle ne se livrait pas,

et, au milieu de ses abandons les plus entiers, elle conservait une

sourde défiance. Aussi, la confidence de Henri éveilla-t-elle dans son

esprit moins d’incrédulité que de soupçons: mise sur la voie, elle donna

libre carrière à son imagination; elle rapprocha des circonstances, se

rappela des détails, et plus l’examen avançait, plus les preuves

devenaient évidentes et multipliées! Honorine, frappée du trouble dans

lequel elle avait retrouvé la malade, essaya de l’interroger; mais la

mère Louis ne répondit que par des phrases inintelligibles. Elle

répétait que, pour l’honneur de la famille, il ne fallait rien dire,

qu’elle voulait d’abord s’assurer de la vérité; que le lendemain, le

notaire devait venir et qu’il connaîtrait son projet! Elle ne s’expliqua

point davantage; encore tout cela était-il entrecoupé de plaintes,

d’imprécations, de marques de pitié pour la jeune femme. Celle-ci

regarda l’exaltation de sa grand’mère comme du délire, elle allait faire

chercher Vorel lorsqu’il arriva. A sa vue, la mère Louis poussa une

exclamation de terreur et se rejeta dans la ruelle du lit.

--N’approchez pas, s’écria-t-elle, je n’vous ai pas demandé; j’ai besoin

de rien.

Le médecin parut surpris et s’arrêta devant l’alcôve.

--Vous souffrez davantage ce soir? demanda-t-il d’un air paterne.

--Je ne souffre pas! interrompit la fermière; demain je serai bien... et

je m’informerai... je saurai... enfin, je m’entends... le moment

d’hériter n’est pas encore venu... ni celui d’hériter seul, non!...

Tenez... ne me faites pas causer... Allez-vous en, mon gendre, ça vaudra

mieux, allez-vous-en.

--Je crois, en effet, qu’il serait dangereux pour vous de trop parler,

dit Vorel sérieusement; tâchez de vous calmer; je reviendrai... plus

tard.

--Mais n’y a-t-il rien à faire? demanda Honorine visiblement inquiète.

--Je ne ferai rien; je ne veux point de ses remèdes! interrompit

précipitamment la mère Louis. Qu’y s’en aille, le malheureux! c’est le

notaire que je veux voir.

Honorine voulut insister; Vorel lui imposa silence de la main; il

regarda fixement la malade, dont le visage était enflammé, jeta un coup

d’œil autour de la chambre pour chercher l’idiot, et, ne l’apercevant

point, sortit en faisant signe à la jeune femme. Celle-ci se hâta de le

suivre.

--Ma grand’mère a le délire, dit-elle avec agitation.

--Il est impossible de s’y tromper, répondit le médecin, dans l’accent

duquel il y avait un peu de trouble; nous touchons au moment d’une crise

qui peut être heureuse ou fatale.

--Et ne peut-on rien faire pour qu’elle soit favorable?

--On peut beaucoup; mais, vous l’avez entendue déclarer qu’elle ne

voulait aucun remède venant de moi.

--Je parviendrai peut-être à lui persuader...

--Ne l’espérez pas: combattre sa manie ne servirait qu’à l’y raffermir.

--Mon Dieu! de quelle manière s’y prendre, alors?

--Je ne sais; peut-être, avec de l’adresse, réussirait-on à lui donner

le change.

--Comment?

--En mêlant le remède aux boissons qu’elle préfère.

--Ah! vous avez raison; c’est le plus sûr moyen.

--Malheureusement, je me trouve pris au dépourvu, et il faudra envoyer à

la pharmacie la plus voisine.

--Chez M. Duclerc. Voici ce qu’il faut pour écrire.

--Pardon; M. Duclerc me garde rancune, sous prétexte que je lui fais

concurrence. Un billet de vous serait mieux reçu.

--Soit.

Elle prit la plume et écrivit sous la dictée de Vorel, qui lui donna

toutes les instructions nécessaires sur l’emploi du remède demandé; il

l’engagea seulement à l’envoyer chercher par quelqu’un de sûr, en lui

faisant observer que la moindre indiscrétion mettrait la grand-mère sur

ses gardes et les empêcherait d’employer une seconde fois le même

subterfuge. Ayant ensuite cherché de nouveau le _grand Jodane_ sans le

trouver, il reprit la route du manoir, persuadé que l’idiot l’y avait

précédé. La jeune femme courut jusque chez Françoise, lui remit le

papier adressé à M. Duclerc en l’avertissant de ne rien dire à la ferme

et revint à la hâte près de la malade.

L’exaltation de celle-ci ne faisait que grandir; son langage devenait de

plus en plus incohérent et entrecoupé. Elle multipliait des questions

dont Honorine ne pouvait comprendre le but, et réclamait le notaire avec

tant de persistance que, malgré les recommandations de M. Vorel, la

jeune femme se décida à envoyer chez lui, pour la tranquilliser. Sur ces

entrefaites, Françoise revint avec le remède demandé. M. Duclerc avait

d’abord fait quelques difficultés pour le lui livrer; mais ayant

heureusement reconnu la main d’Honorine, qui avait eu occasion de lui

écrire, au nom de sa grand’mère, il s’était décidé sur l’assurance que

tout se faisait sous la surveillance du médecin. La jeune femme se hâta

de suivre les prescriptions de ce dernier: elle mêla le médicament au

vin que la malade venait de faire demander et le lui présenta. La mère

Louis but une gorgée, posa le verre à portée de sa main et referma les

yeux.

Depuis quelques instants, son agitation avait fait place à une torpeur

fiévreuse. Honorine craignant de la fatiguer allait écarter la lumière

et refermer les rideaux, lorsqu’elle aperçut l’idiot accroupi dans un

coin de l’alcôve, et qui épiait ses mouvements. Elle lui fit signe de se

lever pour la suivre, mais il répondit par un grognement de refus.

Craignant d’engager un débat dont le bruit eût troublé le repos de la

malade, elle se décida à le laisser où il se trouvait et à passer, avec

la lumière, dans la chambre voisine. Dans ce moment arriva le notaire

qui avait été demandé. Elle lui annonça que sa grand’mère venait de

s’endormir, et l’engagea à revenir le lendemain.

Tous ces détails avaient pris plus de temps que nous n’avons pu leur

donner d’espace dans notre récit. La nuit était déjà avancée et la

fatigue commençait à se faire sentir à Honorine. Elle s’assit près de la

fenêtre, les yeux fixés sur cet abîme sombre de la nuit, au fond duquel

brillaient à peine quelques étoiles qui semblaient vaciller dans les

nuages comme les feux de vaisseaux ballottés par la mer. Elle essaya

d’abord de lutter contre la fascination endormeuse de cet aspect; elle

pencha l’oreille vers l’alcôve pour guetter la moindre plainte ou le

plus léger appel; mais tout était silencieux. Au dehors, on n’entendait

que le frissonnement de la brise sur les vitres, au dedans que la

respiration affaiblie de la mère Louis. Les paupières d’Honorine

s’abaissèrent malgré tous ses efforts; elle flotta quelque temps entre

la veille et le sommeil, puis sa tête s’affaissa sur sa poitrine et elle

s’endormit. Mais son âme, en sortant de l’empire du réel pour entrer

dans celui des songes, sembla déposer sur la limite toutes les tristes

images du passé. Il lui sembla qu’elle recommençait à vivre, non plus

orpheline, mais protégée par sa mère, qu’elle voyait jeune et souriante,

comme dans le portrait qui lui avait conservé ses traits. Elle se tenait

aux pieds de cette douce protectrice qui berçait sa tête sur ses genoux

et passait la main dans ses cheveux, tandis qu’un peu plus loin Marcel,

debout et souriant, les regardait! Elle entendait sa voix et celle de sa

mère résonner à son oreille comme une musique, et toutes deux

arrangeaient son avenir sans qu’elle eût besoin de rien dire, car leurs

yeux lisaient dans son âme comme dans un livre ouvert. Puis, une nuit

passait sur ce tableau et elle se retrouvait près du jeune homme un bras

sur son épaule, une joue sur ses cheveux, écoutant la baronne qui lisait

des vers à quelques pas, et ce qu’elle lisait était une traduction

fidèle de ce qu’ils sentaient tous deux. Ici le songe redevenait confus.

Ce n’était plus qu’une succession d’images tendres, charmantes et à

peine saisies, une sorte de revue de tous ces rêves de jeunesse auxquels

manque une forme, un nom, et que la pensée suit comme l’œil suit le

nuage. Cependant, au milieu de ce chaos de douces visions, flottaient

toujours deux fantômes, sa mère et de Gausson! Elle les tenait chacun

d’une main, et marchait avec eux emportée dans un tourbillon d’ivresse

sereine. Leurs noms erraient sur ses lèvres; elle écoutait le sien que

leurs voix tendres semblaient se renvoyer.

Mais tout à coup ces voix changèrent; elle n’en entendit plus qu’une

inquiète, haletante, et ce n’était pas la même, c’était la voix de

Françoise! Elle se débattit contre cette espèce d’hallucination, jusqu’à

ce que les efforts de la lutte l’eussent arrachée au sommeil. Elle

ouvrit les yeux, il faisait grand jour, et la grisette penchée sur elle

l’appelait.

--C’est bien, Françoise! répéta-t-elle en s’efforçant de se reconnaître.

--Réveillez-vous, réveillez-vous, reprit la jeune fille oppressée.

--Ma grand’mère souffre-t-elle davantage? demanda Honorine.

--Non, elle dort, répliqua la fleuriste, mais quelqu’un vient d’arriver

et veut vous parler.

--Quelqu’un?

--M. Marc.

--Ciel! il est ici?

--Ce matin, au point du jour, il est venu frapper à ma porte avec M. de

Gausson.

--Et il veut me parler?

--Sans retard; il s’agit d’un avertissement important.

--Où est-il?

--Chez moi; il vous attend; personne n’est encore levé et vous pouvez

sortir sans être vue.

--Mais ma grand’mère?

--Elle est tranquille; je veillerai, d’ailleurs, jusqu’à votre retour.

Honorine courut à l’alcôve et se pencha sur la malade qu’elle trouva

enveloppée dans ses couvertures. Elle entendit le bruit d’une

respiration faible et lente, mais sans oppression. Rassurée, elle jeta

sur ses épaules un burnous de voyage, descendit légèrement, ouvrit la

porte qui donnait sur la lisière des taillis et gagna la maisonnette de

Françoise. De Gausson attendait sur le seuil de la cabane et vint

vivement à la rencontre d’Honorine.

--Ah! Dieu soit loué! vous voilà, s’écria-t-il, je craignais que la

maladie de madame Louis ne vous arrêtât.

--Elle repose, répliqua Honorine; on m’a dit que M. Marc me demandait?

--Entrez, on vous attend.

Elle franchit le seuil et aperçut le chouan qui s’était levé en

attendant sa voix. Il avait la barbe longue, le visage pâle, les

vêtements en lambeaux, et paraissait se soutenir avec peine.

--Grand Dieu! qu’avez-vous? s’écria la jeune femme qui s’arrêta saisie.

--Ne vous effrayez point... Ce n’est que de la fatigue, dit vivement de

Gausson. Il marche depuis trois jours, après avoir réussi à s’échapper

d’une maison de fous dans laquelle on l’avait enfermé.

--Lui! comment?

--Il vous racontera tout; mais permettez d’abord qu’il vous dise en peu

de mots ce qui l’amène; car vous n’avez pas de temps à perdre. Je vais

veiller à ce que l’on ne puisse vous interrompre.

Il montra un siége à Honorine et ressortit.

--M. de Gausson a raison, dit Marc, le temps est précieux. Je vous

avertis de vous mettre sur vos gardes, car vous avez ici un ennemi.

--Moi! répondit Honorine étonnée.

--Un ennemi mortel qui espionne vos actions, surprend vos secrets,

intercepte vos correspondances.

--Que dites-vous?

--En voici la preuve.

Il présentait à la jeune femme les deux lettres qui lui avaient été

remises par madame Beauclerc. En reconnaissant son écriture et celle de

Marcel, elle ne put retenir un cri d’étonnement. Marc lui raconta alors

par quel concours de circonstances son mari, à qui ces lettres étaient

adressées, ne les avait point lues, et comment elles se trouvaient entre

ses mains. Il lui apprit ensuite de quelle manière il avait quitté Paris

pour la prévenir, et quelles avaient été les suites de sa rencontre avec

M. le marquis de Chanteaux.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 19 / 27 段