Honorine prépara à la vieille femme le mélange de crème, de lait caillé

et de sucre qu’elle lui avait demandé, l’aida à se mettre au lit, puis

se retira elle-même dans sa chambre. Mais elle était peu disposée au

sommeil; la nuit entière se passa pour elle dans un enivrement de

cœur entrecoupé de larmes. La pensée qu’elle était aimée de Marcel

lui causait tour à tour des élans de joie et des tressaillements

d’épouvante. Cependant sa joie était plus forte. Elle repassait dans sa

mémoire tous les souvenirs qui prouvaient cet amour; elle rêvait un

avenir uniquement occupé par lui; son imagination aidait son cœur à

créer tous les incidents de ce poëme ineffable qui comprend tout le

reste et que résume un seul mot. Les premières lueurs du jour la

trouvèrent encore bercée dans ces enivrantes images. Mais cette veille

loin d’épuiser ses forces les avait ranimées et rafraîchies. Elle se

leva comme l’alouette qui reprend possession des airs. En se réveillant,

la mère Louis rencontra son doux visage penché sur son oreiller.

--Déjà debout, ma _moissonnette_, dit la vieille femme étonnée.

--Il fait beau, grand’mère, répliqua Honorine, en baisant les joues

flétries de la vieille femme.

--Ah! parbleu! t’as pas besoin de le dire, reprit la mère Louis, on voit

le soleil levant dans tes yeux. Eh bien! puisqu’il fait beau, _mezette_,

nous irons au manoir.

--J’ai fait sortir le char-à-bancs.

--Bon.

--Et j’ai dit de préparer la _Caillie_; c’est la jument que vous

préférez.

--Parce qu’elle ne vole pas sa _branée_ (mesure de son); c’est une

vieille dure-à-cuire comme moi, vois-tu, on n’en fait plus comme de not’

temps. A propos, donne-moi un coup de cassis; je me sens mal au cœur

quand je me réveille.

Honorine n’osa refuser et versa la liqueur demandée dans une des petites

mesures appelées _demoiselles_. La mère Louis l’obligea à la remplir.

--Est-elle _grecque_ au moins, dit-elle d’un air mécontent; elle me

regrette toujours mon petit coup du matin.

--Vous savez ce que monsieur Vorel vous a dit, grand’mère.

--Bah! bah! laisse-moi donc avec le Vorel.

Qui court après le mière,

Court après la bière.

--Ah! grand’mère, vous oubliez vos promesses d’hier.

--Du tout! mais nous n’avons pas encore eu la consultation. Ainsi je

suis ma maîtresse et j’veux en profiter. Avant que nous partions, faut

que tu me fasses manger queuq’chose qui me soutienne.

Honorine eut beaucoup de peine à obtenir que la vieille paysanne se

contentât d’un peu de lait jusqu’à ce que M. Vorel eût indiqué le régime

à suivre, et, pour couper court à sa réclamation, elle lui annonça que

le char-à-bancs attendait.

--Allons! je vois qu’on veut me faire mourir de famine, reprit la mère

Louis en se levant; les _mières_ auront beau dire, vois-tu, je sens que

j’ai besoin et que si je pouvais manger je me remettrais debout. Y

suffirait de trouver ce qui convient à mon estomac... A propos, apporte

donc queuq’chose pour boire en chemin... J’ai toujours soif..... Ah!

Jésus! je suis-t’y faible sur mes pieds; y m’semble que j’marche sur du

coton.

Honorine lui donna le bras et toutes deux rejoignirent le char-à-bancs

où la mère Louis monta avec peine.

XXII

Le château de Vertbec.

Le ciel était brillant et pur, et les dernières senteurs de la

végétation mourante flottaient sur les brises du matin. C’était la

première fois depuis plusieurs semaines que la mère Louis quittait la

ferme, car, comme il arrive toujours aux gens d’action, le mal l’avait

jetée dans une inertie subite et exagérée. Le jour où elle s’était

trouvée trop faible pour continuer ce qu’elle faisait d’habitude, elle

avait renoncé à tout et s’était alitée plus par dépit que par nécessité.

Depuis, l’immobilité, l’irritation et une hygiène déplorable avaient

assez aggravé le mal pour lui faire croire à l’impossibilité de remuer;

aussi éprouva-t-elle une surprise joyeuse lorsqu’à la suite de l’effort

qu’elle venait de tenter, elle se trouva plus ferme et plus vaillante

qu’elle ne l’avait supposé. En passant près des étables, elle voulut

voir son bétail, examina tout avec l’ardeur d’une convalescente, gronda

un peu pour n’en point perdre l’habitude, mais remonta en char-à-bancs

plus satisfaite qu’elle ne voulait le paraître. La route qu’elles

suivaient pour se rendre au manoir était bordée de buissons dont les

oiseaux venaient becqueter les baies mûres. On entendait les chants des

pâtres, et les passants s’arrêtaient, pour saluer la mère Louis et la

félicitaient sur sa sortie. Celle-ci ne manquait point de répondre

qu’elle ne se trouvait pas mieux et que l’on sortait bien les morts pour

les porter en terre; mais dans le fond, elle se trouvait raffermie et

ranimée par ce qu’elle sentait, ce qu’elle voyait et ce qu’elle

entendait. Aussi répondait-elle plus affectueusement aux prévenances

d’Honorine qui avait été l’occasion, sinon la cause de cette

résurrection; elle l’aimait par retour sur elle-même, comme on aime ce

qui égaie et soulage.

--Allons, fouette la _Caillie_, petite, lui dit-elle; faut que nous

arrivions avant que le _mière_ soit parti pour ses visites; j’veux lui

demander à déjeuner à ce _grec_-là.

Honorine obéit, et elles arrivèrent bientôt à la porte de M. Vorel.

Celui-ci qui les avait aperçues vint à leur rencontre et fit de grandes

démonstrations de joie.

--Oui, recevez-moi bien, dit la mère Louis en descendant avec peine; car

je viens vous consulter.

--Enfin!

--C’est pas que j’aie plus de _fiat_ (confiance) qu’autrefois, non; mais

c’est la _mezette_ qui l’a voulu, et donc je viens prendre queuq’chose

avec vous.

--J’ai bien peur de n’avoir à vous offrir que des tisanes, dit le

médecin en souriant; la première condition de rétablissement est une

diète sévère.

--Oh! j’en étais sûre! s’écria la paysanne; c’est toujours le même

_oremus_. Mais, après ça, faudra voir..... Ah! Dieu! j’ai-t-y les jambes

_emolentées_ (fatiguées); donnez-moi donc de quoi m’asseoir.

Vorel apporta un fauteuil et commença quelques questions sur ce

qu’éprouvait la mère Louis.

--Pardi! vous savez bien ce que j’ai, interrompit celle-ci; je vous l’ai

dit assez souvent depuis un mois; c’est toujours la même chose... Voyez

si vous aurez dans vot’sac des remèdes pour me redonner du cœur aux

jambes.

Vorel répondit qu’il ne doutait point qu’un traitement suivi ne ramenât

la santé, mais qu’une plus longue négligence pouvait tout compromettre.

Il examina ensuite la malade attentivement, indiqua à Honorine les

précautions à prendre, en ajoutant qu’il apporterait lui-même, dans la

journée, une potion dont l’effet ne pouvait manquer d’être favorable.

--Eh bien! à propos, reprit la mère Louis, qui avait écouté tous ces

détails avec une répugnance évidente, puisque vous êtes si habile,

pourquoi que vous ne guérissez pas le _grand Jodane_... car il est

toujours malade, à ce qu’il paraît.

--Toujours, répliqua Vorel.

--Pauvre Henri!... ne pourrions-nous le voir? demanda Honorine.

--En vérité, je ne sais s’il serait prudent... objecta Vorel.

--Pourquoi donc ça? reprit la fermière, à laquelle le quasi refus du

médecin inspira un désir subit de rendre visite à l’idiot; y me semble

qu’on ne peut pas m’empêcher de voir mon petit-fils.

--Si vous y tenez... absolument...

--Certainement que j’y tiens; j’serais pas fâchée de savoir si y

m’trouvera bien changée.

Vorel parut se raviser.

--Ce sera, en effet, un moyen d’éprouver son intelligence, murmura-t-il;

je vais alors le prévenir.

--C’est inutile, nous montons avec vous.

Vorel voulut essayer quelques objections, qui, comme à l’ordinaire, ne

firent que confirmer la mère Louis dans sa résolution. Appuyée sur le

bras d’Honorine, elle se mit à monter l’escalier à la suite du médecin,

qui parut enfin prendre son parti. Arrivé au premier étage, Vorel ouvrit

une porte, et introduisit les deux visiteuses dans une première pièce

couverte d’un tapis qui amortissait le bruit des pas. Il ouvrit ensuite

une seconde pièce fermée à clef, et où les persiennes ne laissaient

pénétrer qu’une lueur crépusculaire.

--Ah! Jésus! c’est noir comme un tombeau! s’écria la fermière qui,

venant de quitter la pleine lumière, n’aperçut rien au premier instant.

Le médecin entra sans répondre, et s’avança vers un lit enveloppé de

rideaux sombres qu’il entr’ouvrit.

--Voici votre grand’mère et votre cousine qui viennent vous voir, mon

cher Henri, dit-il de sa voix mélodieuse.

Une sorte de gloussement, qui n’avait rien d’humain, lui répondit.

--C’est donc là qu’il est? demanda la mère Louis; voyons un peu ce qu’il

va dire...

Elle s’était approchée du lit pour apercevoir le malade; mais lorsque

son œil, déjà accoutumé à l’obscurité, rencontra ce qu’il cherchait,

elle s’arrêta tout à coup frappée de stupeur. L’idiot se tenait accroupi

au fond de la ruelle, entouré de draps roulés et de couvertures en

lambeaux, et occupé à retirer les crins du matelas sur lequel il était

assis. Son étiolement d’autrefois avait fait place à une maigreur

effrayante; ses cheveux, plus pâles, se dressaient par touffes rudes et

inégales; les muscles de son visage étaient agités d’un frémissement

convulsif, et une écume visqueuse bordait ses lèvres bleuies. Honorine,

qui était restée immobile comme la fermière, joignit les mains avec un

cri étouffé.

--Vous le trouvez bien changé? demanda Vorel d’un air triste. Hélas!

tous mes soins ont échoué contre l’abâtardissement de cette nature

avortée.

--Comme il nous regarde! s’écria la mère Louis; on dirait qu’il ne sait

pas qui nous sommes.

--C’est votre grand’mère, Henri, dit Vorel en montrant la paysanne à

l’idiot.

Pour toute réponse, celui-ci porta avec avidité à sa bouche le crin

qu’il avait arraché au matelas, en faisant entendre l’espèce de cri

animal qu’il avait déjà poussé à l’arrivée du médecin.

--Est-ce que tu ne me reconnais pas, _grand Jodane_? reprit la fermière,

troublée malgré elle à la vue d’une telle misère.

L’idiot tourna de son côté des yeux égarés, et fit claquer ses dents.

--Quoi! vous ne vous souvenez plus de moi, Henri? demanda à son tour

Honorine.

--Vite, répondit le _grand Jodane_. C’est l’heure... du pain.

--Tu as oublié la dame de Paris que tu aimais tant? ajouta la mère

Louis.

--Beaucoup... beaucoup! reprit l’idiot.

--Dieu nous sauve! il n’y a plus rien à faire de lui! dit la paysanne.

--Je le crains! soupira Vorel, sous les lunettes duquel brillait un

regard de triomphe, il a perdu la mémoire, le jugement... mais les

fonctions animales ne sont nullement troublées, et nous n’avons pas à

craindre du moins pour sa vie.

--La vie! répéta la mère Louis; que je sois damnée s’il ne vaudrait pas

mieux pour vous le voir entre quatre planches.

--Oh! vous ne savez pas ce que c’est qu’un fils unique, ma mère! dit

Vorel avec une expression si ardente qu’Honorine en fut remuée jusqu’au

cœur.

--Mon Dieu! mais ne peut-on rien faire? demanda-t-elle.

--J’ai eu recours à tous les moyens connus, répliqua le médecin d’un ton

accablé.

--Et... si l’on en essayait d’autres? reprit la jeune femme; pardon

d’oser donner un avis... Mais il me semble que ce silence, cette

obscurité doivent à la longue énerver et anéantir. Puisque le traitement

indiqué par la science n’a point réussi, ne pourrait-on en essayer un

autre, rendre à Henri de l’air, de la lumière et de la liberté?

--Maintenant, je n’y vois point d’empêchement, répliqua Vorel, les

regards fixés sur l’idiot; il se pourrait que cet isolement, nécessaire

pour le but que je désirais atteindre, altérât à la longue la santé de

ce malheureux enfant et... avant tout, je veux qu’il vive!

--Alors permettez qu’il sorte, reprit vivement Honorine; qu’il vienne à

la ferme comme autrefois; je vous promets de veiller sur lui comme sur

un frère.

--Pardi! pourquoi qu’y ne viendrait pas tout de suite? dit la mère

Louis; y fait un temps pour les malades aujourd’hui. Voyons, _grand

Jodane_, lève-loi et viens avec ta grand’mère; nous déjeunerons

ensemble!

L’idiot comprit ce dernier mot, car il se mit à rire en étendant ses

mains crochues et répétant:

--Déjeuner! hou! hou! toujours déjeuner...

--Y paraît qu’il a appétit, reprit la fermière... Je parie que vous

l’aurez fait jeûner pour le guérir! la diète, c’est comme les licous, ça

va à toutes bêtes. Envoyez la Sureau habiller ce pauvre innocent, nous

allons l’attendre en bas.

Les deux femmes descendirent au salon et le médecin alla donner les

ordres nécessaires à la vieille servante. Il les rejoignit bientôt et

engagea Honorine à visiter plusieurs variétés de chrysanthèmes qui

venaient de fleurir au jardin, tandis qu’il préparait la potion

nécessaire pour la mère Louis. Celle-ci regarda la jeune femme descendre

le perron et traverser le parterre.

--A-t-elle l’air coquet, dit-elle, avec cette complaisance des grands

parents pour la beauté de leurs petites-filles; y en a pas une autre

dans le pays qui l’égale, non!

--Madame de Luxeuil est, en effet, charmante, répliqua Vorel.

--Et courageuse! continua la fermière; y a pas de _basse_ (servante) qui

en approche pour le travail, sans compter que c’est attaché...

--Oui, reprit Vorel d’un air paterne; je la crois d’une nature fort

affectueuse.

--Y faut ça! car vrai, y a des fois où je la tarabuste.

--Vous êtes vive, mais au fond si bonne...

--Eh ben, v’là où est la menterie! s’écria la fermière qui, par

contradiction, se trouvait en veine de franchise; je suis pas bonne du

tout; et vous le savez bien mieux que personne.

--Moi?

--Oui, oui; vous me l’avez dit.... D’abord, je suis pas bonne quand ça

m’ennuie. Mais la _mezette_ ne s’fâche jamais, j’ai beau l’_agonir_,

elle garde toujours sa mine douce et sa voix de petit oiseau. Aussi,

moi, ça me touche, et maintenant, voyez-vous, je sais pas ce que

j’deviendrais si je l’avais plus.

--C’est un malheur que vous ne devez point craindre, objecta Vorel;

madame Honorine est retenue ici par un intérêt trop puissant....

--Quel intérêt donc?

--Allons, vous le savez aussi bien que moi.

--Parole! je ne sais rien de rien.

--Alors, je dois me taire.

--Et moi je veux que vous parliez, s’écria la paysanne impatientée. Y a

rien qui _m’est maque_ comme d’entendre dire: v’là une chose; mais vous

ne la verrez pas. Voyons, mon gendre, qui est-ce qui retient la

_mezette_?

--Eh bien! puisque vous voulez que je vous dise.... ce que tout le monde

sait: Madame Honorine reste ici parce que M. de Gausson s’y trouve.

--Ah bah! reprit la mère Louis intéressée; vous croyez qu’elle en tient

pour le beau brun?

--Il suffit de regarder.

--Au fait, c’est juste, maintenant que j’y pense... quand le voisin se

trouve là, _mezette_ est toute... chose!... Ah! c’est pour ça qu’elle

reste aux Motteux!

La mère Louis devint pensive, à la grande joie du médecin; il

connaissait l’égoïsme exigeant de l’ancienne meunière et savait la

malveillance des vieilles femmes contre tout amour qu’elles n’ont point

permis et protégé. Aussi, ne doutait-il pas que la révélation qu’il

venait de faire n’amenât tôt ou tard, entre la grand’mère et la

petite-file, des débats qui pourraient finir par une séparation. En

toute autre occasion, ses espérances se fussent réalisées; mais la

maladie avait attaqué l’énergique personnalité de la fermière. Plus

dépendante des autres, elle était devenue moins absolue dans ses

prétentions, et l’idée d’une rupture à laquelle elle se fût arrêtée

autrefois avant toute autre, lui causait maintenant un effroi qui la

rendait plus indulgente. Elle étouffa son premier dépit, accepta une

place secondaire dans les affections de la jeune femme et ne songea

qu’aux moyens de l’exploiter le plus fructueusement qu’il serait

possible. Or, il lui sembla, à la réflexion, que cet amour d’Honorine et

de Marcel, loin d’être nuisible aux soins qu’elle attendait de sa

petite-fille, pouvait les lui assurer plus attentifs et plus tendres. Il

suffisait pour cela de le prendre sous sa protection, de se faire

volontairement l’occasion du rapprochement entre les deux amants, comme

elle l’avait été jusqu’alors à son insu; d’entrer enfin dans ce roman de

manière à profiter d’une double reconnaissance. Tout ceci se présenta à

l’esprit de la mère Louis, comme nous venons de le dire, mais sous des

formes plus vagues, plus grossières. Sans bien s’expliquer les motifs,

elle comprit que la révélation faite par Vorel pouvait tourner à son

profit. Grâce au médecin, elle tenait désormais sa petite-fille par le

cœur! aussi l’expression de mécontentement qui avait d’abord plissé

son front, fit-elle presque immédiatement place à un épanouissement de

bonne humeur.

--Ah! perjou! dit-elle, vous êtes un fameux dénicheur, mon _mière_; rien

ne vous échappe! moi, qui vois ces jeunesses tous les jours, je ne

savais rien de leur secret.

--La chose était pourtant assez claire! reprit Vorel surpris de la

placidité de la mère Louis, et je ne suis point le seul à l’avoir

devinée!

--Si c’est possible!

--Tout le monde en parle à Trévières.

--Voyez-vous ces _jacasseurs_ (bavards).

--Je crois même qu’il serait prudent de faire quelques représentations à

madame Honorine dans son intérêt.

--On les lui fera, dit la mère Louis, on les lui fera; mais Jésus Dieu!

voyez donc le _grand Jodane_ qui vient là. On dirait qu’il a oublié de

marcher.

L’idiot s’avançait soutenu par la jeune femme et en chancelant à chaque

pas. Son changement, plus visible au grand jour, sembla effrayer Vorel

lui-même.

--Est-ce que vous croyez qu’il pourra vivre comme ça? demanda la mère

Louis avec cette naïveté brutale des paysans.

--Je l’espère, je n’ai aucune raison d’en douter, répliqua le médecin,

dont l’œil interrogeait les traits de l’idiot avec une attention qui

ressemblait à de la sollicitude; seulement je crois que vous avez

raison, et qu’il faut lui rendre un peu d’air et de mouvement.

--Laissez-le venir avec nous, Monsieur, dit Honorine, à qui la langueur

de l’idiot inspirait une sérieuse pitié.

--Au fait, ça ne peut que lui être bon, reprit la fermière; pas vrai,

_grand Jodane_ que tu veux venir avec nous?

Pour toute réponse, le _grand Jodane_ se pressa contre la jeune femme en

poussant son cri habituel qui ressemblait à un gémissement.

--Nous allons le faire monter en char-à-bancs, reprit la fermière qui

s’était levée, et ce soir on vous le ramènera.

Vorel parut balancer un instant, puis finit par consentir, et les deux

femmes partirent avec leur nouveau compagnon. Il y eut d’abord un assez

long silence, mais lorsque l’on eut perdu de vue le manoir, la mère

Louis se tourna vers Honorine qui tenait les rênes.

--Est-ce que tu n’as pas envie de faire une plus longue promenade,

_mezette_? demanda-t-elle d’un air malicieux.

--Moi, volontiers, ma mère, répliqua la jeune femme; mais où faut-il

aller?

--Consulte-toi un petit, voyons; n’y a donc pas un côté vers où ton

cœur se tourne, hein? Allons, ne fais pas la _jesuette_.

--Je vous assure... que je ne comprends point, répliqua Honorine qui

rougit de manière à prouver qu’elle craignait de comprendre.

--Et ben petiote, faut tourner là, à gauche, et, en allant toujours

devant, nous arriverons à un endroit qui s’appelle Vertbec!

Honorine tira brusquement les rênes.

--Quoi! vous voulez aller chez M. de Gausson? dit-elle vivement.

--Pourquoi donc pas? reprit la fermière d’un ton narquois; y nous a fait

assez de visites pour qu’on lui en rende une: entre voisins, faut ben

voisiner, pas vrai?

--Je crains qu’il ne soit absent, reprit Honorine, qui n’eût point voulu

comprendre les allusions de sa grand’mère.

--Alors nous retournerons une autre fois, reprit la paysanne... y me

semble que ça n’peut pas te faire de peine?... T’es pas ennemie du beau

brun, je crois.

--Vous savez que j’ai toujours eu... beaucoup d’amitié... pour M.

Marcel, répliqua Honorine embarrassée.

--Juste! répliqua la mère Louis ironiquement, t’as de l’amitié... et lui

itou... et comme on dit que deux amitiés valent un amour...

--Ma mère...

--Eh ben! faut pas _t’estomaquer_ pour ça; pardi! on est tous mortels,

comme dit c’t’autre, et un beau gars est toujours un beau gars.

--Pouvez-vous penser?...

--Je pense pas; je pense rien, interrompit la vieille femme; ce que j’en

dis, c’est pas pour te faire de la peine, au contraire, suis ta

fantaisie, _mezette_, et n’aie pas peur que nous ayons d’_halmèche_ pour

ça...

La mère Louis accompagna ces mots d’un gros baiser sur la joue

d’Honorine qui demeura étourdie. La découverte de sa grand’mère l’avait

épouvantée, et sa grossièreté indulgente l’humiliait plus que des

reproches. Aussi voulut-elle s’expliquer, se défendre, mais la fermière

lui ferma la bouche.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle, on ne te demande pas de dire s’y

retourne du pique ou du cœur; t’es _cachottière_ comme toutes les

jeunesses. Je t’en aime pas moins pour ça. Plus tard t’auras plus de

_fiat_ en ta grand’mère; pour le moment, fouette la _Caillie_ que nous

arrivions à Vertbec le plus tôt possible; j’ai l’estomac dans les

talons.

Honorine qui savait toute contestation inutile, obéit en silence, et ils

aperçurent enfin l’habitation de Marcel. Ainsi que nous l’avons dit

ailleurs, l’ancien château de Vertbec n’était plus qu’une ruine dont les

débris couronnaient le sommet d’une verdoyante colline. Un antiquaire

eût facilement retrouvé parmi ces pans de murailles à demi-abattus et

ces tourelles rongées de lierre, le plan primitif de l’édifice. Mais,

pour le passant, il n’y avait là qu’un amas de décombres dont il

supputait la valeur marchande ou dont il admirait l’effet pittoresque,

selon sa profession et ses instincts. Une seule partie de la

construction primitive était restée intacte; c’était le donjon! Sa masse

colossale s’élevait au centre comme un géant que rien n’a pu terrasser.

Les violiers en fleurs, les pariétaires et les élégantes ciguës qui

ondoyaient au sommet des créneaux, loin de leur donner un aspect de

ruines, semblaient un ornement destiné à les égayer. Aucune réparation

récente n’avait du reste altéré le caractère du vieux monument. Les

pierres, que joignait l’une à l’autre le lierre ou la mousse, semblaient

rongées par le temps; les étroites fenêtres étaient garnies de châssis

plombés; la porte basse et déjetée était défendue par des lames de fer

boulonnées. La mère Louis, qui n’était point venue au Vertbec depuis

quelques années, parut stupéfaite.

--Comment! il n’y a pas de maison! s’écria-t-elle, où donc est-ce qu’il

demeure alors?

--M. de Gausson s’est arrangé un logement dans le donjon, fit observer

Honorine.

--Quoi! dans ce pigeonnier? demanda la fermière; ah! perjou! mais

comment qu’on fait pour entrer là-dedans? Faut donc monter avec une

échelle?

Avant qu’Honorine eût pu répondre, de Gausson parut lui-même à la porte

de la tour; il accourait à la rencontre du char-à-bancs avec de grandes

démonstrations de surprise et de joie.

--Ah! vous ne vous attendiez pas à ça, voisin, s’écria la mère Louis;

c’est une surprise que j’ai voulu vous faire; je vous amène _mezette_...

c’est bien malgré elle, par exemple.

--Se peut-il? dit Marcel.

--Oui, dit la paysanne; elle donnait des raisons pour ne pas venir...

histoire de faire la sainte n’y touche, vous comprenez; mais moi j’ai

pas donné dans les _lures_ (sornettes), et nous voilà.

De Gausson exprima sa reconnaissance avec une vivacité qui fit cligner

les yeux à la vieille femme.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle; on sait que vous aimez mieux voir la

_mezette_ que le tonnerre!... Faut pas rougir pour ça, petiote.

Un beau gars est pour beau tendron

Com’la faucil’ pour la moisson.

C’est un proverbe aussi vieux que Mathieu-Salé.

Honorine était au supplice; Marcel s’en aperçut et se hâta de couper

court, en conduisant ses hôtes au donjon.

--Je suis désolé de vous faire monter mes cent marches de pierre, dit-il

à la mère Louis; mais le plus haut étage est le seul qui ait été remis

en état; vous allez trouver que j’habite un nid de hiboux.

--Ça m’est égal, pourvu qu’on y déjeune, dit la fermière, car je vous ai

pas encore dit que nous étions venus pour casser la croûte avec vous.

Marcel répondit qu’il les traiterait le moins mal qu’il lui serait

possible, et aida la vieille paysanne à atteindre le sommet de

l’escalier étroit et tournant. Honorine suivait avec l’idiot.

--Nous voilà arrivés, dit enfin de Gausson, en poussant une petite porte

de chêne qui servait d’entrée à son logement.

--C’est pas malheureux, reprit la mère Louis essoufflée: faut que vous

ayez du jarret pour vous loger, comme une cloche, auprès des nuages.

Ouf! heureusement que voici de quoi s’asseoir.

Les réprouvés et les élus (t.2) · 第 17 / 27 段