lequel la vieille femme se laissa tomber; puis des tabourets de même
forme pour Honorine et pour l’idiot. Mais celui-ci s’était accroupi dans
le coin le plus obscur, près d’une petite cheminée de fonte incrustée
dans l’intérieur du mur, et la jeune femme regardait autour d’elle avec
une curiosité et une émotion involontaires.
Le logement de Marcel avait, en effet, dès le premier aspect, quelque
chose de singulièrement remarquable. Il ne se composait que de deux
pièces séparées par une portière alors ouverte, et qui permettait ainsi
de le voir tout entier. Les murs, sans tapisserie, n’avaient d’autres
ornements que quelques armes de chasse; un filet de pêche et un caban de
peau de chèvre suspendu près de la porte. Tout l’ameublement de la
première pièce consistait en quelques siéges gothiques, une table à
pieds tors et une grande armoire de chêne sur les battants de laquelle
avait été sculpté l’H symbolique surmonté de la croix des chrétiens.
Dans la seconde pièce, on apercevait une couchette de fer recouverte
d’un tapis brun, quelques rayons chargés de livres, et un pupitre
d’ébène incrusté; enfin, sur l’un des pans de la muraille, vis-à-vis du
chevet du lit, Honorine reconnut la petite croix trouvée par de Gausson
le jour où il l’avait arrachée à la mort. Il y avait dans cet intérieur
quelque chose de pauvre, de noble et de sévère qui toucha la jeune femme
jusqu’aux larmes. Le logis révélait complétement le maître. Au milieu de
ces meubles de chêne, de ces armes, de cette couche de fer, la croix de
brillants apparaissait comme un symbole; c’était la seule richesse et le
seul ornement de cette demeure, comme l’amour qu’elle rappelait était le
seul espoir et la seule joie de celui qui s’y abritait.
Honorine s’approcha de la fenêtre pour cacher son trouble. La vue
embrassait un horizon immense entrecoupé de collines, de bois, de
villages, au delà duquel une bande d’un bleu sombre allait se réunir aux
nuages, c’était la mer. Plus près, le regard s’arrêtait sur les taillis
et les vergers qui entouraient Vertbec, et plus près encore sur les
ruines au milieu desquelles s’élevait le donjon. Le vent qui soupirait à
peine aux pieds de la colline, grondait sourdement au haut de la tour,
et les oiseaux nichés dans les créneaux passaient à chaque instant
devant le vitrage qu’ils effleuraient de leurs ailes.
Honorine, un coude appuyé au rebord de la croisée, regardait et
écoutait, le cœur gonflé d’attendrissement. La grandeur poétique du
spectacle qu’elle avait sous les yeux, la pensée qu’elle se trouvait
chez Marcel, mille souvenirs qui traversaient sa mémoire, mille
espérances qui tourbillonnaient confusément devant son âme, tout en elle
et hors d’elle semblait se réunir pour accroître son trouble! De Gausson
s’était excusé près de ses hôtes et était ressorti afin de donner des
ordres au jeune paysan qui le servait; la mère Louis, fatiguée de sa
course, venait de s’asseoir sur son fauteuil; l’idiot ne faisait
entendre, comme d’habitude, qu’un murmure monotone. Honorine resta
longtemps à la même place, en proie à une émotion qui n’était ni le
bonheur ni la tristesse, mais qui tenait, à la fois, de tous deux.
XXIII
Une journée chez Marcel.
Le retour de Marcel arracha Honorine à sa rêverie. Il revenait avec le
jeune paysan chargé de tout ce qu’il avait pu se procurer à la ferme de
Vertbec. La mère Louis se réveilla à son entrée.
--A la bonne heure, dit-elle en apercevant les provisions, nous allons
faire une _sapée_ (festin), moi d’abord j’ai la _frinvalie_. Voyons,
_mezette_, aide donc le jeune gars à nous mettre le couvert.
Honorine obéit. Elle éprouvait une sensation étrange à remplir chez
Marcel ces soins domestiques; c’était en même temps comme de la honte et
de la joie. Le jeune homme, de son côté, semblait fasciné. Il la
regardait aller et venir dans ses deux chambres, dresser le couvert,
préparer le repas comme si elle se fût trouvée à la ferme, et son
cœur se gonflait d’ivresse; il eût désiré oublier tout le reste,
croire un instant qu’elle était là chez elle, pour lui et avec lui! Il
contemplait avec une sorte de respect ce pauvre ménage de solitaire, la
veille encore sans valeur et aujourd’hui consacré par sa visite. Il eût
voulu baiser chaque objet qu’elle avait touché, il se sentait enivré de
cet air qu’elle remplissait de son haleine, des froissements de sa robe,
du léger bruit de ses pas! La mère Louis l’arracha à son extase en
criant de se mettre à table. L’exercice et le grand air avaient éveillé
l’appétit de la fermière qui avait d’ailleurs le principe normand, que
tout ce que l’on mange chez les autres est autant d’ajouté à notre bien.
Honorine voulut la rappeler à la prudence, mais elle s’écria:
--La paix, voyons, _mezette_; je t’ai conduite à ton _valentin_
(galant), faut être reconnaissante.
Et la jeune femme, toute honteuse, n’osa plus hasarder aucune objection.
L’idiot montrait encore plus d’avidité. On eût dit qu’il satisfaisait
une faim longtemps inassouvie. La mère Louis prenait plaisir à cette
voracité que rien ne pouvait rassasier.
--Va, va, _grand Jodane_, disait-elle en chargeant l’assiette de
l’idiot, le voisin ne regarde pas à son _commentage_ (vivres), faut t’en
donner à mort. Ce _grec_ de _mière_ l’aura fait jeûner par économie et
il aura pris sa faim pour une maladie. Encore un coup, _grand Jodane_;
justement la bouteille est débouchée; mais, comme on dit, à bon _bère_
n’y a pas besoin de bouchon.
A tout cela de Gausson et Honorine répondaient peu de chose. Heureux de
se trouver l’un vis-à-vis de l’autre à la même table, ils jouissaient
silencieusement de leur joie. Mais enfin, le repas fini, Marcel proposa
de visiter avant de repartir, ce qu’il appelait en souriant son domaine.
--J’ai fait labourer quelques pieds de terre près de la grande tour
ruinée, dit-il, et j’y ai moi-même planté des fleurs. A défaut de
dessert, je puis vous offrir un bouquet.
--Merci, dit la mère Louis, qui se sentait alourdie par le déjeuner;
j’ai pas le cœur à marcher maintenant; montrez ça à la petite, qui
aime les fleurs comme une _avette_ (abeille).
Honorine voulut se défendre de quitter sa grand’mère; mais celle-ci l’y
obligea.
--As-tu peur du voisin, dit-elle, fais donc pas la mijaurée comme ça,
voyons! Y te mangera pas, M. Marcel. Va avec lui pendant que moi je
ferai un somme.
La jeune femme ne pouvant refuser plus longtemps sans affectation,
appela l’idiot, qui descendit avec elle.
De Gausson les conduisit à travers les ruines vers un petit plateau qui
avait dû former autrefois une cour intérieure, et que ceignaient encore
des restes de murailles. C’était là que se trouvait établi le parterre
dont il venait de parler. Il y avait réuni une collection de plantes, si
habilement choisies, que tout y semblait également fleuri; on y voyait
des rhododendrons à feuilles lustrées, des chrysanthèmes de couleurs
variées, des dalhias tardifs et des lauriers thyms à fleurs blanches ou
lilas. Sur les vieux murs rampaient des chèvrefeuilles blancs mêlés aux
roses du Bengale, et les plates-bandes étaient bordées de résédas et de
violettes. A l’extrémité du plateau, sous l’arcade d’une porte en
ruines, étaient posées deux ruches entourées de thym et de fenouil.
Marcel y conduisit Honorine, qui s’arrêta à quelques pas, un peu
effrayée par les bourdonnements des abeilles, suspendues en grappes à
l’entrée de leurs cellules.
--Ne craignez rien, lui dit de Gausson en souriant, ce sont les amies de
ma solitude, et nous nous connaissons. Vous voyez ce banc placé sous les
ruches? C’est là que je viens tous les soirs attendre la nuit. Le
bourdonnement des abeilles rentrant au logis me berce et me tient
compagnie; c’est comme une musique champêtre qui donne plus de sérénité
à mes rêveries. En fermant les yeux, j’arrive par instant adonner un
corps à mes chimères. Je ne me crois plus seul ici; j’entends, de loin,
une voix connue qui donne des ordres; il me semble que des pieds légers
font crier le sable des allées; mon nom retentit prononcé à voix basse,
je sens une main se poser sur mes cheveux!..... Alors, je rouvre
vivement les yeux..... et je ne vois rien que mon donjon isolé, mon
jardin désert et la nuit qui descend!... mais j’ai fait un doux rêve, et
je le dois à mes abeilles. Honorine écoutait palpitante, n’osant
répondre et cependant heureuse d’écouter. Marcel prit son silence pour
un reproche.
--Mes confidences vous déplaisent, Honorine? dit-il en la prenant par la
main.
--Non, répondit la jeune femme sans lever les yeux; mais... elles... me
troublent... Je sens que j’ai tort de les écouter.
--Pourquoi cela? reprit doucement de Gausson; doutez-vous donc de la
pureté de cet amour qui fait ma seule occupation depuis tant d’années?
Ah! ne vous faites point de vains remords! La vie n’a-t-elle pas assez
de ses réelles douleurs. Honorez-vous, honorez-moi par votre confiance.
Tant que j’ai espéré pour vous le maintien d’une union désormais brisée,
j’ai gardé le silence; mais aujourd’hui que nous nous restons seuls à
nous-mêmes, ne repoussons pas les pures joies d’une affection
consolante. Croyez en moi, Honorine, comme je crois en vous, avec
simplicité et résolution. Nos existences peuvent rester séparées, mais
regardez nos âmes comme fiancées et jouissez de leur union sans remords,
puisqu’elle est sans honte.
L’accent de Marcel avait cette gravité pénétrante dont la jeune femme
avait été si vivement émue la première fois qu’il lui parla à Bagatelle.
Elle sentit ses tremblements s’apaiser et son bonheur raffermi prendre
possession de lui-même. Levant un regard encore troublé, mais plein de
tendresse vers Marcel:
--Ah! parlez ainsi, dit-elle doucement; vous me rassurez moi-même. Oui,
vous avez raison, la règle qui guide les autres ne peut plus me
conduire, hélas! Dieu doit avoir quelque indulgence pour les malheurs
qu’on n’a point mérités, et il ne nous défend pas, sans doute, toute
consolation. J’ai foi en vous, Marcel; soyez mon ami, mon conseiller;
je mets notre amour à tous deux sous la garde de votre honneur.
Il ne répondit qu’en serrant contre sa poitrine le bras de la jeune
femme qu’il avait posé sur le sien; il avait le cœur trop plein pour
parler. Tous deux continuèrent quelque temps à parcourir les allées du
parterre sans rien dire, tout entiers à l’enchantement de se voir, de se
sentir, de s’entendre respirer. Mais sortant peu à peu de ce muet
extase, la conversation reprit, entrecoupée d’abord, incertaine, sans
suite, puis plus intime et plus suivie. Chacun laissa lire plus avant
qu’il ne l’avait encore fait dans ses goûts, dans ses regrets, et cette
confession mutuelle rapprochait insensiblement deux cœurs déjà l’un à
l’autre. Chaque ressemblance constatée ajoutait un anneau à la chaîne
sympathique qui les unissait. Les heures s’écoulèrent ainsi dans des
ravissements toujours renouvelés, et ce fut seulement en voyant l’ombre
de la tour s’allonger sur le parterre qu’Honorine se rappela qu’il
fallait songer au retour.
--Vous reviendrez, demanda de Gausson, en retenant son bras contre sa
poitrine palpitante; vous me le promettez?
--Je tâcherai, répondit la jeune femme, pour qui cette journée était la
plus belle de sa vie entière.
Il prit ses deux mains qu’il tint longtemps pressées sur ses lèvres,
puis remonta avec elle l’escalier du donjon. Mais, avant d’arriver à
l’étage supérieur, tous deux furent frappés par des éclats de voix qui
les firent tressaillir. On chantait une vieille bacchanale du Bessin:
Or nous réjouissons,
Chantons une chanson
Qui soit cointe et jolie;
Ce n’est pas la façon
D’engendrer marisson
En bonne compagnie.
--Dieu! c’est ma grand’mère, s’écria Honorine qui s’arrêta saisie. La
voix continua.
Chassons tout en arrière;
Les avaricieux
Qui boivent de la bière,
Encore sont trop heureux!
Leurs écus sont leurs dieux;
Ils en sont amoureux
Car ils n’ont autre attente.
Il n’est qu’être joyeux
Et boire à qui mieux mieux
Jusqu’à ce qu’on s’en sente.
Pendant que ce couplet s’achevait, la jeune femme et son conducteur
avaient atteint la porte du dernier étage; ils la poussèrent vivement.
La mère Louis, qui était assise devant la table et qui tenait un verre
plein à la main, se retourna.
Allons! à boire!
A boire!
Et toujours
Vidons
Les flacons!
--Eh! arrivez donc, mes tourtereaux, s’écrie-t-elle, sans quoi y aura
plus rien dans la bouteille.
--Grand Dieu! ma mère, que faites-vous? s’écria Honorine, en courant à
la paysanne et voulant lui retirer son verre.
--Eh ben! veux-tu laisser! balbutia la vieille femme avec un hoquet
d’ivresse... Mille millions! ne touche pas à ma _vinée_, je veux boire!
Je voudrais, à déjeuner,
Que ma table fût bien garnie
D’un bon jambon parfumé...
Houp! avalons..... Le v’là dedans comme frère Jean.
Honorine joignit les mains avec une exclamation de douleur; de Gausson
paraissait sérieusement embarrassé.
--Il est impossible d’emmener madame Louis maintenant, dit-il enfin;
vous pourriez rencontrer quelqu’un... puis, pour traverser Trévières...
--Mon Dieu! que faire! s’écria Honorine les larmes aux yeux.
--Attendre encore. Quand la nuit sera venue, vous partirez. D’ici là,
madame Louis aura eu le temps de se remettre; et, dans tous les cas,
vous ne serez point vues.
--C’est sa maladie qui a amené ces fatales habitudes! dit Honorine en
enlevant rapidement tout ce qui se trouvait sur la table. Pourvu que son
mal ne soit point aggravé!... Ah! j’aurais dû veiller... ne pas
descendre!
Elle fut interrompue par la fermière, qui redemandait à grands cris la
bouteille, et qui, sur le refus de sa petite-fille et de Marcel, se
livra à un accès d’indignation furieuse.
--Ah! c’est comme ça que tu traites ceux qui viennent te voir!
cria-t-elle à de Gausson; tu leur regrettes ta _piscantine_ (piquetton)!
Eh ben! tu ne verras plus la _mezette_; je te défends d’être son
_valentin_, entends-tu? et je t’avertis que je ne l’amènerai plus dans
ta _cranière_ (masure), failli _halabre_ (garnement)... Parisien
ruiné... T’as beau faire ton air _grichu_ (mécontent), tu seras jamais
qu’un Iroquois... et je me moque de toi... comme de la police de
Bayeux!...
Honorine avait en vain essayé d’arrêter ce torrent d’injures. Appuyée
sur l’épaule de la vieille paysanne, elle avait en vain posé la main sur
ses lèvres avec des supplications et des larmes; la mère Louis avait,
selon l’expression normande, _un vin de lansquenet_; elle continua ses
imprécations jusqu’à ce que la vue de l’idiot eût donné à ses idées une
autre direction. Elle appela le _grand Jodane_, lui fit boire ce qui
restait dans son verre et recommença à lui chanter des _bacchanales_ et
des _branles villageois_. Ces vieux couplets dont la naïveté ne rachète
pas toujours les gravelures, causaient à Honorine un embarras que de
Gausson voulut soulager en se retirant. Il ne revint qu’à la tombée du
jour et pour annoncer à la jeune femme que le char-à-bancs était attelé.
Il eût voulu les reconduire lui-même, mais la mère Louis déclara qu’elle
ne partirait pas avec un _grec_ qui lui avait ôté le verre des lèvres,
et il fallut céder.
Honorine, humiliée de la triste fin d’une journée d’abord si charmante,
serra la main de Marcel et reprit tristement la route des Motteux. Par
malheur, l’ivresse de la mère Louis, loin de se dissiper, semblait
prendre un caractère plus bruyant et plus fâcheux; exaltée par la
fièvre, elle tournait au délire. La vieille femme continuait à chanter
et à parler haut, en s’interrompant tout à coup pour pousser des
plaintes sourdes ou recommencer des imprécations contre tous ceux dont
elle avait eu à se plaindre récemment ou autrefois. C’était tantôt de
Gausson, tantôt son gendre, tantôt Romain. Tous les efforts d’Honorine,
pour calmer cette exaltation, avaient été inutiles, et maintenant elle
ne songeait qu’à gagner la ferme le plus tôt possible. Elle aperçut
enfin les toits crevassés du château, traversa Trévières et arriva à la
porte de la grande cour. Françoise les y attendait et courut à leur
rencontre.
--Ah! vous voilà enfin! s’écria-t-elle d’une voix altérée; je
languissais d’inquiétude; il ne vous est rien arrivé au moins?
--A boire! la Parisienne, cria la mère Louis d’une voix rauque; j’ai la
_falle_ (estomac) pleine de charbons ardents.
--Grand Dieu! est-ce que vous êtes malade? demanda la grisette.
--Non, interrompit Honorine, en rejetant les rênes sur le cou de la
_Caillie_; aidez-moi à la descendre et ne dites rien à personne.
Françoise comprit, et aida la jeune femme qui fit le tour pour ne point
traverser la grande pièce du rez-de-chaussée où tout le monde se
trouvait, conduisit la mère Louis à sa chambre et l’obligea à se mettre
au lit. La grisette avait averti un des garçons de remiser le
char-à-bancs en se contentant de répondre à ses questions que les dames
étaient rentrées fatiguées de leur promenade et désiraient du repos.
Elle rejoignit ensuite Honorine demeurée près du lit de sa grand’mère.
Cette espèce de mystère éveilla nécessairement la curiosité de la ferme.
On avait cru entendre la mère Louis parler à haute voix; on continuait à
marcher dans sa chambre et Françoise ne redescendait pas: une des
servantes voulut savoir ce qui se passait et monta sous prétexte
d’offrir ses services, mais Honorine qui craignait de laisser voir sa
grand’mère dans l’état honteux où elle se trouvait, la remercia sans lui
ouvrir, et elle descendit sans avoir entendu autre chose que les
plaintes de la fermière qui demandait à boire. Il était évident qu’il se
passait quelque chose d’extraordinaire que la dame de Paris voulait
cacher. On essaya d’interroger l’idiot, mais il ne put donner aucun
renseignement. Anselme Micou consulté à son tour ne répondit rien sinon
que l’on était dans le treizième automne, l’année du malheur des
Motteux. Il fallut donc se retirer sans en savoir davantage.
Mais le lendemain, en se levant, les valets apprirent que l’on avait
envoyé chercher M. Vorel et que leur vieille maîtresse se trouvait dans
un état alarmant. La nuit avait été terrible pour Honorine et Françoise.
A l’ivresse de la mère Louis avait succédé une exaltation fébrile que
rien n’avait pu apaiser: elle voulait se lever, visiter ses voisins,
faire _bandours et bobans_ (réjouissance et bonne chère); c’était enfin
un délire d’épicuréisme dont les deux jeunes femmes avaient été d’autant
plus effrayées qu’il semblait plus contraire à toutes les habitudes de
la vieille paysanne. Elles ne savaient point encore que ce qui leur
semblait du délire n’était que l’expansion de goûts longtemps contenus.
Car, nous en avons déjà fait ailleurs la remarque, si la maladie
dénature parfois les instincts, souvent aussi elle les affranchit et
relève tout à coup un caractère ignoré des autres et de nous-mêmes. Une
vie laborieuse avait pu comprimer les penchants sensuels de la mère
Louis, mais sans les éteindre; cette nature, sobre par économie, avait
conservé toute son avidité inassouvie. En sentant la vie lui échapper,
elle se retournait avec une sorte de fureur vers ces plaisirs dont elle
s’était sevrée et qu’elle ne pouvait plus ajourner. Chose étrange à dire
et pourtant ordinaire, tous les désirs se réveillaient chez la fermière
des Motteux au moment où la maladie la rendait impuissante à les
satisfaire! Elle regrettait le temps perdu, les joies oubliées: comme
ces affamés auxquels il ne reste plus que quelques instants pour
assouvir leur faim, elle eût voulu ressaisir à la fois tout cet arriéré
de jouissances.
Telle était même l’énergie de cette sensation qu’elle lui avait fait
oublier ses inquiétudes avaricieuses; elle demandait que tout fût en
fête aux Motteux, qu’on adressât des invitations, que l’on préparât ce
qu’il fallait pour recevoir des convives; elle voulait s’amuser une fois
en sa vie. Sa jeunesse lui revenait, et elle la recevait comme l’enfant
prodigue en tuant le veau gras! Triste et tardif retour à des goûts
toujours réprimés mais jamais vaincus! Vorel la trouva dans ce paroxysme
de prodigalité. A la vue du médecin, elle voulut que l’on apportât une
bouteille de poiré bouchée pour trinquer avec lui, et elle lui déclara
qu’il fallait la guérir tout de suite, parce qu’elle était décidée à
prendre du bon temps.
--Après tout, on ne vit qu’une fois, dit-elle; il n’y a pas besoin
d’être _milsondier_ (millionnaire) pour manger des _fallues_ (gâteau).
J’ai assez travaillé à c’ t’heure et je veux un peu rire avant d’être
cousue dans le drap.
Vorel parut surpris du changement opéré chez la vieille femme, mais il
lui répondit conformément à ses souhaits. Il demeura longtemps près de
son lit, l’interrogeant, l’observant et semblant réfléchir. Enfin il
prescrivit quelques soins à donner, accorda à la malade presque tout ce
qu’elle demanda et promit de revenir. Il revint, en effet, le soir, puis
les jours suivants, et se montra encore moins sévère. Les désirs de la
mère Louis semblaient être sa seule règle; il trouvait toujours quelque
motif pour y céder. Honorine qui voyait le funeste résultat de ces
concessions, s’efforçait de les combattre; mais Vorel appuyait alors la
malade qui, forte de cette approbation, s’emportait contre sa
petite-fille et l’accusait de tyrannie. Il résulta, au bout de quelque
temps, de cette conduite différente, un déplacement d’affection. La mère
Louis reporta sur Vorel une partie de l’amitié qu’elle avait eue pour
Honorine et sur Honorine l’aversion qu’elle avait eue contre Vorel.
Celui-ci s’en aperçut et redoubla de complaisances. Loin de réprimer les
dangereux caprices de la malade, il les excitait; il cherchait lui-même
ce qui pouvait flatter ses goûts sans s’inquiéter des suites; on eût dit
qu’il poursuivait le double but de lui plaire et de hâter, chez elle,
les progrès du mal.
Honorine, au contraire, bien qu’elle s’aperçût du mauvais effet de ses
oppositions, y persistait par conscience et par attachement. Il en
résulta une aigreur toujours croissante de la part de la mère Louis qui
se remit à l’appeler la dame de Paris. Elle lui retira les comptes pour
les confier de nouveau au médecin. Une vente heureuse conclue par ce
dernier acheva de le rétablir dans l’amitié de la vieille paysanne.
Vorel venait chaque soir faire une partie de brisque près de son lit, en
mangeant une rôtie arrosée de poiré. Il lui parlait des travaux de la
ferme, lui racontait les commérages de Trévières, et trouvait moyen de
flatter ses vanités et ses manies. Aussi la vieille femme
proclamait-elle le médecin le roi des bons gars.
Cependant les progrès de la maladie étaient chaque jour plus visibles;
la mère Louis ne sortait plus de sa douloureuse torpeur que pour prendre
des repas, infailliblement suivis d’une surexcitation fiévreuse
qu’exaltait encore la tisane de Marin-Onfroy. Son dépérissement frappait
tous les gens de la ferme sans qu’ils en devinassent la cause. Anselme
Micou seul secouait la tête quand on s’en étonnait.
--C’est la treizième année! répétait-il toujours; vous voyez que mam’
Louis a beau manger et boire du chenu; rien ne lui profite; il y a sur
elle un mauvais sort.
Ce mauvais sort, c’était le médecin. Il avait hâte d’en finir avec une
existence qui exposait l’héritage espéré; mais, en précipitant sa fin,
il eût voulu reconquérir ses anciens avantages, et arracher à Honorine
le droit de lui disputer une part dans les dépouilles de sa victime. Il
eut en conséquence recours à toutes les ruses, à toutes les
insinuations. Ses entretiens de chaque jour devinrent comme autant de
fils pour tisser la trame dans laquelle il voulait prendre l’esprit de
la malade. Celle-ci se débattait en vain et se dégageait avec efforts
des nœuds qui l’enveloppaient. Vorel recommençait la chaîne brisée
avec cette ténacité patiente des volontés qui se cachent. Il détachait
insensiblement du cœur de la vieille les souvenirs qui lui
recommandaient encore Honorine; il multipliait entre elle et cette
dernière les occasions de lutte; puis il la plaignait doucement de ce
ton de pitié réservée qui irrite les âmes emportées. Enfin, quand il
crut avoir suffisamment préparé la vieille femme, il se décida à frapper
un grand coup. Le hasard sembla pour cela venir à son aide.
XXIV
Le Gendre et la Belle-Mère.