enlevait le duc, afin d’éviter leur rapprochement. Alors même que sa
prison lui serait ouverte le lendemain, la possibilité de délivrer ce
dernier lui était enlevée, car il ignorerait sa nouvelle retraite et il
ne lui resterait aucun moyen de la découvrir. L’avantage que le hasard
avait pu lui donner sur M. de Chanteaux serait d’ailleurs perdu. C’était
une occasion manquée..... à jamais peut-être! Livré tout entier à
l’amertume de cette conviction, Marc était resté le front appuyé contre
le mur, lorsqu’un bruit de pas retentit dans le corridor. Il se baissa
de nouveau. Le duc sortait de sa cellule et s’avançait seul vers
l’escalier. Marc eut une rapide inspiration. Enfonçant la tête dans le
tour jusqu’à l’ouverture qui laissait voir de l’autre côté, il appela M.
de Saint-Alofe à voix basse. Les deux premiers appels furent inutiles,
mais au troisième, le vieillard s’arrêta et chercha autour de lui d’où
pouvait venir la voix.
--Qui m’appelle? demanda-t-il.
--C’est moi, Marc, répondit l’ancien chouan.
--Vous! s’écria le duc qui l’aperçut à travers l’ouverture du tour: qui
a pu vous conduire ici?
--Je venais dans l’espoir de vous délivrer. Mais le marquis de Chanteaux
m’a tendu un piége... Je suis prisonnier.
--Ciel!
--Et il vous emmène?
--A l’instant.
--Où cela?
--Je l’ignore.
--Vous pouvez lui échapper.
--Que dites-vous?
--Le marquis n’a avec lui que madame de Luxeuil et un domestique. Il ne
peut vous retenir de force; au premier relais, descendez de la chaise de
poste et refusez de poursuivre.
--Et s’il en appelle à l’autorité pour me faire saisir?
--Alors vous déclarez hardiment que M. le marquis et madame la comtesse
arrivent de Goritz avec tous les éléments d’un complot en faveur de la
branche aînée.
--Vous êtes sûr?
--Sûr. La peur d’une enquête les forcera à vous laisser aller. Votre
liberté est dans vos mains, monsieur le due, il suffit d’un peu de
résolution...
--J’en aurai, répliqua vivement le vieillard; mais vous-même, comment
échapper...
--Ne vous inquiétez point de moi, interrompit Marc; moi, je n’ai rien à
craindre. Quoi que l’on puisse faire, je serai bientôt hors d’ici. Ne
songez qu’à profiter de l’avertissement que je vous donne; on vient;
adieu, bonne chance et bon courage.
Quelqu’un montait en effet l’escalier; Marc se retira promptement et
reconnut la voix d’un gardien, qui après avoir reproché au duc sa
lenteur, l’obligea à descendre avec lui.
Bientôt le bruit de leurs pas s’éteignit et tout rentra dans le silence.
Marc courut à la fenêtre, atteignit le grillage et y demeura l’oreille
collée jusqu’à ce qu’un roulement confus lui eût appris le départ de la
chaise de poste. Descendant alors avec précaution, il recommença à
tâtons l’inventaire de sa prison, rencontra un lit et s’y jeta tout
habillé, pour attendre le lendemain.
XXI
La déclaration.
Il y a dans l’aspect de la campagne, vers la fin de l’automne, alors que
les moissons ont disparu, que l’herbe devient moins fleurie, que les
arbres commencent à jaunir, je ne sais quoi de décourageant et de
plaintif qui semble se communiquer à nous malgré nous-mêmes. La saison
des espérances est passée, les jours d’activité finis, tout décline et
pâlit sans que l’on puisse encore entrevoir de loin l’époque à laquelle
tout doit renaître. Mélancolique passage où l’homme s’arrête un instant
inoccupé devant la création languissante! Pénible attente des heures
sans verdure, sans parfums et sans soleil. L’on se trouvait précisément
arrivé à cette triste saison. Le domaine des Motteux n’offrait plus aux
regards que des sillons hérissés de chaume et des vergers dépouillés de
leurs fruits. Les prairies elles-mêmes étaient garnies d’une herbe plus
rare qu’émaillaient seules, de loin en loin, quelques frêles marguerites
ou quelques fleurs de trèfle pâle. Aux gazouillements des grives, des
pinsons et des bouvreuils, avaient succédé les gloussements des perdrix
ou les cris des vanneaux s’abattant dans les genêts. L’horizon,
enveloppé de brumes, ne montrait plus que des lignes confuses et la
brise faisait tourbillonner les feuilles mortes à la lisière des
fourrés.
Le jour commençait à baisser. Tous les champs étagés sur la pente qui
descend de la route d’Isigny vers l’Esques, étaient déserts; mais on
apercevait au sommet de la colline le troupeau de moutons d’Anselme
Micou, broutant les herbes menues qui poussent parmi le chaume. Le vieux
berger se tenait lui-même à l’une des extrémités du plateau, appuyé sur
le bâton ferré qui lui servait de houlette, et son chien favori couché à
ses pieds. Son neveu Pierre, assis un peu plus loin, sur le rebord d’un
sillon, tressait de la paille en chantant une vieille _reverdie_, léguée
par les mères à leurs filles et conservée intacte depuis le temps de
Basselin. Au milieu du silence mélancolique de la soirée, la voix de
l’enfant s’élevait claire et joyeuse.
L’amour de mon cœur s’est enclose,
En un bien joli jardinet,
Où croît la rose et le muguet,
Et aussi fait la passerose.
Hélas! il n’est si douce chose
Que de ce doux rossignolet
Qui chante clair au matinet,
Quand il est las il se repose.
Je le vis l’autre jour cueillant
En un beau pré la violette,
Et me sembla si avenant
Et de beauté la très-parfaite.
Je la regardai une pose;
Elle était blanche comme lait,
Et douce connue un agnelet;
Vermeillette comme une rose!
Anselme Micou, qui n’avait point paru prendre garde aux premiers vers de
cette naïve pastorale, se retourna enfin vers son neveu.
--Le temps des violettes est passé, mon gars, dit-il, et aussi celui des
chansons. Maintenant, il faut moins songer aux bouquets qu’aux _migauts_
(provision de fruits pour l’hiver).
--Ah bah! ça regarde mam’Louis, reprit le jeune garçon en souriant,
c’est elle qui boulange le pain que je mange.
Anselme remua la tête.
--Oui, oui, dit-il d’un ton pensif, les enfants, ça vit comme les
oiselets du bon Dieu, qui chantent en attendant que les graines
mûrissent sur le buisson. J’ai été comme ça aussi, mais depuis j’ai reçu
bien des _harées_ (averses) et conduit bien des brebis au boucher.
--Dame! c’est sûr que vous devez avoir de _l’esquience_ (expérience),
reprit l’enfant; y a pas un berger dans tout le pays à qui on ait tant
de _fiat_ (foi) qu’en vous, vieux Anselme, et si vous vouliez...
--Tais-toi, interrompit le berger sans lever les yeux, voici qué’qu’un
qui nous arrive.
--Comment que vous savez ça? dit l’enfant étonné.
--Regarde Farraut.
Le chien qui paraissait endormi, venait en effet de dresser légèrement
les oreilles, bientôt ses yeux s’entr’ouvrirent, son museau s’allongea
et il fit entendre un léger grondement.
--Ah! il a senti qu’on venait dans les _étos_ (chaumes), dit le jeune
garçon.
--Oui, mais n’y a pas de danger, ajouta Micou sans faire un mouvement,
ce sont des amis.
L’enfant se redressa et porta la main à son bonnet en prononçant le nom
de M. de Gausson. Celui-ci suivait, en effet, un des sillons et n’était
plus qu’à quelques pas. Il portait un costume de chasse et tenait son
fusil sous le bras.
--Vous avez donc changé de pâturage, papa Micou? dit-il en saluant de la
tête le vieux berger.
--Où il n’y a plus d’herbe, les moutons ne font plus de laine, répondit
Anselme du ton sentencieux qui lui était ordinaire. Monsieur va sans
doute à la ferme?
--Précisément; comment y est-on aujourd’hui?
Le berger plia les épaules.
--Toujours bien petitement, Monsieur.
--Ainsi madame Louis ne se trouve point mieux?
--Il n’y a pas d’apparence; on a hier battu dans les granges et elle n’a
pas voulu descendre, parce qu’elle avait peur du _henu_ (brouillard).
Quand une femme comme mam’ Louis pense au temps qu’y fait, c’est mauvais
signe.
--Il est vrai que ses forces semblent diminuer chaque jour, reprit
Marcel: depuis cette affreuse nuit où madame Honorine a failli périr,
elle n’a pu se relever.
--Monsieur Vorel dit qu’elle a pris un _chaud et froid_, fit observer le
jeune garçon; sans compter que ça lui a fait une révolution de voir
comme ça la dame de Paris quasi _neyée_.
--Et malheureusement on ne peut lui faire accepter aucun remède! ajouta
de Gausson.
Anselme secoua la tête et fit un soupir.
--C’est pas tout ça qui aurait soumis une _felle_ femme comme mam’
Louis, reprit-il: non, non; elle en a supporté bien d’autres!
--Et à quelle cause attribuez-vous donc sa maladie? demanda Marcel.
--A la cause qui a amené tous les autres malheurs, répliqua le berger.
Il y a des temps, voyez-vous, où l’on dirait que tous les bons
anges-gardiens abandonnent une maison. Voici la treizième récolte
depuis que le feu a pris aux granges, où mam’ Louis a manqué brûler!
treize ans avant, son fils le général est mort quasi subitement, et il y
avait alors juste treize ans qu’elle était veuve!
--Et que concluez-vous de ces coïncidences?
--Ça prouve, Monsieur, que tous les treize ans l’esprit de malheur est
maître du Motteux et que nous tombons tous à sa merci.
De Gausson sourit.
--Encore les mêmes idées, père Micou, dit-il; vous ne pouvez croire que
le mal vienne naturellement.
--Non, Monsieur, dit le berger, ça ne peut pas être le bon Dieu qui
frappe comme ça sans regarder; faut que _l’autre_ soit queuq’ fois le
maître pour tout _bonessonner_ (troubler). Sans ça comment qu’y aurait
tant d’injustice et de méchanceté sous la toiture du ciel? Voyez plutôt
cette jeune dame de Paris pour qui vous avez de l’amitié, qui est-ce qui
lui a fait faire un _cumblet_ (saut) dans le _Petit-Tourbillon_?
--Toutes mes recherches pour le découvrir ont été inutiles, répliqua
Marcel.
--Parce que les auteurs de la chose ne craignent pas les juges, reprit
Micou avec conviction; vous n’avez ni vu leur figure, ni entendu leur
voix, non! c’était noir et ça ne parlait pas; mais s’ils n’ont pas
réussi à _neyer_ la dame, y n’la perdent pas pour ça de vue.
--Que voulez-vous dire?
--Qu’y a comme un mauvais sort qui la poursuit. Tout ce qu’elle fait
dans le pays amène des _fouah_ (huées); on l’accuse de tout le mal et on
ne veut pas croire au bien.
--Ah! je ne m’étais donc pas trompé, interrompit vivement Marcel, qui
croyait avoir fait la même observation, et d’où peuvent venir ces
préventions?
--Qu’est-ce qui sait d’où vient le vent qui brûle les prairies ou la
pluie qui noie les blés? répondit Micou; voilà cinquante ans que je
garde les moutons dans les friches et que je regarde dans le ciel sans
pouvoir dire comment arrive le plus petit nuage. Les dires des vieux ne
sont pas des _lures_ (sornettes), allez, not’ maître; les hommes sont,
sans comparaison, comme mes moutons; y z’ont des bergers et des chiens
qui les conduisent; seulement y en a de bons et de _maxis_; et c’est ça
qui fait le malheur ou la chance.
De Gausson savait qu’il eût été inutile de combattre les opinions du
vieux berger; il prit congé de lui et continua sa route vers la ferme.
Mais cet entretien, en confirmant ses propres remarques sur l’espèce de
réprobation qui frappait Honorine, le jeta dans une sombre
préoccupation. Quel hasard, ou plutôt quel ennemi secret pouvait avoir
ainsi prévenu le plus grand nombre contre la jeune femme? Le vieil
Anselme avait raison; un mauvais esprit pesait sur la vie d’Honorine,
mais ce mauvais esprit avait un corps, un nom qu’il fallait découvrir.
Les soupçons de Marcel allaient de l’un à l’autre sans oser ni sans
pouvoir s’arrêter. Il arriva enfin à la ferme et trouva à l’entrée
Françoise qui lui ouvrit la porte de l’espèce de salon où se tenait la
malade.
C’était cette pièce du rez-de-chaussée, dont nous avons déjà parlé et
qui servait à la fois de parloir, de bureau et de lingerie. Depuis sa
maladie, la mère Louis avait encore ajouté à ces destinations. Ne
pouvant quitter ce qu’elle appelait la chambre jaune, elle en avait fait
le centre de son activité valétudinaire. C’était là que l’on portait les
échantillons de récolte, les provisions de ménage, les instruments à
réparer. Son inquiétude soupçonneuse avait grandi avec sa faiblesse. Ne
pouvant promener sa surveillance, comme autrefois, sur toutes les
parties de la ferme, elle eût voulu concentrer celle-ci tout entière
dans l’étroit espace où la retenait son mal, rapprocher ce qu’il ne lui
était plus permis d’aller trouver, tout amener enfin à portée de sa main
et de son regard. Cette monomanie donnait à la pièce où elle se trouvait
une apparence de désordre et d’encombrement impossible à rendre. On y
voyait, pêle-mêle, des pains sortant du four, des livres de
comptabilité, des tisanes et des tourtes de saindoux. A toutes les
poutres étaient suspendues des touffes desséchées de plantes potagères
conservées pour graines ou des paniers remplis de vieilles ferrailles.
Dans les coins on voyait entassés les socs destinés à la forge, les
pioches sans pointe, les faux ébréchées et les bêches qui attendaient un
manche. Le plancher était enfin couvert de mannequins de fruits, de
barres de savon et de poupées de lin peigné; une petite roue de charrue
toute neuve avait été placée sous la fenêtre.
Assise au milieu de ce chaos, la mère Louis s’occupait à battre du lait,
tout en donnant ses ordres à une servante qui arrangeait des œufs
dans une corbeille. Sans avoir beaucoup maigri, la fermière avait perdu
cette apparence de vigueur qui frappait autrefois dès le premier coup
d’œil. Son teint coloré avait pris je ne sais quelle pâleur jaune et
jaspée de petits filaments rougeâtres; ses chairs flasques flottaient à
chaque mouvement et ses membres roidis semblaient avoir perdu leurs
articulations. Ses yeux seuls, plus ronds et plus ouverts, avaient pris
un éclat fiévreux qui, joint à la mobilité de la prunelle, leur donnait
quelque chose de légèrement égaré. Une toux opiniâtre appelait par
instant le sang au visage qui devenait ensuite subitement plus pâle. Son
costume, dont la propreté soignée frisait autrefois l’élégance, avait
éprouvé la même transformation. Composé de pièces disparates, il
annonçait une sorte d’abandon de soi-même qui est, même chez la femme la
moins recherchée, le symptôme le plus certain du triomphe de la
souffrance. Un verre et un broc remplis de maître-cidre étaient placés à
portée de sa main, car depuis que la maladie avait enlevé à la paysanne
son activité, elle cherchait une consolation malheureusement trop
fréquente dans la _tisane de Marin-Onfroy_, et tous les efforts
d’Honorine pour combattre cette déplorable passion, devenaient chaque
jour plus inutiles. Au moment où reprend notre récit, elle venait encore
de recourir à ce dangereux remède, tandis que la jeune femme, assise
devant un petit bureau, achevait tout haut quelques calculs.
--Alors tu ne trouves pas le compte! s’écria tout à coup la mère Louis,
y manque encore un écu et sept sous?
--Je vais recommencer l’addition, balbutia la jeune femme troublée par
la voix de Marcel qu’elle crut reconnaître.
--C’est la malédiction du bon Dieu qui est sur moi, reprenait la
fermière d’un ton lamentable. Tous les _goureurs_ du pays se sont donné
le mot pour profiter de ma maladie. Y me feront mourir sur une botte de
paille... et dire que personne ne prendrait les intérêts d’une pauvre
malheureuse qui ne peut plus _gandoler_ (remuer). Ah! Jésus-Sauveur,
qu’est-ce que je vais donc devenir? Eh bien! pourquoi que tu laisses tes
chiffres, toi?
--Voici M. de Gausson, ma mère, dit Honorine, en montrant le jeune homme
qui venait d’ouvrir la porte.
--Ah! qu’est-ce qu’i veut? demanda la fermière en détournant à demi la
tête.
--Je venais savoir comment vous vous trouviez aujourd’hui, chère madame
Louis, dit Marcel qui s’avança vers la malade avec empressement.
--Aujourd’hui c’est comme hier et comme les jours d’avant, répliqua la
mère Louis d’un air maussade; on _gavaille_ (gaspille) tout, on me
ruine, et j’ peux rien faire; quand on souffre on n’a plus d’ami,
voisin.
--Vous me permettrez de croire le contraire, reprit le jeune homme; pour
ma part, je suis désolé de cette persistance de la maladie, et si je
pouvais quelque chose...
--Oui, oui, on dit toujours ça quand on est sûr qu’on ne peut rien,
interrompit la mère Louis.
Honorine rougit, et de Gausson parut lui-même embarrassé; mais il
s’efforça de se remettre en répondant gaiement:
--Allons, vous êtes une ingrate, voisine; vous niez l’amitié que l’on a
pour vous, afin de ne pas être obligée d’en rendre; mais vous aurez beau
faire, vous ne m’empêcherez pas de m’intéresser à votre santé et de
déplorer que vous vous refusiez à tout traitement...
--Ah! voilà la chanson, reprit aigrement la paysanne; faudrait prendre
des drogues. Comme si c’était pas assez de l’ennui du mal, sans avoir
l’ennui des remèdes. La _mezette_ aussi me fait des reproches tant que
le jour dure. Faudrait appeler le médecin. Des médecins; on mourra bien
sans ça, allez, et ça ne fera pas de chagrin à beaucoup; quand on n’est
plus bonne à rien, le mieux est de se laisser crever dans un coin comme
un chien qui a perdu son maître.
Honorine jeta un regard désolé à de Gausson, et une larme vint mouiller
ses cils. Quelque égoïste que fût l’affection de la vieille femme,
c’était la seule parente en qui elle eût trouvé quelque sympathie; ce
cœur avait d’ailleurs donné ce qu’on pouvait en espérer; et Honorine
aimait la mère Louis par comparaison et par disette de tendresse.
Celle-ci s’aperçut de son émotion; mais loin d’en être touchée, elle
s’en irrita, car, comme la plupart des malades, elle s’indignait
également que l’on contrariât sa triste prévision, et qu’on parût y
croire.
--Vas-tu geindre maintenant, s’écria-t-elle; Dieu me pardonne! ils ont
tous juré de me faire damner! et quand je serais portée en terre,
voyons, qu’est-ce que ça te fera? tu auras ta part de mon bien, et les
écus d’un mort, ça vaut toujours mieux que les gronderies du vivant.
Mais j’suis pas encore cousue dans le drap, ma chère! toi et le _mière_
faut que vous attendiez vot’tour.
--Ah! pouvez-vous me parler ainsi! dit la jeune femme, dont les larmes,
retenues jusqu’alors, coulèrent silencieusement.
--Allons v’là qu’elle _pigne_ maintenant, reprit la fermière en
repoussant la baratte à beurre; si c’est pas capable de vous tourner le
sang! Emporte ça, voyons, emporte vite; j’aime mieux être toute seule
que de voir des figures de _mater dolorosa_. M. Marcel t’ouvrira la
porte.
L’invitation était trop claire pour que le jeune homme pût feindre de ne
point comprendre; il prit congé de la mère Louis et suivit Honorine.
Celle-ci arrivée dans la pièce voisine s’assit sur un banc et fondit en
larmes. Depuis tant de jours que ses soins près de la fermière n’étaient
payés que par des reproches ou des duretés, elle avait le cœur trop
plein; ce dernier choc le fit déborder. Marcel qui était demeuré d’abord
debout devant elle, sans pouvoir parler, fit un geste de désespoir.
--C’est trop aussi! murmura-t-il enfin à voix basse; c’est trop pour qui
n’a mérité aucune de ces épreuves! Le berger dit vrai, il y a un mauvais
esprit acharné à votre poursuite.
--Ah! quand je me suis décidée à venir ici.., bégaya Honorine au milieu
de ses sanglots... pourquoi n’ai-je pas eu plutôt... le courage... de
mourir...
De Gausson lui prit vivement la main.
--Ne dites pas cela, reprit-il avec angoisse, vous me brisez le cœur.
Mon Dieu, ne puis-je donc rien faire pour vous! mais à quoi servent
alors le dévouement, l’affection, le courage... Je vous suis inutile,
moi qui rachèterais chacun de vos chagrins au prix de tout mon bonheur.
--Ah! je le sais! dit la jeune femme qui pleurait toujours, mais dont la
douleur se transformait en attendrissement à la voix de Marcel; je sais
que vous êtes mon meilleur, mon seul ami.
--Plus qu’un ami, répliqua de Gausson, qui avait saisi sa main et qui la
pressait dans les siennes...
--Un frère! répéta la jeune femme.
--Plus qu’un frère, ajouta-t-il, en attirant contre son cœur la main
qu’il tenait.
Honorine tressaillit et voulut se dégager. Marcel la retint avec force.
--Plus que vous n’avez cru, plus que je n’ai jamais osé vous dire!
continua le jeune homme avec une exaltation croissante. Je vous aime,
Honorine! oh! ne tremblez pas, ne cherchez point à m’échapper: je vous
aime depuis le premier jour où je vous ai revue. Mariage, séparation,
rien n’a pu me guérir de cet amour, rien ne m’en guérira.
--Pourquoi... me le dire... murmura la jeune femme, pleurant plus fort
de trouble et peut-être de bonheur.
--Parce que je me suis tû trop longtemps! reprit Marcel avec passion. Ce
secret me pesait là, comme une chaîne; il arrêtait tous mes
épanchements; il étouffait ma voix quand je voulais vous consoler!
Maintenant je vous ai dit que ma vie vous appartenait, que ma joie était
en vous, ordonnez ce que je puis faire; sachant que vous êtes tout pour
moi, vous oserez, j’espère, tout me demander.
Honorine voulut répondre, mais elle n’en trouva point la force. Cet aveu
que de Gausson avait retenu jusqu’alors, elle le prévoyait, elle le
désirait peut-être; aussi n’éveilla-t-il chez elle ni surprise ni
révolte. Les objections qu’il pouvait faire naître s’étaient depuis
longtemps présentées à son esprit, qui les avait discutées, combattues.
Fascinée par la voix de celui qu’elle aimait, honteuse, éperdue, elle
fit un dernier effort pour échapper à ses étreintes, puis, cédant à sa
propre émotion, elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme.
Celui-ci sentit ses yeux se mouiller, un flot de joie inonda son âme; il
avait compris! Sa tête se pencha vers celle d’Honorine, et posant
chastement les lèvres sur ses cheveux:
--Merci! balbutia-t-il à son oreille; mais, maintenant, vous ne direz
plus que vous voulez mourir...
Quand Honorine reparut dans la chambre de sa grand’mère, une sorte de
transfiguration s’était opérée en elle. Son visage, altéré par la
fatigue et les veilles, rayonnait d’une auréole de joie; sa voix était
plus harmonieuse, ses mouvements plus souples, un souffle de flamme
semblait avoir pénétré tout son être embelli et allégé. Elle se mit à
genoux sur le tabouret placé aux pieds de la malade et, à force de
douces paroles et de caresses, elle arriva à trouver le chemin de cette
âme aigrie. La mère Louis, qui avait longtemps résisté à toutes ses
avances, finit par lui prendre la tête à deux mains et l’embrassant au
front:
--Tiens, tu n’es pas une humaine, toi, s’écria-t-elle attendrie;
faudrait être plus méchant qu’un _lancret_ pour te faire du chagrin.
--Alors, vous qui êtes bonne, vous ne voudriez pas me rendre
malheureuse, dit Honorine de ce ton plaintivement caressant qui a tant
de charme chez les femmes et les enfants.
--Non que je ne le veux pas, chère câline.
--Alors vous consentez à vous soigner?
--Ah! tu vas encore me parler de médecin...
--Essayez seulement, grand’mère; je vous en conjure... pour moi... rien
que pour moi.
Elle avait pris les mains de la mère Louis et y appliqua ses lèvres. La
vieille femme finit par céder.
--Allons, on ne peut pas te résister, _mezette_, dit-elle plus gaiement,
nous verrons le _mière_ puisque tu le veux. S’y peuvent me relever, ça
ne sera pas malheureux pour nous tous, car ça mettra peut-être fin aux
voleries. Ah! pauvre _mezette_, le proverbe a bien raison:
Quand la haie est basse,
Tout le monde y passe.
--Allons, reprit Honorine, qui voulait profiter des bonnes dispositions
de la fermière; je vais faire avertir tout de suite M. Vorel.
--Rien ne presse, fit observer la paysanne; je dormirai bien sans ses
drogues; demain s’il y a du soleil, nous attellerons le char-à-bancs et
nous irons ensemble au manoir. Mais en attendant je veux prendre
quéqu’chose, un peu de tisane de _Marin-Onfroy_.
Honorine fit un geste de prière.
--Eh bien, non, reprit la mère Louis avec un visible effort; je ne veux
pas _t’erjuer_ (te contrarier), fais-moi une _piquette_ et puis j’irai
me coucher. C’est pas que je m’ennuie avec toi, au moins, mais, comme
disait le roi Dagobert à ses chiens, il n’est si bonne compagnie qu’on
ne se sépare.